Et maintenant, c’était l’hiver revenu, l’hiver de novembre finissant,
aux jours brefs, aux gelées âpres qui mordaient l’écorce des arbres
dépouillés et glaçaient l’asphalte des trottoirs.
Jacqueline, qui rentrait toute frileuse sous sa veste de fourrure, eut
un tressaillement d’aise en songeant à son clair salon, où il allait
faire bon sous la lueur amie des lampes, voilées de rose, devant la
flambée du foyer, Gérard près d’elle... Gérard qui, ne pouvant se
résoudre à la quitter, n’avait pas encore rejoint son poste à Vienne...
Gérard qu’elle avait si étroitement enserré du lien de ses caresses, que
séduit, envoûté comme elle l’avait souhaité, il en oubliait ses
orgueilleux projets d’avenir et rêvait de lui donner son nom, en dépit
de l’opposition de sa famille.
Ah! le beau songe! Et comme elle s’appliquait à le rendre réalisable en
affolant la volonté de Gérard, tout en se montrant, aux yeux du monde,
d’une tenue irréprochable. D’ailleurs, à tort, il lui avait été déjà
octroyé tant d’amants, qu’aux yeux des gens indulgents, Gérard de Brye
passait, en dépit des médisances, pour n’être pas plus vrai que les
autres.
Avec une hâte joyeuse, elle grimpa les marches de l’escalier, jouissant
de la chaude atmosphère du vestibule qui la faisait toute rose dans ses
fourrures, rose comme les œillets attachés sur le duvet sombre de la
veste.
--Il n’est venu personne? demanda-t-elle à la femme de chambre qui lui
ouvrait.
Elle pensait à Gérard...
--Seulement Mme de Croissy qui sort d’ici. Elle voulait parler à madame,
et a laissé un journal en disant que madame voie un article qu’elle a
marqué d’une croix.
--Un article? répéta Jacqueline étonnée. Où est ce journal?
--Je l’ai mis sur la petite table du salon, avec le courrier de madame.
Jacqueline, intriguée, souleva la portière. Et ses yeux aperçurent le
décor dont la vision avait réjoui sa pensée, alors qu’elle revenait à
travers le crépuscule glacial... Une pièce coquette, fleurie,
discrètement éclairée; dans la cheminée, un feu clair d’où jaillissaient
de hautes flammes capricieuses... L’air embaumé de la senteur pénétrante
des mimosas et des violettes...
Mais elle ne s’arrêta pas à considérer le sourire accueillant de son
_home_.
Elle murmura, rejetant sa veste derrière elle:
--A quel propos Anne peut-elle m’apporter un journal à lire?
Ses gants enlevés, son chapeau jeté sur un fauteuil, elle prenait le
journal, les lettres...
Et, brutalement, un sursaut l’ébranla toute, lui faisant oublier Mme de
Croissy, et l’article, et tout ce qui n’était pas cette enveloppe close
qui venait de Chine, où elle reconnaissait l’écriture de Chartrans...
Avec stupeur, elle contemplait les caractères si connus. Chartrans lui
écrivait... Encore!... Pourquoi?... Pourtant, il avait reçu sa lettre de
rupture, partie depuis plus de deux mois... Qu’est-ce que cela
signifiait?... Elle n’était donc pas délivrée de lui?...
D’un geste inconscient, elle passa la main sur son front, avec
l’impression que sa pensée s’égarait. Ses prunelles dilatées ne
quittaient pas l’enveloppe qu’elle n’osait ouvrir, bouleversée d’une
appréhension folle...
Et cependant, sans qu’elle sût comment, tout à coup, elle s’était
décidée, ses doigts tremblants déchirèrent le papier. Haletante, elle
lut: