bien d'une autre: un troupeau de mustangs! Les Mexicains ne les ont donc
pas vus? Très drôle, très drôle, par Belzé...
Son exclamation fut interrompue par un vacarme qui partit tout à coup de
l'endroit où étaient postés les Mexicains. Nous les vîmes, un instant
après, sauter tous en selle et se mettre en mouvement. Nous crûmes
d'abord qu'ils avaient aperçu les chevaux sauvages et que cette
découverte avait provoqué leur brusque départ. Mais nous reconnûmes
bientôt que c'étaient nous-mêmes qui étions cause de leur alarme, car
ils accouraient tous ensemble vers le rocher, et en poussant des cris
sauvages, ils déchargèrent sur nous leurs mousquets. Nous eûmes un
moment quelque peine à comprendre ce qui avait pu nous trahir, mais un
regard d'inspection nous fournit aussitôt la solution de l'énigme. La
lune était montée dans le ciel vers son point culminant, et les ombres
projetées par la colline s'étaient graduellement raccourcies. Tandis que
nous considérions les mustangs, nous avions commis l'imprudence de nous
lever, et nos propres ombres s'étaient profilées sur la prairie sous les
yeux de nos ennemis. Ceux-ci n'avaient eu qu'à lever la tête pour voir
où nous étions.
Nous nous agenouillâmes à l'instant sur les broussailles et nous
saisîmes nos fusils. En ce moment un nuage passa sur la lune et déroba
la plaine à nos regards. Mais nous n'eûmes pas longtemps à attendre pour
être tirés d'incertitude. Des hurlements épouvantables ébranlèrent tous
les échos. On eût dit des vociférations démoniaques jaillissant du fond
des enfers. Il n'y avait pas à s'y méprendre: ceux qui poussaient ces
affreux rugissements étaient des Indiens.
--C'est le cri de guerre des Comanches! dit Garey. Hourra! Les Indiens
sont tombés sur les Mexicains!
Au milieu des clameurs, nous entendions les pas rapides des chevaux
faisant trembler sous eux la plaine. Tout à coup la lune se dégagea des
nuages. Les mustangs étaient maintenant montés. Sur chacun d'eux se
dressait le buste nu d'un Indien dont les tatouages offraient un aspect
d'horreur. Les Mexicains ne pouvaient soutenir l'attaque; à peine
eurent-ils le temps de décharger leurs mousquets. Aucun d'eux ne
s'occupa de recharger son arme. La plupart la jetaient aussitôt après
avoir tiré et fuyaient alors en désordre. Toute la troupe tourna le dos
aux Peaux-Rouges et longea au grand galop le pied du rocher. Les Indiens
poursuivaient les fuyards sans perdre de vitesse et en les accablant de
sinistres imprécations. Garey et moi nous nous précipitâmes vers l'autre
bord du plateau. Les deux partis couraient par petits groupes. Il n'y
avait pas deux cents pas de distance entre le premier rang des
Peaux-Rouges et le dernier des Mexicains. Les sauvages ne cessaient de
pousser leur cri de guerre, tandis que les autres galopaient dans le
plus profond silence. Tout à coup un cri d'effroi partit de la troupe
des Mexicains. Ce cri annonçait évidemment un événement. En même temps
nous les vîmes faire halte.
Le motif de cette conduite extraordinaire ne nous demeura pas longtemps
inconnu. A trois cents pas environ des Mexicains, s'avançait vers eux au
galop une troupe de cavaliers. Les pas pesants de leurs chevaux nous
apprirent bientôt quels étaient les nouveaux arrivants. D'ailleurs,
leurs cris, qui ne ressemblaient point à ceux des Mexicains ni à ceux
des Indiens, ne nous laissaient aucun doute à cet égard.
--_Ahead! ahead[1]!_ répétaient-ils en éperonnant leurs montures.
[Note 1: En avant! En avant!--Interjection qui n'est employée que par
les Américains des États-Unis.]
--Hourra! hourra! s'écria Garey de toutes ses forces. Ce sont vos
hommes, capitaine.
Les Mexicains effrayés, à l'aspect de ces nouveaux ennemis sur lesquels
ils ne comptaient pas, restaient indécis. Ils crurent d'abord qu'ils
avaient affaire à une seconde bande de Peaux-Rouges; mais une volée de
balles leur prouva que leurs adversaires étaient des soldats
disciplinés; et, tournant bride à gauche, ils s'enfuirent dans la
prairie.
Alors, les Indiens, pour leur couper le passage, prirent une direction
de biais. Nos hommes, qui pendant ce temps s'étaient rapprochés,
imitèrent de leur côté cette manoeuvre. Un instant après, ils étaient
aux prises avec les sauvages.
La lune, qui ne projetait plus qu'une clarté mourante, s'ensevelit tout
à coup dans les nuages. Garey et moi nous ne vîmes donc rien du combat;
mais nous entendions le choc des combattants, le cri de guerre des
Peaux-Rouges, les clameurs de nos hommes, la fusillade, les décharges
successives des révolvers, le cliquetis des sabres et des lances, les
hennissements des chevaux, les lamentations des blessés. Nos angoisses
ne durèrent pas plus d'un quart d'heure. Au bout de ce temps, le combat
cessa. Quand la lune reparut, tout était retombé dans le silence. Sur la
prairie gisaient pêle-mêle des hommes et des chevaux. Au loin, vers le
sud, fuyaient les Mexicains. Un hourra triomphal nous annonça que la
victoire était restée aux nôtres.
--Bill, es-tu là? cria tout à coup une voix que nous reconnûmes.
--Me voici! répondit Garey.
--Eh bien, que t'en semble? Les Indiens ont reçu leur tripotée, quant
aux Mexicains, ils ont mieux aimé ne pas l'attendre et ils ont détalé,
les lâches.
C'était Ruben qui parlait.
L'engagement avait été même moins long que nous ne l'avions supposé. Des
deux côtés l'impétuosité de l'attaque avait été telle que personne
n'avait rechargé son arme après le premier coup de feu. Le cri de guerre
des Indiens devait avoir semé l'épouvante parmi les Mexicains, car le
sol était jonché de leurs mousquets et de leurs lances.
Mais, quoique de courte durée, le combat avait causé des pertes
sérieuses aux Mexicains et aux Peaux-Rouges. Huit des premiers, seize
des derniers avaient succombé; malheureusement mes hommes ne s'en
étaient pas tirés tout à fait sains et saufs. Deux d'entre eux, atteints
par les lances des Comanches, étaient tombés morts. Une douzaine environ
avaient été plus ou moins grièvement blessés par les fusils des
sauvages.
Les Indiens, comme l'avait fort bien reconnu Garey à leur cri de guerre,
étaient en effet des Comanches, qui avaient dessein de piller une ville
mexicaine de l'autre côté de Rio-Grande, à une centaine de milles de ma
garnison. Leurs éclaireurs avaient aperçu les cavaliers mexicains, dont
les chevaux harnachés d'argent, les uniformes et les couvertures de drap
fin, les guêtres garnies de boutons d'argent et les mousquets avaient
excité la convoitise des Peaux-Rouges, qui s'étaient décidés à les
surprendre. Nous apprîmes tous ces détails d'un de leurs guerriers qui
était tombé blessé en nos mains. Un interrogatoire plus précis le fit
reconnaître pour un Mexicain capturé par une tribu indienne, à laquelle
il s'était associé pour échapper au supplice que ces sauvages infligent
à leurs prisonniers.
Ruben avait atteint mon village sans encombre. Il avait rapporté
sommairement à mon lieutenant ce qui était arrivé et le danger que je
courais. Dix minutes après, une cinquantaine de mes hommes étaient
partis, sous la conduite du vieux trappeur, dans la direction de la
colline. S'ils n'étaient pas arrivés à temps, les Indiens nous auraient
probablement débarrassés des Mexicains; mais, dans ce cas, nous aurions
perdu nos chevaux.
Nous opérâmes notre descente à l'aide du lasso, et quand nous eûmes
rejoint Ruben et que nous nous fûmes embrassés d'une étreinte vraiment
fraternelle, nous remontâmes en selle. Moins d'une heure après, je
prenais une délicieuse tasse de café sur ma terrasse avec mes deux
compagnons d'aventures, et nos émotions n'étaient plus que des
souvenirs.
C'est ainsi que j'entrai en possession du Cheval blanc, le plus beau
mustang qui, de mémoire d'homme, ait foulé la pampa mexicaine.
TABLE DES MATIÈRES
I. La lettre
II. La chasse
III. La Fondrière
IV. Egaré
V. Un repas dans la prairie
VI. L'ours gris
VII. La lutte
VIII. Vieux amis
IX. Le plateau
X. Un combat avec les Mexicains
XI. L'escalade
XII. Un renfort
XIII. Les Comanches
TABLE DES GRAVURES
1. Sa robe blanche se détachait sur le fond vert du feuillage.
_Frontispice_
2. Le troupeau volait à sa suite.
3. Le sol était béant comme à la suite d'un déchirement produit par un
tremblement de terre.
4. A une distance d'environ six cents pas, je découvris cinq magnifiques
antilopes.
5. Devant moi se dressait un animal monstrueux, un de ces ours gris.
6. L'ours avait fait halte au bord du lac.
7. Je reconnus que quelqu'un s'occupait de panser mes blessures et d'y
appliquer un bandage.
8. Nous avions attaché nos chevaux deux à deux, de manière à leur faire
former un carré.
9. Ils se courbaient si habilement sur leurs montures qu'ils
dissimulaient leur corps.
10. Nous lui liâmes la courroie autour de la taille et le vieux trappeur
glissa le long de la paroi.
POITIERS.--TYPOGRAPHIE OUDIN.