XX

Et maintenant, c’était l’hiver revenu, l’hiver de novembre finissant,

aux jours brefs, aux gelées âpres qui mordaient l’écorce des arbres

dépouillés et glaçaient l’asphalte des trottoirs.

Jacqueline, qui rentrait toute frileuse sous sa veste de fourrure, eut

un tressaillement d’aise en songeant à son clair salon, où il allait

faire bon sous la lueur amie des lampes, voilées de rose, devant la

flambée du foyer, Gérard près d’elle... Gérard qui, ne pouvant se

résoudre à la quitter, n’avait pas encore rejoint son poste à Vienne...

Gérard qu’elle avait si étroitement enserré du lien de ses caresses, que

séduit, envoûté comme elle l’avait souhaité, il en oubliait ses

orgueilleux projets d’avenir et rêvait de lui donner son nom, en dépit

de l’opposition de sa famille.

Ah! le beau songe! Et comme elle s’appliquait à le rendre réalisable en

affolant la volonté de Gérard, tout en se montrant, aux yeux du monde,

d’une tenue irréprochable. D’ailleurs, à tort, il lui avait été déjà

octroyé tant d’amants, qu’aux yeux des gens indulgents, Gérard de Brye

passait, en dépit des médisances, pour n’être pas plus vrai que les

autres.

Avec une hâte joyeuse, elle grimpa les marches de l’escalier, jouissant

de la chaude atmosphère du vestibule qui la faisait toute rose dans ses

fourrures, rose comme les œillets attachés sur le duvet sombre de la

veste.

--Il n’est venu personne? demanda-t-elle à la femme de chambre qui lui

ouvrait.

Elle pensait à Gérard...

--Seulement Mme de Croissy qui sort d’ici. Elle voulait parler à madame,

et a laissé un journal en disant que madame voie un article qu’elle a

marqué d’une croix.

--Un article? répéta Jacqueline étonnée. Où est ce journal?

--Je l’ai mis sur la petite table du salon, avec le courrier de madame.

Jacqueline, intriguée, souleva la portière. Et ses yeux aperçurent le

décor dont la vision avait réjoui sa pensée, alors qu’elle revenait à

travers le crépuscule glacial... Une pièce coquette, fleurie,

discrètement éclairée; dans la cheminée, un feu clair d’où jaillissaient

de hautes flammes capricieuses... L’air embaumé de la senteur pénétrante

des mimosas et des violettes...

Mais elle ne s’arrêta pas à considérer le sourire accueillant de son

_home_.

Elle murmura, rejetant sa veste derrière elle:

--A quel propos Anne peut-elle m’apporter un journal à lire?

Ses gants enlevés, son chapeau jeté sur un fauteuil, elle prenait le

journal, les lettres...

Et, brutalement, un sursaut l’ébranla toute, lui faisant oublier Mme de

Croissy, et l’article, et tout ce qui n’était pas cette enveloppe close

qui venait de Chine, où elle reconnaissait l’écriture de Chartrans...

Avec stupeur, elle contemplait les caractères si connus. Chartrans lui

écrivait... Encore!... Pourquoi?... Pourtant, il avait reçu sa lettre de

rupture, partie depuis plus de deux mois... Qu’est-ce que cela

signifiait?... Elle n’était donc pas délivrée de lui?...

D’un geste inconscient, elle passa la main sur son front, avec

l’impression que sa pensée s’égarait. Ses prunelles dilatées ne

quittaient pas l’enveloppe qu’elle n’osait ouvrir, bouleversée d’une

appréhension folle...

Et cependant, sans qu’elle sût comment, tout à coup, elle s’était

décidée, ses doigts tremblants déchirèrent le papier. Haletante, elle

lut:

L'absence · 第 27 / 28 题