Quelques conséquences de la guerre.
La guerre européenne ouvre une de ces grandes périodes de l’histoire où,
comme à l’époque de la Réforme et de la Révolution, les peuples changent
leurs conceptions de la vie, leur idéal et aussi leurs élites.
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C’est au lendemain de la paix que se dérouleront les plus importantes
répercussions de la guerre. Elle se prolongera dans des luttes
économiques, industrielles et sociales qui transformeront l’avenir des
peuples.
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Les conséquences matérielles du conflit européen seront moins
importantes peut-être que les transformations mentales qu’il aura
engendrées. Les changements du monde extérieur façonnent rapidement un
nouveau monde intérieur.
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L’Europe ne verra sans doute pas ses frontières géographiques très
modifiées par la guerre, mais ses frontières psychologiques se
trouveront changées.
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Les guerres renversent toute l’échelle des valeurs morales. L’acte
sévèrement réprimé comme crime en temps ordinaire devient vertu et
gloire dans le combat. L’intérêt individuel s’efface. La vie humaine n’a
plus qu’une importance collective.
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La démonstration expérimentale que la domination militaire d’un peuple
étranger constitue une opération coûteuse, improductive et par
conséquent inutile, épargnera peut-être au monde de nouveaux carnages.
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On a justement remarqué que les grands génies apparurent souvent pendant
les périodes de guerre. Le siècle qui vit naître Raphaël, Michel-Ange,
Galilée, Copernic est celui où le monde se trouva le plus ravagé par des
luttes féroces. C’est dans la vie des camps que Descartes composa sa
_Méthode_. La guerre semblerait donc constituer un stimulant de toutes
les énergies. Une foule de progrès scientifiques et industriels
n’eussent probablement pas été réalisés sans le conflit actuel.
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Les guerres exaltent ou dépriment un peuple suivant son état mental
quand elle éclate. La guerre de 1870 déprima considérablement la France.
La lutte actuelle réveilla au contraire ses activités endormies.
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L’Allemagne, en croyant s’assurer de nouveaux débouchés, ne réussit qu’a
perdre ceux qu’elle possédait, surtout en Orient. Le Japon sera sans
doute le principal bénéficiaire de la guerre européenne.
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Que trouve à son foyer, quand ses blessures l’y ramènent, le soldat
allemand qui rêvait d’une abondance illimitée créée par les richesses
conquises? La menace d’impôts nécessitant un écrasant labeur et une
pauvreté sans espoir. Ces constatations faites par quelques millions
d’hommes modifieront peut-être leurs idées sur les avantages des
guerres.
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Les faits seuls pouvaient enseigner au peuple allemand ce que valaient
les théories de ses philosophes.
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Ruines économiques, clientèle disparue, relations commerciales rompues
représentent la contrepartie des stériles victoires de l’Allemagne.
Toutes les statistiques montrent que la «Mittel Europa», même
parfaitement organisée, ne peut pas remplacer le commerce avec les
autres pays. Devant le bloc économique de l’Europe centrale se dressera
le bloc beaucoup plus fort des autres puissances.
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Les conséquences immédiates de la guerre seront fort tangibles: rareté
de la main-d’œuvre et des matières premières, élévation des charges
fiscales, nécessité d’accroître la production avec des ressources
amoindries. En dehors de ces phénomènes visibles, surgiront des
conséquences lointaines comprenant trop de possibilités pour être
connaissables aujourd’hui.
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Un statisticien allemand évalue comme il suit le coût de la guerre
européenne pendant les trois premières années: dépenses en argent 430
milliards, hommes tués 7 millions, estropiés 5 millions. Il serait
difficile de découvrir ce que les auteurs de tels cataclysmes pouvaient
y gagner.
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Sans parler de pays comme la Russie où la banque, l’industrie et le
commerce étaient entièrement germanisés, l’infiltration de l’Allemagne
s’étendait rapidement partout. La guerre seule pouvait révéler le danger
que l’empire allemand faisait courir à l’univers.
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L’agriculture prendra sans doute après la guerre une importance
supérieure à celle de l’industrie. Les disponibilités de tous les
peuples en céréales et en viande ayant été épuisées par les immenses
armées qu’il fallait nourrir, ils chercheront vainement à se ravitailler
au dehors. Une élévation énorme des prix en résultera jusqu’à ce que de
nouvelles ressources alimentaires aient été créées. L’exploitation
agricole des territoires et des colonies deviendra forcément la
principale préoccupation des peuples.
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Dans certains pays, l’Angleterre notamment, l’industrie agricole était
de plus en plus reléguée au dernier plan. La menace de disette créée par
les torpillages la fit rapidement passer au premier rang. Il en sera de
même dans tous les pays aspirant à conserver leur autonomie.
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Se reporter à un demi-siècle en arrière suffit pour voir qu’avec une
agriculture prospère et une industrie moyenne un peuple peut mener une
vie beaucoup plus heureuse que celle résultant du développement exagéré
de ses usines. Une conséquence utile de la guerre sera sans doute de
faire abandonner un peu l’usine pour la terre.
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Ce sera surtout pendant la paix que la population civile sentira le
poids de la guerre.
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L’appauvrissement des classes moyennes, conséquence de la guerre, ôtera
aux pays un grand élément de stabilité.
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La France sortira évidemment de cette guerre épuisée d’hommes et
d’argent, mais dégagée peut-être des illusions politiques et sociales
qui eussent fini par engendrer une irrémédiable décadence.
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La guerre aura été une grande destructrice de toutes les routines:
routines militaires, routines industrielles, routines mentales surtout.