Il se fit alors un certain mouvement dans la foule qui se portait à la

coupée du navire pour regagner le quai, tandis que les gens du brick

détachaient les dernières amarres.

Or, la confusion inévitable de ces curieux que les matelots

repoussaient sans beaucoup d'égards fut encore accrue par les

hurlements du chien. Cet animal s'élança tout d'un coup du gaillard

d'avant à travers la masse compacte des visiteurs. Il aboyait d'une

voix sourde.

On s'écarta devant lui; il sauta sur la dunette, et, chose incroyable,

mais que mille témoins ont pu constater, ce dog-captain tenait une

lettre entre ses dents.

«Une lettre! s'écria Shandon; mais _il_ est donc à bord?

--_Il_ y était sans doute, mais il n'y est plus, répondit Johnson en

montrant le pont complètement nettoyé de cette foule incommode.

--Captain! Captain! ici!» s'écriait le docteur, en essayant de prendre

la lettre que le chien écartait de sa main par des bonds violents. Il

semblait ne vouloir remettre son message qu'à Shandon lui-même.

«Ici, Captain!» fit ce dernier.

Le chien s'approcha; Shandon prit la lettre sans difficulté, et

Captain fit alors entendre trois aboiements clairs au milieu du

silence profond qui régnait à bord et sur les quais.

Shandon tenait la lettre sans l'ouvrir.

«Mais lisez donc! lisez donc!» s'écria le docteur.

Shandon regarda. L'adresse, sans date et sans indication de lieu,

portait seulement:

«Au commandant Richard Shandon, à bord du brick _le Forward_.»

Shandon ouvrit la lettre, et lut:

«Vous vous dirigerez vers le cap Farewel. Vous l'atteindrez le 20

avril. Si le capitaine ne paraît pas à bord, vous franchirez le

détroit de Davis, et vous remonterez la mer de Baffin jusqu'à la baie

Melville.

«Le capitaine du _Forward_

«K.Z.»

Shandon plia soigneusement cette lettre laconique, la mit dans sa

poche et donna l'ordre du départ. Sa voix, qui retentit seule au

milieu des sifflements du vent d'est, avait quelque chose de solennel.

Bientôt _le Forward_ fut hors des bassins, et, dirigé par un pilote de

Liverpool, dont le petit cotre suivait à distance, il prit le courant

de la Mersey. La foule se précipita sur le quai extérieur qui longe

les Docks Victoria, afin d'entrevoir une dernière fois ce navire

étrange. Les deux huniers, la misaine et la brigantine furent

rapidement établis, et, sous cette voilure, _le Forward_, digne de son

nom, après avoir contourné la pointe de Birkenhead, donna à toute

vitesse dans la mer d'Irlande.

CHAPITRE V.

LA PLEINE MER.

Le vent, inégal, mais favorable, précipitait avec force ses rafales

d'avril. _Le Forward_ fendait la mer rapidement, et son hélice, rendue

folle, n'opposait aucun obstacle à sa marche. Vers les trois heures,

il croisa le bateau à vapeur qui fait le service entre Liverpool et

l'île de Man, et qui porte les trois jambes de Sicile écartelées sur

ses tambours. Le capitaine le héla de son bord, dernier adieu qu'il

fut donné d'entendre à l'équipage du _Forward_.

À cinq heures, le pilote remettait à Richard Shandon le commandement

du navire, et regagnait son cotre, qui, virant au plus près, disparut

bientôt dans le sud-ouest.

Vers le soir, le brick doubla le calf du Man, à l'extrémité

méridionale de l'île de ce nom. Pendant la nuit, la mer fut

très-houleuse; le _Forward_ se comporta bien, laissa la pointe d'Ayr

par le nord-ouest, et se dirigea vers le canal du Nord.

Johnson avait raison; en mer, l'instinct maritime des matelots

reprenait le dessus; à voir la bonté du bâtiment, ils oubliaient

l'étrangeté de la situation. La vie du bord s'établit régulièrement.

Le docteur aspirait avec ivresse le vent de la mer; il se promenait

vigoureusement dans les rafales, et pour un savant il avait le pied

assez marin.

«C'est une belle chose que la mer, dit-il à maître Johnson, en

remontant sur le pont après le déjeuner. Je fais connaissance un peu

tard avec elle, mais je me rattraperai.

--Vous avez raison, monsieur Clawbonny; je donnerais tous les

continents du monde pour un bout d'Océan. On prétend que les marins se

fatiguent vite de leur métier; voilà quarante ans que je navigue, et

je m'y plais comme au premier jour.

--Quelle jouissance vraie de se sentir un bon navire sous les pieds,

et, si j'en juge bien, le _Forward_ se conduit gaillardement!

--Vous jugez bien, docteur, répondit Shandon qui rejoignit les deux

interlocuteurs; c'est un bon bâtiment, et j'avoue que jamais navire

destiné à une navigation dans les glaces n'aura été mieux pourvu et

mieux équipé. Cela me rappelle qu'il y a trente ans passés le

capitaine James Ross allant chercher le passage du Nord-Ouest...

--Montait la _Victoire_, dit vivement le docteur, brick d'un tonnage à

peu près égal au nôtre, également muni d'une machine à vapeur...

--Comment! vous savez cela?

--Jugez-en, repartit le docteur; alors les machines étaient encore

dans l'enfance de l'art, et celle de _la Victoire_ lui causa plus d'un

retard préjudiciable; le capitaine James Ross, après l'avoir réparée

vainement pièce par pièce, finit par la démonter, et l'abandonna à son

premier hivernage.

--Diable! fit Shandon; vous êtes au courant, je le vois.

--Que voulez-vous? reprit le docteur; à force de tire, j'ai lu les

ouvrages de Parry, de Ross, de Franklin, les rapports de MacClure, de

Kennedy, de Kane, de MacClintock, et il m'en est resté quelque chose.

J'ajouterai même que ce MacClintock, à bord du _Fox_, brick à hélice

dans le genre du nôtre, est allé plus facilement et plus directement à

son but que tous ses devanciers.

--Cela est parfaitement vrai, répondit Shandon; c'est un hardi marin

que ce MacClintock; je l'ai vu à l'oeuvre; vous pouvez ajouter que

comme lui nous nous trouverons dès le mois d'avril dans le détroit de

Davis, et, si nous parvenons à franchir les glaces, notre voyage sera

considérablement avancé.

--A moins, repartit le docteur, qu'il ne nous arrive comme au _Fox_,

en 1857, d'être pris dès la première année par les glaces du nord de

la mer de Baffin, et d'hiverner au milieu de la banquise.

--Il faut espérer que nous serons plus heureux, monsieur Shandon,

répondit maître Johnson; et si avec un bâtiment comme le _Forward_ on

ne va pas où l'on veut, il faut y renoncer à jamais.

--D'ailleurs, reprit le docteur, si le capitaine est à bord, il saura

mieux que nous ce qu'il faudra faire, et d'autant plus que nous

l'ignorons complètement; car sa lettre, singulièrement laconique, ne

nous permet pas de deviner le but du voyage.

--C'est déjà beaucoup, répondit Shandon assez vivement, de connaître

la route à suivre, et maintenant, pendant un bon mois, j'imagine, nous

pouvons nous passer de l'intervention surnaturelle de cet inconnu et

de ses instructions. D'ailleurs, vous savez mon opinion sur son

compte.

--Hé! hé! fit le docteur; je croyais comme vous que cet homme vous

laisserait le commandement du navire, et ne viendrait jamais à bord;

mais....

--Mais? répliqua Shandon avec une certaine contrariété.

--Mais, depuis l'arrivée de sa seconde lettre, j'ai du modifier mes

idées à cet égard.

--Et pourquoi cela, docteur?

--Parce que si cette lettre vous indique la route à suivre, elle ne

vous fait pas connaître la destination du _Forward_; or, il faut bien

savoir où l'on va. Le moyen, je vous le demande, qu'une troisième

lettre vous parvienne, puisque nous voilà en pleine mer! Sur les

terres du Groënland, le service de la poste doit laisser à désirer.

Voyez-vous, Shandon, j'imagine que ce gaillard-là nous attend dans

quelque établissement danois, à Hosteinborg ou Uppernawik; il aura été

là compléter sa cargaison de peaux de phoques, acheter ses traîneaux

et ses chiens, en un mot, réunir tout l'attirail que comporte un

voyage dans les mers arctiques. Je serai donc peu surpris de le voir

un beau matin sortir de sa cabine, et commander la manoeuvre de la

façon la moins surnaturelle du monde.

--Possible, répondit Shandon d'un ton sec; mais, en attendant, le vent

fraîchit, et il n'est pas prudent de risquer ses perroquets par un

temps pareil.»

Shandon quitta le docteur et donna l'ordre de carguer les voiles

hautes.

«Il y tient, dit le docteur au maître d'équipage.

--Oui, répondit ce dernier, et cela est fâcheux, car vous pourriez

bien avoir raison, monsieur Clawbonny.»

Le samedi vers le soir, _le Forward_ doubla le mull[1] de Galloway,

dont le phare fut relevé dans le nord-est; pendant la nuit, on

laissait le mull de Cantyre au nord, et à l'est le cap Fair sur la

côte d'Irlande. Vers les trois heures du matin, le brick, prolongeant

l'île Rathlin sur sa hanche de tribord, débouquait par le canal du

Nord dans l'Océan.

[1] Promontoire.

C'était le dimanche, 8 avril; les Anglais, et surtout les matelots,

sont fort observateurs de ce jour; aussi la lecture de la Bible, dont

le docteur se chargea volontiers, occupa une partie de la matinée.

Le vent tournait alors à l'ouragan et tendait à rejeter le brick sur

la côte d'Irlande; les vagues furent très-fortes, le roulis très-dur.

Si le docteur n'eut pas le mal de mer, c'est qu'il ne voulut pas

l'avoir, car rien n'était plus facile. A midi, le cap Malinhead

disparaissait dans le sud; ce fut la dernière terre d'Europe que ces

hardis marins dussent apercevoir, et plus d'un la regarda longtemps,

qui sans doute ne devait jamais la revoir.

La latitude par observation était alors de 55°57', et la longitude,

d'après les chronomètres 7°40'[1].

[1] Au méridien de Greenwich.

L'ouragan se calma vers les neuf heures du soir; _le Forward_, bon

voilier, maintint sa route au nord-ouest. On put juger pendant cette

journée de ses qualités marines; suivant la remarque des connaisseurs

de Liverpool, c'était avant tout un navire à voile.

Pendant les jours suivants, _le Forward_ gagna rapidement dans le

nord-ouest; le vent passa dans le sud, et la mer fut prise d'une

grosse houle. Le brick naviguait alors sous pleine voilure. Quelques

pétrels et des puffins vinrent voltiger au-dessus de la dunette; le

docteur tua fort adroitement l'un de ces derniers, qui tomba

heureusement à bord.

Simpson, le harponneur, s'en empara, et le rapporta à son

propriétaire.

«Un vilain gibier, monsieur Clawbonny, dit-il.

--Qui fera un excellent repas, au contraire, mon ami!

--Quoi! vous allez manger cela?

--Et vous en goûterez, mon brave, fit le docteur en riant.

--Pouah! répliqua Simpson; mais c'est huileux et rance comme tous les

oiseaux de mer.

--Bon! répliqua le docteur; j'ai une manière à moi d'accommoder ce

gibier là, et si vous le reconnaissez après pour un oiseau de mer, je

consens à ne plus en tuer un seul de ma vie.

--Vous êtes donc cuisinier, monsieur Clawbonny? demanda Johnson.

--Un savant doit savoir un peu de tout.

--Alors, défie-toi, Simpson, répondit le maître d'équipage; le docteur

est un habile homme, et il va nous faire prendre ce puffin pour une

groose[1] du meilleur goût.»

[1] Sorte de perdrix.

Le fait est que le docteur eut complètement raison de son volatile; il

enleva habilement la graisse qui est située tout entière sous la peau,

principalement sur les hanches, et avec elle disparut cette rancidité

et cette odeur de poisson dont on a parfaitement le droit de se

plaindre dans un oiseau. Ainsi préparé, le puffin fut déclaré

excellent, et par Simpson lui-même.

Pendant le dernier ouragan, Richard Shandon s'était rendu compte des

qualités de son équipage; il avait analysé ses hommes un à un, comme

doit le faire tout commandant qui veut parer aux dangers de l'avenir;

il savait sur quoi compter.

James Wall, officier tout dévoué à Richard, comprenait bien, exécutait

bien, mais il pouvait manquer d'initiative; au troisième rang, il se

trouvait à sa place.

Johnson, rompu aux luttes de la mer, et vieux routier de l'océan

Arctique, n'avait rien à apprendre en fait de sang-froid et d'audace.

Simpson, le harponneur, et Bell, le charpentier, étaient des hommes

sûrs, esclaves du devoir et de la discipline. L'ice-master Foker,

marin d'expérience, élevé à l'école de Johnson, devait rendre

d'importants services.

Des autres matelots, Garry et Bolton semblaient être les meilleurs:

Bolton, une sorte de loustic, gai et causeur; Garry, un garçon de

trente-cinq ans, à figure énergique, mais un peu pâle et triste.

Les trois matelots, Clifton, Gripper et Pen, semblaient moins ardents

et moins résolus; ils murmuraient volontiers. Gripper même avait voulu

rompre son engagement au départ du _Forward_; une sorte de honte le

retint à bord. Si les choses marchaient bien, s'il n'y avait ni trop

de dangers à courir ni trop de manoeuvres à exécuter, on pouvait

compter sur ces trois hommes; mais il leur fallait une nourriture

substantielle, car on peut dire qu'ils avaient le coeur au ventre.

Quoique prévenus, ils s'accommodaient assez mal d'être _teetotalers_,

et à l'heure du repas ils regrettaient le brandy ou le gin; ils se

rattrapaient cependant sur le café et le thé, distribués à bord avec

une certaine prodigalité.

Quant aux deux ingénieurs, Brunton et Plover, et au chauffeur Waren,

ils s'étaient contentés jusqu'ici de se croiser les bras.

Shandon savait donc à quoi s'en tenir sur le compte de chacun.

Le 14 avril, le _Forward_ vint à couper le grand courant du

gulf-stream qui, après avoir remonté le long de la côte orientale de

l'Amérique jusqu'au banc de Terre-Neuve, s'incline vers le nord-est et

prolonge les rivages de la Norvège. On se trouvait alors par 51°37' de

latitude et 22°58' de longitude, à deux cents milles de la pointe du

Groënland. Le temps se refroidit; le thermomètre descendit à

trente-deux degrés (0 centigrade)[1], c'est-à-dire au point de

congélation.

[1] Il s'agit du thermomètre de Fahrenheit.

Le docteur, sans prendre encore le vêtement des hivers arctiques,

avait revêtu son costume de mer, à l'instar des matelots et des

officiers; il faisait plaisir à voir avec ses hautes bottes dans

lesquelles il descendait tout d'un bloc, son vaste chapeau de toile

huilée, un pantalon et une jaquette de même étoffe; par les fortes

pluies et les larges vagues que le brick embarquait, le docteur

ressemblait à une sorte d'animal marin, comparaison qui ne laissait

pas d'exciter sa fierté.

Pendant deux jours, la mer fut extrêmement mauvaise; le vent tourna

vers le nord-ouest et retarda la marche du _Forward_. Du 14 au 16

avril, la houle demeura très-forte; mais le lundi, il survint une

violente averse qui eut pour résultat de calmer la mer presque

immédiatement. Shandon fit observer cette particularité au docteur.

«Eh bien, répondit ce dernier, cela confirme les curieuses

observations du baleinier Scoresby qui fit partie de la Société royale

d'Edinburgh, dont j'ai l'honneur d'être membre correspondant. Vous

voyez que pendant la pluie les vagues sont peu sensibles, même sous

l'influence d'un vent violent. Au contraire, avec un temps sec, la mer

serait plus agitée par une brise moins forte.

--Mais comment explique-t-on ce phénomène, docteur?

--C'est bien simple; on ne l'explique pas.»

En ce moment, l'ice-master, qui faisait son quart dans les barres de

perroquet, signala une masse flottante par tribord, à une quinzaine de

milles sous le vent.

«Une montagne de glace dans ces parages!» s'écria le docteur.

Shandon braqua sa lunette dans la direction indiquée, et confirma

l'annonce du pilote.

«Voilà qui est curieux! dit le docteur.

--Cela vous étonne? fit le commandant en riant. Comment! nous serions

assez heureux pour trouver quelque chose qui vous étonnât?

--Cela m'étonne sans m'étonner, répondit en souriant le docteur,

puisque le brick _Ann de Poole_, de Greenspond, fut pris en 1813 dans

de véritables champs de glace par le quarante-quatrième degré de

latitude nord, et que Dayement, son capitaine, les compta par

centaines!

--Bon! fit Shandon, vous avez encore à nous en apprendre là-dessus!

--Oh! peu de chose, répondit modestement l'aimable Clawbonny, si ce

n'est que l'on a trouvé des glaces sous des latitudes encore plus

basses.

--Cela, vous ne me l'apprenez pas, mon cher docteur, car, étant mousse

à bord du sloop de guerre _le Fly_...

--En 1818, continua le docteur, à la fin de mars, comme qui dirait

avril, vous avez passé entre deux grandes îles de glaces flottantes,

par le quarante-deuxième degré de latitude.

--Ah! c'est trop fort! s'écria Shandon.

--Mais c'est vrai; je n'ai donc pas lieu de m'étonner, puisque nous

sommes deux degrés plus au nord, de rencontrer une montagne flottante

par le travers du _Forward_.

--Vous êtes un puits, docteur, répondit le commandant, et avec vous il

n'y a qu'à tirer le seau.

--Bon! je tarirai plus vite que vous ne pensez; et maintenant, si nous

pouvons observer de près ce curieux phénomène, Shandon, je serai le

plus heureux des docteurs.

--Justement. Johnson, fit Shandon en appelant son maître d'équipage,

la brise, il me semble, a une tendance à fraîchir.

--Oui, commandant, répondit Johnson; nous gagnons peu, et les courants

du détroit de Davis vont bientôt se faire sentir.

--Vous avez raison, Johnson, et si nous voulons être le 20 avril en

vue du cap Farewel, il faut marcher à la vapeur, ou bien nous serons

jetés sur les côtes du Labrador. Monsieur Wall, veuillez donner

l'ordre d'allumer les fourneaux.»

Les ordres du commandant furent exécutés; une heure après, la vapeur

avait acquis une pression suffisante; les voiles furent serrées, et

l'hélice, tordant les flots sous ses branches, poussa violemment _le

Forward_ contre le vent du nord-ouest.

CHAPITRE VI.

LE GRAND COURANT POLAIRE.

Bientôt des bandes d'oiseaux de plus en plus nombreux, des pétrels,

des puffins, des contre-maîtres, habitants de ces parages désolés,

signalèrent l'approche du Groënland. _Le Forward_ gagnait rapidement

dans le nord, en laissant sous le vent une longue traînée de fumée

noire.

Le mardi 17 avril, vers les onze heures du matin, l'ice-master signala

la première vue du _blink_ de la glace[1]. Il se trouvait à vingt

milles au moins dans la nord-nord-ouest. Cette bande d'un blanc

éblouissant éclairait vivement, malgré la présence de nuages assez

épais, toute la partie de l'atmosphère voisine de l'horizon. Les gens

d'expérience du bord ne purent se méprendre sur ce phénomène, et ils

reconnurent à sa blancheur que ce _blink_ devait venir d'un vaste

champ de glace situé à une trentaine de milles au delà de la portée de

la vue, et provenait de la réflexion des rayons lumineux.

[1] Couleur particulière et brillante que prend l'atmosphère au

dessus d'une grande étendue de glace.

Vers le soir, le, vent retomba dans le sud, et devint favorable;

Shandon put établir une bonne voilure, et, par mesure d'économie, il

éteignit ses fourneaux. _Le Forward_, sous ses huniers, son foc et sa

misaine, se dirigea vers le cap Farewel.

Le 18, à trois heures, un ice-stream fut reconnu à une ligne blanche

peu épaisse, mais de couleur éclatante, qui tranchait vivement entre

les lignes de la mer et du ciel. Il dérivait évidemment de la côte est

du Groënland plutôt que du détroit de Davis, car les glaces se

tiennent de préférence sur le bord occidental de la mer de Baffin. Une

heure après, _le Forward_ passait au milieu des pièces isolées du

ice-stream, et, dans la partie la plus compacte, les glaces, quoique

soudées entre elles, obéissaient au mouvement de la houle.

Le lendemain, au point du jour, la vigie signala un navire: c'était

_le Valkyrien_, corvette danoise qui courait à contre-bord du

_Forward_ et se dirigeait vers le banc de Terre-Neuve. Le courant du

détroit se faisait sentir, et Shandon dut forcer de voile pour le

remonter.

En ce moment, le commandant, le docteur, James Wall et Johnson se

trouvaient réunis sur la dunette, examinant la direction et la force

de ce courant. Le docteur demanda s'il était avéré que ce courant

existât uniformément dans la mer de Baffin.

«Sans doute, répondit Shandon, et les bâtiments à voile ont beaucoup

de peine à le refouler.

--D'autant plus, ajouta James Wall, qu'on le rencontre aussi bien sur

la côte orientale de l'Amérique que sur la côte occidentale du

Groënland.

--Eh bien! fit le docteur, voilà qui donne singulièrement raison aux

chercheurs du passage du Nord-Ouest! Ce courant marche avec une

vitesse de cinq milles à l'heure environ, et il est difficile de

supposer qu'il prenne naissance au fond d'un golfe.

--Ceci est d'autant mieux raisonné, docteur, reprit Shandon, que, si

ce courant va du nord au sud, on trouve dans le détroit de Behring un

courant contraire qui coule du sud au nord, et doit être l'origine de

celui-ci.

--D'après cela, messieurs, dit le docteur, il faut admettre que

l'Amérique est complètement détachée des terres polaires, et que les

eaux du Pacifique se rendent, en contournant ses côtes, jusque dans

l'Atlantique. D'ailleurs, la plus grande élévation des eaux du premier

donne encore raison à leur écoulement vers les mers d'Europe.

--Mais, reprit Shandon, il doit y avoir des faits à l'appui de cette

théorie; et s'il y en a, ajouta-t-il avec une certaine ironie, notre

savant universel doit les connaître.

--Ma foi, répliqua ce dernier avec une aimable satisfaction, si cela

peut vous intéresser, je vous dirai que des baleines, blessées dans le

détroit de Davis, ont été prises quelque temps après dans le voisinage

de la Tartarie, portant encore à leur flanc le harpon européen.

--Et à moins qu'elles n'aient doublé le cap Horn ou le cap de

Bonne-Espérance, répondit Shandon, il faut nécessairement qu'elles

aient contourné les côtes septentrionales de l'Amérique. Voilà qui est

indiscutable, docteur.

--Si cependant vous n'étiez pas convaincu, mon brave Shandon, fit le

docteur en souriant, je pourrais produire encore d'autres faits, tels

que ces bois flottés dont le détroit de Davis est rempli, mélèzes,

trembles et autres essences tropicales. Or, nous savons que le

gulf-stream empêcherait ces bois d'entrer dans le détroit; si donc ils

en sortent, ils n'ont pu y pénétrer que par le détroit de Behring.

--Je suis convaincu, docteur, et j'avoue qu'il serait difficile avec

vous de demeurer incrédule.

--Ma foi, dit Johnson, voilà qui vient à propos pour éclairer la

discussion. J'aperçois au large une pièce de bois d'une jolie

dimension; si le commandant veut le permettre, nous allons pêcher ce

tronc d'arbre, le hisser à bord, et lui demander le nom de son pays.

--C'est cela, fit le docteur! l'exemple après la règle.»

Shandon donna les ordres nécessaires; le brick se dirigea vers la

pièce de bois signalée, et, bientôt après, l'équipage la hissait sur

le pont, non sans peine.

C'était un tronc d'acajou, rongé par les vers jusqu'à son centre,

circonstance sans laquelle il n'eût pas pu flotter.

«Voilà qui est triomphant, s'écria le docteur avec enthousiasme, car,

puisque les courants de l'Atlantique n'ont pu le porter dans le

détroit de Davis, puisqu'il n'a pu être chassé dans le bassin polaire

par les fleuves de l'Amérique septentrionale, attendu que cet arbre-là

croît sous l'Équateur, il est évident qu'il arrive en droite ligne de

Behring. Et tenez, messieurs, voyez ces vers de mer qui l'ont rongé;

ils appartiennent aux espèces des pays chauds.

--Il est certain, reprit Hall, que cela donne tort aux détracteurs du

fameux passage.

--Mais cela les tue tout bonnement, répondit le docteur. Tenez, je

vais vous faire l'itinéraire de ce bois d'acajou: il a été charrié

vers l'océan Pacifique par quelque rivière de l'isthme de Panama ou du

Guatemala; de là, le courant l'a traîné le long des côtes d'Amérique

jusqu'au détroit de Behring, et, bon gré, mal gré, il a dû entrer dans

les mers polaires; il n'est ni tellement vieux ni tellement imbibé

qu'on ne puisse assigner une date récente à son départ; il aura

heureusement franchi les obstacles de cette longue suite de détroits

qui aboutit à la mer de Baffin, et, vivement saisi par le courant

boréal, il est venu par le détroit de Davis se faire prendre à bord du

_Forward_ pour la plus grande joie du docteur Clawbonny, qui demande

au commandant la permission d'en garder un échantillon.

--Faites donc, reprit Shandon; mais permettez-moi à mon tour de vous

apprendre que vous ne serez pas le seul possesseur d'une épave

pareille. Le gouverneur Danois de l'île de Disko....

Aventures du Capitaine Hatteras · 第 2 / 34 段