peut-il contenir la joie dont vous le remplissez! Ah! mes chers
compagnons, vous avez sacrifié, pour vous réunir dans un succès
commun, cette misérable question de nationalité! Vous vous êtes dit
que l'Angleterre et l'Amérique ne faisaient rien dans tout cela, et
qu'une étroite sympathie devait nous lier contre les dangers de notre
expédition! Si le pôle Nord est atteint, n'importe qui l'aura
découvert! Pourquoi se rabaisser ainsi et se targuer d'être Américains
ou Anglais, quand on peut se vanter d'être hommes!»
Le bon docteur pressait dans ses bras les ennemis réconciliés; il ne
pouvait calmer sa joie; les deux nouveaux amis se sentaient plus
rapprochés encore par l'amitié que le digne homme leur portait à tous
deux. Clawbonny parlait, sans pouvoir se contenir, de la vanité des
compétitions, de la folie des rivalités, et de l'accord si nécessaire
entre des hommes abandonnés loin de leur pays. Ses paroles, ses
larmes, ses caresses, tout venait du plus profond de son coeur.
Cependant il se calma, après avoir embrassé une vingtième fois
Hatteras et Altamont.
«Et maintenant, dit-il, à l'ouvrage, à l'ouvrage! Puisque je n'ai été
bon à rien comme chasseur, utilisons mes autres talents.»
Et il se mit en train de dépecer le boeuf, qu'il appelait «le boeuf de
la réconciliation», mais si adroitement, qu'il ressemblait à un
chirurgien pratiquant une autopsie délicate.
Ses deux compagnons le regardaient en souriant. Au bout de quelques
minutes, l'adroit praticien eut retiré du corps de l'animal une
centaine de livres de chair appétissante; il en fit trois parts, dont
chacun se chargea, et l'on reprit la route de Fort-Providence.
A dix heures du soir, les chasseurs, marchant dans les rayons obliques
du soleil, atteignirent Doctor's-House, où Johnson et Bell leur
avaient préparé un bon repas.
Mais, avant de se mettre à table, le docteur s'était écrié d'une voix
triomphante, en montrant ses deux compagnons de chasse:
«Mon vieux Johnson, j'avais emmené avec moi un Anglais et un
Américain, n'est-il pas vrai?
--Oui, monsieur Clawbonny, répondit le maître d'équipage.
--Eh bien, je ramène deux frères.»
Les marins tendirent joyeusement la main à Altamont; le docteur leur
raconta ce qu'avait fait le capitaine américain pour le capitaine
anglais, et, cette nuit-là, la maison de neige abrita cinq hommes
parfaitement heureux.
CHAPITRE XVIII
LES DERNIERS PRÉPARATIFS
Le lendemain, le temps changea; il y eut un retour au froid; la neige,
la pluie et les tourbillons se succédèrent pendant plusieurs jours.
Bell avait terminé sa chaloupe; elle répondait parfaitement au but
qu'elle devait remplir; pontée en partie, haute de bord, elle pouvait
tenir la mer par un gros temps, avec sa misaine et son foc; sa
légèreté lui permettait d'être halée sur le traîneau sans peser trop à
l'attelage de chiens.
Enfin, un changement d'une haute importance pour les hiverneurs se
préparait dans l'état du bassin polaire. Les glaces commençaient à
s'ébranler au milieu de la baie; les plus hautes, incessamment minées
par les chocs, ne demandaient qu'une tempête assez forte pour
s'arracher du rivage et former des icebergs mobiles. Cependant
Hatteras ne voulut pas attendre la dislocation du champ de glace pour
commencer son excursion. Puisque le voyage devait se faire par terre,
peu lui importait que la mer fût libre ou non; il fixa donc le départ
au 25 juin; d'ici là, tous les préparatifs pouvaient être entièrement
terminés. Johnson et Bell s'occupèrent de remettre le traîneau en
parfait état; les châssis furent renforcés et les patins refaits à
neuf. Les voyageurs comptaient profiter pour leur excursion de ces
quelques semaines de beau temps que la nature accorde aux contrées
hyperboréennes. Les souffrances seraient donc moins cruelles à
affronter, les obstacles plus faciles à vaincre.
Quelques jours avant le départ, le 20 juin, les glaces laissèrent
entre elles quelques passes libres dont on profita pour essayer la
chaloupe dans une promenade jusqu'au cap Washington. La mer n'était
pas absolument dégagée, il s'en fallait; mais enfin elle ne présentait
plus une surface solide, et il eût été impossible de tenter à pied une
excursion à travers les ice-fields rompus.
Cette demi-journée de navigation permit d'apprécier les bonnes
qualités nautiques de la chaloupe.
Pendant leur retour, les navigateurs furent témoins d'un incident
curieux. Ce fut la chasse d'un phoque faite par un ours gigantesque;
celui-ci était heureusement trop occupé pour apercevoir la chaloupe,
car il n'eût pas manqué de se mettre à sa poursuite; il se tenait à
l'affût auprès d'une crevasse de l'ice-field par laquelle le phoque
avait évidemment plongé. L'ours épiait donc sa réapparition avec la
patience d'un chasseur ou plutôt d'un pêcheur, car il péchait
véritablement. Il guettait en silence; il ne remuait pas; il ne
donnait aucun signe de vie.
Mais, tout d'un coup, la surface du trou vint à s'agiter; l'amphibie
remontait pour respirer; l'ours se coucha tout de son long sur le
champ glacé et arrondit ses deux pattes autour de la crevasse.
Un instant après, le phoque apparut, la tête hors de l'eau; mais il
n'eut pas le temps de l'y replonger; les pattes de l'ours, comme
détendues par un ressort, se rejoignirent, étreignirent l'animal avec
une irrésistible vigueur, et l'enlevèrent hors de son élément de
prédilection.
Ce fut une lutte rapide; le phoque se débattit pendant quelques
secondes et fut étouffé sur la poitrine de son gigantesque adversaire;
celui-ci, l'emportant sans peine, bien qu'il fût d'une grande taille,
et sautant légèrement d'un glaçon à l'autre jusqu'à la terre ferme,
disparut avec sa proie.
«Bon voyage! lui cria Johnson; cet ours-là a un peu trop de pattes à
sa disposition.»
La chaloupe regagna bientôt la petite anse que Bell lui avait ménagée
entre les glaces.
Quatre jours séparaient encore Hatteras et ses compagnons du moment
fixé pour leur départ.
Hatteras pressait les derniers préparatifs; il avait hâte de quitter
cette Nouvelle-Amérique, cette terre qui n'était pas sienne et qu'il
n'avait pas nommée; il ne se sentait pas chez lui.
Le 22 juin, on commença à transporter sur le traîneau les effets de
campement, la tente et les provisions. Les voyageurs emportaient deux
cents livres de viande salée, trois caisses de légumes et de viandes
conservées, cinquante livres de saumure et de lime-juice, cinq
quarters[1] de farine, des paquets de cresson et de cochléaria,
fournis par les plantations du docteur; en y ajoutant deux cents
livres de poudre, les instruments, les armes et les menus bagages, en
y comprenant la chaloupe, l'halket-boat et le poids du traîneau,
c'était une charge de près de quinze cents livres à traîner, et fort
pesante pour quatre chiens; d'autant plus que, contrairement à
l'habitude des Esquimaux, qui ne les font pas travailler plus de
quatre jours de suite, ceux-ci, n'ayant pas de remplaçants, devaient
tirer tous les jours; mais les voyageurs se promettaient de les aider
au besoin, et ils ne comptaient marcher qu'à petites journées; la
distance de la baie Victoria au pôle était de trois cent
cinquante-cinq milles au plus[2], et, à douze milles[3] par jour, il
fallait un mois pour la franchir; d'ailleurs, lorsque la terre
viendrait à manquer, la chaloupe permettrait d'achever le voyage sans
fatigues, ni pour les chiens, ni pour les hommes.
[1] 380 livres.
[2] 150 lieues.
[3] 5 lieues.
Ceux-ci se portaient bien; la santé générale était excellente;
l'hiver, quoique rude, se terminait dans de suffisantes conditions de
bien-être; chacun, après avoir écouté les avis du docteur, échappa aux
maladies inhérentes à ces durs climats. En somme, on avait un peu
maigri, ce qui ne laissait pas d'enchanter le digne Clawbonny; mais on
s'était fait le corps et l'âme à cette âpre existence, et maintenant
ces hommes acclimatés pouvaient affronter les plus brutales épreuves
de la fatigue et du froid sans y succomber.
Et puis enfin, ils allaient marcher au but du voyage, à ce pôle
inaccessible, après quoi il ne serait plus question que du retour. La
sympathie qui réunissait maintenant les cinq membres de l'expédition
devait les aider à réussir dans leur audacieux voyage, et pas un d'eux
ne doutait du succès de l'entreprise.
En prévision d'une expédition lointaine, le docteur avait engagé ses
compagnons à s'y préparer longtemps d'avance et à «s'entraîner» avec
le plus grand soin.
«Mes amis, leur disait-il, je ne vous demande pas d'imiter les
coureurs anglais, qui diminuent de dix-huit livres après deux jours
d'entraînement, et de vingt-cinq après cinq jours; mais enfin il faut
faire quelque chose afin de se placer dans les meilleures conditions
possibles pour accomplir un long voyage. Or, le premier principe de
l'entraînement est de supprimer la graisse chez le coureur comme chez
le jockey, et cela, au moyen de purgatifs, de transpirations et
d'exercices violents; ces gentlemen savent qu'ils perdront tant par
médecine, et ils arrivent à des résultats d'une justesse incroyable;
aussi, tel qui avant l'entraînement ne pouvait courir l'espace d'un
mille sans perdre haleine, en fait facilement vingt-cinq après! On a
cité un certain Townsend qui faisait cent milles en douze heures sans
s'arrêter.
--Beau résultat, répondit Johnson, et bien que nous ne soyons pas très
gras, s'il faut encore maigrir...
--Inutile, Johnson; mais, sans exagérer, on ne peut nier que
l'entraînement n'ait de bons effets; il donne aux os plus de
résistance, plus d'élasticité aux muscles, de la finesse à l'ouïe, et
de la netteté à la vue; ainsi, ne l'oublions pas.»
Enfin, entraînés ou non, les voyageurs furent prêts le 23 juin;
c'était un dimanche, et ce jour fut consacré à un repos absolu.
L'instant du départ approchait, et les habitants du Fort-Providence ne
le voyaient pas arriver sans une certaine émotion. Cela leur faisait
quelque peine au coeur de laisser cette hutte de neige, qui avait si
bien rempli son rôle de maison, cette baie Victoria, cette plage
hospitalière où s'étaient passés les derniers mois de l'hivernage.
Retrouverait-on ces constructions au retour? Les rayons du soleil
n'allaient-ils pas achever de fondre leurs fragiles murailles?
En somme, de bonnes heures s'y étaient écoulées! Le docteur, au repas
du soir, rappela à ses compagnons ces émouvants souvenirs, et il
n'oublia pas de remercier le Ciel de sa visible protection.
Enfin l'heure du sommeil arriva. Chacun se coucha tôt pour se lever de
grand matin. Ainsi s'écoula la dernière nuit passée au Fort-Providence.
CHAPITRE XIX
MARCHE AU NORD
Le lendemain, dès l'aube, Hatteras donna le signal du départ. Les
chiens furent attelés au traîneau; bien nourris, bien reposés, après
un hiver passé dans des conditions très confortables, ils n'avaient
aucune raison pour ne pas rendre de grands services pendant l'été. Ils
ne se firent donc pas prier pour revêtir leur harnachement de voyage.
Bonnes bêtes, après tout, que ces chiens groënlandais; leur sauvage
nature s'était formée peu à peu; ils perdaient de leur ressemblance
avec le loup, pour se rapprocher de Duk, ce modèle achevé de la race
canine: en un mot, ils se civilisaient.
Duk pouvait certainement demander une part dans leur éducation; il
leur avait donné des leçons de bonne compagnie et prêchait d'exemple;
en sa qualité d'Anglais, très pointilleux sur la question du «cant»,
il fut longtemps à se familiariser avec des chiens «qui ne lui avaient
pas été présentés», et, dans le principe, il ne leur parlait pas;
mais, à force de partager les mêmes dangers, les mêmes privations, la
même fortune, ces animaux de race différente frayèrent peu à peu
ensemble. Duk, qui avait bon coeur, fit les premiers pas, et toute la
gent à quatre pattes devint bientôt une troupe d'amis.
Le docteur caressait les groënlandais, et Duk voyait sans jalousie ces
caresses distribuées à ses congénères.
Les hommes n'étaient pas en moins bon état que les animaux; si ceux-ci
devait bien tirer, les autres se proposaient de bien marcher.
On partit à six heures du matin, par un beau temps; après avoir suivi
les contours de la baie, et dépassé le cap Washington, la route fut
donnée droit au nord par Hatteras; à sept heures, les voyageurs
perdaient dans le sud le cône du phare et le Fort-Providence.
Le voyage s'annonçait bien, et mieux surtout que cette expédition
entreprise en plein hiver à la recherche du charbon! Hatteras laissait
alors derrière lui, à bord de son navire, la révolte et le désespoir,
sans être certain du but vers lequel il se dirigeait; il abandonnait
un équipage a demi mort de froid; il partait avec des compagnons
affaiblis par les misères d'un hiver arctique; lui, l'homme du nord,
il revenait vers le sud! Maintenant, au contraire, entouré d'amis
vigoureux et biens portants, soutenu, encouragé, poussé, il marchait
au pôle, à ce but de toute sa vie! Jamais homme n'avait été plus près
d'acquérir cette gloire immense pour son pays et pour lui-même!
Songeait-il à toutes ces choses si naturellement inspirées par la
situation présente? Le docteur aimait à le supposer, et n'en pouvait
guère douter à le voir si ardent. Le bon Clawbonny se réjouissait de
ce qui devait réjouir son ami, et, depuis la réconciliation des deux
capitaines, de ses deux amis, il se trouvait le plus heureux des
hommes, lui auquel ces idées de haine, d'envie, de compétition,
étaient étrangères, lui la meilleure des créatures! Qu'arriverait-il,
que résulterait-il de ce voyage? Il l'ignorait; mais enfin il
commençait bien. C'était beaucoup.
La côte occidentale de la Nouvelle-Amérique se prolongeait dans
l'ouest par une suite de baies au-delà du cap Washington; les
voyageurs, pour éviter cette immense courbure, après avoir franchi les
premières rampes de Bell-Mount, se dirigèrent vers le nord, en prenant
par les plateaux supérieurs. C'était une notable économie de route;
Hatteras voulait, à moins que des obstacles imprévus de détroit et de
montagne ne s'y opposassent, tirer une ligne droite de trois cent
cinquante milles depuis le Fort-Providence jusqu'au pôle.
Le voyage se faisait aisément; les plaines élevées offraient de vastes
tapis blancs, sur lesquels le traîneau, garni de ses châssis soufrés,
glissait sans peine, et les hommes, chaussés de leurs snow-shoes, y
trouvaient une marche sûre et rapide.
Le thermomètre indiquait trente-sept degrés (+ 3° centigrades). Le
temps n'était pas absolument fixé, tantôt clair, tantôt embrumé; mais
ni le froid ni les tourbillons n'eussent arrêté des voyageurs si
décidés à se porter en avant.
La route se relevait facilement au compas; l'aiguille devenait moins
paresseuse en s'éloignant du pôle magnétique; elle n'hésitait plus; il
est vrai que, le point magnétique dépassé, elle se retournait vers
lui, et marquait pour ainsi dire le sud à des gens qui marchaient au
nord; mais cette indication inverse ne donnait lieu à aucun calcul
embarrassant.
D'ailleurs, le docteur imagina un moyen de jalonnement bien simple,
qui évitait de recourir constamment à la boussole; une fois la
position établie, les voyageurs relevaient, par les temps clairs, un
objet exactement placé au nord et situé deux ou trois milles en avant;
ils marchaient alors vers lui jusqu'à ce qu'il fût atteint; puis ils
choisissaient un autre point de repère dans la même direction, et
ainsi de suite. De cette façon, on s'écartait très peu du droit
chemin.
Pendant les deux premiers jours du voyage, on marcha à raison de vingt
milles par douze heures; le reste du temps était consacré aux repas et
au repos; la tente suffisait à préserver du froid pendant les instants
du sommeil.
La température tendait à s'élever; la neige fondait entièrement par
endroits, suivant les caprices du sol, tandis que d'autres places
conservaient leur blancheur immaculée; de grandes flaques d'eau se
formaient çà et là, souvent de vrais étangs, qu'un peu d'imagination
eût fait prendre pour des lacs; les voyageurs s'y enfonçaient parfois
jusqu'à mi-jambes; ils en riaient, d'ailleurs; le docteur était
heureux de ces bains inattendus.
«L'eau n'a pourtant pas la permission de nous mouiller dans ce pays,
disait-il; cet élément n'a droit ici qu'à l'état solide et à l'état
gazeux; quant à l'état liquide, c'est un abus! Glace ou vapeur, très
bien; mais eau, jamais!»
La chasse n'était pas oubliée pendant la marche, car elle devait
procurer une alimentation fraîche; aussi Altamont et Bell, sans trop
s'écarter, battaient les ravines voisines; ils tiraient des
ptarmigans, des guillemots, des oies, quelques lièvres gris; ces
animaux passaient peu à peu de la confiance à la crainte, ils
devenaient très fuyards et fort difficiles à approcher.
Sans Duk, les chasseurs en eussent été souvent pour leur poudre.
Hatteras leur recommandait de ne pas s'éloigner de plus d'un mille,
car il n'avait ni un jour ni une heure à perdre, et ne pouvait compter
que sur trois mois de beau temps.
Il fallait, d'ailleurs, que chacun fût à son poste près du traîneau,
quand un endroit difficile, quelque gorge étroite, des plateaux
inclinés, se présentaient à franchir; chacun alors s'attelait ou
s'accotait au véhicule, le tirant, le poussant, ou le soutenant; plus
d'une fois, on dut le décharger entièrement, et cela ne suffisait pas
à prévenir des chocs, et par conséquent des avaries, que Bell réparait
de son mieux.
Le troisième jour, le mercredi, 26 juin, les voyageurs rencontrèrent
un lac de plusieurs acres d'étendue, et encore entièrement glacé par
suite de son orientation à l'abri du soleil; la glace était même assez
forte pour supporter le poids des voyageurs et du traîneau. Cette
glace paraissait dater d'un hiver éloigné, car ce lac ne devait jamais
dégeler, par suite de sa position; c'était un miroir compacte sur
lequel les étés arctiques n'avaient aucune prise; ce qui semblait
confirmer cette observation, c'est que ses bords étaient entourés
d'une neige sèche, dont les couches inférieures appartenaient
certainement aux années précédentes.
A partir de ce moment, le pays s'abaissa sensiblement, d'où le docteur
conclut qu'il ne pouvait avoir une grande étendue vers le nord;
d'ailleurs, il était très vraisemblable que la Nouvelle-Amérique
n'était qu'une île et ne se développait pas jusqu'au pôle. Le sol
s'aplanissait peu à peu; à peine dans l'ouest quelques collines
nivelées par l'éloignement et baignées dans une brume bleuâtre.
Jusque-là, l'expédition se faisait sans fatigue; les voyageurs ne
souffraient que de la réverbération des rayons solaires sur les
neiges; cette réflexion intense pouvait leur donner des
snow-blindness[1] impossibles à éviter. En tout autre temps, ils
eussent voyagé la nuit, pour éviter cet inconvénient; mais alors la
nuit manquait. La neige tendait heureusement à se dissoudre et perdait
beaucoup de son éclat, lorsqu'elle était sur le point de se résoudre
en eau.
[1] Maladie des paupières occasionnée par la réverbération des neiges.
La température s'éleva, le 28 juin, à quarante-cinq degrés au-dessus
de zéro (+ 7° centigrades); cette hausse du thermomètre fut
accompagnée d'une pluie abondante, que les voyageurs reçurent
stoïquement, avec plaisir même; elle venait accélérer la décomposition
des neiges; il fallut reprendre les mocassins de peau de daim, et
changer le mode de glissage du traîneau. La marche fut retardée sans
doute; mais, en l'absence d'obstacles sérieux, on avançait toujours.
Quelquefois le docteur ramassait sur son chemin des pierres arrondies
ou plates, à la façon des galets usés par le remous des vagues, et
alors il se croyait près du bassin polaire; cependant la plaine se
déroulait sans cesse à perte de vue.
Elle n'offrait aucun vestige d'habitation, ni huttes, ni cairns, ni
caches d'Esquimaux; les voyageurs étaient évidemment les premiers à
fouler cette contrée nouvelle; les Groënlandais, dont les tribus
hantent les terres arctiques, ne poussaient jamais aussi loin, et
cependant, en ce pays, la chasse eût été fructueuse pour ces
malheureux, toujours affamés; on voyait parfois des ours qui suivaient
sous le vent la petite troupe, sans manifester l'intention de
l'attaquer; dans le lointain, des boeufs musqués et des rennes
apparaissaient par bandes nombreuses; le docteur aurait bien voulu
s'emparer de ces derniers pour renforcer son attelage; mais ils
étaient très fuyards et impossibles à prendre vivants.
Le 29, Bell tua un renard, et Altamont fut assez heureux pour abattre
un boeuf musqué de moyenne taille, après avoir donné à ses compagnons
une haute idée de son sang-froid et de son adresse; c'était vraiment
un merveilleux chasseur, et le docteur, qui s'y connaissait,
l'admirait fort. Le boeuf fut dépecé et fournit une nourriture fraîche
et abondante.
Ces hasards de bons et succulents repas étaient toujours bien reçus;
les moins gourmands ne pouvaient s'empêcher de jeter des regards de
satisfaction sur les tranches de chair vive. Le docteur riait
lui-même, quand il se surprenait en extase devant ces opulents
morceaux.
«Ne faisons pas les petites bouches, disait-il; le repas est une chose
importante dans les expéditions polaires.
--Surtout, répondit Johnson, quand il dépend d'un coup de fusil plus
ou moins adroit!
--Vous avez raison, mon vieux Johnson, répliquait le docteur, et l'on
songe moins à manger lorsqu'on sait le pot-au-feu en train de bouillir
régulièrement sur les fourneaux de la cuisine.»
Le 30, le pays, contrairement aux prévisions, devint très accidenté,
comme s'il eût été soulevé par une commotion volcanique; les cônes,
les pics aigus se multiplièrent à l'infini et atteignirent de grandes
hauteurs.
Une brise du sud-est se prit à souffler avec violence et dégénéra
bientôt en un véritable ouragan; elle s'engouffrait à travers les
rochers couronnés de neige et parmi des montagnes de glace, qui, en
pleine terre, affectaient cependant des formes d'hummocks et
d'icebergs; leur présence sur ces plateaux élevés demeura
inexplicable, même au docteur, qui cependant expliquait tout.
A la tempête succéda un temps chaud et humide; ce fut un véritable
dégel; de tous côtés retentissait le craquement des glaçons, qui se
mêlait au bruit plus imposant des avalanches.
Les voyageurs évitaient avec soin de longer la base des collines, et
même de parler haut, car le bruit de la voix pouvait, en agitant
l'air, déterminer des catastrophes; ils étaient témoins de chutes
fréquentes et terribles qu'ils n'auraient pas eu le temps de prévoir;
en effet, le caractère principal des avalanches polaires est une
effrayante instantanéité; elles diffèrent en cela de celles de la
Suisse ou de la Norvège; là, en effet, se forme une boule, peu
considérable d'abord, qui, se grossissant des neiges et des rocs de sa
route, tombe avec une rapidité croissante, dévaste les forêts,
renverse les villages, mais enfin emploie un temps appréciable à se
précipiter; or, il n'en est pas ainsi dans les contrées frappées par
le froid arctique; le déplacement du bloc de glace y est inattendu,
foudroyant; sa chute n'est que l'instant de son départ, et qui le
verrait osciller dans sa ligne de protection serait inévitablement
écrasé par lui; le boulet de canon n'est pas plus rapide, ni la foudre
plus prompte; se détacher, tomber, écraser ne fait qu'un pour
l'avalanche des terres boréales, et cela avec le roulement formidable
du tonnerre, et des répercussions étranges d'échos plus plaintifs que
bruyants.
Aussi, aux yeux des spectateurs stupéfaits, se produisait-il parfois
de véritables changements à vue; le pays se métamorphosait; la
montagne devenait plaine sous l'attraction d'un brusque dégel; lorsque
l'eau du ciel, infiltrée dans les fissures des grands blocs, se
solidifiait au froid d'une seule nuit, elle brisait alors tout
obstacle par son irrésistible expansion, plus puissante encore en se
faisant glace qu'en devenant vapeur, et le phénomène s'accomplissait
avec une épouvantable instantanéité.
Aucune catastrophe ne vint heureusement menacer le traîneau et ses
conducteurs; les précautions prises, tout danger fut évité.
D'ailleurs, ce pays hérissé de crêtes, de contreforts, de croupes,
d'icebergs, n'avait pas une grande étendue, et trois jours après, le 3
juillet, les voyageurs se retrouvèrent dans les plaines plus faciles.