«En regardant les dates, je vois que depuis hier seulement, j’ai votre
lettre, votre impitoyable lettre, madame... Il me semble pourtant qu’il
y a un siècle déjà qu’elle est venue me retrancher du monde de ceux qui
espèrent... C’est que, probablement, les heures d’agonie comptent
double, triple, que sais-je? A coup sûr, elles enlèvent la notion du
temps...
«Je m’avoue maintenant que, depuis bien des semaines, ma foi était morte
en un avenir dont j’avais fait mon unique raison d’être... Et cependant,
contre toute évidence, j’espérais encore, je voulais espérer. J’étais
insensé, n’est-ce pas?
«Mais vous étiez sage pour deux. Tranquillement, sans hésitation ni
battement de cœur, comme on congédie un importun, avec des phrases
polies et menteuses, vous m’avez écarté, vous qui étiez mon amour, ma
pensée, mon âme... Et je me suis rappelé mon rêve, celui où vous me
disiez adieu avec un sourire distrait d’étrangère...
«Je devrais vous maudire. Je crois que je l’ai fait, cette nuit, dans
les minutes où je souffrais par trop, où mon impuissance me broyait...
Maintenant, c’est fini...
«Vous m’avez fait tant de mal que personne au monde ne pourrait m’en
faire davantage... D’ailleurs, je n’ai plus le courage de m’exposer à
souffrir.
«De toute ma volonté, je _veux_ faire mon cœur insensible à jamais. Vous
disparue de mon existence, c’est un vide tellement effroyable que je me
demande pourquoi je le supporterais. Je n’ai plus en moi ni ambition, ni
désirs, ni espoir, rien que le néant... La Jacqueline que j’ai adorée
est morte et son souvenir est le seul trésor qui me reste... Cette
Jacqueline qui, il n’y a pas même un an, me disait adieu, avec des
larmes plein les yeux et le serment d’être fidèle!
«C’est vrai que j’ai été fou de partir. Mais je l’ai fait pour vous,
pour vous seule...
«Peut-être, vous m’avez trahi... A quoi bon chercher à le savoir?... Je
n’étais qu’un pauvre à qui vous avez accordé un semblant d’aumône...
Mais ce semblant lui a paru divin un moment...
«Je viens de mettre sous pli scellé, à votre adresse, vos lettres; pas
vos portraits, je les ai brûlés, sauf un, celui que j’aimais entre tous
les autres... Avec votre billet d’adieu, il disparaîtra, quand moi-même
je disparaîtrai.
«Adieu, madame... Vous souvenez-vous que, dans une de mes premières
lettres, je vous ai écrit, si je ne me trompe, que pour le bonheur qu’un
moment vous aviez apporté dans mon existence de solitaire, toujours, je
devrais vous être reconnaissant... Alors je vous remercie, madame, et je
vous pardonne, en baisant une dernière fois vos tièdes petites mains
dont le seul effleurement me fut une ivresse... Et je dis tout bas,
comme l’on parle aux très chers, perdus à jamais, adieu, vous qui avez
été ma vie même.»
«Pierre CHARTRANS.»
Elle avait lu la lettre d’un seul trait et des larmes, de grosses
larmes, ruisselaient sur ses joues, tombaient sur le papier...
Éperdument, elle répétait tout bas:
--Oh! pourquoi m’écrit-il des choses si cruelles?... Je ne pensais pas
qu’il aurait tant de chagrin!... Qu’il me fait mal!... oh! qu’il me fait
mal!
Et l’impression jetée en elle par l’adieu de Chartrans lui était
tellement intolérable que, sans réfléchir, pour y échapper, ne fût-ce
qu’une minute, elle ouvrit le journal tombé sur ses genoux. Un trait de
crayon bleu soulignait un passage:
_Dépêches de Chine._
_Des troubles ont encore une fois éclaté dans le Yunnan. Ils ont été
fort sérieux; et, malheureusement, nous avons à déplorer la mort d’un
des nôtres, en mission sur la frontière, M. Pierre Chartrans, qui,
après avoir lutté en héros pour la protection de nos nationaux, a
succombé avec quelques braves._
Jacqueline se dressa avec un cri.
--Il est mort!... Oh!!!
Et une certitude entra en elle, terrible:
--Il s’est fait tuer!... Ah! c’est épouvantable... Je ne savais pas...
Oh! non, je ne savais pas qu’il serait capable de cela!...
Écrasée d’horreur, elle restait les mains jointes sur le journal dont
elle relisait désespérément les lignes... Elle comprenait bien que Anne,
qui avait tout deviné, lui avait ainsi apporté le châtiment d’une
trahison qu’elle ne pardonnait pas... Ah! qu’elle était sévère, Anne,
sans pitié--comme elle-même l’avait été.--Et que c’était affreux,
Chartrans mort, mort à cause d’elle!... Maintenant, son visage caché
dans ses mains, elle sanglotait, le cœur bouleversé de chagrin, de
remords, de terreur devant la responsabilité entrevue...
Dans l’antichambre, le timbre vibra. Elle tressaillit. C’était Gérard!
Ah! il ne fallait pas qu’il vît la lettre, qu’il sût... Elle lui dirait
seulement qu’elle apprenait la mort d’un ami, d’un ami d’enfance...
Fiévreusement, elle glissait le papier dans son corsage, essuyait les
larmes qui lui brûlaient le visage... Il entrait... Alors, un cri lui
jaillit des lèvres:
--O Gérard, mon aimé, console-moi... J’ai tant de chagrin!...
Et, d’un élan d’oiseau fou, elle vint s’abattre entre ses bras.