IX

Dans lequel l’_Albatros_ franchit près de dix mille kilomètres, qui

se terminent par un bond prodigieux.

Uncle Prudent et Phil Evans étaient bien résolus à fuir. S’ils

n’avaient eu affaire aux huit hommes particulièrement vigoureux qui

composaient le personnel de l’aéronef, peut-être eussent-ils tenté la

lutte. Un coup d’audace aurait pu les rendre maîtres à bord et leur

permettre de redescendre sur quelque point des Etats-Unis. Mais à

deux - Frycollin ne devant être considéré que comme une quantité

négligeable -, il n’y fallait pas songer. Donc, puisque la force ne

pouvait être employée, il conviendrait de recourir à la ruse, dès que

l’_Albatros_ prendrait terre. C’est ce que Phil Evans essaya de faire

comprendre à son irascible collègue, dont il craignait toujours

quelque violence prématurée qui eût aggravé la situation.

En tout cas, ce n’était pas le moment. L’aéronef filait à toute

vitesse au-dessus du Pacifique-Nord. Le lendemain matin, 16 juin, on

ne voyait plus rien de la côte. Or, comme le littoral s’arrondit

depuis l’île de Vancouver jusqu’au groupe des Aléoutiennes, --

portion de l’Amérique russe cédée aux Etats-Unis en 1867, -- très

vraisemblablement l’_Albatros_ le croiserait à son extrême courbure.

si sa direction ne se modifiait pas.

Combien les nuits paraissaient longues aux deux collègues! Aussi

avaient-ils toujours hâte de quitter leur cabine. Ce matin-là,

lorsqu’ils vinrent sur le pont, depuis plusieurs heures déjà l’aube

avait blanchi l’horizon de l’est. On approchait du solstice de juin,

le plus long jour de l’année dans l’hémisphère boréal, et, sous le

soixantième parallèle, c’est à peine s’il faisait nuit.

Quant à l’ingénieur Robur, par habitude ou avec intention, il ne se

pressait pas de sortir de son roufle. Ce jour-là, lorsqu’il le

quitta, il se contenta de saluer ses deux hôtes, au moment où il se

croisait avec eux à l’arrière de l’aéronef.

Cependant, les. yeux rougis pas l’insomnie, le regard hébété, les

jambes flageolantes, Frycollin s’était hasardé hors de sa cabine. Il

marchait comme un homme dont le pied sent que le terrain n’est pas

solide. Son premier regard fut pour l’appareil suspenseur qui

fonctionnait avec une régularité rassurante sans trop se hâter.

Cela fait, le Nègre, toujours titubant, se dirigea vers la rambarde

et la saisit à deux mains, afin de mieux assurer son équilibre.

Visiblement, il désirait prendre un aperçu du pays que l’_Albatros_

dominait de deux cents mètres au plus.

Frycollin avait dû se monter beaucoup pour risquer une pareille

tentative. Il lui fallait de l’audace, à coup sûr, puisqu’il

soumettait sa personne à une telle épreuve.

D’abord, Frycollin se tint le corps renversé en arrière devant la

rambarde; puis il la secoua pour en reconnaître la solidité; puis il

se redressa; puis il se courba en avant; puis il porta la tête en

dehors. Inutile de dire que, pendant qu’il exécutait ces mouvements

divers, il avait les yeux fermés. Il les ouvrit enfin.

Quel cri! Et comme il se retira vite! Et de combien la tête lui

rentra dans les épaules!

Au fond de l’abîme, il avait vu l’immense Océan. Ses cheveux se

seraient dressés sur son front, s’ils n’eussent été crépus.

« La mer!... la mer!... » s’écria-t-il.

Et Frycollin fût tombé sur la plate-forme, si le maître coq n’eût

ouvert les bras pour le recevoir.

Ce maître coq était un Français, et peut-être un Gascon, bien qu’il

se nommât François Tapage. S’il n’était pas Gascon, il avait dû humer

les brises de la Garonne pendant son enfance. Comment ce François

Tapage se trouvait-il au service de l’ingénieur? Par quelle suite de

hasards faisait-il partie du personnel de l’_Albatros?_ on ne sait

guère. En tout cas, ce narquois parlait l’anglais comme un Yankee.

« Eh! droit donc, droit! s’écria-t-il en redressant le Nègre d’un

vigoureux coup dans les reins.

- Master Tapage!... répondit le pauvre diable, en jetant des regards

désespérés vers les hélices.

- S’il te plaît, Frycollin!

- Est-ce que ça casse quelquefois?

- Non! mais ça finira pas casser.

- Pourquoi?... pourquoi?...

- Parce que tout lasse, tout passe, tout casse, comme on dit dans mon

pays.

- Et la mer qui est dessous

- En cas de chute, mieux vaut la mer.

- Mais on se noie!...

- On se noie, mais on ne s’é-cra-bou-ille pas! » répondit François

Tapage, en scandant chaque syllabe de sa phrase:

Un instant après, par un mouvement de reptation, Frycollin s’était

glissé au fond de sa cabine.

Pendant cette journée du 16 juin, l’aéronef ne prit qu’une vitesse

modérée. Il semblait raser la surface de cette mer si calme, tout

imprégnée de soleil, qu’il dominait seulement d’une centaine de pieds.

A leur tour, Uncle Prudent et son compagnon étaient restés dans leur

roufle, afin de ne point rencontrer Robur qui se promenait en fumant,

tantôt seul, tantôt avec le contremaître Tom Turner. Il n’y avait

qu’un demi-jeu d’hélices en fonction, et cela suffisait à maintenir

l’appareil dans les basses zones de l’atmosphère.

En ces conditions, les gens de l’_Albatros_ auraient pu se donner,

avec le plaisir de la pêche, la satisfaction de varier leur

ordinaire, si ces eaux du Pacifique eussent été poissonneuses. Mais,

à sa surface, apparaissaient seulement quelques baleines, de cette

espèce à ventre jaune qui mesure jusqu’à vingt-cinq mètres de

longueur. Ce sont les plus redoutables cétacés des mers boréales. Les

pêcheurs de profession se gardent bien de les attaquer, tant leur

force est prodigieuse.

Cependant, en harponnant une de ces baleines, soit avec le harpon

ordinaire, soit avec la fusée Flechter ou la javeline-bombe. dont il

y avait un assortiment à bord, cette pêche aurait pu se faire sans

danger.

Mais à quoi bon cet inutile massacre? Toutefois, et, sans doute, afin

de montrer aux deux membres du Weldon-Institute ce qu’il pouvait

obtenir de son aéronef, Robur voulut donner la chasse à l’un de ces

monstrueux cétacés.

Au cri de « baleine! baleine! » Uncle Prudent et Phil Evans sortirent

de leur cabine. Peut-être y avait-il quelque navire baleinier en

vue... Dans ce cas, pour échapper à leur prison volante, tous deux

eussent été capables de se précipiter à la mer, en comptant sur la

chance d’être recueillis par une embarcation.

Déjà tout le personnel de l’_Albatros_ était rangé sur la

plate-forme. Il attendait.

« Ainsi, nous allons en tâter, master Robur? demanda le contremaître

Turner.

- Oui, Tom », répondit l’ingénieur.

Dans les roufles de la machinerie, le mécanicien et ses deux aides

étaient à leur poste, prêts à exécuter les manœuvres qui

seraient commandées par gestes. L’_Albatros_ ne tarda pas à

s’abaisser vers la mer, et il s’arrêta à une cinquantaine de pieds

au-dessus.

Il n’y avait aucun navire au large - ce que purent constater les deux

collègues - ni aucune terre en vue qu’ils auraient pu gagner à la

nage, en admettant que Robur n’eût rien fait pour les ressaisir.

Plusieurs jets de vapeur et d’eau, lancés par leurs évents,

annoncèrent bientôt la présence des baleines qui venaient respirer à

la surface de la mer.

Tom Turner, aidé d’un de ses camarades, s’était placé à l’avant. A sa

portée était une de ces javelines-bombes, de fabrication

californienne, qui se lancent avec une arquebuse. C’est une espèce de

cylindre de métal que termine une bombe cylindrique, armée d’une tige

à pointe barbelée.

Du banc de quart de l’avant, sur lequel il venait de monter, Robur

indiquait, de la main droite aux mécaniciens, de la main gauche au

timonier, les manœuvres à faire. Il était ainsi maître de

l’aéronef dans toutes les directions, horizontale et verticale. On ne

saurait croire avec quelle rapidité, avec quelle précision,

l’appareil obéissait à tous ses commandements. On eût dit d’un être

organisé, dont l’ingénieur Robur était l’âme.

« Baleine!... Baleine! » s’écria de nouveau Tom Turner.

En effet, le dos d’un cétacé émergeait à quatre encablures en avant

de l’_Albatros._

L’_Albatros_ courut dessus, et, quand il n’en fut plus qu’à une

soixantaine de pieds, il s’arrêta.

Tom Turner avait épaulé son arquebuse qui reposait sur une fourche

fichée dans la rambarde. Le coup partit, et le projectile, entraînant

une longue corde dont l’extrémité se rattachait à la plate-forme,

alla frapper le corps de la baleine. La bombe, remplie d’une matière

fulminante, fit alors explosion, et, en éclatant, lança une sorte de

petit harpon à deux branches, qui s’incrusta dans les chairs de

l’animal.

« Attention! » cria Turner.

Uncle Prudent et Phil Evans, si mal disposés qu’ils fussent, se

sentaient intéressés par ce spectacle.

La baleine, blessée grièvement, avait frappé la mer d’un tel coup de

queue que l’eau rejaillit jusque sur l’avant de l’aéronef. Puis

l’animal plongea à une grande profondeur, pendant qu’on lui filait de

la corde préalablement lovée dans une baille pleine d’eau, afin

qu’elle ne prit pas feu au frottement. Lorsque la baleine revint à la

surface, elle se mit à fuir à toute vitesse dans la direction du nord.

Que l’on imagine avec quelle rapidité l’_Albatros_ fut remorqué à sa

suite! D’ailleurs, les propulseurs avaient été arrêtés. On laissait

faire l’animal, en se maintenant en ligue avec lui. Tom Turner était

prêt à couper la corde, pour le cas où un nouveau plongeon aurait

rendu cette remorque trop dangereuse.

Pendant une demi-heure, et peut-être sur une distance de six milles,

l’_Albatros_ fut ainsi entraîné; mais on sentait que le cétacé

commençait à faiblir.

Alors, sur un geste de Robur, les aides-mécaniciens firent machine en

arrière, et les propulseurs commencèrent à opposer une certaine

résistance à la baleine, qui, peu à peu, se rapprocha du bord.

Bientôt l’aéronef plana à vingt-cinq pieds au-dessus d’elle. Sa queue

battait encore les eaux avec une incroyable violence. En se

retournant du dos sur le ventre, elle produisait d’énormes remous.

Tout à coup, elle se redressa, pour ainsi dire, piqua une tête, et

plongea avec une telle rapidité, que Tom Turner eut à peine le temps

de lui filer de la corde.

D’un coup, l’aéronef fut entraîné jusqu’à la surface des eaux. Un

tourbillon s’était formé à la place où avait disparu l’animal. Un

paquet de mer embarqua par-dessus la rambarde, comme il en tombe sur

les pavois d’un navire qui court contre le vent et la lame.

Heureusement, d’un coup de hache, Tom Turner trancha la corde, et

l’_Albatros,_ sa remorque détachée, remonta à deux cents mètres sous

la puissance de ses hélices ascensionnelles.

Quant à Robur, il avait manœuvré l’appareil sans que son

sang-froid l’eût abandonné un instant.

Quelques minutes après, la baleine revenait à la surface - morte

cette fois. De toutes parts les oiseaux de mer accouraient pour se

jeter sur son cadavre, en poussant des cris à rendre sourd tout, un

Congrès.

L’_Albatros,_ n’ayant que faire de cette dépouille, reprit sa marche

vers l’ouest.

Le lendemain, 17 juin, à six heures du matin, une terre se profila à

l’horizon. C’étaient la presqu’île d’Alaska et le long semis de

brisants des Aléoutiennes.

L’_Albatros_ sauta par-dessus cette barrière où pullulent ces phoques

à fourrure, que chassent les Aléoutiens pour le compte de la

Compagnie Russo-Américaine. Excellente affaire, la capture de ces

amphibies longs de six à sept pieds, couleur de rouille, qui pèsent

de trois cents à cinq cents livres! Il y en avait des files

interminables, rangées en front de bataille, et on eût pu les compter

par milliers.

S’ils ne bronchèrent pas au passage de l’_Albatros,_ il n’en fut pas

de même des plongeons, lumnes et imbriens, dont les cris rauques

emplirent l’espace, et qui disparurent sous les eaux, comme s’ils

eussent été menacés par quelque formidable bête de l’air.

Les deux mille kilomètres de la mer de Behring, depuis les premières

Aléoutiennes jusqu’à la pointe extrême du Kamtchatka, furent enlevés

pendant les vingt-quatre heures de cette journée et de la nuit

suivante. Pour mettre à exécution leur projet de fuite, Uncle Prudent

et Phil Evans ne se trouvaient plus dans des conditions favorables.

Ce n’était ni sur ces rivages déserts de l’extrême Asie, ni dans les

parages de la mer d’Okhotsk qu’une évasion pouvait s’effectuer avec

quelque chance. Visiblement, l’_Albatros_ se dirigeait vers les

terres du Japon ou de la Chine. Là, bien qu’il ne fût peut-être pas

prudent de s’en remettre à la discrétion des Chinois ou des Japonais,

les deux collègues étaient résolus à s’enfuir, si l’aéronef faisait

halte en un point quelconque de ces territoires.

Mais ferait-il halte? Il n’en était pas de lui comme d’un oiseau qui

finit par se fatiguer d’un trop long vol, ou d’un ballon qui, faute

de gaz, est obligé de redescendre. Il avait des approvisionnements

pour bien des semaines encore, et ses organes, d’une solidité

merveilleuse, défiaient toute faiblesse comme toute lassitude.

Un bond par-dessus la presqu’île du Kamtchatka, dont on aperçut à

peine l’établissement de Petropavlovsk et le volcan de Kloutschew

pendant la journée du 18 juin, puis un autre bond au-dessus de la mer

d’Okhotsk, à peu près à la hauteur des îles Kouriles, qui lui font un

barrage rompu par des centaines de petits canaux. Le 19, au matin,

l’_Albatros_ atteignit le détroit de La Pérouse, resserré entre la

pointe septentrionale du Japon et l’île Saghalien, dans cette petite

Manche, où se déverse ce grand fleuve sibérien, l’Amour.

Alors se leva un brouillard très dense, que l’aéronef dut laisser

au-dessous de lui. Ce n’est pas qu’il eût besoin de dominer ces

vapeurs pour se diriger. A l’altitude qu’il occupait, aucun obstacle

à craindre, ni monuments élevés qu’il eût pu heurter à son passage,

ni montagnes contre lesquelles il aurait couru le risque de se briser

dans son vol. Le pays n’était que peu accidenté. Mais ces vapeurs ne

laissaient pas d’être fort désagréables, et tout eût été mouillé à

bord.

Il n’y avait donc qu’à s’élever au-dessus de cette couche de brumes

dont l’épaisseur mesurait trois à quatre cents mètres. Aussi les

hélices furent-elles plus rapidement actionnées, et au-delà du

brouillard, l’_Albatros_ retrouva les régions ensoleillées du ciel.

Dans ces conditions. Uncle Prudent et Phil Evans auraient eu quelque

peine à donner suite à leurs projets d’évasion, en admettant qu’ils

eussent pu quitter l’aéronef.

Ce jour-là, au moment où Robur passait près d’eux, il s’arrêta un

instant, et, sans avoir l’air d’y attacher aucune importance.

« Messieurs, dit-il, un navire à voile ou à vapeur, perdu dans des

brumes dont il ne peut sortir, est toujours fort gêné. Il ne navigue

plus qu’au sifflet ou à la corne. Il lui faut ralentir sa marche, et,

malgré tant de précautions, à chaque instant une collision est à

craindre. L’_Albatros_ n’éprouve aucun de ces soucis. Que lui font

les brumes, puisqu’il peut s’en dégager? L’espace est à lui, tout

l’espace! »

Cela dit, Robur continua tranquillement sa promenade, sans attendre

une réponse qu’il ne demandait pas, et les bouffées de sa pipe se

perdirent dans l’azur.

« Uncle Prudent, dit Phil Evans; il paraît que cet étonnant

_Albatros_ n’a jamais rien à craindre!

- C’est ce que nous verrons! » répondit le président du

Weldon-Institute.

Le brouillard dura trois jours, les 19, 20, 21 juin, avec une

persistance regrettable. Il avait fallu s’élever pour éviter les

montagnes japonaises de Fousi-Zama. Mais, ce rideau de brumes s’étant

déchiré, on aperçut une immense cité avec palais, villas, chalets,

jardins, parcs. Même sans la voir, Robur l’eût reconnue rien qu’à

l’aboiement de ses myriades de chiens, aux cris de ses oiseaux de

proie, et surtout à l’odeur cadavérique que les corps de ses

suppliciés jettent dans l’espace.

Les deux collègues étaient sur la plate-forme, au moment où

l’ingénieur prenait ce repère, pour le cas où il devrait continuer sa

route au milieu du brouillard.

« Messieurs, dit-il, je n’ai aucune raison de vous cacher que cette

ville, c’est Yédo, la capitale du Japon. »

Uncle Prudent ne répondit pas. En présence de l’ingénieur, il

suffoquait comme si l’air eût manqué à ses poumons.

« Cette vue de Yédo, reprit Robur, c’est vraiment très curieux.

- Quelque curieux que ce soit..., répliqua Phil Evans.

- Cela ne vaut pas Pékin? riposta l’ingénieur. C’est bien mon avis,

et vous en pourrez juger avant peu. »

Impossible d’être plus aimable.

L’_Albatros,_ qui pointait vers le sud-est, changea alors sa

direction de quatre quarts, afin d’aller chercher dans l’est une

route nouvelle.

Pendant la nuit, le brouillard se dissipa. Il y avait des symptômes

d’un typhon peu éloigné, baisse rapide du baromètre, disparition des

vapeurs, grands nuages de forme ellipsoïdale, collés sur le fond

cuivré du ciel; à l’horizon opposé, de longs traits de carmin,

nettement tracés sur une nappe d’ardoise, et un large secteur, tout

clair, dans le nord; puis, la mer unie et calme, mais dont les eaux,

au coucher du soleil, prirent une sombre couleur écarlate.

Fort heureusement, ce typhon se déchaîna plus au sud et n’eut

d’autres résultats que de dissiper les brumes amoncelées depuis près

de trois jours.

En une heure, on avait franchi les deux cents kilomètres du détroit

de Corée, puis, la pointe extrême de cette presqu’île. Tandis que le

typhon allait battre les côtes sud-est de la Chine, l’_Albatros_ se

balançait sur la mer Jaune, et, pendant les journées du 22 et du 23,

au-dessus du golfe de Petchéli; le 24, il remontait la vallée du

Pei-Ho, et il planait enfin sur la capitale du Céleste Empire.

Penchés en dehors de la plate-forme, les deux collègues, ainsi que

l’avait annoncé l’ingénieur, purent voir très distinctement cette

cité immense, le mur qui la sépare en deux parties - ville mandchoue

et ville chinoise -, les douze faubourgs qui l’environnent, les

larges boulevards qui rayonnent vers le centre, les temples dont les

toits jaunes et verts se baignaient dans le soleil levant, les parcs

qui entourent les hôtels des mandarins; puis, au milieu de la ville

mandchoue, les six cent soixante-huit hectares _[Près de quatorze

fois la surface du Champ-de-Mars]_ de la ville Jaune, avec ses

pagodes, ses jardins impériaux, ses lacs artificiels, sa montagne de

charbon qui domine toute la capitale; enfin, au centre de la ville

Jaune, comme un carré de casse-tête chinois encastré dans un autre,

la ville Rouge, c’est-à-dire le Palais Impérial avec toutes les

fantaisies de son invraisemblable architecture.

En ce moment, au-dessous de l’_Albatros,_ l’air était empli d’une

harmonie singulière. On eût dit d’un concert de harpes éoliennes.

Dans l’air planaient une centaine de cerfs-volants de différentes

formes en feuilles de palmier ou de pandanus, munis à leur partie

supérieure d’une sorte d’arc en bois léger, sous-tendu d’une mince

lame de bambou. Sous l’haleine du vent, toutes ces lames, aux notes

variées comme celles d’un harmonica, exhalaient un murmure de l’effet

le plus mélancolique. Il semblait que, dans ce milieu, on respirât de

l’oxygène musical.

Robur eut alors la fantaisie de se rapprocher de cet orchestre

aérien, et l’_Albatros_ vint lentement se baigner dans les ondes

sonores que les cerfs-volants émettaient à travers l’atmosphère.

Mais, aussitôt, il se produisit un extraordinaire effet au milieu de

cette innombrable population. Coups de tam-tams et autres instruments

formidables des orchestres chinois, coups de fusils par milliers,

coups de mortiers par centaines, tout fut mis en œuvre pour

éloigner l’aéronef. Si les astronomes de la Chine reconnurent, ce

jour-là, que cette machine aérienne, c’était le mobile dont

l’apparition avait soulevé tant de disputes, les millions de

Célestes, depuis l’humble tankadère jusqu’aux mandarins les plus

boutonnés, le prirent pour un monstre apocalyptique qui venait

d’apparaître sur le ciel de Bouddha.

On ne s’inquiéta guère de ces démonstrations dans l’inabordable

_Albatros._ Mais les cordes, qui retenaient les cerfs-volants aux

pieux fichés dans les jardins impériaux, furent ou coupées ou halées

vivement. De ces légers appareils, les uns revinrent rapidement à

terre en accentuant leurs accords, les autres tombèrent comme des

oiseaux qu’un plomb a frappés aux ailes et dont le chant finit avec

le dernier souffle.

Une formidable fanfare, échappée de la trompette de Tom Turner, se

lança alors sur la capitale et couvrit les dernières notes du concert

aérien. Cela n’interrompit pas la fusillade terrestre. Toutefois, une

bombe, ayant éclaté à quelques vingtaines de pieds de sa plate-forme,

l’_Albatros_ remonta dans les zones inaccessibles du ciel.

Que se passa-t-il pendant les quelques jours qui suivirent? Aucun

incident dont les prisonniers eussent pu profiter. Quelle direction

prit l’aéronef? Invariablement celle du sud-ouest - ce qui dénotait

le projet de se rapprocher de l’Indoustan. Il était visible,

d’ailleurs, que le sol, montant sans cesse, obligeait l’_Albatros_ à

se diriger selon son profil. Une dizaine d’heures après avoir quitté

Pékin, Uncle Prudent et Phil Evans avaient pu entrevoir une partie de

la Grande Muraille sur la limite du Chen-Si. Puis, évitant les monts

Loungs, ils passèrent au-dessus de la vallée de Wang-Ho et

franchirent la frontière de l’Empire chinois sur la limite du Tibet.

Le Tibet, - hauts plateaux sans végétation, de-ci, de-là pics

neigeux, ravins desséchés, torrents alimentés par les glaciers,

bas-fonds avec d’éclatantes couches de sel, lacs encadrés dans des

forêts verdoyantes. Sur le tout, un vent souvent glacial.

Le baromètre, tombé à 450 millimètres, indiquait alors une altitude

de plus de quatre mille mètres au-dessus du niveau de la mer. A cette

hauteur, la température, bien que l’on fût dans les mois les plus

chauds de l’hémisphère boréal, ne dépassait guère le zéro.

Ce refroidissement, combiné avec la vitesse de l’_Albatros,_ rendait

la situation peu supportable. Aussi, bien que les deux collègues

eussent à leur disposition de chaudes couvertures de voyage, ils

préférèrent rentrer dans le roufle.

Il va sans dire qu’il _avait_ fallu donner aux hélices suspensives

une extrême rapidité, afin de maintenir l’aéronef dans un air déjà

raréfié. Mais elles fonctionnaient avec un ensemble parfait, et il

semblait que l’on fût bercé par le frémissement de leurs ailes.

Ce jour-là, Garlok, ville du Tibet occidental, chef-lieu de la

province de Guari-Khorsoum, put voir passer l’_Albatros,_ gros comme

un pigeon voyageur.

Le 27 juin, Uncle Prudent et Phil Evans aperçurent une énorme

barrière, dominée par quelques hauts pics, perdus dans les neiges, et

qui leur coupait l’horizon. Tous deux, arc-boutés alors contre le

roufle de l’avant pour résister à la vitesse du déplacement,

regardaient ses masses colossales. Elles semblaient courir au-devant

de l’aéronef.

« L’Himalaya, sans doute, dit Phil Evans, et il est probable que ce

Robur va en contourner la base sans essayer de passer dans l’Inde.

- Tant pis! répondit Uncle Prudent. Sur cet immense territoire,

peut-être aurions-nous pu...

- A moins qu’il ne tourne la chaîne par le Birman à l’est, ou par le

Népaul à l’ouest.

- En tout cas, je le mets au défi de la franchir!

- Vraiment! » dit une voix.

Le lendemain, 28 juin, l’_Albatros_ se trouvait en face du

gigantesque massif, au-dessus de la province de Zzang. De l’autre

côté de l’Himalaya, c’était la région du Népaul.

En réalité, trois chaînes coupent successivement la route de l’Inde,

quand on vient du nord. Les deux septentrionales, entre lesquelles

s’était glissé l’_Albatros,_ comme un navire entre d’énormes écueils,

sont les premiers degrés de cette barrière de l’Asie centrale. Ce

furent d’abord le Kouen-Loun, puis le Karakoroum, qui dessinent cette

vallée longitudinale et parallèle à l’Himalaya, presque à la ligne de

faite où se partagent les bassins de l’Indus, à l’ouest, et du

Brahmapoutre, à l’est.

Quel superbe système orographique! Plus de deux cents sommets déjà

mesurés, dont dix-sept dépassent vingt-cinq mille pieds! Devant

l’_Albatros,_ à huit mille huit cent quarante mètres, s’élevait le

mont Everest. Sur la droite, le Dwalaghiri, haut de huit mille deux

cents. Sur la gauche, le Kinchanjunga, haut de huit mille cinq cent

quatre-vingt-douze, relégué au deuxième rang depuis les dernières

mesures de l’Everest.

Evidemment, Robur n’avait pas la prétention d’effleurer la cime de

ces pics mais, sans doute, il connaissait les diverses passes de

l’Himalaya, entre autres, la passe d’Ibi-Gamin, que les frères

Schlagintweit, en 1856, ont franchie à une hauteur de six mille huit

cents mètres, et il s’y lança résolument.

Il y eut là quelques heures palpitantes, très pénibles même.

Cependant, si la raréfaction de l’air ne devint pas telle qu’il

fallut recourir à des appareils spéciaux pour renouveler l’oxygène

dans les cabines, le froid fut excessif.

Robur, posté à l’avant, sa mâle figure sous son capuchon, commandait

les manœuvres. Tom Turner avait en main la barre du gouvernail.

Le mécanicien surveillait attentivement ses piles dont les substances

acides n’avaient rien à craindre de la congélation - heureusement.

Les hélices, lancées au maximum de courant, rendaient des sons de

plus en plus aigus, dont l’intensité fut extrême, malgré la moindre

densité de l’air. Le baromètre tomba à 290 millimètres, ce qui

indiquait sept mille mètres d’altitude.

Magnifique disposition de ce chaos de montagnes!

Partout des sommets blancs. Pas de lacs, mais des glaciers qui

descendent jusqu’à dix mille pieds de la base. Plus d’herbe, rien que

de rares phanérogames sur la limite de la vie végétale. Plus de ces

admirables pins et cèdres, qui se groupent en forêts splendides aux

flancs inférieurs de la chaîne. Plus de ces gigantesques fougères ni

de ces interminables parasites, tendus d’un tronc à l’autre, comme

dans les sous-bois de la jungle. Aucun animal, ni chevaux sauvages,

ni yaks, ni bœufs tibétains. Parfois une gazelle égarée jusque

dans ces hauteurs. Pas d’oiseaux, si ce n’est quelques couples de ces

corneilles qui s’élèvent jusqu’aux dernières couches de l’air

respirable.

Cette passe enfin franchie, l’_Albatros_ commença à redescendre. Au

sortir du col, hors de la région des forêts, il n’y avait plus qu’une

campagne infinie qui s’étendait sur un immense secteur.

Alors Robur s’avança vers ses hôtes, et d’une voix aimable :

« L’Inde, messieurs », dit-il.

X

Dans lequel on verra comment et pourquoi le valet Frycollin fut mis à

la remorque.

L’ingénieur n’avait point l’intention de promener son appareil

au-dessus de ces merveilleuses contrées de l’Indoustan. Franchir

l’Himalaya pour montrer de quel admirable engin de locomotion il

disposait, convaincre même ceux qui ne voulaient pas être convaincus,

il ne voulait sans doute pas autre chose. Est-ce donc à dire que

l’_Albatros_ fût parfait, quoique la perfection ne soit pas de ce

monde? On le verra bien.

En tout cas, si, dans leur for intérieur, Uncle Prudent et son

collègue ne pouvaient qu’admirer la puissance d’un pareil engin de

locomotion aérienne, ils n’en laissaient rien paraître. Ils ne

cherchaient que l’occasion de s’enfuir. Ils n’admirèrent même pas le

superbe spectacle offert à leur vue, pendant que l’_Albatros_ suivait

les pittoresques lisières du Pendjab.

Il y a bien, à la base de l’Himalaya, une bande marécageuse de

terrains d’où transpirent des vapeurs malsaines, ce Teraï dans lequel

la fièvre est à l’état endémique. Mais ce n’était pas pour gêner

l’_Albatros_ ni compromettre la santé de son personnel. Il monta,

sans trop se presser, vers l’angle que l’Indoustan fait au point de

jonction du Turkestan et de la Chine. Le 29 juin, dès les premières

heures du matin, s’ouvrait devant lui l’incomparable vallée de

Cachemir.

Oui, incomparable, cette gorge que laissent entre eux le grand et le

petit Himalaya! Sillonnée des centaines de contreforts que l’énorme

chaîne envoie mourir jusqu’au bassin de l’Hydaspe, elle est arrosée

par les capricieux méandres du fleuve, qui vit se heurter les armées

de Porus et d’Alexandre, c’est-à-dire l’Inde et la Grèce aux prises

dans l’Asie centrale. Il est toujours là, cet Hydaspe, si les deux

villes, fondées par le Macédonien en souvenir de sa victoire, ont si

bien disparu qu’on ne peut même plus en retrouver la place.

Pendant cette matinée, l’_Albatros_ plana au-dessus de Srinagar, plus

connue sous le nom de Cachemir. Uncle Prudent et son compagnon virent

une cité superbe, allongée sur les deux rives du fleuve, ses ponts de

bois tendus comme des fils, ses chalets agrémentés de balcons en

découpages, ses berges ombragées de hauts peupliers, ses toits

gazonnés qui prenaient l’aspect de grosses taupinières, ses canaux

multiples, avec des barques comme des noix et des bateliers comme des

fourmis, ses palais, ses temples, ses kiosques, ses mosquées, ses

bungalows à l’entrée des faubourgs, - tout cet ensemble doublé par la

réverbération des eaux; puis sa vieille citadelle de Hari-Parvata,

campée au front d’une colline, comme le plus important des forts de

Paris au front du mont Valérien.

« Ce serait Venise, dit Phil Evans, si nous étions en Europe.

- Et si nous étions en Europe, répondit Uncle Prudent, nous saurions

bien retrouver le chemin de l’Amérique! »

L’_Albatros_ ne s’attarda pas au-dessus du lac que le fleuve traverse

et reprit son vol à travers la vallée de l’Hydaspe.

Pendant une demi-heure seulement, descendu à dix mètres du fleuve, il

resta stationnaire. Alors, au moyen d’un tuyau de caoutchouc envoyé

en dehors, Tom Turner et ses gens s’occupèrent de refaire leur

provision d’eau, qui fut aspirée par une pompe que les courants des

accumulateurs mirent en mouvement.

Durant cette opération, Uncle Prudent et Phil Evans s’étaient

regardés. Une même pensée avait traversé leur cerveau. Ils n’étaient

qu’à quelques mètres de la surface de l’Hydaspe, à portée des rives.

Tous deux étaient bons nageurs. Un plongeon pouvait leur rendre la

liberté, et, lorsqu’ils auraient disparu entre deux eaux, comment

Robur eût-il pu les reprendre? Afin de laisser à ses propulseurs la

possibilité d’agir, ne fallait-il pas que l’appareil se tint au moins

à deux mètres au-dessus du lac?

En un instant, toutes les chances pour ou contre s’étaient présentées

à leur esprit. En un instant ils les avaient pesées. Enfin ils

allaient s’élancer par-dessus la plate-forme, lorsque plusieurs

paires de mains s’abattirent sur leurs épaules.

On les observait. Ils furent mis dans l’impossibilité de fuir.

Cette fois, ils ne se rendirent pas sans résistance. Ils voulurent

repousser ceux qui les tenaient. Mais c’étaient de solides gaillards,

ces gens de l’_Albatros!_

« Messieurs, se contenta de dire l’ingénieur, quand on a le plaisir

de voyager en compagnie de Robur-le-Conquérant, comme vous l’avez si

bien nommé, et à bord de son admirable _Albatros,_ on ne le quitte

pas ainsi... à l’anglaise! J’ajouterai même qu’on ne le quitte plus! »

Phil Evans entraîna son collègue qui allait se livrer à quelque acte

de violence. Tous deux rentrèrent dans le roufle, décidés à s’enfuir,

dût-il leur en coûter la vie, et n importe où.

L’_Albatros_ avait repris sa direction vers l’ouest. Pendant cette

journée, avec une vitesse moyenne, il franchit le territoire du

Caboulistan, dont on entrevit un instant la capitale, puis la

frontière du royaume de l’Hérat, à onze cents kilomètres de Cachemir.

Dans ces contrées, toujours si disputées encore, sur cette route

ouverte aux Russes vers les possessions anglaises de l’Inde,

apparurent des rassemblements d’hommes, des colonnes, des convois, en

un mot tout ce qui constitue le personnel et le matériel d’une armée

en marche. On entendit aussi des coups de canon et le pétillement de

la mousqueterie. Mais l’ingénieur ne se mêlait jamais des affaires

des autres, quand ce n’était pas pour lui question d’honneur ou

d’humanité. Il passa outre. Si Hérat, comme on le dit, est la clef de

l’Asie centrale, que cette clef allât dans une poche anglaise ou dans

une poche moscovite, peu lui importait. Les intérêts terrestres ne

regardaient plus l’audacieux qui avait fait de l’air son unique

domaine.

D’ailleurs, le pays ne tarda pas à disparaître sous un véritable

ouragan de sable, comme il ne s’en produit que trop fréquemment dans

ces régions. Ce vent, qui s’appelle « tebbad », transporte des

éléments fiévreux avec l’impondérable poussière soulevée à son

passage. Et combien de caravanes périssent dans ces tourbillons!

Quant à l’_Albatros,_ afin d’échapper à cette poussière qui aurait pu

altérer la finesse de ses engrenages, il alla chercher à deux mille

mètres une zone plus saine.

Ainsi disparut la frontière de la Perse et ses longues plaines qui

restèrent invisibles. L’allure était très modérée, bien qu’aucun

écueil ne fût à craindre. En effet, si la carte indique quelques

montagnes, elles ne sont cotées qu’à de moyennes altitudes. Mais, aux

approches de la capitale, il convenait d’éviter le Damavend, dont le

pic neigeux pointe à près de six mille six cents mètres, puis la

chaîne d’Elbrouz, au pied de laquelle est bâti Téhéran.

Dès les premières lueurs du 2 juillet surgit ce Damavend, émergeant

du simoun de sables.

L’_Albatros_ se dirigea donc de manière à passer au-dessus de la

ville, que le vent enveloppait d’un nuage de fine poussière.

Cependant, vers les dix heures du matin, on put apercevoir les larges

fossés qui entourent l’enceinte, et, au milieu, le palais du Shah,

ses murailles revêtues de plaques de faïence, ses bassins qui

semblaient taillés dans d’énormes turquoises d’un bleu éclatant.

Ce ne fut qu’une rapide vision. A partir de ce point, l’_Albatros,_

modifiant sa route, porta presque directement vers le nord. Quelques

heures après, il se trouvait au-dessus d’une petite ville, bâtie à un

angle septentrional de la frontière persane, sur les bords d’une

vaste étendue d’eau, dont on ne pouvait apercevoir la fin ni au nord

ni à l’est.

Cette ville, c’était le port d’Ashourada, la station russe la plus

avancée dans le sud. Cette étendue d’eau, c’était une mer. C’était la

Caspienne.

Plus de tourbillons de poussière alors. Vue d’un ensemble de maisons

à l’européenne, disposées le long d’un promontoire, avec un clocher

qui les domine.

L’_Albatros_ s’abaissa sur cette mer dont les eaux sont à trois cents

pieds au-dessous du niveau océanien. Vers le soir, il longeait la

côte - turkestane autrefois, russe alors - qui monte vers le golfe de

Balkan, et le lendemain, 3 juillet, il planait à cent mètres

au-dessus de la Caspienne.

Aucune terre en vue, ni du côté de l’Asie, ni du côté de l’Europe. A

la surface de la mer, quelques voiles blanches gonflées par la brise.

C’étaient des navires indigènes, reconnaissables à leurs formes, des

kesebeys à deux mâts, des kayuks, anciens bateaux pirates à un mât,

des teimils, simples canots de service ou de pêche. Çà et là,

s’élevaient jusqu’à l’_Albatros_ quelques queues de fumée, vomies par

la cheminée de ces steamers d’Ashourada que la Russie entretient pour

la police des eaux turkomanes.

Ce matin-là, le contremaître Tom Turner causait avec le maître coq,

François Tapage, et, à une demande de celui-ci, il avait fait cette

réponse

« Oui, nous resterons quarante-huit heures environ au-dessus de la

mer Caspienne.

- Bien! répondit le maître coq. Cela nous permettra sans doute de

pêcher ?...

- Comme vous le dites! »

Puisqu’on devait mettre quarante heures à faire les six cent

vingt-cinq milles que mesure cette mer sur deux cents de large, c’est

que la vitesse de l’_Albatros_ serait très modérée, et même nulle

pendant les opérations de pêche.

Or, cette réponse de Tom Turner fut entendue par Phil Evans qui se

trouvait alors à l’avant.

En ce moment, Frycollin s’obstinait à l’assommer de ses incessantes

récriminations, le priant d’intervenir près de son maître pour qu’il

le fit « déposer à terre ».

Sans répondre à cette demande saugrenue, Phil Evans revint à

l’arrière retrouver Uncle Prudent. Là, toutes précautions prises pour

ne point être entendus, il rapporta les quelques phrases échangées

entre Tom Turner et le maître coq.

« Phil Evans, répondit Uncle Prudent, je pense que nous ne nous

faisons aucune illusion sur les intentions de ce misérable à notre

égard?

- Aucune, répondit Phil Evans. Il ne nous rendra la liberté que

lorsque cela lui conviendra, - s’il nous la rend jamais!

- Dans ce cas, nous devons tout tenter pour quitter l’_Albatros!_

- Un fameux appareil, il faut bien l’avouer!

- C’est possible! s’écria Uncle Prudent, mais c’est l’appareil d’un

coquin qui nous retient au mépris de tout droit. Or, cet appareil

constitue pour nous et les nôtres un danger permanent. Si donc nous

ne parvenons pas à le détruire...

- Commençons par nous sauver!.., répondit Phil Evans. Nous verrons

après!

- Soit! reprit Uncle Prudent, et profitons des occasions qui vont

s’offrir. Evidemment l’_Albatros_ va traverser la Caspienne, puis se

lancer sur l’Europe, soit dans le nord, au-dessus de la Russie, soit

dans l’ouest, au-dessus des contrées méridionales. Eh bien! en

quelque lieu que nous mettions le pied, notre salut sera assuré

jusqu’à l’Atlantique. Il convient donc de se tenir prêts à toute

heure.

- Mais, demanda Phil Evans, comment fuir?...

- Ecoutez-moi, répondit Uncle Prudent. Il arrive parfois, pendant la

nuit, que l’_Albatros_ plane à quelques centaines de pieds seulement

du sol. Or, il y a à bord plusieurs câbles de cette longueur, et,

avec un peu d’audace, on pourrait peut-être se laisser glisser...

- Oui, répondit Phil Evans, le cas échéant, je n’hésiterais pas...

Ni moi, dit Uncle Prudent. J’ajoute que, la nuit, excepté le timonier

posté à l’arrière, personne ne veille.

Précisément, un de ces câbles est placé à l’avant, et, sans être vu,

sans être entendu, il ne serait pas impossible de le dérouler...

- Bien, dit Phil Evans. Je vois avec plaisir, Uncle Prudent, que vous

êtes plus calme. Cela vaut mieux pour agir. Mais, en ce moment, nous

voici sur la Caspienne. De nombreux bâtiments sont en vue.

L’_Albatros_ va descendre et s’arrêter pendant la pèche... Est-ce que

nous ne pourrions pas profiter?...

- Eh! on nous surveille, même quand nous ne croyons pas être

surveillés, répondit Uncle Prudent. Vous l’avez bien vu, quand nous

avons tenté de nous précipiter dans l’Hydaspe.

- Et qui dit que nous ne sommes pas surveillés aussi pendant la nuit?

répliqua Phil Evans.

- Il faut pourtant en finir! s’écria Uncle Prudent, oui! en finir

avec cet _Albatros_ et son maître! »

On le voit, sous l’excitation de la colère, les deux collègues -

Uncle Prudent surtout - pouvaient être conduits à commettre les actes

les plus téméraires et peut-être les plus contraires à leur propre

sûreté.

Le sentiment de leur impuissance, le dédain ironique avec lequel les

traitait Robur, les réponses brutales qu’il leur faisait, tout

contribuait à tendre une situation dont l’aggravation était chaque

jour plus manifeste.

Ce jour même, une nouvelle scène faillit amener une altercation des

plus regrettables entre Robur et les deux collègues. Frycollin ne se

doutait guère qu’il allait en être le provocateur.

En se voyant au-dessus de cette mer sans limites, le poltron fut

repris d’une belle épouvante. Comme un enfant, comme un Nègre qu’il

était, il se laissa aller à geindre, à protester, à crier, à se

démener en mille contorsions et grimaces.

« Je veux m’en aller!... Je veux m’en aller! criait-il. Je ne suis

pas un oiseau !... Je ne suis pas fait pour voler!... Je veux qu’on

me remette à terre... tout de suite!... »

Il va sans dire que Uncle Prudent ne cherchait aucunement à le

calmer, - au contraire. Aussi ces hurlements finirent-ils par

impatienter singulièrement Robur.

Or, comme Tom Turner et ses compagnons allaient procéder aux

manœuvres de la pêche, l’ingénieur, pour se débarrasser de

Frycollin, ordonna de l’enfermer dans son roufle. Mais le Nègre

continua à se débattre, à frapper aux cloisons, à hurler de plus

belle.

Il était midi. En ce moment, l’_Albatros_ se tenait à cinq ou six

mètres seulement du niveau de la mer. Quelques embarcations,

épouvantées à sa vue, avaient pris la fuite. Cette portion de la

Caspienne ne devait pas tarder à être déserte.

Comme on le pense bien, dans ces conditions où ils n’auraient eu qu’à

piquer une tête pour fuir, les deux collègues devaient être et

étaient l’objet d’une surveillance spéciale. En admettant même qu’ils

se fussent jetés par-dessus le bord, on aurait bien su les reprendre

avec le canot de caoutchouc de l’_Albatros._ Donc, rien à faire

pendant la pêche, à laquelle Phil Evans crut devoir assister, tandis

que Uncle Prudent, en perpétuel état de rage, se retirait dans sa

cabine.

On sait que la mer Caspienne est une dépression volcanique du sol. En

ce bassin tombent les eaux de ces grands fleuves, le Volga, l’Oural,

le Kour, la Kouma, la Jemba et autres. Sans l’évaporation qui lui

enlève son trop-plein, ce trou, d’une superficie de dix-sept mille

lieues carrées, d’une profondeur moyenne comprise entre soixante et

quatre cents pieds, aurait inondé les côtes du nord et de l’est,

basses et marécageuses. Bien que cette cuvette ne soit en

communication ni avec la mer Noire, ni avec la mer d’Aral, dont les

niveaux sont très supérieurs au sien, elle n’en nourrit pas moins un

très grand nombre de poissons - de ceux, bien entendu, auxquels ne

peuvent déplaire ses eaux d’une amertume prononcée, due au naphte

qu’y déversent les sources de son extrémité méridionale.

Or, en songeant à la variété que la pêche pouvait apporter à son

ordinaire, le personnel de l’_Albatros_ ne dissimulait pas le plaisir

qu’il allait y prendre.

« Attention! » cria Tom Turner, qui venait de harponner un poisson de

belle taille, presque semblable à un requin.

C’était un magnifique esturgeon, long de sept pieds, de cette espèce

Belonga des Russes, dont les œufs, mélangés de sel, de vinaigre

et de vin blanc, forment le caviar. Peut-être les esturgeons pêchés

dans les fleuves sont-ils meilleurs que les esturgeons de mer; mais

ceux-ci furent bien accueillis à bord de l’_Albatros._

Toutefois, ce qui rendit cette pêche plus fructueuse encore, ce fut

la traîne des chaluts qui ramassèrent, pêle-mêle, carpes, brèmes,

saumons, brochets d’eaux salées, et surtout quantité de ces sterlets

de moyenne taille que les riches gourmets font venir vivants

d’Astrakan à Moscou et à Pétersbourg. Ceux-ci allaient immédiatement

passer de leur élément naturel dans les chaudières de l’équipage,

sans frais de transport.

Les gens de Robur halaient joyeusement les filets, après que

l’_Albatros_ les avait promenés pendant plusieurs milles. Le Gascon

François Tapage, hurlant de plaisir, justifiait bien son nom. Une

heure de pêche suffit à remplir les viviers de l’aéronef, qui remonta

vers le nord.

Pendant cette halte, Frycollin n’avait cessé de crier, de frapper aux

parois de sa cabine, de faire en un mot un insupportable vacarme.

« Ce maudit Nègre ne se taira donc pas! dit Robur, véritablement à

bout de patience.

- Il me semble, monsieur, qu’il a bien le droit de se plaindre!

répondit Phil Evans.

- Oui, comme moi j’ai le droit d’épargner ce supplice à mes oreilles!

répliqua Robur.

- Ingénieur Robur!... dit Uncle Prudent, qui venait d’apparaître sur

la plate-forme.

- Président du Weldon-Institute ? »

Tous deux s’étaient avancés l’un vers l’autre. Ils se regardaient

dans le blanc des yeux.

Puis, Robur, haussant les épaules :

« A bout de corde! » dit-il.

Tom Turner avait compris. Frycollin fut tiré de sa cabine.

Quels cris il poussa, lorsque le contremaître et un de ses camarades

le saisirent et l’attachèrent dans une sorte de baille, à laquelle

ils fixèrent solidement l’extrémité d’un câble!

C’était précisément un de ces câbles dont Uncle Prudent voulait faire

l’usage que l’on sait.

Le Nègre avait cru d’abord qu’il allait être pendu... Non! Il ne

devait être que suspendu.

En effet, ce câble fut déroulé au-dehors sur une longueur de cent

pieds, et Frycollin se trouva balancé dans le vide.

Il pouvait crier à son aise maintenant. Mais, l’épouvante

l’étreignant au larynx, il resta muet.

Uncle Prudent et Phil Evans avaient voulu s’opposer à cette exécution

ils furent repoussés.

« C’est une infamie!... C’est une lâcheté! s’écria Uncle Prudent, qui

était hors de lui.

- Vraiment! répondit Robur.

- C’est un abus de la force contre lequel je protesterai autrement

que par des paroles!

- Protestez!

- Je me vengerai, ingénieur Robur!

- Vengez-vous, président du Weldon-Institute!

- Et de vous et des vôtres! »

Les gens de l’_Albatros_ s’étaient rapprochés dans des dispositions

peu bienveillantes. Robur leur fit signe de s’éloigner.

« Oui!... De vous et des vôtres!.., reprit Uncle Prudent, que son

collègue essayait en vain de calmer.

- Quand il vous plaira! répondit l’ingénieur.

- Et par tous les moyens possibles!

- Assez! dit alors Robur d’un ton menaçant, assez! Il y a d’autres

câbles à bord! Taisez-vous, ou, sinon, tout comme le valet, le

maître! »

Uncle Prudent se tut, non par crainte, mais parce qu’il fut pris

d’une telle suffocation que Phil Evans dut l’emmener dans sa cabine.

Cependant, depuis une heure, le temps s’était singulièrement modifié.

Il y avait des symptômes auxquels on ne pouvait se méprendre. Un

orage menaçait. La saturation électrique de l’atmosphère était portée

à un tel point que, vers deux heures et demie, Robur fut témoin d’un

phénomène qu’il n’avait jamais observé.

Dans le nord, d’où venait l’orage, montaient des volutes de vapeurs

quasi lumineuses, - ce qui était certainement dû à la variation de la

charge électrique des diverses couches de nuages.

Le reflet de ces bandes faisait courir, à la surface de la mer, des

myriades de lueurs, dont l’intensité devenait d’autant plus vive que

le ciel commençait à s’assombrir.

L’_Albatros_ et le météore ne devaient pas tarder à se rencontrer,

puisqu’ils allaient l’un au-devant de l’autre.

Et Frycollin? Eh bien, Frycollin était toujours à la remorque, - et

remorque est le mot juste, car le câble faisait un angle assez ouvert

avec l’appareil lancé à une vitesse de cent kilomètres, ce qui

laissait la baille quelque peu en arrière.

Que l’on juge de son épouvante, lorsque les éclairs commencèrent à

sillonner l’espace autour de lui, tandis que le tonnerre roulait ses

éclats dans les profondeurs du ciel.

Tout le personnel du bord s’occupait à manœuvrer en vue de

l’orage, soit pour s’élever plus haut que lui, soit pour le distancer

en se lançant à travers les couches inférieures.

L’_Albatros_ se trouvait alors à sa hauteur moyenne -mille mètres

environ, - quand éclata un coup de foudre d’une violence extrême. La

rafale s’éleva soudain. En quelques secondes, les nuages en feu se

précipitèrent sur l’aéronef.

Phil Evans vint alors intercéder en faveur de Frycollin et demander

qu’on le ramenât à bord.

Mais Robur n’avait point attendu cette démarche. Ses ordres étaient

donnés. Déjà on s’occupait de haler la corde sur la plate-forme,

quand, tout à coup, il se fit un ralentissement inexplicable dans la

rotation des hélices suspensives.

Robur-le-conquérant · 第 15 / 26 题