pendant longtemps excita les patientes recherches des savants des deux
mondes; la petite troupe suivait une chaîne de collines hautes de
cinquante pieds au plus, qui paraissait se prolonger sur plusieurs
milles de longueur; or, son versant oriental était couvert de neige,
mais d'une neige entièrement rouge.
On conçoit la surprise de chacun, et ses exclamations, et même le
premier effet un peu terrifiant de ce long rideau cramoisi. Le docteur
se hâta sinon de rassurer, au moins d'instruire ses compagnons; il
connaissait cette particularité des neiges rouges, et les travaux
d'analyse chimique faits à leur sujet par Wollaston, de Candolle et
Baüer; il raconta donc que cette neige se rencontre non seulement dans
les contrées arctiques, mais en Suisse, au milieu des Alpes; de
Saussure en recueillit une notable quantité sur le Breven en 1760, et,
depuis, les capitaines Ross, Sabine, et d'autres navigateurs en
rapportèrent de leurs expéditions boréales.
Altamont interrogea le docteur sur la nature de cette substance
extraordinaire, et celui-ci lui apprit que cette coloration provenait
uniquement de la présence de corpuscules organiques; longtemps les
chimistes se demandèrent si ces corpuscules étaient d'une nature
animale ou végétale; mais ils reconnurent enfin qu'ils appartenaient à
la famille des champignons microscopiques du genre «Uredo», que Baüer
proposa d'appeler «Uredo nivalis».
Alors le docteur, fouillant cette neige de son bâton ferré, fit voir à
ses compagnons que la couche écarlate mesurait neuf pieds de
profondeur, et il leur donna à calculer ce qu'il pouvait y avoir, sur
un espace de plusieurs milles, de ces champignons dont les savants
comptèrent jusqu'à quarante-trois mille dans un centimètre carré.
Cette coloration, d'après la disposition du versant, devait remonter à
un temps très reculé, car ces champignons ne se décomposent ni par
l'évaporation ni par la fusion des neiges, et leur couleur ne s'altère
pas.
Le phénomène, quoique expliqué, n'en était pas moins étrange; la
couleur rouge est peu répandue par larges étendues dans la nature; la
réverbération des rayons du soleil sur ce tapis de pourpre produisait
des effets bizarres; elle donnait aux objets environnants, aux
rochers, aux hommes, aux animaux, une teinte enflammée, comme s'ils
eussent été éclairés par un brasier intérieur, et lorsque cette neige
se fondait, il semblait que des ruisseaux de sang vinssent à couler
jusque sous les pieds des voyageurs.
Le docteur, qui n'avait pu examiner cette substance, lorsqu'il
l'aperçut sur les Crimson-cliffs de la mer de Baffin, en prit ici à
son aise, et il en recueillit précieusement plusieurs bouteilles.
Ce sol rouge, ce «Champ de Sang», comme il l'appela, ne fut dépassé
qu'après trois heures de marche, et le pays reprit son aspect
habituel.
CHAPITRE XX
EMPREINTES SUR LA NEIGE
La journée du 4 juillet s'écoula au milieu d'un brouillard très épais.
La route au nord ne put être maintenue qu'avec la plus grande
difficulté; à chaque instant, il fallait la rectifier au compas. Aucun
accident n'arriva heureusement pendant l'obscurité; Bell seulement
perdit ses snow-shoes, qui se brisèrent contre une saillie de roc.
«Ma foi, dit Johnson, je croyais qu'après avoir fréquenté la Mersey et
la Tamise on avait le droit de se montrer difficile en fait de
brouillards, mais je vois que je me suis trompé!
--Eh bien, répondit Bell, nous devrions allumer des torches comme à
Londres ou à Liverpool!
--Pourquoi pas? répliqua le docteur; c'est une idée, cela; on
éclairerait peu la route, mais au moins on verrait le guide, et nous
nous dirigerions plus directement.
--Mais, dit Bell, comment se procurer des torches?
--Avec de l'étoupe imbibée d'esprit-de-vin et fixée au bout de nos
bâtons.
--Bien trouvé, répondit Johnson, et ce ne sera pas long à établir.»
Un quart d'heure après, la petite troupe reprenait sa marche aux
flambeaux au milieu de l'humide obscurité.
Mais si l'on alla plus droit, on n'alla pas plus vite, et ces
ténébreuses vapeurs ne se dissipèrent pas avant le 6 juillet; la terre
s'étant alors refroidie, un coup de vent du nord vint emporter tout ce
brouillard comme les lambeaux d'une étoffe déchirée.
Aussitôt, le docteur releva la position et constata que les voyageurs
n'avaient pas fait dans cette brume une moyenne de huit milles par
jour.
Le 6, on se hâta donc de regagner le temps perdu, et l'on partit de
bon matin. Altamont et Bell reprirent leur poste de marche à l'avant,
sondant le terrain et éventant le gibier; Duk les accompagnait; le
temps, avec son étonnante mobilité, était redevenu très clair et très
sec, et, bien que les guides fussent à deux milles du traîneau, le
docteur ne perdait pas de vue un seul de leurs mouvements.
Il fut donc fort étonné de les voir s'arrêter tout d'un coup et
demeurer dans une posture de stupéfaction; ils semblaient regarder
vivement au loin, comme des gens qui interrogent l'horizon.
Puis, se courbant vers le sol, ils l'examinaient avec attention et se
relevaient surpris. Bell parut même vouloir se porter en avant; mais
Altamont le retint de la main.
«Ah ça! que font-ils donc? dit le docteur à Johnson.
--Je les examine comme vous, monsieur Clawbonny, répondit le vieux
marin, et je ne comprends rien à leurs gestes.
--Ils ont trouvé des traces d'animaux, répondit Hatteras.
--Cela ne peut être, dit le docteur.
--Pourquoi?
--Parce que Duk aboierait.
--Ce sont pourtant bien des empreintes qu'ils observent.
--Marchons, fit Hatteras; nous saurons bientôt à quoi nous en tenir.»
Johnson excita les chiens d'attelage, qui prirent une allure plus
rapide.
Au bout de vingt minutes, les cinq voyageurs étaient réunis, et
Hatteras, le docteur, Johnson partageaient la surprise de Bell et
d'Altamont.
En effet, des traces d'hommes, visibles, incontestables et fraîches
comme si elles eussent été faites la veille, se montraient éparses sur
la neige.
«Ce sont des Esquimaux, dit Hatteras.
--En effet, répondit le docteur, voilà les empreintes de leurs
raquettes.
--Vous croyez? dit Altamont.
--Cela est certain.
--Eh bien, et ce pas? reprit Altamont en montrant une autre trace
plusieurs fois-répétée.
--Ce pas?
--Prétendez-vous qu'il appartienne à un Esquimau?»
Le docteur regarda attentivement et fut stupéfait; la marque d'un
soulier européen, avec ses clous, sa semelle et son talon, était
profondément creusée dans la neige; il n'y avait pas à en douter, un
homme, un étranger, avait passé là.
«Des Européens ici! s'écria Hatteras.
--Évidemment, fit Johnson.
--Et cependant, dit le docteur, c'est tellement improbable qu'il faut
y regarder à deux fois avant de se prononcer.»
Le docteur examina donc l'empreinte deux fois, trois fois, et il fut
bien obligé de reconnaître son origine extraordinaire.
Le héros de Daniel de Foë ne fut pas plus stupéfait en rencontrant la
marque d'un pied creusée sur le sable de son île; mais si ce qu'il
éprouva fut de la crainte, ici ce fut du dépit pour Hatteras. Un
Européen si près du pôle!
On marcha en avant pour reconnaître ces traces; elles se répétaient
pendant un quart de mille, mêlées à d'autres vestiges de raquettes et
de mocassins; puis elles s'infléchissaient vers l'ouest.
Arrivés à ce point, les voyageurs se demandèrent s'il fallait les
suivre plus longtemps.
«Non, répondit Hatteras. Allons...»
Il fut interrompu par une exclamation du docteur, qui venait de
ramasser sur la neige un objet plus convaincant encore et sur
l'origine duquel il n'y avait pas à se méprendre. C'était l'objectif
d'une lunette de poche.
«Cette fois, dit-il, on ne peut plus mettre en doute la présence d'un
étranger sur cette terre!...
--En avant!» s'écria Hatteras.
Et il prononça si énergiquement cette parole, que chacun le suivit; le
traîneau reprit sa marche un moment interrompue.
Chacun surveillait l'horizon avec soin, sauf Hatteras, qu'une sourde
colère animait et qui ne voulait rien voir. Cependant, comme on
risquait de tomber dans un détachement de voyageurs, il fallait
prendre ses précautions; c'était véritablement jouer de malheur que de
se voir précédé sur cette route inconnue! Le docteur, sans éprouver la
colère d'Hatteras, ne pouvait se défendre d'un certain dépit, malgré
sa philosophie naturelle. Altamont paraissait également vexé; Johnson
et Bell grommelaient entre leurs dents des paroles menaçantes.
«Allons, dit enfin le docteur, faisons contre fortune bon coeur.
--Il faut avouer, dit Johnson, sans être entendu d'Altamont, que si
nous trouvions la place prise, ce serait à dégoûter de faire un voyage
au pôle!
--Et cependant, répondit Bell, il n'y a pas moyen de douter...
--Non, répliqua le docteur; j'ai beau retourner l'aventure dans mon
esprit, me dire que c'est improbable, impossible, il faut bien se
rendre; ce soulier ne s'est pas empreint dans la neige sans avoir été
au bout d'une jambe et sans que cette jambe ait été attachée à un
corps humain. Des Esquimaux, je le pardonnerais encore, mais un
Européen!
--Le fait est, répondit Johnson, que si nous allions trouver les lits
retenus dans l'auberge du bout du monde, ce serait vexant.
--Particulièrement vexant, répondit Altamont.
--Enfin, on verra», fit le docteur Et l'on se remit en marche.
Cette journée s'accomplit sans qu'un fait nouveau vînt confirmer la
présence d'étrangers sur cette partie de la Nouvelle-Amérique, et l'on
prit enfin place au campement du soir.
Un vent assez, violent ayant sauté dans le nord, il avait fallu
chercher pour la tente un abri sûr au fond d'un ravin; le ciel était
menaçant; des nuages allongés sillonnaient l'air avec une grande
rapidité; ils rasaient le sol d'assez près, et l'on avait de la peine
à les suivre dans leur course échevelée; parfois, quelques lambeaux de
ces vapeurs traînaient jusqu'à terre, et la tente ne se maintenait
contre l'ouragan qu'avec la plus grande difficulté.
«Une vilaine nuit qui se prépare, dit Johnson après le souper.
--Elle ne sera pas froide, mais bruyante, répondit le docteur; prenons
nos précautions, et assurons la tente avec de grosses pierres.
--Vous avez raison, monsieur Clawbonny; si l'ouragan entraînait notre
abri de toile, Dieu sait où nous pourrions le rattraper.»
Les précautions les plus minutieuses furent donc prises pour parer à
ce danger, et les voyageurs fatigués essayèrent de dormir.
Mais cela leur fut impossible; la tempête s'était déchaînée et se
précipitait du sud au nord avec une incomparable violence; les nuages
s'éparpillaient dans l'espace comme la vapeur hors d'une chaudière qui
vient de faire explosion; les dernières avalanches, sous les coups de
l'ouragan, tombaient dans les ravines, et les échos renvoyaient en
échange leurs sourdes répercussions; l'atmosphère semblait être le
théâtre d'un combat à outrance entre l'air et l'eau, deux éléments
formidables dans leurs colères, et le feu seul manquait à la bataille.
L'oreille surexcitée percevait dans le grondement général des bruits
particuliers, non pas le brouhaha qui accompagne la chute des corps
pesants, mais bien le craquement clair des corps qui se brisent; on
entendait distinctement des fracas nets et francs, comme ceux de
l'acier qui se rompt, au milieu des roulements allongés de la tempête.
Ces derniers s'expliquaient naturellement par les avalanches tordues
dans les tourbillons, mais le docteur ne savait à quoi attribuer les
autres.
Profitant de ces instants de silence anxieux, pendant lesquels
l'ouragan semblait reprendre sa respiration pour souffler avec plus de
violence, les voyageurs échangeaient leurs suppositions.
«Il se produit là, disait le docteur, des chocs, comme si des icebergs
et des ice-fields se heurtaient.
--Oui, répondait Altamont, on dirait que l'écorce terrestre se
disloque tout entière. Tenez, entendez-vous?
--Si nous étions près de la mer, reprenait le docteur, je croirais
véritablement à une rupture des glaces.
--En effet, répondit Johnson, ce bruit ne peut s'expliquer autrement.
--Nous serions donc arrivés à la côte? dit Hatteras.
--Cela ne serait pas impossible, répondit le docteur; tenez,
ajouta-t-il après un craquement d'une violence extrême, ne dirait-on
pas un écrasement de glaçons? Nous pourrions bien être fort rapprochés
de l'Océan.
--S'il en est ainsi, reprit Hatteras, je n'hésiterai pas à me lancer
au travers des champs de glace.
--Oh! fit le docteur, ils ne peuvent manquer d'être brisés après une
tempête pareille. Nous verrons demain; quoi qu'il en soit, s'il y a
quelque troupe d'hommes à voyager par une nuit pareille, je la plains
de tout mon coeur.»
L'ouragan dura pendant dix heures sans interruption, et aucun des
hôtes de la tente ne put prendre un instant de sommeil; la nuit se
passa dans une profonde inquiétude.
En effet, en pareilles circonstances, tout incident nouveau, une
tempête, une avalanche, pouvait amener des retards graves. Le docteur
aurait bien voulu aller au-dehors reconnaître l'état des choses; mais
comment s'aventurer dans ces vents déchaînés?
Heureusement, l'ouragan s'apaisa dès les premières heures du jour; on
put enfin quitter cette tente qui avait vaillamment résisté; le
docteur, Hatteras et Johnson se dirigèrent vers une colline haute de
trois cents pieds environ; ils la gravirent assez facilement.
Leurs regards s'étendirent alors sur un pays métamorphosé, fait de
roches vives, d'arêtes aiguës, et entièrement dépourvu de glace.
C'était l'été succédant brusquement à l'hiver chassé par la tempête;
la neige, rasée par l'ouragan comme par une lame affilée, n'avait pas
eu le temps de se résoudre en eau, et le sol apparaissait dans toute
son âpreté primitive.
Mais où les regards d'Hatteras se portèrent rapidement, ce fut vers le
nord. L'horizon y paraissait baigné dans des vapeurs noirâtres.
«Voilà qui pourrait bien être l'effet produit par l'Océan, dit le
docteur.
--Vous avez raison, Fit Hatteras, la mer doit être là.
--Cette couleur est ce que nous appelons le «blink» de l'eau libre,
dit Johnson.
--Précisément, reprit le docteur.
--Eh bien, au traîneau! s'écria Hatteras, et marchons à cet Océan
nouveau!
--Voilà qui vous réjouit le coeur, dit Clawbonny au capitaine.
--Oui, certes, répondit celui-ci avec enthousiasme; avant peu, nous
aurons atteint le pôle! Et vous, mon bon docteur, est-ce que cette
perspective ne vous rend pas heureux?
--Moi! je suis toujours heureux, et surtout du bonheur des autres!»
Les trois Anglais revinrent à la ravine, et, le traîneau préparé, on
leva le campement. La route fut reprise; chacun craignait de retrouver
encore les traces de la veille; mais, pendant le reste du chemin, pas
un vestige de pas étrangers ou indigènes ne se montra sur le sol.
Trois heures après, on arrivait à la côte.
«La mer! la mer! dit-on d'une seule voix.
--Et la mer libre!» s'écria le capitaine. Il était dix heures du
matin.
En effet, l'ouragan avait fait place nette dans le bassin polaire; les
glaces, brisées et disloquées, s'en allaient dans toutes les
directions; les plus grosses, formant des icebergs, venaient de «lever
l'ancre», suivant l'expression des marins, et voguaient en pleine mer.
Le champ avait subi un rude assaut de la part du vent; une grêle de
lames minces, de bavures et de poussière de glace était répandue sur
les rochers environnants. Le peu qui restait de l'ice-field à
l'arasement du rivage paraissait pourri; sur les rocs, où déferlait le
flot, s'allongeaient de larges algues marines et des touffes d'un
varech décoloré.
L'Océan s'étendait au-delà de la portée du regard, sans qu'aucune île,
aucune terre nouvelle, vînt en limiter l'horizon.
La côte formait dans l'est et dans l'ouest deux caps qui allaient se
perdre en pente douce au milieu des vagues; la mer brisait à leur
extrémité, et une légère écume s'envolait par nappes blanches sur les
ailes du vent, le sol de la Nouvelle-Amérique venait ainsi mourir à
l'Océan polaire, sans convulsions, tranquille et légèrement incliné;
il s'arrondissait en baie très ouverte et formait une rade foraine
délimitée par les deux promontoires. Au centre, un saillant du roc
faisait un petit port naturel abrité sur trois points du compas: il
pénétrait dans les terres par le large lit d'un ruisseau, chemin
ordinaire des neiges fondues après l'hiver, et torrentueux en ce
moment.
Hatteras, après s'être rendu compte de la configuration de la côte,
résolut de faire ce jour même les préparatifs du départ, de lancer la
chaloupe à la mer, de démonter le traîneau et de l'embarquer pour les
excursions à venir.
Cela pouvait demander la fin de la journée. La tente fut donc dressée,
et après un repas réconfortant, les travaux commencèrent; pendant ce
temps, le docteur prit ses instruments pour aller faire son point et
déterminer le relevé hydrographique d'une partie de la baie.
Hatteras pressait le travail; il avait hâte de partir; il voulait
avoir quitté la terre ferme et pris les devants, au cas où quelque
détachement arriverait à la mer.
A cinq heures du soir, Johnson et Bell n'avaient plus qu'à se croiser
les bras. La chaloupe se balançait gracieusement dans le petit havre,
son mât dressé, son foc halé bas et sa misaine sur les cargues; les
provisions et les parties démontées du traîneau y avaient été
transportées; il ne restait plus que la tente et quelques objets de
campement à embarquer le lendemain.
Le docteur, à son retour, trouva ces apprêts terminés. En voyant la
chaloupe tranquillement abritée des vents, il lui vint à l'idée de
donner un nom à ce petit port, et proposa celui d'Altamont.
Cela ne fit aucune difficulté, et chacun trouva la proposition
parfaitement juste.
En conséquence, le port fut appelé Altamont-Harbour.
Suivant les calculs du docteur, il se trouvait situé par 87° 05' de
latitude et 118° 35' de longitude à l'orient de Greenwich,
c'est-à-dire à moins de 3° du pôle.
Les voyageurs avaient franchi une distance de deux cents milles depuis
la baie Victoria jusqu'au port Altamont.
CHAPITRE XXI
LA MER LIBRE
Le lendemain matin, Johnson et Bell procédèrent à l'embarquement des
effets de campement. A huit heures, les préparatifs de départ étaient
terminés. Au moment de quitter cette côte, le docteur se prit à songer
aux voyageurs dont on avait rencontré les traces, incident qui ne
laissait pas de le préoccuper.
Ces hommes voulaient-ils gagner le nord? avaient-ils à leur
disposition quelque moyen de franchir l'océan polaire? Allait-on
encore les rencontrer sur cette route nouvelle?
Aucun vestige n'avait, depuis trois jours, décelé la présence de ces
voyageurs et certainement, quels qu'ils fussent, ils ne devaient point
avoir atteint Altamont-Harbour. C'était un lieu encore vierge de tout
pas humain.
Cependant, le docteur, poursuivi par ses pensées, voulut jeter un
dernier coup d'oeil sur le pays, et il gravit une éminence haute d'une
centaine de pieds au plus; de là, son regard pouvait parcourir tout
l'horizon du sud.
Arrivé au sommet, il porta sa lunette à ses yeux. Quelle fut sa
surprise de ne rien apercevoir, non pas au loin dans les plaines, mais
à quelques pas de lui! Cela lui parut fort singulier; il examina de
nouveau, et enfin il regarda sa lunette.... L'objectif manquait.
«L'objectif!» s'écria-t-il.
On comprend la révélation subite qui se faisait dans son esprit; il
poussa un cri assez fort pour que ses compagnons l'entendissent, et
leur anxiété fut grande en le voyant descendre la colline à toutes
jambes.
«Bon! qu'y a-t-il encore?» demanda Johnson.
Le docteur, essoufflé, ne pouvait prononcer une parole; enfin, il fit
entendre ces mots:
«Les traces... les pas... le détachement!...
--Eh bien, quoi? fit Hatteras... des étrangers ici?
--Non!... non!... reprenait le docteur... l'objectif... mon
objectif... à moi....»
Et il montrait son instrument incomplet. «Ah! s'écria l'Américain...
vous avez perdu?...
--Oui!
--Mais alors, ces traces...
--Les nôtres, mes amis, les nôtres! s'écria le docteur. Nous nous
sommes égarés dans le brouillard! Nous avons tourné en cercle, et nous
sommes retombés sur nos pas!
--Mais cette empreinte de souliers? dit Hatteras.
--Les souliers de Bell, de Bell lui-même, qui, après avoir cassé ses
snow-shoes, a marché toute une journée dans la neige.
--C'est parfaitement vrai», dit Bell.
Et l'erreur fut si évidente que chacun partit d'un éclat de rire, sauf
Hatteras, qui n'était cependant pas le moins heureux de cette
découverte.
«Avons-nous été assez ridicules! reprit le docteur, quand l'hilarité
fut calmée. Les bonnes suppositions que nous avons faites! Des
étrangers sur cette côte! allons donc! Décidément, il faut réfléchir
ici avant de parler. Enfin, puisque nous voilà tirés d'inquiétude à
cet égard, il ne nous reste plus qu'à partir.
--En route!» dit Hatteras.
Un quart d'heure après, chacun avait pris place à bord de la chaloupe,
qui, sa misaine déployée et son foc hissé, déborda rapidement
d'Altamont-Harbour.
Cette traversée maritime commençait le mercredi 10 juillet; les
navigateurs se trouvaient à une distance très rapprochée du pôle,
exactement cent soixante-quinze milles[1]; pour peu qu'une terre fût
située à ce point du globe, la navigation par mer devait être très
courte.
[1] 70 lieues 1/3.
Le vent était faible, mais favorable. Le thermomètre marquait
cinquante degrés au-dessus de zéro (+10° centigrades); il faisait
réellement chaud.
La chaloupe n'avait pas souffert du voyage sur le traîneau; elle était
en parfait état, et se manoeuvrait facilement. Johnson tenait la
barre; le docteur, Bell et l'Américain s'étaient accotés de leur mieux
parmi les effets de voyage, disposés partie sur le pont, partie
au-dessous.
Hatteras, placé à l'avant, fixait du regard ce point mystérieux vers
lequel il se sentait attiré avec une insurmontable puissance, comme
l'aiguille aimantée au pôle magnétique. Si quelque rivage se
présentait, il voulait être le premier à le reconnaître. Cet honneur
lui appartenait réellement.
Il remarquait d'ailleurs que la surface de l'Océan polaire était faite
de lames courtes, telles que les mers encaissées en produisent. Il
voyait là l'indice d'une terre prochaine, et le docteur partageait son
opinion à cet égard.
Il est facile de comprendre pourquoi Hatteras désirait si vivement
rencontrer un continent au pôle nord. Quel désappointement il eût
éprouvé à voir la mer incertaine, insaisissable, s'étendre là où une
portion de terre, si petite qu'elle fût, était nécessaire à ses
projets! En effet, comment nominer d'un nom spécial un espace d'océan
indéterminé? Comment planter en pleins flots le pavillon de son pays?
Comment prendre possession au nom de Sa Gracieuse Majesté d'une partie
de l'élément liquide?
Aussi, l'oeil fixe, Hatteras, sa boussole à la main, dévorait le nord
de ses regards.
Rien, d'ailleurs, ne limitait l'étendue du bassin polaire jusqu'à la
ligne de l'horizon; il s'en allait au loin se confondre avec le ciel
pur de ces zones. Quelques montagnes de glace, fuyant au large,
semblaient laisser passage à ces hardis navigateurs.
L'aspect de cette région offrait de singuliers caractères d'étrangeté.
Cette impression tenait-elle à la disposition d'esprit de voyageurs
très émus et supranerveux? Il est difficile de se prononcer. Cependant
le docteur, dans ses notes quotidiennes, a dépeint cette physionomie
bizarre de l'Océan; il en parle comme en parlait Penny, suivant
lequel ces contrées présentent un aspect «offrant le contraste le plus
frappant d'une mer animée par des millions de créatures vivantes.»
La plaine liquide, colorée des nuances les plus vagues de l'outre-mer,
se montrait également transparente et douée d'un incroyable pouvoir
dispersif, comme si elle eût été faite de carbure de soufre. Cette
diaphanéité permettait de la fouiller du regard jusqu'à des
profondeurs incommensurables; il semblait que le bassin polaire fût
éclairé par-dessous à la façon d'un immense aquarium; quelque
phénomène électrique, produit au fond des mers, en illuminait sans
doute les couches les plus reculées. Aussi la chaloupe semblait
suspendue sur un abîme sans fond.