19 octobre.

«En regardant les dates, je vois que depuis hier seulement, j’ai votre

lettre, votre impitoyable lettre, madame... Il me semble pourtant qu’il

y a un siècle déjà qu’elle est venue me retrancher du monde de ceux qui

espèrent... C’est que, probablement, les heures d’agonie comptent

double, triple, que sais-je? A coup sûr, elles enlèvent la notion du

temps...

«Je m’avoue maintenant que, depuis bien des semaines, ma foi était morte

en un avenir dont j’avais fait mon unique raison d’être... Et cependant,

contre toute évidence, j’espérais encore, je voulais espérer. J’étais

insensé, n’est-ce pas?

«Mais vous étiez sage pour deux. Tranquillement, sans hésitation ni

battement de cœur, comme on congédie un importun, avec des phrases

polies et menteuses, vous m’avez écarté, vous qui étiez mon amour, ma

pensée, mon âme... Et je me suis rappelé mon rêve, celui où vous me

disiez adieu avec un sourire distrait d’étrangère...

«Je devrais vous maudire. Je crois que je l’ai fait, cette nuit, dans

les minutes où je souffrais par trop, où mon impuissance me broyait...

Maintenant, c’est fini...

«Vous m’avez fait tant de mal que personne au monde ne pourrait m’en

faire davantage... D’ailleurs, je n’ai plus le courage de m’exposer à

souffrir.

«De toute ma volonté, je _veux_ faire mon cœur insensible à jamais. Vous

disparue de mon existence, c’est un vide tellement effroyable que je me

demande pourquoi je le supporterais. Je n’ai plus en moi ni ambition, ni

désirs, ni espoir, rien que le néant... La Jacqueline que j’ai adorée

est morte et son souvenir est le seul trésor qui me reste... Cette

Jacqueline qui, il n’y a pas même un an, me disait adieu, avec des

larmes plein les yeux et le serment d’être fidèle!

«C’est vrai que j’ai été fou de partir. Mais je l’ai fait pour vous,

pour vous seule...

«Peut-être, vous m’avez trahi... A quoi bon chercher à le savoir?... Je

n’étais qu’un pauvre à qui vous avez accordé un semblant d’aumône...

Mais ce semblant lui a paru divin un moment...

«Je viens de mettre sous pli scellé, à votre adresse, vos lettres; pas

vos portraits, je les ai brûlés, sauf un, celui que j’aimais entre tous

les autres... Avec votre billet d’adieu, il disparaîtra, quand moi-même

je disparaîtrai.

«Adieu, madame... Vous souvenez-vous que, dans une de mes premières

lettres, je vous ai écrit, si je ne me trompe, que pour le bonheur qu’un

moment vous aviez apporté dans mon existence de solitaire, toujours, je

devrais vous être reconnaissant... Alors je vous remercie, madame, et je

vous pardonne, en baisant une dernière fois vos tièdes petites mains

dont le seul effleurement me fut une ivresse... Et je dis tout bas,

comme l’on parle aux très chers, perdus à jamais, adieu, vous qui avez

été ma vie même.»

«Pierre CHARTRANS.»

Elle avait lu la lettre d’un seul trait et des larmes, de grosses

larmes, ruisselaient sur ses joues, tombaient sur le papier...

Éperdument, elle répétait tout bas:

--Oh! pourquoi m’écrit-il des choses si cruelles?... Je ne pensais pas

qu’il aurait tant de chagrin!... Qu’il me fait mal!... oh! qu’il me fait

mal!

Et l’impression jetée en elle par l’adieu de Chartrans lui était

tellement intolérable que, sans réfléchir, pour y échapper, ne fût-ce

qu’une minute, elle ouvrit le journal tombé sur ses genoux. Un trait de

crayon bleu soulignait un passage:

_Dépêches de Chine._

_Des troubles ont encore une fois éclaté dans le Yunnan. Ils ont été

fort sérieux; et, malheureusement, nous avons à déplorer la mort d’un

des nôtres, en mission sur la frontière, M. Pierre Chartrans, qui,

après avoir lutté en héros pour la protection de nos nationaux, a

succombé avec quelques braves._

Jacqueline se dressa avec un cri.

--Il est mort!... Oh!!!

Et une certitude entra en elle, terrible:

--Il s’est fait tuer!... Ah! c’est épouvantable... Je ne savais pas...

Oh! non, je ne savais pas qu’il serait capable de cela!...

Écrasée d’horreur, elle restait les mains jointes sur le journal dont

elle relisait désespérément les lignes... Elle comprenait bien que Anne,

qui avait tout deviné, lui avait ainsi apporté le châtiment d’une

trahison qu’elle ne pardonnait pas... Ah! qu’elle était sévère, Anne,

sans pitié--comme elle-même l’avait été.--Et que c’était affreux,

Chartrans mort, mort à cause d’elle!... Maintenant, son visage caché

dans ses mains, elle sanglotait, le cœur bouleversé de chagrin, de

remords, de terreur devant la responsabilité entrevue...

Dans l’antichambre, le timbre vibra. Elle tressaillit. C’était Gérard!

Ah! il ne fallait pas qu’il vît la lettre, qu’il sût... Elle lui dirait

seulement qu’elle apprenait la mort d’un ami, d’un ami d’enfance...

Fiévreusement, elle glissait le papier dans son corsage, essuyait les

larmes qui lui brûlaient le visage... Il entrait... Alors, un cri lui

jaillit des lèvres:

--O Gérard, mon aimé, console-moi... J’ai tant de chagrin!...

Et, d’un élan d’oiseau fou, elle vint s’abattre entre ses bras.

L'absence · 第 28 / 28 题