VII

Ainsi qu’il avait été convenu, tous se retrouvèrent, à six heures, pour

dîner au Lido, où les gondoles les avaient amenés, les femmes en robes

du soir, tout comme s’il se fût agi d’une partie à Armenonville, leurs

élégances parisiennes, inattendues dans le défilé des touristes et des

promeneurs vénitiens que la belle soirée printanière amenait au Lido.

Pourtant, du large, une brise un peu forte soufflait. Jacqueline

frileuse serra contre elle sa longue mante de drap mastic, si pâle qu’il

paraissait blanc.

Un peu déçue, elle regardait, sous les arbres verdissants, encore

poudrés de fleurs, le décor banal des restaurants et des hôtels qui se

pressaient fraternellement, envahis par une foule quelconque. Et ses

lèvres se retroussaient avec une inconsciente moue de dédain que Gérard

remarqua, amusé.

--Vous n’avez pas l’air enthousiasmée du Lido? madame, interrogea-t-il

en souriant. Sans souci des regards sévères de M. de Balme et des

intentions évidentes des autres hommes de leur groupe, il se faisait le

cavalier de Mme Nozales.

--Mais je ne suis pas enthousiasmée du tout... Je me crois à Billancourt

ou au Point du Jour... C’est plutôt laid ici... Et vulgaire!

Il se mit à rire franchement du ton désappointé dont elle avait parlé.

--Ne regardez pas toutes ces vilaines bâtisses, madame, ni ces allées

trop neuves, ni ces piteuses plantations... et venez voir la mer... Elle

est là, toute proche... Vous la sentez, n’est-ce pas?... Et vous

l’entendez...

Sans plus s’occuper des autres qui attendaient poliment la fin du

conciliabule entre M. de Balme, très gourmet, et le maître d’hôtel, il

l’entraînait, jaloux de l’avoir un instant à lui seul, lui faisait

traverser la terrasse, hérissée de petites tables, qui gardait l’entrée

de la plage.

Ils descendirent l’escalier... Et, devant eux, alors, sous le ciel du

crépuscule, apparut enfin l’horizon d’une pleine mer houleuse et

frémissante, qui roulait vers le sable de longues et sinueuses vagues

d’un bleu sombre, poudrées d’un frisson d’écume. Pas une voile ne se

dressait sur la mouvante solitude. Nul autre bruit que celui du flot

heurtant nonchalamment la plage et les voix de quelques garçonnets,

bruns comme de petits bronzes, qui jouaient pieds nus sur le sol humide,

silhouettes fragiles découpées dans l’immensité de l’horizon désert.

Les lèvres gourmandes, Jacqueline humait l’air vif.

--Ah! oui, c’est mieux ici! marmotta-t-elle, insouciante du vent qui

soulevait des cheveux légers autour de ses tempes.

Elle pensait que ce serait un joli début pour un flirt, cette flânerie

solitaire sur une plage qui paraissait sans fin, à l’heure du couchant,

avec un beau garçon très chic, tout occupé d’elle.

Aussi, pour n’être pas trop vite rejointe par ses amies, elle se mit à

marcher, droit devant elle, sur le sable où errait un reflet pourpre,

longeant le flot qui montait en ondulations molles, avec un chant

berceur...

Elle n’avait pas invité Gérard à la suivre, tant elle était certaine

qu’il le ferait. Aussi elle ne s’étonna pas d’entendre tout près d’elle

une voix dont les sonorités lui étaient déjà familières:

--Pourquoi vous enfuyez-vous ainsi? madame.

Sans tourner même la tête vers lui, elle répliqua tranquillement:

--Je ne m’enfuis pas, je me promène... Je contemple l’Adriatique.

Elle avait dit cela avec une emphase drôle. Il se mit à rire.

--Et comme vous êtes infiniment bonne, vous m’autorisez bien à la

contempler auprès de vous?...

--Mon Dieu, si cela vous est agréable, je vous y autorise pleinement...

Mais j’ai peur d’être une compagne fort peu récréative... Je crois que

je vais avoir la contemplation silencieuse...

--Veuillez être certaine, madame, que je respecterai votre...

recueillement pour peu que vous le désiriez...

--Je ne le désire pas du tout! fit-elle avec un rire léger. Causons...

Cette fois, elle s’arrêtait, après un rapide coup d’œil en arrière,

certaine maintenant de n’être pas rejointe. Presque lointaine, elle

apercevait, un peu isolée, la silhouette haute et svelte d’Anne de

Croissy qui semblait regarder l’ondoyant infini des eaux... Puis, devant

la terrasse, le groupe des hommes avec Mme d’Entraigues.

C’était parfait ainsi... Seulement, il faisait beaucoup de vent sur

cette plage... Et, d’un geste vif, elle leva les bras pour fixer les

petites mèches folles qui voletaient sur sa nuque. Le manteau, écarté

une seconde, laissa voir le corps souple, autour duquel la brise

enroulait le crêpe de Chine de la robe. Dans le ruban de la ceinture, il

y avait une grosse touffe de violettes et quelques-unes encore des roses

que Gérard lui avait offertes le matin. Du doigt, elle les effleura, les

lui montrant.

--Voyez, elles ne sont pas encore fanées et elles m’ont embaumée tout

l’après-midi!

Elle détachait un pétale et le respirait ardemment, car elle adorait la

senteur pénétrante des fleurs qui meurent; mais la brise, soudain,

l’emporta dans le crépuscule bleuissant, où il parut un frêle papillon.

Tout en parlant, elle avait levé la tête vers Gérard qui la regardait...

Il avait cette expression que, tant de fois, elle avait vue luire dans

les yeux des hommes arrêtés sur elle. Elle fut très contente. Le jeu

s’engageait bien; ce Gérard de Brye, qu’elle ne redoutait pas plus que

tant d’autres qui l’avaient courtisée, lui semblait vraiment devoir être

un partenaire digne d’elle.

L’expression candide, elle interrogea, serrant autour d’elle les plis de

son manteau:

--Peut-on demander pourquoi vous me regardez de cet air attentif?...

--Je pensais... Mais peut-être vais-je vous offenser...

--Pourquoi donc? Je ne suppose pas que vous ayez rien à me dire

d’offensant.

--Eh bien, je pensais que j’avais eu tort de vous croire infiniment

bonne...

--Vraiment!... Et parce que?...

Elle avait encore une mine innocente de fillette qui s’amuse,--un peu

moqueuse,--mais comme son regard était celui d’une femme!

--Parce que vous vous plaisez, je le devine, même j’en suis convaincu,

pour être franc..., à prendre le cœur de ceux qui vous approchent, à

cette seule fin de vous en faire des joujoux...

--Je suis un monstre, alors?

--Un monstre, parce que vous usez de la puissance de séduction qui vous

a été donnée par la nature?... je ne peux vraiment dire par le ciel...

--J’en use... j’en use... Qu’en savez-vous? Depuis hier soir, seulement,

vous me connaissez...

Elle le regardait entre les cils, rieuse, la bouche ironique et

caressante.

Irrité de la sentir si maîtresse d’elle-même, il lui lança brusquement,

avec une franchise hardie:

--C’est vrai, j’ai fort peu l’honneur de vous connaître... Et pourtant,

je jurerais que vous êtes coquette... comme un démon!

--Non... tout simplement comme une femme!...

--Vous l’avouez?

--Mais oui... Pourquoi pas?... Je ne serais pas une vraie femme, si je

n’étais pas coquette!

Elle parlait avec une aisance tranquille, sachant bien son pouvoir dont

elle jouissait passionnément. La mer, obscure maintenant, avait, à ses

pieds, des frissons neigeux comme le soir, à Trouville, où Pierre

Chartrans lui avait enfin livré son âme. Mais elle n’y pensait guère.

Elle était tout à l’amusement du flirt avec cet homme qu’elle prétendait

rendre amoureux d’elle... Et cela, sans le moindre scrupule, car elle le

jugeait de taille à se défendre, et aussi à supporter sa défaite...

Serrée dans son collet de drap blanc que le vent moulait sur ses

épaules, elle avait la silhouette d’une fine tanagra...

Il l’enveloppa de ce regard qui semblait vouloir la prendre.

--Pourquoi êtes-vous coquette? madame.

--Parce que cela m’amuse.

--Alors, naturellement, vous aimez qu’on vous fasse la cour?...

--J’adore cela! bien entendu.

Il ne savait vraiment si elle plaisantait ou non, car dans son badinage

espiègle et provocant semblait vibrer quelque secrète promesse.

Et il songea encore, cinglé par une curiosité impatiente:

--Quelle femme est-elle?

Depuis le matin, il se l’était demandé bien des fois, car son souvenir

était demeuré en lui comme ces parfums qui pénètrent subtilement.

Dans l’ombre du soir approchant, il contemplait la ligne délicieuse de

sa bouche, le velours sombre de ses yeux d’amoureuse... Et, d’une voix

assourdie, il reprit:

--Alors, vous m’autorisez à vous faire la cour?

--Oh! certes, si cela vous tente... et si vous n’avez pas d’ambitions

trop hautes... Vous voyez que je préviens mon monde de façon bien

honnête!

Hardiment, il dit:

--Des ambitions, quel homme n’en a pas? En tous cas, moi j’en ai

toujours auprès des femmes créées pour faire oublier toute sagesse...

Jacqueline eut un imperceptible tressaillement. Elle venait d’avoir

l’impression qu’une volonté allait chercher à dominer la sienne, la

sienne fuyante comme l’onde; et elle en éprouvait une sorte

d’appréhension vague qui, d’ailleurs, n’était pas sans charme. Mais elle

se reprit tout de suite; et, railleuse, elle riposta, ses dents menues

luisant entre ses lèvres que l’embrun mouillait:

--Ayez toutes les ambitions qu’il vous plaira... Peu m’importe... je

suis très mauvaise joueuse... Je ne paye pas... Vous êtes averti... Si

vous êtes exigeant, mieux vaut que vous demeuriez sur vos terres!

--Je suis averti... Et pour être aussi sincère que vous, je vous

préviens que, loin de demeurer dans mes terres, je prétends pénétrer sur

les vôtres pour m’appliquer de toutes mes forces à vous conquérir!

--Soit, fit-elle avec un singulier sourire. Comme il vous plaira...

Une seconde, leurs regards se croisèrent: regard de l’homme qui veut,

regard de la femme qui se joue du désir provoqué. Puis, d’un geste

insouciant, elle souleva un peu ses épaules.

Pourtant, en cette minute, le souvenir de Pierre Chartrans

passait--lointain--en sa pensée. Allait-elle dire un mot qui avertirait

Gérard de Brye qu’il n’avait plus le droit de chercher «à la conquérir»,

comme il disait?...

Il continuait:

--Et quand vous allez avoir retrouvé vos amis, vous ne m’enlèverez pas

la permission donnée?... Promettez...

--Je promets... pour tout le temps où le jeu... vous entendez, _le jeu_,

m’amusera.

Son sourire avait cette grâce impertinente qui en avait ensorcelé bien

d’autres. Gérard fit un mouvement pour saisir ses deux mains et

l’attirer...

Mais il s’arrêta court... La voix de Mme de Croissy, apportée par le

vent, arrivait jusqu’à eux, appelant:

--Jacqueline!... Il est tard... Il faut retourner.

Elle tressaillit dans un sursaut de créature qui s’éveille; tout au

plaisir de son flirt, elle avait oublié qu’elle n’était pas seule au

Lido avec Gérard de Brye. Et, un peu saisie, elle regarda le jeune homme

avec une mine de confusion si drôle qu’il se mit à rire. Elle aussi.

Puis, philosophiquement, elle conclut:

--Je crois que je vais être grondée... Ce n’est pas poli du tout de

planter là tout le monde pour faire un aparté. Mais tant pis!... A mon

âge, je ne peux plus être traitée en bébé... Maintenant, je vais faire

la femme correcte...

Et, sans plus s’occuper de Gérard, elle se rapprocha rapidement de Mme

de Croissy qui l’attendait, immobile, le visage pensif.

--Chère, nous voici! cria-t-elle, gaiement. Et, sans le moindre

embarras, elle acheva, arrivée près de son amie:

--Vous trouvez aussi que c’est autrement mieux ici qu’à l’arrivée au

Lido? n’est-ce pas, Any. M. de Brye et moi nous étions sous le charme...

Dans l’ombre, un sourire effleura la bouche de Mme de Croissy. Mais elle

ne releva pas l’exclamation de Jacqueline et se mit à causer avec elle

et Gérard, tout en se dirigeant vers l’escalier de la terrasse. Comme

ils en approchaient tous trois, elle dit à son cousin, tout à coup:

--Gérard, vous seriez bien aimable de hâter un peu le pas pour annoncer

que nous arrivons. Mon père va s’agiter si le dîner ne commence pas à

l’heure dite.

Il s’inclina, et les deux jeunes femmes le suivirent plus lentement,

devenues silencieuses, chacune reprise par ses pensées.

--Jacqueline, est-ce que vous avez dit à Gérard que vous étiez fiancée?

L’accent de Mme de Croissy avait, dans le silence de la plage, une sorte

de gravité.

Jacqueline dressa la tête, étonnée, et répéta:

--Que je suis fiancée?

Puis elle eut un rire léger.

--Sûrement non, je ne le lui ai pas dit! Il me considérerait aussitôt

comme une châsse et ne s’occuperait plus de moi.

--Ah!... Et vous désirez qu’il s’occupe de vous?

Drôlement, elle avoua sans façon.

--Oui, autant que possible... Vous savez bien que je suis une misérable

coquette, et que cela m’amuse royalement de tourner les têtes

masculines!... Et puis, votre beau cousin a un air si sûr de lui-même

que ce serait un vrai régal de le rendre un brin amoureux pendant que

nous sommes ensemble à Venise.

--Et s’il en souffre?

De nouveau, le rire de Jacqueline sonna dans la paix du soir.

--Il n’en souffrira pas... Soyez sans crainte! Quand nous ne nous

verrons plus, il m’oubliera. Il est de force à résister à un caprice

passager... A Vienne, il a dû en commettre et en voir bien d’autres! Il

vous a la mine d’un homme faisant volontiers des victimes, auquel il

serait excellent de se trouver, à son tour, sur le gril, par aventure...

Toutes deux s’étaient arrêtées au pied de l’escalier. Anne mit la main

sur l’épaule de Jacqueline. Il faisait nuit. Des étoiles flambaient dans

le large ciel où le vent entraînait quelques nuées errantes.

--Est-ce que vous croyez, Jacqueline, que Pierre Chartrans apprécierait

votre nouvel amusement?

La jeune femme fit l’insouciant geste d’épaules qui lui était familier:

--Bah! il n’en saura rien... Il est là-bas, occupé de ses Chinois... Il

a autre chose en tête que mes distractions!... Mais, d’ailleurs, il

n’ignore pas, je l’en ai averti honnêtement, que, même mariée, je me

ferai faire la cour!...

--Et vous croyez qu’il supportera cela paisiblement?

--Puisqu’il saura que je suis son bien, et qu’avec les autres, ce n’est

qu’un jeu...

--Mais ce jeu-là fait tant de mal à celui qui aime et qui en a le

spectacle.

Jacqueline regarda Mme de Croissy, étonnée de son accent. Était-ce donc

l’air de Venise qui la transformait et la faisait différente à ce point

de ce qu’elle était à Paris, silencieuse, avec quelque chose de triste,

presque de douloureux dans le regard, désireuse de solitude.

Mais Anne n’était pas de celles qu’on questionne; et, comme elle s’était

mise à monter l’escalier de la terrasse, Jacqueline la suivit, sans un

mot, oublieuse déjà de ses paroles, sans remords à l’égard de son fiancé

dont le souvenir s’estompait pour elle dans la satisfaction de voir si

bien s’engager la partie avec Gérard de Brye.

Quand les deux jeunes femmes apparurent, elles furent accueillies par

les joyeux reproches du groupe qui les attendait. M. de Balme, devenu

indifférent aux courants d’air, était là, lui aussi, et il marmotta un

expressif: «Enfin!» quand Jacqueline apparut toute rose de la brûlure du

vent.

L'absence · 第 15 / 28 题