IV

Dans lequel, à propos du valet Frycollin, l’auteur essaie de

réhabiliter la lune.

Certes, et plus d’une fois déjà, à la suite de discussions orageuses,

au sortir de leurs séances, les membres du Weldon-Institute avaient

rempli de clameurs Walnut-Street et les rues adjacentes. Plus d’une

fois, les habitants de ce quartier s’étaient justement plaints de ces

bruyantes queues de discussions qui les troublaient jusque dans leurs

domiciles. Plus d’une fois, enfin, les policemen avaient dû

intervenir pour assurer la circulation des passants, la plupart très

indifférents à cette question de la navigation aérienne. Mais, avant

cette soirée, jamais ce tumulte n’avait pris de telles proportions,

jamais les plaintes n’eussent été plus fondées, jamais l’intervention

des policemen plus nécessaire.

Toutefois les membres du Weldon-Institute étaient quelque peu

excusables. On n’avait pas craint de venir les attaquer jusque chez

eux. A ces enragés du « Plus léger que l’air » un non moins enragé du

« Plus lourd » avait dit des choses absolument désagréables. Puis, au

moment où on allait le traiter comme il le méritait, il s’était

éclipsé.

Or, cela criait vengeance. Pour laisser de telles injures impunies,

il ne faudrait pas avoir du sang américain dans les veines! Des fils

d’Améric traités de fils de Cabot! N’était-ce pas une insulte,

d’autant plus impardonnable qu’elle tombait juste, - historiquement?

Les membres du club se jetèrent donc par groupes divers dans

Walnut-street, puis au milieu des rues voisines, puis à travers tout

le quartier. Ils réveillèrent les habitants. Ils les obligèrent à

laisser fouiller leurs maisons, quitte à les indemniser, plus tard,

du tort fait à la vie privée de chacun, laquelle est particulièrement

respectée chez les peuples d’origine anglo-saxonne. Vain déploiement

de tracasseries et de recherches. Robur ne fut aperçu nulle part.

Aucune trace de lui. Il serait parti dans le _Go a head_, le ballon

du Weldon-Institute, qu’il n’aurait pas été plus introuvable. Après

une heure de perquisitions, il fallut y renoncer, et les collègues se

séparèrent, non sans s’être juré d’étendre leurs recherches à tout le

territoire de cette double Amérique qui forme le Nouveau Continent.

Vers onze heures, le calme était à peu près rétabli dans le quartier.

Philadelphie allait pouvoir se replonger dans ce bon sommeil, dont

les cités, qui ont le bonheur de n’être point industrielles, ont

l’enviable privilège. Les divers membres du club ne songèrent plus

qu’à regagner chacun son chez-soi. Pour n’en nommer que quelques-uns

des plus marquants, William T. Forbes se dirigea du côté de sa grande

chiffonnière à sucre, où Miss Doll et Miss Mat lui avaient préparé le

thé du soir, sucré avec sa propre glucose. Truk Milnor prit le chemin

de sa fabrique, dont la pompe à feu haletait jour et nuit dans le

plus reculé des faubourgs. Le trésorier Jem Cip, publiquement accusé

d’avoir un pied de plus d’intestins que n’en comporte la machine

humaine, regagna la salle à manger où l’attendait son souper végétal.

Deux des plus importants ballonistes - deux seulement - ne

paraissaient pas songer à réintégrer de sitôt leur domicile. Ils

avaient profité de l’occasion pour causer avec plus d’acrimonie

encore. C’étaient les irréconciliables Uncle Prudent et Phil Evans,

le président et le secrétaire du Weldon-Institute.

A la porte du club, le valet Frycollin attendait Uncle Prudent, son

maître.

Il se mit à le suivre, sans s’inquiéter du sujet qui mettait aux

prises les deux collègues.

C’est par euphémisme que le verbe causer a été employé pour exprimer

l’acte auquel se livraient de concert le président et le secrétaire

du club. En réalité, ils se disputaient avec une énergie qui prenait

son origine dans leur ancienne rivalité.

« Non, monsieur, non! répétait Phil Evans. Si j’avais eu l’honneur de

présider le Weldon-Institute, jamais, non, jamais il ne se serait

produit un tel scandale!

- Et qu’auriez-vous fait, si vous aviez eu cet honneur? demanda Uncle

Prudent.

- J’aurais coupé la parole à cet insulteur public, avant même qu’il

eût ouvert la bouche!

- Il me semble que pour couper la parole, il faut au moins avoir

laissé parler!

- Pas en Amérique, monsieur, pas en Amérique! »

Et, tout en se renvoyant des reparties plus aigres que douces, ces

deux personnages enfilaient des rues qui les éloignaient de plus en

plus de leur demeure; ils traversaient des quartiers dont la

situation les obligerait à faire un long détour.

Frycollin suivait toujours; mais il ne se sentait pas rassuré à voir

son maître s’engager au milieu d’endroits déjà déserts. Il n’aimait

pas ces endroits-là, le valet

Frycollin, surtout un peu avant minuit. En effet, l’obscurité était

profonde, et la lune, dans son croissant, commençait à peine « à

faire ses vingt-huit jours »

Frycollin regardait donc à droite, à gauche, si des ombres suspectes

ne les épiaient point. Et précisément, il crut voir cinq ou six

grands diables qui semblaient ne pas les perdre de vue.

Instinctivement, Frycollin se rapprocha de son maître; mais, pour

rien au monde, il n’eût osé l’interrompre au milieu d’une

conversation dont il aurait reçu quelques éclaboussures.

En somme, le hasard fit que le président et le secrétaire du

Weldon-Institute, sans s’en douter, se dirigeaient vers

Fairmont-Park. Là, au plus fort de leur dispute, ils traversèrent la

Schuylkill-river sur le fameux pont métallique; ils ne rencontrèrent

que quelques passants attardés, et se trouvèrent enfin au milieu de

vastes terrains, les uns se développant en immenses prairies, les

autres ombragés de beaux arbres, qui font de ce parc un domaine

unique au monde.

Là, les terreurs du valet Frycollin l’assaillirent de plus belle, et,

avec d’autant plus de raison que les cinq ou six ombres s’étaient

glissées à sa suite par le pont de la Schuylkill-river. Aussi

avait-il la pupille de ses yeux si largement dilatée qu’elle

s’agrandissait jusqu’à la circonférence de l’iris. Et, en même temps,

tout son corps s amoindrissait, se retirait, comme s’il eût été doué

de cette contractilité spéciale aux mollusques et à certains animaux

articulés.

C’est que le valet Frycollin était un parfait poltron. Un vrai Nègre

de la Caroline du Sud, avec une tête bêtasse sur un corps de

gringalet. Tout juste âgé de vingt et un ans, c’est dire qu’il

n’avait jamais été esclave, pas même de naissance, mais il n’en

valait guère mieux. Grimacier, gourmand, paresseux et surtout d’une

poltronnerie superbe. Depuis trois ans, il était au service de Uncle

Prudent. Cent fois, il avait failli se faire mettre à la porte; on

l’avait gardé, de crainte d’un pire. Et, pourtant, mêlé à la vie d’un

maître toujours prêt à se lancer dans les plus audacieuses

entreprises, Frycollin devait s’attendre à maintes occasions dans

lesquelles sa couardise aurait été mise à de rudes épreuves. Mais il

y avait des compensations. On ne le chicanait pas trop sur sa

gourmandise, encore moins sur sa paresse. Ah! valet Frycollin, si tu

avais pu lire dans l’avenir!

Aussi pourquoi Frycollin n’était-il pas resté à Boston, au service

d’une certaine famille Sneffel qui, sur le point de faire un voyage

en Suisse, y avait renoncé à cause des éboulements? N’était-ce pas la

maison qui convenait à Frycollin, et non celle de Uncle Prudent, où

la témérité était en permanence?

Enfin, il y était, et son maître avait même fini par s’habituer à ses

défauts. Il avait une qualité, d’ailleurs. Bien qu’il fût nègre

d’origine, il ne parlait pas nègre, - ce qui est à considérer, car

rien de désagréable comme cet odieux jargon dans lequel l’emploi du

pronom possessif et des infinitifs est poussé jusqu’à l’abus.

Donc, il est bien établi que le valet Frycollin était poltron, et,

ainsi qu’on le dit, « poltron comme la lune ».

Or, à ce propos, il n’est que juste de protester contre cette

comparaison insultante pour la blonde Phébé, la douce Hélène, la

chaste sœur du radieux Apollon. De quel droit accuser de

poltronnerie un astre qui, depuis que le monde est monde, a toujours

regardé la terre en face, sans jamais lui tourner le dos?

Quoi qu’il en soit, à cette heure - il était bien près de minuit - le

croissant de la « pâle calomniée » commençait à disparaître à l’ouest

derrière les hautes ramures du parc. Ses rayons, glissant à travers

les branches, semaient quelques découpures sur le sol. Les dessous du

bois en paraissaient moins sombres.

Cela permit à Frycollin de porter un regard plus inquisiteur.

« Brr! fit-il. Ils sont toujours là, ces coquins! Positivement, ils

se rapprochent! »

Il n’y tint plus, et, allant vers son maître :

« Master Uncle », dit-il.

C’est ainsi qu’il le nommait et que le président du Weldon-Institute

voulait être nomme.

En ce moment, la dispute des deux rivaux était arrivée au plus haut

degré. Et, comme ils s’envoyaient promener l’un l’autre, Frycollin

fut brutalement prié de prendre sa part de cette promenade.

Puis, tandis qu’ils se parlaient les yeux dans les yeux, Uncle

Prudent s’enfonçait plus avant à travers les prairies désertes de

Fairmont-Park, s’éloignant toujours de la Schuylkill-river et du pont

qu’il fallait reprendre pour rentrer dans la ville.

Tous trois se trouvèrent alors au centre d’une haute futaie d’arbres,

dont la cime s’imprégnait des dernières lueurs lunaires. A la limite

de cette futaie s’ouvrait une large clairière, vaste champ ovale,

merveilleusement disposé pour les luttes d’un ring. Pas un accident

de terrain n’y eût gêné le galop des chevaux, pas un bouquet d’arbres

n’aurait arrêté le regard des spectateurs le long d’une piste

circulaire de plusieurs milles.

Et cependant, si Uncle Prudent et Phil Evans n’eussent pas été

occupés de leurs disputes, s’ils avaient regardé avec quelque

attention, ils n’auraient plus retrouvé à la clairière son aspect

habituel. Etait-ce donc une minoterie qui s’y était fondée depuis la

veille? En vérité, on eût dit une minoterie, avec l’ensemble de ses

moulins à vent, dont les ailes, immobiles alors, grimaçaient dans la

demi-ombre?

Mais ni le président ni le secrétaire du Weldon-Institute ne

remarquèrent cette étrange modification apportée au paysage de

Fairmont-Park. Frycollin n’en vit rien non plus. Il lui semblait que

les rôdeurs s’approchaient, se resserraient comme au moment d’un

mauvais coup. Il en était à la peur convulsive, paralysé dans ses

membres, hérissé dans son système pileux, - enfin au dernier degré de

l’épouvante.

Toutefois, pendant que ses genoux fléchissaient, il eut encore la

force de crier une dernière fois :

« Master Uncle!... Master Uncle!

- Eh! qu’y a-t-il donc à la fin! répondit Uncle Prudent. »

Peut-être Phil Evans et lui n’auraient-ils pas été fâchés de soulager

leur colère en rossant d’importance le malheureux valet. Mais il n’en

eurent pas le temps, pas plus que celui-ci n’eut le temps de leur

répondre.

Un coup de sifflet venait d’être lancé sous bois. A l’instant, une

sorte d’étoile électrique s’alluma au milieu de la clairière.

Un signal, sans doute, et, dans ce cas, c’est que le moment était

venu d’exécuter quelque œuvre de violence.

En moins de temps qu’il n’en faut pour l’imaginer, six hommes

bondirent à travers la futaie, deux sur Uncle Prudent, deux sur Phil

Evans, deux sur le valet Frycollin, - ces deux derniers de trop,

évidemment, car le Nègre était incapable de se défendre.

Le président et le secrétaire du Weldon-Institute, quoique surpris

par cette attaque, voulurent résister. Ils n’en eurent ni le temps ni

la force. En quelques secondes, rendus aphones par un bâillon,

aveugles par un bandeau, maîtrisés, ligotés, ils furent emportés

rapidement à travers la clairière. Que devaient-ils penser, sinon

qu’ils avaient affaire à cette race de gens peu scrupuleux, qui

n’hésitent point à dépouiller les gens attardés au fond des bois? Il

n’en fut rien, cependant. On ne les fouilla même pas, bien que Uncle

Prudent eut toujours sur lui, suivant son habitude, quelques milliers

de dollars-papier.

Bref, une minute après cette agression, sans qu’aucun mot eût été

échangé entre les agresseurs, Uncle Prudent, Phil Evans et Frycollin

sentaient qu’on les déposait doucement, non sur l’herbe de la

clairière, mais sur une sorte de plancher que leur poids fit gémir.

Là, ils furent accotés l’un près de l’autre. Une porte se referma sur

eux. Puis, le grincement d’un pêne dans une gâche leur apprit qu’ils

étaient prisonniers.

Il se fit alors un bruissement continu, comme un frémissement, un

frrrr, dont les rrr se prolongeaient à l’infini, sans qu’aucun autre

bruit fût perceptible au milieu de cette nuit si calme.

.................................

Quel émoi, le lendemain, dans Philadelphie! Dès les premières heures,

on savait ce qui s’était passé la veille à la séance du

Weldon-Institute : l’apparition d’un mystérieux personnage, un

certain ingénieur nommé Robur - Robur-le-Conquérant! - la lutte qu’il

semblait vouloir engager contre les ballonistes, puis sa disparition

inexplicable.

Mais ce fut bien une autre affaire, lorsque toute la ville apprit que

le président et le secrétaire du club, eux aussi, avaient disparu

pendant la nuit du 12 au 13 juin.

Ce que l’on fit de recherches dans toute la cité et aux environs!

Inutilement, d’ailleurs. Les feuilles publiques de Philadelphie, puis

les journaux de la Pennsylvanie, puis ceux de toute l’Amérique,

s’emparèrent du fait et l’expliquèrent de cent façons, dont aucune ne

devait être la vraie. Des sommes considérables furent promises par

annonces et affiches - non seulement à qui retrouverait les

honorables disparus, mais à quiconque pourrait produire quelque

indice de nature à mettre sur leurs traces. Rien n’aboutit. La terre

se serait entrouverte pour les engloutir, que le président et le

secrétaire du Weldon-Institute n’auraient pas été plus supprimés de

la surface du globe.

A ce propos, les journaux du gouvernement demandèrent que le

personnel de la police fût augmenté dans une forte proportion,

puisque de pareils attentats pouvaient se produire contre les

meilleurs citoyens des Etats-Unis - et ils avaient raison...

Il est vrai, les journaux de l’opposition demandèrent que ce

personnel fût licencié comme inutile, puisque de pareils attentats

pouvaient se produire, sans qu’il fût possible d’en retrouver les

auteurs - et peut-être n’avaient-ils pas tort.

En somme, la police resta ce qu’elle était, ce qu’elle sera toujours

dans le meilleur des mondes qui n’est pas parfait et ne saurait

l’être.

V

Dans lequel une suspension d’hostilités est consentie entre le

president et le secrétaire du Weldon-Institute.

Un bandeau sur les yeux, un bâillon dans la bouche, une corde aux

poignets, une corde aux pieds, donc impossible de voir, de parler, de

se déplacer. Cela n’était pas fait pour rendre plus acceptable la

situation de Uncle Prudent, de Phil Evans et du valet Frycollin. En

outre, ne point savoir quels sont les auteurs d’un pareil rapt, en

quel endroit on a été jeté comme de simples colis dans un wagon de

bagages, ignorer où l’on est, à quel sort on est réservé, il y avait

là de quoi exaspérer les plus patients dé l’espèce ovine, et l’on

sait que les membres du Weldon-Institute ne sont pas précisément des

moutons pour la patience. Etant donné sa violence de caractère, on

imagine aisément dans quel état Uncle Prudent devait être.

En tout cas, Phil Evans et lui devaient penser qu’il leur serait

difficile de prendre place, le lendemain soir, au bureau du club.

Quant à Frycollin, yeux fermés, bouche close, il lui était impossible

de songer à quoi que ce fût. Il était plus mort que vif.

Pendant une heure, la situation des prisonniers ne se modifia pas.

Personne ne vint les visiter ni leur rendre la liberté de mouvement

et de parole, dont ils auraient eu si grand besoin. Ils étaient

réduits à des soupirs étouffés, à des « heins! » poussés à travers

leurs bâillons, à des soubresauts de carpes qui se pâment hors de

leur bassin natal. Ce que cela indiquait de colère muette, de fureur

rentrée ou plutôt ficelée, on le comprend de reste. Puis, après ces

infructueux efforts, ils demeurèrent quelque temps inertes. Et alors,

puisque le sens de la vue leur manquait, ils s’essayèrent à tirer,

par le sens de l’ouïe, quelque indice de ce qu’était cet inquiétant

état de choses. Mais en vain cherchaient-ils à surprendre d’autre

bruit que l’interminable et inexplicable frrrr qui semblait les

envelopper d’une atmosphère frissonnante.

Cependant, il arriva ceci : c’est que Phil Evans, procédant avec

calme, parvint à relâcher la corde qui lui liait les poignets. Puis,

peu à peu, le nœud se desserra, ses doigts glissèrent les uns

sur les autres, ses mains reprirent leur aisance habituelle.

Un vigoureux frottement rétablit la circulation, gênée par le

ligotement. Un instant après, Phil Evans avait enlevé le bandeau qui

lui couvrait les yeux, arraché le bâillon de sa bouche, coupé les

cordes avec la fine lame de son « bowie-knife ». Un Américain qui

n’aurait pas toujours son bowie-knife en poche ne serait plus un

Américain.

Du reste, si Phil Evans y gagna de pouvoir remuer et parler, ce fut

tout. Ses yeux ne trouvèrent pas à s’exercer utilement, - en ce

moment, du moins. Obscurité complète dans cette cellule. Toutefois,

un peu de clarté filtrait à travers une sorte de meurtrière, percée

dans la paroi à six ou sept pieds de hauteur.

On le pense bien, quoi qu’il en eût, Phil Evans n’hésita pas un

instant à délivrer son rival. Quelques coups de bowie-knife suffirent

à trancher les nœuds qui le serraient aux pieds et aux mains.

Aussitôt Uncle Prudent, à demi enragé, de se redresser sur les

genoux, d’arracher bandeau et bâillon; puis, d’une voix étranglée :

« Merci! dit-il.

- Non!... Pas de remerciements, répondit l’autre.

- Phil Evans?

- Uncle Prudent?...

- Ici, plus de président ni de secrétaire du Weldon-Institute, plus

d’adversaires!

- Vous avez raison, répondit Phil Evans. Il n’y a plus que deux

hommes qui ont à se venger d’un troisième, dont l’attentat exige de

sévères représailles. Et ce troisième...

- C’est Robur !...

- C’est Robur! »

Voilà donc un point sur lequel les deux ex-concurrents furent

absolument d’accord. A ce sujet, aucune dispute à craindre.

« Et votre valet? fit observer Phil Evans, montrant Frycollin qui

soufflait comme un phoque, il faut le déficeler.

- Pas encore, répondit Uncle Prudent. Il nous assommerait de ses

jérémiades, et nous avons autre chose à faire qu’à récriminer.

- Quoi donc, Uncle Prudent?

- A nous sauver, si c’est possible.

- Et même si c’est impossible.

- Vous avez raison, Phil Evans, même si c’est impossible! »

Quant à douter un instant que cet enlèvement dût être attribué à cet

étrange Robur, cela ne pouvait venir à la pensée du président et de

son collègue. En effet, de simples et honnêtes voleurs, après leur

avoir dérobé montres, bijoux, portefeuilles, porte-monnaie, les

auraient jetés au fond de la Schuylkill-river, avec un bon coup de

couteau dans la gorge, au lieu de les enfermer au fond de... De quoi?

- Grave question, en vérité, qu’il convenait d’élucider, avant de

commencer les préparatifs d’une évasion avec quelques chances de

succès.

« Phil Evans, reprit Uncle Prudent, après notre sortie de cette

séance, au lieu d’échanger des aménités sur lesquelles il n’y a pas

lieu de revenir, nous aurions mieux fait d’être moins distraits. Si

nous étions restés dans les rues de Philadelphie, rien de tout cela

ne serait arrivé. Evidemment, ce Robur s’était douté de ce qui allait

se passer au club; il prévoyait les colères que son attitude

provocante devait soulever, il avait placé à la porte quelques-uns de

ses bandits pour lui prêter main-forte. quand nous avons quitté la

rue Walnut, ces sbires nous ont épiés, suivis, et, lorsqu’ils nous

ont vus imprudemment engagés dans les avenues de Fairmont-Park, ils

ont eu la partie belle.

- D’accord, répondit Phil Evans. Oui! nous avons eu grand tort de ne

pas regagner directement notre domicile.

- On a toujours tort de ne pas avoir raison », répondit Uncle Prudent.

En ce moment, un long soupir s’échappa du coin le plus obscur de la

cellule.

Qu’est-ce cela? demanda Phil Evans.

- Rien!... Frycollin qui rêve.

Et Uncle Prudent reprit :

Entre le moment où nous avons été saisis, à quelques pas de la

clairière, et le moment où on nous a jetés dans ce réduit, il ne

s’est pas écoulé plus de deux minutes. Il est donc évident que ces

gens ne nous ont pas entraînés au-delà de Fairmont-Park.

- Et s’ils l’avaient fait, nous aurions bien senti un mouvement de

translation.

- D’accord, répondit Uncle Prudent. Donc il n’est pas douteux que

nous soyons enfermés dans le compartiment d’un véhicule, - peut-être

un de ces longs chariots des Prairies, ou quelque voiture de

saltimbanques...

- Evidemment! Si c’était un bateau amarré aux rives de la

Schuylkill-river, cela se reconnaîtrait à certains balancements que

le courant lui imprimerait d’un bord à l’autre.

- D’accord, toujours d’accord, répéta Uncle Prudent, et je pense que,

puisque nous sommes encore dans la clairière, c’est le moment ou

jamais de fuir, quitte à retrouver plus tard ce Robur...

- Et à lui faire payer cher cette atteinte à la liberté de deux

citoyens des Etats-Unis d’Amérique!

- Cher... très cher!

- Mais quel est cet homme?... D’où vient-il?... Est-ce un Anglais, un

Allemand, un Français...?

- C’est un misérable, cela suffit, répondit Uncle Prudent. -

Maintenant, à l’œuvre! »

Tous deux, les mains tendues, les doigts Ouverts, palpèrent alors les

parois du compartiment pour y trouver un joint ou une fissure. Rien.

Rien, non plus, à la porte. Elle était hermétiquement fermée, et il

eût été impossible de faire sauter la serrure. Il fallait donc

pratiquer un trou et s’échapper par ce trou. Restait la question de

savoir si les bowie-knifes pourraient entamer les parois, si leurs

lames ne s’émousseraient pas ou ne se briseraient pas dans ce travail.

« Mais d’où vient ce frémissement qui ne cesse pas? demanda Phil

Evans, très surpris de ce frrrr continu.

- Le vent, sans doute, répondit Uncle Prudent.

- Le vent ?... Jusqu’à minuit, il me semble que la soirée a été

absolument calme...

- Evidemment, Phil Evans. Si ce n’était pas le vent, que

voudriez-vous que ce fût? »

Phil Evans, après avoir dégagé la meilleure lame de son couteau,

essaya d’entamer les parois près de la porte. Peut-être suffirait-il

de faire un trou pour l’ouvrir par l’extérieur, si elle n’était

maintenue que par un verrou, ou si la clef avait été laissée dans la

serrure.

Quelques minutes de travail n’eurent d’autre résultat que d’ébrécher

les lames du bowie-knife, de les épointer, de les transformer en

scies à mille dents.

« Ça ne mord pas, Phil Evans?

- Non.

- Est-ce que nous serions dans une cellule en tôle?

- Point, Uncle Prudent: Ces parois, quand on les frappe, ne rendent

aucun son métallique.

- Du bois de fer, alors?

- Non! ni fer ni bois.

- Qu’est-ce alors?

- Impossible de le dire, mais, en tout cas, une substance sur

laquelle l’acier ne peut mordre. »

Uncle Prudent, pris d’un violent accès de colère, jura, frappa du

pied le plancher sonore, tandis que ses mains cherchaient à étrangler

un Robur imaginaire.

« Du calme, Uncle Prudent, lui dit Phil Evans, du calme! Essayez à

votre tour. »

Uncle Prudent essaya, mais le bowie-knife ne put entamer une paroi

qu’il ne parvenait même pas à rayer de ses meilleures lames, comme si

elle eût été de cristal.

Donc, toute fuite devenait impraticable, en admettant qu’elle eût pu

être tentée, la porte une fois ouverte.

Il fallut se résigner, momentanément, ce qui n’est guère dans le

tempérament yankee, et tout attendre du hasard, ce qui doit répugner

à des esprits éminemment pratiques. Mais ce ne fut pas sans

objurgations, gros mots, violentes invectives à l’adresse de ce Robur

- lequel ne devait point être homme à s’en émouvoir. pour peu qu’il

se montrât dans la vie privée le personnage qu’il avait été au milieu

du Weldon-Institute.

Cependant Frycollin commençait à donner quelques signes non

équivoques de malaise. Soit qu’il éprouvât des crampes à l’estomac ou

des crampes dans les membres, il se démenait d’une lamentable façon.

Uncle Prudent crut devoir mettre un terme à cette gymnastique, en

coupant les cordes qui serraient le Nègre.

Peut-être eut-il lieu de s’en repentir. Ce fut aussitôt une

interminable litanie, dans laquelle les affres de l’épouvante se

mêlaient aux souffrances de la faim. Frycollin n’était pas moins pris

par le cerveau que par l’estomac. Il eût été difficile de dire auquel

de ces deux viscères le Nègre était plus particulièrement redevable

de ce qu’il éprouvait.

« Frycollin! s’écria Uncle Prudent.

- Master Uncle!... Master Uncle!... répondit le Nègre entre deux

vagissements lugubres.

Il est possible que nous soyons condamnés à mourir de faim dans cette

prison. Mais nous sommes décidés à ne succomber que lorsque nous

aurons épuisé tous les moyens d’alimentation susceptibles de

prolonger notre vie...

- Me manger? s’écria Frycollin.

- Comme on fait toujours d’un Nègre en pareille occurrence!... Ainsi,

Frycollin, tâche de te faire oublier...

- Ou l’on te Fry-cas-se-ra! ajouta Phil Evans. »

Et, très sérieusement, Frycollin eut peur d’être employé à la

prolongation de deux existences évidemment plus précieuses que la

sienne. Il se borna donc à gémir in petto.

Cependant le temps s’écoulait, et toute tentative pour forcer la

porte ou la paroi était demeurée infructueuse. En quoi était cette

paroi, impossible de le reconnaître.

Ce n’était pas du métal, ce n’était pas du bois, ce n’était pas de la

pierre. En outre, le plancher de la cellule semblait fait de la même

matière. Lorsqu’on le frappait du pied, il rendait un son

particulier, que Uncle Prudent aurait eu quelque peine à classer dans

la catégorie des bruits connus. Autre remarque : en dessous, ce

plancher paraissait sonner le vide, comme s’il n’eût pas directement

reposé sur le sol de la clairière. Oui! l’inexplicable frrr semblait

en caresser la face inférieure. Tout cela n’était pas rassurant.

« Uncle Prudent? dit Phil Evans.

- Phil Evans? répondit Uncle Prudent.

- Pensez-vous que notre cellule se soit déplacée? En aucune façon.

- Pourtant, au premier moment de notre incarcération, j’ai pu

distinctement percevoir la fraîche odeur de l’herbe et la senteur

résineuse des arbres du parc. Maintenant, j’ai beau humer l’air, il

me semble que toutes ces senteurs ont disparu...

- En effet.

- Comment expliquer cela?

Expliquons-le de n’importe quelle façon, Phil Evans, excepté par

l’hypothèse que notre prison ait changé de place. Je le répète, si

nous étions sur un chariot en marche ou sur un bateau en dérive, nous

le sentirions. »

Frycollin poussa alors un long gémissement qui eût pu passer pour son

dernier soupir, s’il n’eût été suivi de plusieurs autres.

« J’aime à croire que ce Robur nous fera bientôt comparaître devant

lui, reprit Phil Evans.

- Je l’espère bien, s’écria Uncle Prudent, et je lui dirai...

- Quoi?

- Qu’après avoir débuté comme un insolent, il a fini comme un coquin!

»

En ce moment, Phil Evans observa que le jour commençait à se faire.

Une lueur, vague encore, filtrait à travers l’étroite meurtrière,

évidée dans la partie supérieure de la paroi, à l’opposé de la porte.

Il devait donc être quatre heures du matin, environ, puisque c’est à

cette heure que, dans ce mois de juin et sous cette latitude,

l’horizon de Philadelphie se blanchit des premiers rayons du matin.

Cependant, quand Uncle Prudent eut fait sonner sa montre à répétition

- chef-d’œuvre qui provenait de l’usine même de son collègue -,

le petit timbre n’indiqua que trois heures moins le quart, bien que

la montre ne se fût point arrêtée.

« Bizarre! dit Phil Evans. A trois heures moins le quart, il devrait

encore faire nuit.

- Il faudrait donc que ma montre eût éprouvé un retard..., répondit

Uncle Prudent.

- Une montre de la Walton Watch Company! » s’écria Phil Evans

Quoi qu’il en fût, c’était bien le jour qui se levait. Peu à peu, la

meurtrière se dessinait en blanc dans la profonde obscurité dé la

cellule. Cependant, si l’aube apparaissait plus, hâtivement que ne le

permettait le quarantième parallèle, qui est celui de Philadelphie,

elle ne se faisait pas avec cette rapidité spéciale aux basses

latitudes.

Nouvelle observation de Uncle Prudent à ce sujet, nouveau phénomène

inexplicable.

« On pourrait peut-être se hisser jusqu’à la meurtrière, fit observer

Phil Evans, et tâcher de voir où on est?

- On le peut », répondit Uncle Prudent.

Et, s’adressant à Frycollin :

« Allons, Fry, haut sur pied! »

Le Nègre se redressa.

Appuie ton dos contre cette paroi, reprit Uncle Prudent, et vous,

Phil Evans, veuillez monter sur l’épaule de ce garçon, pendant que je

contre-buterai afin qu’il ne vous manque pas.

- Volontiers », répondit Phil Evans.

Un instant après, les deux genoux sur les épaules de Frycollin, il

avait ses yeux à la hauteur de la meurtrîere.

Cette meurtrière était fermée, non par un verre lenticulaire comme

celui d’un hublot de navire, mais par une simple vitre. Bien qu’elle

ne fût pas très épaisse, elle gênait le regard de Phil Evans, dont le

rayon de vue était excessivement borné.

« Eh bien, cassez cette vitre, dit Uncle Prudent, et peut-être

pourrez-vous mieux voir? »

Phil Evans donna un violent coup du manche de son bowie-knife sur la

vitre qui rendit un son argentin mais ne cassa pas.

Second coup plus violent. Même résultat.

« Bon! s’écria Phil Evans, du verre incassable! »

En effet, il fallait que cette vitre fût faite d’un verre trempé

d’après les procédés de l’inventeur Siemens, puisque, malgré des

coups répétés, elle demeura intacte.

Toutefois, l’espace était assez éclairé maintenant pour que le regard

pût s’étendre au-dehors - du moins dans la limite du champ de vision

coupé par l’encadrement de la meurtrière.

« Que voyez-vous? demanda Uncle Prudent.

- Rien.

- Comment? Pas un massif d’arbres?

- Non.

- Pas même le haut des branches?

- Pas même.

- Nous ne sommes donc plus au centre de la clairière?

- Ni dans la clairière ni dans le parc.

- Apercevez-vous au moins des toits de maisons, des faîtes de

monuments? dit Uncle Prudent, dont le désappointement, mêlé de

fureur, ne cessait de s’accroître.

- Ni toits ni faîtes.

- Quoi! pas même un mât de pavillon, pas même un clocher d’église,

pas même une cheminée d’usine?

- Rien que l’espace.

Juste à ce moment, la porte de la cellule s’ouvrit. Un homme apparut

sur le seuil.

C’était Robur.

« Honorables ballonistes, dit-il d’une voix grave, vous êtes

maintenant libres d’aller et de venir...

- Libres! s’écria Uncle Prudent.

- Oui... dans les limites de l’Albatros! »

Uncle Prudent et Phil Evans se précipitèrent hors de la cellule.

Et que virent-ils?

A douze ou treize cents mètres au-dessous d’eux, la surface d’un pays

qu’ils cherchaient en vain à reconnaître.

Robur-le-conquérant · 第 11 / 26 题