Evidemment, les deux collègues avaient en partie deviné les plans de
l’ingénieur. Pendant cette journée, il ne fut plus douteux que
l’_Albatros,_ après s’être avancé vers les limites de la mer
Antarctique, allait définitivement rétrograder. Lorsque les glaces
auraient envahi ces parages jusqu’au cap Horn, toutes les basses
régions du Pacifique seraient couvertes d’icefields et d’icebergs. La
banquise formerait alors une barrière impénétrable aux plus solides
navires comme aux plus intrépides jsavigateurs.
Certes, en battant plus rapidement de l’aile, l’_Albatros_ pouvait
franchir les montagnes de glace, accumulées sur l’Océan, puis les
montagnes de terre, dressées sur le continent du pôle - si c’est un
continent qui forme la calotte australe. Mais, affronter, au milieu
de la nuit polaire, une atmosphère qui peut se refroidir jusqu’à
soixante degrés au-dessous de zéro, l’eût-il donc osé? Non, sans
doute!
Aussi, après s’être avancé une centaine de kilomètres dans le sud,
l’_Albatros_ obliqua-t-il vers l’ouest, de manière à prendre
direction sur quelque île inconnue des groupes du Pacifique.
Au-dessous de lui s’étendait la plaine liquide, jetée entre la terre
américaine et la terre asiatique. En ce moment, les eaux avaient pris
cette couleur singulière qui leur fait donner le nom de mer de lait
». Dans la demi-ombre que ne parvenaient plus à dissiper les rayons
affaiblis du soleil, toute la surface du Pacifique était d’un blanc
laiteux. On eût dit d’un vaste champ de neige dont les ondulations
n’étaient pas sensibles, vues de cette hauteur. Cette portion de mer
eût été solidifiée par le froid, convertie en un immense icefield,
que son aspect n’eût pas été différent.
On le sait maintenant, ce sont des myriades de particules lumineuses,
de corpuscules phosphorescents, qui produisent ce phénomène. Ce qui
pouvait surprendre, c’était de rencontrer cet amas opalescent
ailleurs que dans les eaux de l’océan Indien.
Soudain, le baromètre, après s’être tenu assez haut pendant les
premières heures de la journée, tomba brusquement. Il y avait
évidemment des symptômes dont un navire aurait dû se préoccuper, mais
que pouvait dédaigner l’aéronef. Toutefois, on devait le supposer,
quelque formidable tempête avait récemment troublé les eaux du
Pacifique.
Il était une heure après midi, lorsque Tom Turner, s’approchant de
l’ingénieur, lui dit
«Master Robur, regardez donc ce point noir àl’horizon!... Là... tout
à fait dans le nord de nous!... Ce ne peut être un rocher?
- Non, Tom, il n’y a pas de terres de ce côté.
- Alors ce doit être un navire ou tout au moins une embarcation.
Uncle Prudent et Phil Evans, qui s’étaient portés àl’avant,
regardaient le point indiqué par Tom Turner.
Robur demanda sa lunette marine et se mit à observer attentivement
l’objet signalé.
C’est une embarcation, dit-il, et j’affirmerais qu’il y a des hommes
à bord.
- Des naufragés? s’écria Tom.
- Oui! des naufragés, qui auront été forcés d’abandonner leur navire,
reprit Robur, des malheureux, ne sachant plus où est la terre,
peut-être mourant de faim et de soif! Eh bien! il ne sera pas dit que
l’_Albatros_ n’aura pas essayé de venir à leur secours!
Un ordre fut envoyé au mécanicien et à ses deux aides. L’aéronef
commença à s’abaisser lentement. A cent mètres il s’arrêta, et ses
propulseurs le poussèrent rapidement vers le nord.
C’était bien une embarcation. Sa voile battait sur le mât. Faute de
vent, elle ne pouvait plus se diriger.
A bord, sans doute, personne n’avait la force de manier un aviron.
Au fond étaient cinq hommes, endormis ou immobilisés par la fatigue,
à moins qu’ils ne fussent morts.
L’_Albatros,_ arrivé au-dessus d’eux, descendit lentement. A
l’arrière de cette embarcation, on put lire alors le nom du navire
auquel elle appartenait, c’était la _Jeannette,_ de Nantes, un navire
français que son équipage avait dû abandonner.
« Aoh! » cria Tom Turner.
Et on devait l’entendre, car l’embarcation n’était pas à
quatre-vingts pieds au-dessous de lui.
Pas de réponse.
« Un coup de fusil! » dit Rohur.
L’ordre fut exécuté, et la détonation se propagea longuement à la
surface des eaux.
On vit alors un des naufragés se relever péniblement, les yeux
hagards, une vraie face de squelette.
En apercevant l’_Albatros,_ il eut tout d’abord le geste d’un homme
épouvanté.
« Ne craignez rien! cria Robur en français. Nous venons vous
secourir!... Qui êtes-vous?
- Des matelots de la _Jeannette,_ un trois-mâts-barque dont j’étais
le second, répondit cet homme. Il y a quinze jours... nous l’avons
quitté... au moment où il allait sombrer!... Nous n’avons plus ni eau
ni vivres!... »
Les quatre autres naufragés s’étaient peu à peu redressés. Hâves,
épuisés, dans un effrayant état de maigreur, ils levaient les mains
vers l’aéronef.
« Attention! » cria Robur.
Une corde se déroula de la plate-forme, et un seau, contenant de
l’eau douce, fut affalé jusqu’à l’embarcation.
Les malheureux se jetèrent dessus et burent à même avec une avidité
qui faisait mal à voir.
« Du pain!... du pain!... » crièrent-ils.
Aussitôt, un panier contenant quelques vivres, des conserves, un
flacon de brandy, plusieurs pintes de café, descendit jusqu’à eux. Le
second eut bien de la peine à les modérer dans l’assouvissement de
leur faim.
Puis :
« Où sommes-nous?
- A cinquante milles de la côte du Chili et de l’archipel des Chonas,
répondit Robur.
- Merci, mais le vent nous manque, et...
- Nous allons vous donner la remorque!
- Qui êtes-vous ?...
- Des gens qui sont heureux d’avoir pu vous venir en aide », répondit
simplement Robur.
Le second comprit qu’il y avait un incognito à respecter. Quant à
cette machine volante, était-il donc possible qu’elle eût assez de
force pour les remorquer?
Oui! et l’embarcation, attachée à un câble d’une centaine de pieds,
fut entraînée vers l’est par le puissant appareil.
A dix heures du soir, la terre était en vue, ou plutôt on voyait
briller les feux qui en indiquaient la situation. Il était venu à
temps, ce secours du ciel, pour les naufragés de la _Jeannette,_ et
ils avaient bien le droit de croire que leur sauvetage tenait du
miracle!
Puis, quand il les eut conduits à l’entrée des passes des îles
Chonas, Robur leur cria de larguer la remorque
- ce qu’ils firent en bénissant leurs sauveteurs, - et l’_Albatros_
reprit aussitôt le large.
Décidément il avait du bon, cet aéronef, qui pouvait ainsi secourir
des marins perdus en mer! Quel ballon, si perfectionné qu’il fût,
aurait été apte à rendre un pareil service! Et, entre eux, Uncle
Prudent et Phil Evans durent en convenir, bien qu’ils fussent dans
une disposition d’esprit à nier même l’évidence.
Mer mauvaise toujours. Symptômes alarmants. Le baromètre tomba encore
de quelques millimètres.
Il y avait des poussées terribles de la brise qui sifflait violemment
dans les engins hélicoptériques de l’_Albatros,_ et refusait ensuite
momentanément. En ces circonstances, un navire à voiles aurait eu
déjà deux ris dans ses huniers et un ris dans sa misaine. Tout
indiquait que le vent allait sauter dans le nord-ouest. Le tube du
storm-glass commençait à se troubler d’une inquiétante façon.
A une heure du matin, le vent s’établit avec une extrême violence.
Cependant, bien qu’il l’eût alors debout, l’aéronef, mû par ses
propulseurs, put gagner encore contre lui et remonter à raison de
quatre à cinq lieues par heure. Mais il n’aurait pas fallu lui
demander davantage.
Très évidemment il se préparait un coup de cyclone, - ce qui est rare
sous ces latitudes. Qu’on le nomme hurracan sur l’Atlantique, typhon
dans les mers de Chine, simoun au Sahara, tornade sur la côte
occidentale, c’est toujours une tempête tournante - et redoutable.
Oui! redoutable pour tout bâtiment, saisi par ce mouvement giratoire
qui s’accroît de la circonférence au centre et ne laisse qu’un seul
endroit calme, le milieu de ce maelstrom des airs.
Robur le savait. Il savait aussi qu’il était prudent de fuir un
cyclone, en sortant de sa zone d’attraction par une ascension vers
les couches supérieures. Jusqu’alors il y àvait toujours réussi. Mais
il n’avait pas une heure à perdre, pas une minute peut-être!
En effet la violence du vent s’accroissait sensiblement. Les lames,
découronnées à leurs crêtes, faisaient courir une poussière blanche à
la surface de la mer. Il était manifeste, aussi, que le cyclone, en
se déplaçant, allait tomber vers les régions du pôle avec une vitesse
effroyable.
«En haut! dit Robur.
- En haut!» répondit Tom Turner.
Une extrême puissance ascensionnelle fut communiquée à l’aéronef, et
il s’éleva obliquement, comme s’il eût suivi un plan qui se fût
incliné dans le sud-ouest.
En ce moment, le baromètre baissa encore, -une chute rapide de la
colonne de mercure de huit, puis de douze millimètres. Soudain
l’_Albatros_ s’arrêta dans son mouvement ascensionnel.
A quelle cause était dû cet arrêt? Evidemment à une pesée de l’air, à
un formidable courant, qui, se propageant de haut en bas, diminuait
la résistance du point d’appui.
Lorsqu’un steamer remonte un fleuve, son hélice produit un travail
d’autant moins utile que le courant tend à fuir sous ses branches. Le
recul est alors considérable, et il peut même devenir, égal à la
dérive. Ainsi de l’_Albatros,_ en ce moment.
Cependant Robur n’abandonna pas la partie. Ses soixante-quatorze
hélices, agissant dans une simultanéité parfaite, furent portées à
leur maximum de rotation. Mais, irrésistiblement attiré par le
cyclone, l’appareil ne pouvait lui échapper. Durant de courtes
accalmies, il reprenait son mouvement ascensionnel. Puis la lourde
pesée l’emportait bientôt, et il retombait comme un bâtiment qui
sombre. Et n’était-ce pas sombrer dans cette mer-aérienne, au milieu
d’une nuit dont les fanaux de l’aéronef ne rompaient la profondeur
que sur un rayon restreint?
Evidemment, si la violence du cyclone s’accroissait encore,
l’_Albatros_ ne serait plus qu’un fétu de paille indirigeable,
emporté dans un de ces tourbillons qui déracinent les arbres,
enlèvent les toitures, renversent des pans de murailles.
Robur et Tom ne pouvaient se parler que par signes. Uncle Prudent et
Phil Evans, accrochés à la rambarde, se demandaient si le météore
n’allait pas faire leur jeu en détruisant l’aéronef, et avec lui
l’inventeur, et avec l’inventeur, tout le secret de son invention!
Mais, puisque l’_Albatros_ ne parvenait pas à se dégager
verticalement de ce cyclone, ne semblait-il pas qu’il n’avait eu
qu’une chose à faire gaguer le centre, relativement calme, où il
serait plus maître de ses manœuvres? Oui! mais, pour
l’atteindre, il aurait fallu rompre ces courants circulaires qui
l’entraînaient à leur périphérie. Possédait-il assez de puissance
mécanique pour s’en arracher?
Soudain la partie supérieure du nuage creva. Les vapeurs se
condensèrent en torrents de pluie.
Il était deux heures du matin. Le baromètre, oscillant avec des
écarts de douze millimètres, était alors tombé à 709 - ce qui, en
réalité, devait être diminué de la baisse due à la hauteur atteinte
par l’aéronef au-dessus du niveau de la mer.
Phénomène assez rare, ce cyclone s’était formé hors des zones qu’il
parcourt le plus habituellement, c’est-à-dire entre le trentième
parallèle nord et le vingt-sixième parallèle sud. Peut-être cela
explique-t-il comment cette tempête tournante se changea subitement
en une tempête rectiligne. Mais quel ouragan! Le coup de vent du
Connecticut du 22 mars 1882 eût pu lui être comparé, lui dont la
vitesse fut de cent seize mètres à la seconde, soit plus de cent
lieues à l’heure.
Il s’agissait donc de fuir vent arrière, comme un navire devant la
tempête, ou plutôt de se laisser emporter par le courant, que
l’_Albatros_ ne pouvait remonter et dont il ne pouvait sortir. Mais,
à suivre cette imperturbable trajectoire, il fuyait vers le sud, il
se jetait au-dessus de ces régions polaires dont Robur avait voulu
éviter les approches, il n’était plus maître de sa direction, il
irait où le porterait l’ouragan!
Tom Turner s’était mis au gouvernail. Il fallait toute son adresse
pour ne pas embarder sur un bord ou sur l’autre.
Aux premières heures du matin. - si on peut appeler ainsi cette vague
teinte qui nuança l’horizon -, l’_Albatros_ avait franchi quinze
degrés depuis le cap Horn, soit plus de quatre cents lieues, et il
dépassait la limite du cercle polaire.
Là, dans ce mois de juillet, la nuit dure encore dix-neuf heures et
demie. Le disque du soleil, sans chaleur, sans lumière, n’apparaît
sur l’horizon que pour disparaître presque aussitôt. Au pôle, cette
nuit se prolonge pendant soixante-dix-neuf jours. Tout indiquait que.
l’_Albatros_ allait s’y plonger comme dans un abîme.
Ce jour-là, une observation, si elle eût été possible, aurait donné
66° 40’ de latitude australe. L’aéronef n’était donc plus qu’à
quatorze cents milles du pôle antarctique.
Irrésistiblement emporté vers cet inaccessible point du globe, sa
vitesse « mangeait », pour ainsi dire, sa pesanteur, bien que
celle-ci fût un peu plus forte alors, par suite de l’aplatissement de
la terre au pôle. Ses hélices suspensives, il semblait qu’il eût pu
s’en passer. Et, bientôt, la violence de l’ouragan devint telle que
Robur crut devoir réduire les propulseurs au minimum de tours, afin
d’éviter quelques graves avaries, et de manière à pouvoir gouverner,
tout en conservant le moins possible de vitesse propre.
Au milieu de ces dangers, l’ingénieur commandait avec sang-froid., et
le personnel obéissait comme si l’âme de son chef eût été en lui.
Uncle Prudent et Phil Evans n’avaient pas un instant quitté la
plate-forme. On y pouvait rester sans inconvénient, d’ailleurs. L’air
ne faisait pas résistance ou faiblement. L’aéronef était là comme un
aérostat qui marche avec la masse fluide dans laquelle il est plongé.
Le domaine du pôle austral comprend, dit-on, quatre millions cinq
cent mille mètres carrés en superficie. Est-ce un continent? est-ce
un archipel? est-ce une mer paléocrystique, dont les glaces ne
fondent même pas pendant la longue période de l’été? On l’ignore.
Mais ce qui est connu, c’est que ce pôle austral est plus froid que
le pôle boréal, - phénomène dû à la position de la terre sur son
orbite durant l’hiver des régions antarctiques.
Pendant cette journée, rien n’indiqua que la tempête allait
s’amoindrir. C’était par le soixante-quinzième méridien, à l’ouest,
que l’_Albatros_ allait aborder la région circumpolaire. Par quel
méridien en sortirait-il, - s’il en sortait?
En tout cas, à mesure qu’il descendait plus au sud, la durée du jour
diminuait. Avant peu, il serait plongé dans cette nuit permanente qui
ne s’illumine qu’à la clarté de la lune ou aux pâles lueurs des
aurores australes. Mais la lune était nouvelle alors, et les
compagnons de Robur risquaient de ne rien voir de ces régions dont le
secret échappe encore à la curiosité humaine.
Très probablement, l’_Albatros_ passa au-dessus de quelques points
déjà reconnus, un peu en avant du cercle polaire, dans l’ouest de la
terre de Graham, découverte par Biscoe en 1832, et de la terre
Louis-Philippe, découverte en 1838 par Durnont d’Urville, dernières
limites atteintes sur ce continent inconnu.
Cependant, à bord, on ne souffrait pas trop de la température,
beaucoup moins basse alors qu’on ne devait le craindre. Il semblait
que cet ouragan fût une sorte de gulf-stream aérien qui emportait une
certaine chaleur avec lui.
Combien il y eut lieu de regretter que toute cette région fût plongée
dans une obscurité profonde! Il faut remarquer, toutefois, que, même
si la lune eût éclairé l’espace, la part des observations aurait été
très réduite. A cette époque de l’année, un immense rideau de neige,
une carapace glacée, recouvre toute la surface polaire. On n’aperçoit
même pas ce blink des glaces, teinte blanchâtre dont la réverbération
manque aux horizons obscurs. Dans ces conditions, comment distinguer
la forme des terres, l’étendue des mers, la disposition des îles? Le
réseau hydrographique du pays, comment le reconnaître? Sa
configuration orographique elle-même, comment la relever, puisque les
collines ou les montagnes s’y confondent avec les icebergs, avec les
banquises?
Un peu avant minuit, une aurore australe illumina ces ténèbres. Avec
ses franges argentées, ses lamelles qui rayonnaient à travers
l’espace, ce météore présentait la forme d’un immense éventail,
ouvert sur une moitié du ciel. Ses extrêmes effluences électriques
venaient se perdre dans la Croix du Sud, dont les quatre étoiles
brillaient au zénith. Le phénomène fut d’une magnificence
incomparable, et sa clarté suffit à montrer l’aspect de cette région
confondue dans une immense blancheur.
Il va sans dire que, sur ces contrées si rapprochées du pôle
magnétique austral, l’aiguille de la boussole, incessamment affolée,
ne pouvait plus donner aucune indication précise relativement à la
direction suivie. Mais son inclinaison fut telle, à un certain
moment, que Robur put tenir pour certain qu’il passait au-dessus de
ce pôle magnétique, situé à peu près sur le soixante-dix-huitième
parallèle.
Et plus tard, vers une heure du matin, en calculant l’angle que cette
aiguille faisait avec la verticale, il s’écria:
« Le pôle austral est sous nos pieds! »
Une calotte blanche apparut, mais sans rien laisser voir de ce qui se
cachait sous ses glaces.
L’aurore australe s’éteignit peu après, et ce point idéal, où
viennent se croiser tous les méridiens du globe, est encore à
connaître.
Certes, si Uncle Prudent et Phil Evans voulaient ensevelir dans la
plus mystérieuse des solitudes l’aéronef et ceux qu’il emportait à
travers l’espace, l’occasion était propice. S’ils ne le firent pas,
sans doute, c’est que l’engin dont ils avaient besoin leur manquait
encore.
Cependant l’ouragan continuait à se déchaîner avec une vitesse telle
que, si l’_Albatros_ eût rencontré quelque montagne sur sa route, il
s’y fût brisé comme un navire qui se met à la côte.
En effet, non seulement il ne pouvait plus se diriger
horizontalement, mais il n’était même plus maître de son déplacement
en hauteur.
Et pourtant, quelques sommets se dressent sur les terres
antarctiques. A chaque instant un choc eût été possible et aurait
amené la destruction de l’appareil.
Cette catastrophe fut d’autant plus à craindre que le vent inclina
vers l’est, en dépassant le méridien zéro. Deux points lumineux se
montrèrent alors à une centaine de kilomètres en avant de
l’_Albatros._
C’étaient les deux volcans qui font partie du vaste système des monts
Ross, l’Erebus et le Terror.
L’_Albatros_ allait-il donc se brûler à leurs flammes comme un
papillon gigantesque?
Il y eut là une heure palpitante. L’un des volcans, l’Erebus,
semblait se précipiter sur l’aéronef qui ne pouvait dévier du lit de
l’ouragan. Les panaches de flamme grandissaient à vue d’œil. Un
réseau de feu barrait la route. D’intenses clartés emplissaient
maintenant l’espace. Les figures, vivement éclairées à bord,
prenaient un aspect infernal. Tous, immobiles, sans un cri, sans un
geste, attendaient l’effroyable minute, pendant laquelle cette
fournaise les envelopperait de ses feux.
Mais l’ouragan qui entraînait l’_Albatros,_ le sauva de cette
épouvantable catastrophe. Les flammes de l’Erebus, couchées par la
tempête, lui livrèrent passage. Ce fut au milieu d’une grêle de
substances laviques, repoussées heureusement par l’action centrifuge
des hélices suspensives, qu’il franchit ce cratère en pleine éruption.
Une heure après, l’horizon dérobait aux regards les deux torches
colossales qui éclairent les confins du monde pendant la longue nuit
du pôle.
A deux heures du matin, l’île Ballery fut dépassée à l’extrémité de
la côte de la Découverte, sans qu’on pût la reconnaître, puisqu’elle
était soudée aux terres arctiques par un ciment de glace.
Et alors, à partir du cercle polaire que l’_Albatros_ recoupa sur le
cent soixante-quinzième méridien, l’ouragan l’emporta au-dessus des
banquises, au-dessus des icebergs, contre lesquels il risqua cent
fois d’être brise. Il n’était plus dans la main de son timonier, mais
dans la main de Dieu... Dieu est un bon pilote.
L’aéronef remontait alors le méridien de Paris, qui fait un angle de
cent cinq degrés avec celui qu’il avait suivi pour franchir le cercle
du monde antarctique.
Enfin, au-delà du soixantième parallèle, l’ouragan indiqua une
tendance à se casser. Sa violence diminua très sensiblement.
L’_Albatros_ commença à redevenir maître de lui-même. Puis ce qui fut
un soulagement véritable - il rentra dans les régions éclairées du
globe, et le jour reparut vers les huit heures du matin.
Robur et les siens, après avoir échappé au cyclone du Cap Horn,
étaient délivrés de l’ouragan. Ils avaient été ramenés vers le
Pacifique par-dessus toute la région polaire, après avoir franchi
sept mille kilomètres en dix-neuf heures - soit plus d’une lieue à la
minute -vitesse presque double de celle que pouvait obtenir
l’_Albatros_ sous l’action de ses propulseurs dans les circonstances
ordinaires.
Mais Robur ne savait plus où il se trouvait alors, par suite de cet
affolement de l’aiguille aimantée dans le voisinage du pôle
magnétique. Il fallait attendre que le soleil se montrât dans des
conditions convenables pour faire une observation. Malheureusement de
gros nuages chargeaient le ciel, ce jour-là, et le soleil ne parut
pas.
Ce fut un désappointement d’autant plus sensible que les deux hélices
propulsives avaient subi certaines avaries pendant la tourmente.
Robur, très contrarié de cet accident, ne put marcher, pendant toute
cette journée, qu’à une vitesse relativement modérée. Lorsqu’il passa
au-dessus des antipodes de Paris, il ne le fit qu’à raison de six
lieues à l’heure. Il fallait d’ailleurs prendre garde d’aggraver les
avaries. Si ses deux propulseurs eussent été mis hors d’état de
fonctionner, la situation de l’aéronef au-dessus de ces vastes mers
du Pacifique aurait été très compromise. Aussi l’ingénieur se
demandait-il s’il ne devrait pas procéder aux réparations sur place,
de manière à assurer la continuation du voyage.
Le lendemain, 27 juillet, vers sept heures du matin, une terre fut
signalée dans le nord. On reconnut bientôt que c’était une île. Mais
laquelle de ces milliers dont est semé le Pacifique? Cependant Robur
résolut de s’y arrêter, sans atterrir. Selon lui, la journée
suffirait à réparer les avaries, et il pourrait repartir le soir même.
Le vent avait tout à fait calmi, - circonstance favorable pour la
manœuvre qu’il s’agissait d’exécuter. Au moins, puisqu’il
resterait stationnaire, l’_Albatros_ ne serait pas emporté on ne
savait où.
Un long câble de cent cinquante pieds, avec une ancre au bout, fut
envoyé par-dessus le bord. Lorsque l’aéronef arriva à la lisière de
l’île, l’ancre racla les premiers écueils, puis s’engagea solidement
entre deux roches. Le câble se tendit alors sous l’effet des hélices
suspensives, et l’_Albatros_ resta immobile, comme un navire dont on
a porté l’ancre au rivage.
C’était la première fois qu’il se rattachait à la terre depuis son
départ de Philadelphie.