d'acajou faite avec un tronc pêché dans les mêmes circonstances; je le
sais, mon cher Shandon; eh bien, je ne lui envie pas sa table, car, si
ce n'était l'embarras, j'aurais là de quoi me faire toute une chambre
à coucher.»
Pendant la nuit du mercredi au jeudi, le vent souffla avec une extrême
violence; le _drift wood_[1] se montra plus fréquemment; l'approche de
la côte offrait des dangers à une époque où les montagnes de glace
sont fort nombreuses; le commandant fit donc diminuer de voiles, et
_le Forward_ courut seulement sous sa misaine et sa trinquette.
[1] Bois flotté.
Le thermomètre descendit au-dessous du point de congélation. Shandon
fit distribuer à l'équipage des vêtements convenables, une jaquette et
un pantalon de laine, une chemise de flanelle, des bas de wadmel,
comme en portent les paysans norvégiens. Chaque homme fut également
muni d'une paire de bottes de mer parfaitement imperméables.
Quant à Captain, il se contentait de sa fourrure naturelle; il
paraissait peu sensible aux changements de température; il devait
avoir passé par plus d'une épreuve de ce genre, et, d'ailleurs, un
danois n'avait pas le droit de se montrer difficile. On ne le voyait
guère, et il se tenait presque toujours caché dans les parties les
plus sombres du bâtiment.
Vers le soir, à travers une éclaircie de brouillard, la côte du
Groënland se laissa entrevoir par 37°2'7" de longitude; le docteur,
armé de sa lunette, put un instant distinguer une suite de pics
sillonnés par de larges glaciers; mais le brouillard se referma
rapidement sur cette vision, comme le rideau d'un théâtre qui tombe au
moment le plus intéressant de la pièce.
_Le Forward_ se trouva, le 20 avril au matin, en vue d'un ice-berg
haut de cent-cinquante pieds, échoué en cet endroit de temps
immémorial; les dégels n'ont pas prise sur lui, et respectent ses
formes étranges. Snow l'a vu; James Ross, en 1829, en prit un dessin
exact, et en 1851, le lieutenant français Bellot, à bord du _Prince
Albert_, le remarqua parfaitement. Naturellement le docteur voulut
conserver l'image de cette montagne célèbre, et il en fit une esquisse
très réussie.
Il n'est pas surprenant que de semblables masses soient échouées, et
par conséquent s'attachent invinciblement au sol; pour un pied hors de
l'eau, elles ont à peu près deux au-dessous, ce qui donnerait à
celle-ci quatre-vingts brasses environ de profondeur.[1]
[1] Quatre cents pieds.
Enfin, par une température qui ne fut à midi que de 12° (-11°
centig.), sous un ciel de neige et de brouillards, on aperçut le cap
Farewel. _Le Forward_ arrivait au jour fixé; le capitaine inconnu,
s'il lui plaisait de venir relever sa position par ce temps
diabolique, n'aurait pas à se plaindre.
«Voilà donc, se dit le docteur, ce cap célèbre, ce cap si bien
nommé![1] Beaucoup l'ont franchi comme nous, qui ne devaient jamais le
revoir! Est-ce donc un adieu éternel dit à ses amis d'Europe? Vous
avez passé là, Frobisher, Knight, Barlow, Vaugham, Scroggs, Barentz,
Hudson, Blosseville, Franklin, Crozier, Bellot, pour ne jamais revenir
au foyer domestique, et ce cap a bien été pour vous le cap des
Adieux!»
[1] Farewel signifie adieu.
Ce fut vers l'an 970 que des navigateurs partis de l'Islande[1]
découvrirent le Groënland. Sébastien Cabot, en 1498, s'éleva jusqu'au
56e degré de latitude; Gaspard et Michel Cotréal, de 1500 à 1502,
parvinrent au 60e, et Martin Frobisher, en 1576, arriva jusqu'à la
baie qui porte son nom.
[1] Île des glaces.
A Jean Davis appartient l'honneur d'avoir découvert le détroit
en 1585, et, deux ans plus tard, dans un troisième voyage, ce
hardi navigateur, ce grand pêcheur de baleines, atteignit le
soixante-treizième parallèle, à vingt-sept degrés du pôle.
Barentz en 1596, Weymouth en 1602, James Hall en 1605 et 1607, Hudson,
dont le nom fut attribué à cette vaste baie qui échancre si
profondément les terres d'Amérique, James Poole en 1611, s'avancèrent
plus ou moins dans le détroit, à la recherche de ce passage du
nord-ouest, dont la découverte eût singulièrement abrégé les voies de
communication entre les deux mondes.
Baffin, en 1616, trouva dans la mer de ce nom le détroit de Lancastre;
il fut suivi en 1619 par James Munk, et en 1719 par Knight, Barlows,
Waugham et Scrows, dont on n'a jamais eu de nouvelles.
En 1776, le lieutenant Pickersgill, envoyé à la rencontre du capitaine
Cook, qui tentait de remonter par le détroit de Behring, pointa
jusqu'au 68e degré; l'année suivante, Young s'éleva dans le même but
jusqu'à l'île des Femmes.
Vint alors James Ross qui fit en 1818 le tour des côtes de la mer de
Baffin, et corrigea les erreurs hydrographiques de ses devanciers.
Enfin en 1819 et 1820, le célèbre Parry s'élance dans le détroit de
Lancastre, parvient à travers d'innombrables difficultés jusqu'à l'île
Melville, et gagne la prime de cinq mille livres[1] promise par
acte du parlement aux matelots anglais qui couperaient le
cent-soixante-dixième méridien par une latitude plus élevés que le
soixante-dix-septième parallèle.
[1] 125,000 francs
En 1826, Becchey touche à l'île Chamisso, James Ross hiverne, de 1829
à 1833, dans le détroit du Prince Régent, et fait, entre autres
travaux importants, la découverte du pôle magnétique.
Pendant ce temps, Franklin, par la voie de terre, reconnaissait les
côtes septentrionales de l'Amérique, de la rivière Mackensie à la
pointe Turnagain; le capitaine Back marchait sur ses traces de 1823 à
1835, et ces explorations étaient complétées en 1839 par MM. Dease,
Simpson et le docteur Rae.
Enfin, sir John Franklin, jaloux de découvrir le passage du
nord-ouest, quitta l'Angleterre en 1845 sur _l'Erebus et le Terror_;
il pénétra dans la mer de Baffin, et depuis son passage à l'île Disko,
on n'eut plus aucune nouvelle de son expédition.
Cette disparition détermina les nombreuses recherches qui ont amené la
découverte du passage, et la reconnaissance de ces continents polaires
si profondément déchiquetés; les plus intrépides marins de
l'Angleterre, de la France, des États-Unis, s'élancèrent vers ces
terribles parages, et, grâce à leurs efforts, la carte si tourmentée,
si difficile de ce pays, put figurer enfin aux archives de la Société
royale géographique de Londres.
La curieuse histoire de ces contrées se présentait ainsi à
l'imagination du docteur, tandis qu'appuyé sur la lisse, il suivait du
regard le long sillage du brick. Les noms de ces hardis navigateurs se
pressaient dans son souvenir, et il croyait entrevoir sous les arceaux
glacés de la banquise les pâles fantômes de ceux qui ne revinrent pas.
CHAPITRE VII.
L'ENTRÉE DU DÉTROIT DE DAVIS.
Pendant cette journée, _le Forward_ se fraya un chemin facile parmi
les glaces à demi brisées; le vent était bon, mais la température
très-basse; les courants d'air, en se promenant sur les ice-fields[1],
rapportaient leurs froides pénétrations.
[1] Champs de glace.
La nuit exigea la plus sévère attention; les montagnes flottantes se
resserraient dans cette passe étroite; on en comptait souvent une
centaine à l'horizon; elles se détachaient des côtes élevées, sous la
dent des vagues rongeantes et l'influence de la saison d'avril, pour
aller se fondre ou s'abîmer dans les profondeurs de l'Océan. On
rencontrait aussi de longs trains de bois dont il fallait éviter le
choc; aussi le crow's-nest[1] fut mis en place au sommet du mât de
misaine; il consistait en un tonneau à fond mobile, dans lequel
l'ice-master, en partie abrité contre le vent, surveillait la mer,
signalait les glaces en vue, et même, au besoin, commandait la
manoeuvre.
[1] Littéralement _nid de pie_.
Les nuits étaient courtes; le soleil avait reparu depuis le 31 janvier
par suite de la réfraction, et tendait à se maintenir de plus en plus
au-dessus de l'horizon. Mais la neige arrêtait la vue, et, si elle
n'amenait pas l'obscurité, rendait cette navigation pénible.
Le 21 avril, le cap Désolation apparut au milieu des brumes; la
manoeuvre fatiguait l'équipage; depuis l'entrée du brick au milieu des
glaces, les matelots n'avaient pas eu un instant de repos; il fallut
bientôt recourir à la vapeur pour se frayer un chemin au milieu de ces
blocs amoncelés.
Le docteur et maître Johnson causaient ensemble sur l'arrière, pendant
que Shandon prenait quelques heures de sommeil dans sa cabine.
Clawbonny recherchait la conversation du vieux marin, auquel ses
nombreux voyages avaient fait une éducation intéressante et sensée. Le
docteur le prenait en grande amitié, et le maître d'équipage ne
demeurait pas en reste avec lui.
«Voyez-vous, monsieur Clawbonny, disait Johnson, ce pays-ci n'est pas
comme tous les autres; on l'a nommé la Terre-Verte,[1] mais il n'y a
pas beaucoup de semaines dans l'année où il justifie son nom!
[1] Green Land.
--Qui sait, mon brave Johnson, répondit le docteur, si, au dixième
siècle, cette terre n'avait pas le droit d'être appelée ainsi? Plus
d'une révolution de ce genre s'est produite dans notre globe, et je
vous étonnerais beaucoup en vous disant que, suivant les chroniqueurs
islandais, deux cents villages florissaient sur ce continent, il y a
huit ou neuf cents ans!
--Vous m'étonneriez tellement, monsieur Clawbonny, que je ne pourrais
pas vous croire, car c'est un triste pays.
--Bon! si triste qu'il soit, il offre encore une retraite suffisante à
des habitants, et même à des Européens civilisés.
--Sans doute! A Disko, à Uppernawik, nous rencontrerons des hommes qui
consentent à vivre sous de pareils climats; mais j'ai toujours pensé
qu'ils y demeuraient par force, non par goût.
--Je le crois volontiers; cependant l'homme s'habitue à tout, et ces
Groënlandais ne me paraissent pas être aussi à plaindre que les
ouvriers de nos grandes villes; ils peuvent être malheureux, mais, à
coup sur, ils ne sont point misérables; encore, je dis malheureux, et
ce mot ne rend pas ma pensée; en effet, s'ils n'ont pas le bien-être
des pays tempérés, ces gens-là, faits à ce rude climat, y trouvent
évidemment des jouissances qu'il ne nous est pas donné de concevoir!
--Il faut le penser, monsieur Clawbonny, puisque le ciel est juste;
mais bien des voyages m'ont amené sur ces côtes, et mon coeur s'est
toujours serré à la vue de ces tristes solitudes; on aurait dû, par
exemple, égayer les caps, les promontoires, les baies par des noms
plus engageants, car le cap des Adieux et le cap Désolation ne sont
pas faits pour attirer les navigateurs!
--J'ai fait également cette remarque, répondit le docteur; mais ces
noms ont un intérêt géographique qu'il ne faut pas méconnaître; ils
décrivent les aventures de ceux qui les ont donnés; auprès des noms
des Davis, des Baffin, des Hudson, des Ross, des Parry, des Franklin,
des Bellot, si je rencontre le cap Désolation, je trouve bientôt la
baie de la Mercy; le cap Providence fait pendant au port Anxiety, la
baie Repulse[1] me ramène du cap Éden, et, quittant la pointe
Turnagain,[2] je vais me reposer dans la baie du Refuge; j'ai là, sous
les yeux, cette incessante succession de périls, d'échecs d'obstacles,
de succès, de désespoirs, de réussites, mêlés aux grands noms de mon
pays, et, comme une série de médailles antiques, cette nomenclature me
retrace toute l'histoire de ces mers.
[1] Baie qu'on ne peut atteindre.
[2] Cap du retour forcé.
--Justement raisonné, monsieur Clawbonny, et puissions-nous, dans
notre voyage, rencontrer plus de baies du Succès que de caps du
Désespoir!
--Je le souhaite, Johnson; mais, dites-moi, l'équipage est-il un peu
revenu de ses terreurs?
--Un peu, monsieur; et cependant, pour tout dire, depuis notre entrée
dans le détroit, on recommence à se préoccuper du capitaine
fantastique; plus d'un s'attendait à le voir apparaître à l'extrémité
du Groënland; et jusqu'ici, rien. Voyons, monsieur Clawbonny, entre
nous, est-ce que cela ne vous étonne pas an peu?
--Si fait, Johnson.
--Croyez-vous à l'existence de ce capitaine?
--Sans doute.
--Mais quelles raisons ont pu le pousser à agir de la sorte?
--S'il faut dire toute ma pensée, Johnson, je crois que cet homme aura
voulu entraîner l'équipage assez loin pour qu'il n'y eût plus à
revenir. Or, s'il avait paru à son bord au moment du départ, chacun
voulant connaître la destination du navire, il aurait pu être
embarrassé.
--Et pourquoi cela?
--Ma foi, s'il veut tenter quelque entreprise surhumaine, s'il veut
pénétrer là où tant d'autres n'ont pu parvenir, croyez-vous qu'il eût
recruté son équipage? Tandis qu'une fois en route, on peut aller si
loin, que marcher en avant devienne ensuite une nécessité.
--C'est possible, monsieur Clawbonny; j'ai connu plus d'un intrépide
aventurier dont le nom seul épouvantait, et qui n'eût trouvé personne
pour l'accompagner dans ses périlleuses expéditions...
--Sauf moi, fit le docteur.
--Et moi après vous, répondit Johnson, et pour vous suivre! Je dis
donc que notre capitaine est sans doute du nombre de ces
aventuriers-là. Enfin, nous verrons bien; je suppose que du côté
d'Uppernawik ou de la baie Melville, ce brave inconnu viendra
s'installer tranquillement à bord, et nous apprendra jusqu'où sa
fantaisie compte entraîner le navire.
--Je le crois comme vous, Johnson; mais la difficulté sera de s'élever
jusqu'à cette baie Melville! voyez comme les glaces nous entourent de
toutes parts! c'est à peine si elles laissent passage au _Forward_.
Tenez, examinez cette plaine immense!
--Dans notre langage de baleiniers, monsieur Clawbonny, nous appelons
cela un ice-field, c'est-à-dire une surface continue de glace dont on
n'aperçoit pas les limites.
--Et de ce côté, ce champ brisé, ces longues pièces plus ou moins
réunies par leurs bords?
--Ceci est un pack; s'il a une forme circulaire, nous l'appelons
palch, et stream, quand cette forme est allongée.
--Et là, ces glaces flottantes?
--Ce sont des drift-ice; avec un peu plus de hauteur, ce seraient des
ice-bergs ou montagnes; leur contact est dangereux aux navires, et il
faut les éviter avec soin. Tenez, voici là-bas, sur cet ice-field, une
protubérance produite par la pression des glaces; nous appelons cela
un hummock; si cette protubérance était submergée à sa base, nous la
nommerions un calf; il a bien fallu donner des noms à tout cela pour
s'y reconnaître.
--Ah! c'est véritablement un spectacle curieux, s'écria le docteur en
contemplant ces merveilles des mers boréales, et l'imagination est
vivement frappée par ces tableaux divers!
--Sans doute, répondit Johnson; les glaçons prennent parfois des
formes fantastiques, et nos hommes ne sont pas embarrassés pour les
expliquer à leur façon,
--Tenez, Johnson, admirez cet ensemble de blocs de glace! ne dirait-on
pas une ville étrange, une ville d'Orient avec ses minarets et ses
mosquées sous la pâle lumière de la lune? Voici plus loin une longue
suite d'arceaux gothiques qui nous rappellent la chapelle d'Henry VII
ou le palais du Parlement[1].
[1] Édifices de Londres.
--Vraiment, monsieur Clawbonny, il y en a pour tous les goûts; mais ce
sont des villes ou des églises dangereuses à habiter, et il ne faut
pas les ranger de trop près. Il y a de ces minarets-là qui chancellent
sur leur base, et dont le moindre écraserait un navire comme _le
Forward_.
--Et l'on a osé s'aventurer dans ces mers, reprit le docteur, sans
avoir la vapeur à ses ordres! Comment croire qu'un navire à voile ait
pu se diriger au milieu de ces écueils mouvants?
--On l'a fait cependant, monsieur Clawbonny; lorsque le vent devenait
contraire, et cela m'est arrivé plus d'une fois, à moi qui vous parle,
on s'ancrait patiemment à l'un de ces blocs; on dérivait plus ou moins
avec lui; mais enfin on attendait l'heure favorable pour se remettre
en route; il est vrai de dire qu'à cette manière de voyager on mettait
des mois, là où, avec un peu de bonheur, nous ne mettrons que quelques
jours.
--Il me semble, dit le docteur, que la température tend encore à
s'abaisser.
--Ce serait fâcheux, répondit Johnson, car il faut du dégel pour que
ces masses se divisent et aillent se perdre dans l'Atlantique; elles
sont d'ailleurs plus nombreuses dans le détroit de Davis, parce que
les terres se rapprochent sensiblement entre le cap Walsingham et
Holsteinborg; mais au delà du soixante-septième degré, nous trouverons
pendant la saison de mai et de juin des mers plus navigables.
--Oui; mais il faut passer d'abord.
--Il faut passer, Monsieur Clawbonny; en juin et juillet, nous
eussions trouvé le passage libre, comme il arrive aux baleiniers; mais
les ordres étaient précis; on devait se trouver ici en avril. Aussi je
me trompe fort, ou notre capitaine est un gaillard solidement trempé,
qui a une idée; il n'est parti de si bonne heure que pour aller loin.
Enfin qui vivra, verra.»
Le docteur avait eu raison de constater un abaissement dans la
température; le thermomètre à midi n'indiquait plus que six degrés
(-14° centig.), et il régnait une brise du nord-ouest qui, tout en
éclaircissant le ciel, aidait le courant à précipiter les glaces
flottantes sur le chemin du _Forward_. Toutes n'obéissaient pas
d'ailleurs à la même impulsion; il n'était pas rare d'en rencontrer,
et des plus hautes, qui, prises à leur base par un courant sous-marin,
dérivaient dans un sens opposé.
On comprend alors les difficultés de cette navigation; les ingénieurs
n'avaient pas un instant de repos; la manoeuvre de la vapeur se
faisait sur le pont même, au moyen de leviers qui l'ouvraient,
l'arrêtaient, la renversaient instantanément, suivant l'ordre de
l'officier de quart. Tantôt il fallait se hâter de prendre par une
ouverture de champs de glace, tantôt lutter de vitesse avec un iceberg
qui menaçait de fermer la seule issue praticable; ou bien quelque
bloc, se renversant à l'improviste, obligeait le brick à reculer
subitement pour ne pas être écrasé. Cet amas de glaces entraînées,
amoncelées, amalgamées par le grand courant du nord, se pressait dans
la passe, et si la gelée venait à les saisir, elles pouvaient opposer
au _Forward_ une infranchissable barrière.
Les oiseaux se trouvaient en quantités innombrables dans ces parages;
les pétrels et les contre-maîtres voltigeaient ça et là, avec des cris
assourdissants; on comptait aussi un grand nombre de mouettes à tête
grosse, à cou court, à bec comprimé, qui déployaient leurs longues
ailes, et bravaient en se jouant les neiges fouettées par l'ouragan.
Cet entrain de la gent ailée ranimait le paysage.
De nombreuses pièces de bois allaient à la dérive, se heurtant avec
bruit; quelques cachalots à têtes énormes et renflées s'approchèrent
du navire; mais il ne fut pas question de leur donner la chasse, bien
que l'envie n'en manquât pas à Simpson le harponneur. Vers le soir, on
vit également plusieurs phoques, qui, le nez au-dessus de l'eau,
nageaient entre les grands blocs.
Le 22, la température s'abaissait encore; le Forward forçait de vapeur
pour gagner les passes favorables; le vent s'était décidément fixé
dans le nord-ouest; les voiles furent serrées.
Pendant cette journée du dimanche, les matelots eurent peu à
manoeuvrer. Après la lecture de l'office divin, qui fut faite par
Shandon, l'équipage se livra à la chasse des guilleminots, dont il
prit un grand nombre. Ces oiseaux, convenablement préparés suivant la
méthode clawbonnyenne, fournirent un agréable surcroît de provisions à
la table des officiers et de l'équipage.
A trois heures du soir, _le Forward_ avait le Kin de Sael
est-quart-nord-est, et la montagne de Sukkertop
sud-est-quart-d'est-demi-est; la mer était fort houleuse; de temps en
temps, un vaste brouillard tombait inopinément du ciel gris.
Cependant, à midi, une observation exacte put être faite. Le navire se
trouvait par 65°20' de latitude et 54°22' de longitude. Il fallait
gagner encore deux degrés pour rencontrer une navigation meilleure sur
une mer plus libre.
Pendant les trois jours suivants, les 24, 25 et 26 avril, ce fut une
lutte continuelle avec les glaces; la manoeuvre de la machine devint
très-fatigante; à chaque minute, la vapeur était subitement
interrompue ou renversée, et s'échappait en sifflant par les soupapes.
Dans la brume épaisse, l'approche des ice-bergs se reconnaissait
seulement à de sourdes détonations produites par les avalanches; le
navire virait alors immédiatement; on risquait de se heurter à des
masses de glace d'eau douce, remarquables par la transparence de leur
cristal, et qui ont la dureté du roc. Richard Shandon ne manqua pas de
compléter sa provision d'eau en embarquant chaque jour plusieurs
tonnes de cette glace.
Le docteur ne pouvait s'habituer aux illusions d'optique que la
réfraction produisait dans ces parages; en effet tel ice-berg lui
apparaissait comme une petite masse blanche fort rapprochée, qui se
trouvait à dix ou douze milles du brick; il tâchait d'accoutumer ses
regards à ce singulier phénomène, afin de pouvoir rapidement corriger
plus tard l'erreur de ses yeux.
Enfin, soit par le halage du navire le long des champs de glace, soit
par l'écartement des blocs les plus menaçants à l'aide de longues
perches, l'équipage fut bientôt rompu de fatigues, et cependant, le
vendredi 27 avril, _le Forward_ était encore retenu sur la limite
infranchissable du cercle polaire.
CHAPITRE VIII.
PROPOS DE L'ÉQUIPAGE.
Cependant _le Forward_ parvint, en se glissant adroitement dans les
passes, à gagner quelques minutes au nord; mais, au lieu d'éviter
l'ennemi, il faudrait bientôt l'attaquer; les ice-fields de plusieurs
milles d'étendue se rapprochaient, et comme ces masses en mouvement
représentent souvent une pression de plus de dix millions de tonnes,
on devait se garer avec soin de leurs étreintes. Des scies à glace
furent donc installées à l'extérieur du navire, de manière à pouvoir
être mises immédiatement en usage.
Une partie de l'équipage acceptait philosophiquement ces durs travaux,
mais l'autre se plaignait, si elle ne refusait pas encore d'obéir.
Tout en procédant à l'installation des instruments, Garry, Bolton,
Pen, Gripper, échangeaient leurs différentes manières de voir.
«Par le diable, disait gaiement Bolton, je ne sais pourquoi il me
vient à la pensée que dans Water-Street, il y a une jolie taverne où
l'on ne s'accote pas trop mal entre un verre de gin et une bouteille
de porter. Tu vois cela d'ici, Gripper?
--A te dire vrai, riposta le matelot interpellé, qui faisait
généralement profession de mauvaise humeur, je t'assure que je ne vois
pas cela d'ici.
--C'est une manière de parler, Gripper; il est évident que dans ces
villes de neige, qui font l'admiration de monsieur Clawbonny, il n'y a
pas le plus mince cabaret où un brave matelot puisse s'humecter d'une
ou deux demi-pintes de brandy.
--Pour cela, tu peux en être certain, Bolton; et tu ferais bien
d'ajouter qu'il n'y a même pas ici de quoi se rafraîchir proprement.
Une drôle d'idée, de priver de tout spiritueux les gens qui voyagent
dans les mers du nord!
--Bon! répondit Garry; as-tu donc oublié, Gripper, ce que t'a dit le
docteur? Il faut être sobre de toute boisson excitante, si l'on veut
braver le scorbut, se bien porter et aller loin.
--Mais je ne demande pas à aller loin, Garry; et je trouve que c'est
déjà beau d'être venu jusqu'ici, et de s'obstiner à passer là où le
diable ne veut pas qu'on passe.
--Eh bien, on ne passera pas! répliqua Pen. Quand je pense que j'ai
déjà oublié le goût du gin!
--Mais, fit Bolton, rappelle-toi ce que t'a dit le docteur.
--Oh! répliqua Pen avec sa grosse voix brutale, pour le dire, on le
dit. Reste à savoir si, sous prétexte de santé, on ne s'amuse pas à
faire l'économie du liquide.
--Ce diable de Pen a peut-être raison, répondit Gripper.
--Allons donc! riposta Bolton, il a le nez trop rouge pour cela; et
s'il perd un peu de sa couleur à naviguer sous un pareil régime, Pen
n'aura pas trop à se plaindre.
--Qu'est-ce que mon nez t'a fait? répondit brusquement le matelot
attaqué à son endroit sensible. Mon nez n'a pas besoin de tes
conseils; il ne te les demande pas; mêle-toi donc de ce qui regarde le
tien!
--Allons! ne te fâche pas. Pen, je ne te croyais pas le nez si
susceptible. Hé! je ne déteste pas plus qu'un autre un bon verre de
wisky, surtout par une température pareille; mais si, au bout du
compte, cela fait plus de mal que de bien, je m'en passe volontiers.