Nous nous dirigeâmes alors vers le village où j'étais en garnison, mais

sans reprendre mon ancienne piste. Mes compagnons connaissaient une

route meilleure où nous étions sûrs de trouver de l'eau, ce qui, dans

une excursion à travers les pampas, est le point le plus important. Le

ciel était gris, le soleil invisible, et nous courions le danger de nous

écarter de la bonne voie. Pour éviter ce péril, mes deux amis

fabriquèrent une boussole de leur invention. Ils plantèrent une branche

d'arbre en terre, et attachèrent au haut un morceau de peau d'ours.

Après avoir arrêté la direction que nous avions à suivre, ils

enfoncèrent dans le sol un autre bâton également pourvu d'un morceau de

peau d'ours, et le fixèrent à plusieurs centaines de pas du premier. A

mesure que nous avancions, nous regardions de temps à autre derrière

nous, car nous savions que nous continuions à marcher en ligne droite

aussi longtemps que le premier et le plus éloigné des deux bâtons

disparaissait derrière l'autre. Quand les deux points noirs représentés

par la peau d'ours furent hors de portée de notre vue, nous

recommençâmes l'opération; et le procédé ainsi répété de mille en mille

nous conduisit vers midi jusqu'à un bois entrecoupé d'allées et de

pelouses. Nous marchâmes près d'une demi-heure dans l'épaisseur du

taillis, et nous arrivâmes au bout d'un mille à l'entrée d'une prairie

qui différait visiblement de la plaine que nous avions laissée derrière

nous. Elle appartenait à ce genre de pampas que dans la langue des

chasseurs on désigne sous le nom de «prairie fleurie», parce qu'au lieu

d'être couverte d'herbes, elle est semée de fleurs et d'arbustes

florissants. Au lieu de la traverser, nous en longeâmes la lisière et

nous atteignîmes peu de temps après un ruisseau. Nous n'avions, à vrai

dire, pas fait beaucoup de chemin, mais mes guides craignaient qu'en

espaçant trop nos étapes, la fatigue de la course ne me donnât la

fièvre; ils décidèrent donc de camper en cet endroit, d'y passer la nuit

et de ne reprendre notre voyage que le jour suivant. On attacha les

chevaux au bord du ruisseau, après leur avoir enlevé leurs selles. Ruben

alla à la chasse, Garey à la pêche, tous deux me laissant prendre un

repos dont j'avais encore bien besoin. Un daim tué par Ruben et les

poissons pris par Garey nous firent un excellent souper; et après avoir

passé toute la nuit à dormir d'un sommeil paisible, je me levai le

lendemain matin, complètement rétabli.

Nous déjeunâmes des restes du daim, nous sellâmes nos chevaux et nous

nous dirigeâmes vers une haute colline qui dominait la plaine. Mes

compagnons connaissaient bien la topographie de cette région. Nous

devions longer le pied de cette colline, pousser une dizaine de milles

plus loin et arriver enfin au but de notre course. J'avais souvent

considéré cette hauteur de ma terrasse, qui me servait généralement

d'observatoire; et comme sa configuration m'intéressait, je m'étais

promis de la visiter à la première occasion. Elle offrait l'aspect

singulier d'une armoire gigantesque dressée debout sur la prairie. Ses

côtés étaient parfaitement d'aplomb et perpendiculaires à son sommet,

dont le niveau, exactement horizontal, formait une surface parallèle à

la plaine.

Ces collines dont la cime ressemble à une table plane portent au Mexique

le nom de «plateaux tabulaires». Quelquefois, la distance qui sépare

deux hauteurs de ce genre est de plusieurs centaines de milles; mais le

plus souvent elles se trouvent rapprochées par groupes comme un jeu de

quilles colossales portant un pavois, toutes d'égale élévation et

couvertes, en général, à leur cime d'une végétation nettement distincte

de celle de la plaine environnante.

En nous approchant de cette singulière éminence, nous vîmes qu'elle

perdait beaucoup de son caractère marquant et que sa forme de

parallélipipède régulier s'éloignait considérablement de la symétrie

géométrique. Des contreforts étroits partaient des flancs du rocher, et

en plusieurs endroits les lignes droites se brisaient. Ce qui paraissait

indéniable, c'est que le sommet du plateau était inaccessible, car ses

parois figuraient des murs escarpés de cinquante pieds de haut que, dans

l'opinion de mes compagnons, aucun homme n'avait jusqu'alors escaladés.

X

UN COMBAT AVEC LES MEXICAINS.

Nous n'étions plus qu'à un mille du pied de ce plateau, lorsque Garey

s'écria tout à coup: «Alerte! voilà les Indiens!»

En même temps, il montra de la main la hauteur que contournaient en

venant au-devant de nous une troupe de cavaliers.

Mes deux amis avaient serré la bride et fait halte. Je suivis leur

exemple; et tous trois bien plantés en selle, nous attendîmes, observant

l'étrange apparition.

Les cavaliers étaient au nombre de douze. Il était évident qu'ils

marchaient sur nous en ligne droite.

--Si ce sont des Indiens, dit Garey après un instant de silence, ce sont

des Comanches.

--Et si ce sont des Comanches, ajouta Ruben, ils suivent le sentier de

la guerre et ont de mauvais desseins. Ayez l'oeil sur vos fusils.

Ce conseil fut écouté sans objection. Nous savions que si les arrivants

étaient réellement des Comanches, nous devions nous attendre à un combat

acharné. Nous mîmes donc pied à terre, nous abritant derrière nos

chevaux, et nous attendîmes l'approche de l'ennemi.

Nous étions depuis quelques minutes dans cette position, lorsque Ruben

s'écria:

--Si ce sont là des Indiens, je veux bien être un nègre: ces gaillards

sont barbus et ils ont la peau jaune. Ce sont des Mexicains.

[Illustration: Nous avions attaché nos chevaux deux à deux, de manière à

leur faire former un carré.]

Cette affirmation n'était pas de nature à nous rassurer, car nous

n'ignorions pas que les Mexicains nous étaient pour le moins aussi

hostiles que les Comanches. Les douze cavaliers semblaient d'abord ne

pas nous avoir aperçus; mais lorsqu'ils eurent le soleil derrière eux,

ils purent, sans être éblouis, nous voir parfaitement. Alors ils firent

halte à leur tour et se préparèrent à l'attaque. Malgré l'inégalité du

nombre, nous pouvions nous mesurer avec nos ennemis. Mes compagnons

étaient de ceux dont le fusil ne ratait jamais, qui ne tiraient jamais

au jugé et qui ne lâchaient la détente qu'en sachant à coup sûr où leur

balle devait frapper. Je pouvais par conséquent me persuader que si les

cavaliers nous attaquaient, il n'y en aurait que neuf qui se

rapprocheraient de nous à une portée de pistolet, et dans cette approche

il n'y avait pas de quoi nous effrayer: nous y étions préparés; j'avais

un revolver à six coups dans ma ceinture, Garey avait le sien et Ruben

une paire de pistolets dont il saurait faire bon usage.

--Seize coups, et les couteaux au pis aller! s'écria Garey avec un

accent de triomphe, quand nous eûmes inspecté rapidement nos armes.

Les ennemis restaient toujours en place, et leur chef allait et venait

devant leur front de bataille, comme s'il voulait, par sa harangue, leur

inspirer du courage. De notre côté, nous n'étions pas restés inactifs;

nous avions attaché nos chevaux deux à deux d'un côté par la tête, de

l'autre par la queue, de manière à leur faire former un carré dont le

grand rubican de Garey figurait le front et dont nous occupions

l'intérieur. Ainsi postés, nous n'avions plus qu'à surveiller les

mouvements de nos adversaires qui ne pouvaient voir que nos têtes et nos

pieds.

A la fin, les cavaliers, obéissant à un signai de leur chef, fondirent

sur nous au galop. Lorsqu'ils ne furent plus qu'à trois cents pas, ils

firent halte de nouveau et nous crièrent:

--Que craignez-vous? Nous sommes des amis.

--Au diable des amis de cet acabit, répondit Ruben. Vous nous prenez

donc pour des imbéciles? Tenez-vous à distance ou, sur mon âme, le

premier qui se trouvera à ma portée, sera un homme mort.

Les cavaliers renoncèrent alors à toute dissimulation, l'un d'eux se

détacha du groupe, lança d'un coup d'éperon son cheval au galop et

décrivit autour de nous un grand arc de cercle. Lorsqu'il se fut éloigné

d'une vingtaine de pas de ses compagnons, il fut suivi d'un second qui

répéta la manoeuvre, puis d'un troisième, d'un quatrième, d'un

cinquième, qui tournoyèrent l'un derrière l'autre autour de nous.

Aussitôt nous changeâmes notre plan de défense en nous postant dos à

dos, de telle sorte que chacun de nous couvrait de son arme un tiers du

cercle. Les cinq cavaliers firent deux fois au galop le tour de notre

carré, en se rapprochant sans cesse de nous, pendant qu'ils

déchargeaient leurs mousquets. Ils s'éloignaient ensuite en continuant

le même mouvement, rejoignaient le gros de leur troupe, échangeaient

leurs armes contre d'autres toutes chargées et revenaient, toujours en

galopant, nous assaillir. En même temps, ils se courbaient si habilement

sur leurs montures qu'ils nous dérobaient presque tout leur corps et

nous enlevaient ainsi toute occasion de tirer sur eux. Nous aurions pu,

il est vrai, tuer leurs chevaux, mais c'eût été dépenser sans grande

utilité notre poudre et nos balles, car nous ne pouvions songer à

recharger nos armes. A la première fusillade, toutes les balles avaient

passé par-dessus nos têtes et la cavale de Ruben avait reçu une blessure

insignifiante. Mais la seconde décharge de l'ennemi nous fit plus de

mal. Garey fut atteint par une balle qui lui arracha une partie de sa

blouse de chasse en lui éraflant l'épaule. Une autre balle rasa la tête

de Ruben.

[Illustration: Ils se courbaient si habilement sur leurs montures qu'ils

dissimulaient leur corps.]

--Nous ne pouvons rester plus longtemps spectateurs de l'attaque sans y

répondre, dis-je. Qu'en pensez-vous, camarades?

--Nous devons faire une sortie, répondit Garey: c'est notre seul moyen

de salut. Remontons à cheval et lançons nos bêtes ventre à terre dans la

prairie.

--A quoi bon? objecta Ruben en hochant la tête. Le capitaine s'en

tirerait peut-être; mais pour toi et moi il n'y a pas ombre de chance.

Ils rattraperaient ma cavale en cinq minutes, et ton rubican n'a pas à

se vanter de ses jambes.

--Tu te trompes, répliqua Garey. Tu peux monter l'étalon blanc et

laisser ta cavale en liberté, ou me céder le Cheval blanc et prendre mon

rubican. Mais il est absurde de nous croiser les bras et de nous laisser

fusiller comme un buffle dans un parcage. Qu'en dites-vous, capitaine?

--Je crois, repartis-je en désignant d'un coup de tête le plateau, que

nous devons gagner au galop la colline et nous y adosser. L'ennemi ne

pourra plus alors nous tourner; et, avec les chevaux devant nous, il

nous sera plus facile de lui tenir tête.

--Le jeune homme a raison, interrompit Ruben. Nous n'avons pas une

seconde à perdre, ils vont bientôt revenir à la charge.

Nous détachâmes rapidement nos montures, nous sautâmes en selle et nous

partîmes comme des traits. Derrière nous volait au triple galop toute la

bande, criant et vociférant; mais nous avions l'avance et nous

atteignîmes heureusement le rocher. Puis d'un bond nous fûmes à terre,

et nous appuyant contre la paroi granitique, tenant nos chevaux devant

nous, nos fusils braqués sur l'ennemi, nous attendîmes.

XI

L'ESCALADE.

Pour le moment nous étions en sûreté. Les Mexicains ne pouvaient plus

passer derrière nous et ils n'osaient se risquer de front à portée de

nos armes. Toutefois, nous nous trouvions encore dans une position

extrêmement critique, car les ennemis, auxquels étaient venus vers le

soir se joindre un renfort de six cavaliers armés également de

mousquets, semblaient décidés à nous bloquer toute la nuit et à nous

obliger, faute de vivres, à capituler.

Tandis que, perdu dans de sinistres pensées, je restais en observation,

j'aperçus dans le rocher une crevasse longitudinale qui montait en

s'élargissant et en s'approfondissant vers le sommet de la colline.

C'était un sillon creusé probablement par les eaux de pluie en découlant

du plateau le long de la paroi perpendiculaire. Quoique l'escarpement du

rocher fût partout également abrupt, ce sillon offrait néanmoins une

inclinaison marquante; et, après l'avoir inspecté soigneusement du

regard, j'acquis la conviction qu'un homme habile à grimper pourrait, en

le remontant, arriver jusqu'au plateau même. Il y avait, en effet, dans

le rocher, certaines saillies qui pouvaient servir d'appui au pied, et

çà et là croissaient dans les fentes des pousses de cèdre rampant, dont

celui qui ferait l'escalade pourrait s'aider.

Sans hésiter, je communiquai ma découverte à mes compagnons. Tous deux

s'en montrèrent fort réjouis et déclarèrent, après un bref examen, le

chemin très praticable. Mais dans quel but grimper là-haut? Nous

n'avions aucune perspective de pouvoir descendre de l'autre côté.

D'ailleurs, si nous étions sûrs d'échapper à toute attaque, une fois

arrivés au plateau, nous étions tout aussi certains de n'y pas trouver

d'eau, et la soif était pour nous plus redoutable encore que les

Mexicains. En outre, tant que nous restions au pied de la colline, nous

gardions nos chevaux qui pouvaient nous servir à fuir et, dans un cas

extrême, nous pourrions les manger. Mais faire l'ascension de la

hauteur, c'était nous condamner à les perdre. Aussi la lueur d'espoir

qui nous était apparue un moment s'évanouit-elle presque aussitôt.

Jusqu'alors Ruben ne s'était pas prononcé. Il restait pensif, appuyé sur

son long rifle. Lorsqu'il eut gardé cette attitude pendant plusieurs

minutes sans dire une parole, un sourire éclaira sa rude physionomie:

--Combien de yards a ton lasso, Bill? demanda-t-il.

--Vingt, répondit Garey.

--Et le vôtre, jeune homme?

--Au moins autant, peut-être un peu plus.

--Très bien, dit-il d'un air satisfait; avec mon lasso cela fait une

longueur de cinquante-six yards. Il est vrai qu'il y a à décompter les

noeuds, mais nous avons par contre nos brides en sus. Écoutez donc mon

idée. D'abord nous grimpons là-haut, dès qu'il fait assez noir pour ne

pas être aperçus; nous emportons nos lassos et nous les lions bout à

bout; si la courroie n'est pas assez longue, nous y attachons nos

brides. L'ennemi, nous croyant toujours aux aguets, n'osera pas

s'approcher de nos chevaux qui n'auront rien à craindre jusqu'au jour.

Pendant ce temps, nous attachons notre lanière de soixante mètres

environ à un arbre et nous nous laissons descendre tout doucement de

l'autre côté de la colline. Une fois dans la prairie, nous pendons nos

jambes à notre cou, nous filons en droite ligne sur la garnison du

capitaine, nous y faisons lever une demi-douzaine de ses meilleurs

tireurs, et tous montés à cheval nous revenons à la colline, nous

tombons sur les Mexicains endormis et nous leur administrons la plus

belle volée qu'ils aient reçue depuis le commencement de la guerre.

Nous nous empressâmes, Garey et moi, de donner notre acquiescement à ce

plan, et il ne nous fallut pas longtemps pour ne faire qu'une seule

lanière de nos trois lassos et pour attacher solidement nos chevaux, de

manière à les empêcher de bouger de place; cela fait, nous attendîmes la

nuit.

Ruben ne s'était pas trompé dans ses prévisions. La nuit, qui tomba

bientôt, fut aussi ténébreuse que nous pouvions la souhaiter. D'épais

nuages noirs couvrirent tout le firmament, un orage s'annonça, et déjà

quelques grosses gouttes de pluie mouillaient nos selles. Tout à coup un

éclair embrasa tout le ciel et illumina la prairie comme si l'on avait

allumé des milliers de torches. Cette circonstance nous était

défavorable: un seul sillon lumineux pouvait révéler tout notre plan aux

ennemis.

--Bah! dit Ruben après avoir considéré le ciel; nous grimperons entre

deux éclairs.

Il avait à peine achevé de parler que pour la seconde fois un véritable

incendie s'alluma dans le ciel et projeta sur l'immensité de la prairie

des reflets si intenses que nous pûmes distinguer aisément les boutons

des habits de nos adversaires.

Pendant ce temps, Garey s'était noué le lasso par un bout autour des

reins et avait commencé l'escalade. Il avait atteint à peu près la

moitié de la hauteur à gravir, lorsque la plaine s'illumina de nouveau.

Je levai les yeux et le vis sur une saillie, le corps collé contre le

rocher, les bras en l'air. Tant que dura le feu du ciel, il resta dans

cette attitude immobile. Mes regards anxieux interrogeaient les

mouvements des cavaliers; mais aucun d'eux ne bougeait; ils n'avaient

rien vu.

Un nouvel éclair me permit d'inspecter le rocher. La forme humaine avait

disparu. Il n'y avait plus que la ligne noire du lasso, qui pendait du

haut du plateau, et qu'on eût pris pour une crevasse. Garey était arrivé

jusqu'au sommet de la colline, sain et sauf.

C'était mon tour. Il ne me fut pas difficile, en me tenant à la lanière,

de monter d'une saillie à l'autre; et avant que l'éclair eût reparu,

j'avais rejoint le plus jeune de mes compagnons.

Cinq minutes après, Ruben était avec nous; alors nous enroulâmes la

lanière et nous cherchâmes un endroit pour opérer notre descente.

XII

UN RENFORT.

Parvenus à l'autre bord du plateau, nous rattachâmes la lanière à un

arbre. Ruben, qui était le plus léger et le plus leste de nous trois,

devait descendre le premier. Nous lui liâmes la courroie solidement

autour de la taille, et le vieux trappeur glissa le long de la paroi,

tandis que Garey et moi nous laissions couler doucement le lasso.

Nous avions lâché à peu près les trois quarts de notre corde, et déjà

nous nous félicitions du succès de notre expérience, lorsqu'à notre

grande épouvante, la courroie cessa brusquement de se tendre et ressauta

avec une secousse qui nous jeta tous les deux sur le dos. Dans le même

instant, nous entendîmes un craquement, suivi d'un cri perçant. Nous

bondîmes sur nos pieds et nous nous empressâmes de tirer la corde à

nous: elle était légère comme une ficelle et remonta sans difficulté. La

chose était claire: la courroie était rompue et notre pauvre camarade

avait fait une chute effroyable. Saisis de terreur, nous nous

agenouillâmes, nous rampâmes jusqu'au bord extrême du plateau, nous nous

penchâmes à mi-corps par-dessus, au risque de nous précipiter nous-mêmes

dans le vide. Nous plongeâmes les yeux dans l'espace qui s'étendait

au-dessous de nous, essayant autant que possible de percer les ténèbres.

Nous écoutâmes, l'oreille tendue, le coeur affreusement serré. Pas un

bruit ne se fit entendre. Oui, nous eussions été heureux de percevoir

une plainte, un gémissement, qui nous eût annoncé que Ruben vivait

encore; mais tout était silencieux; peut-être gisait-il horriblement

mutilé au pied de la colline.

A la fin, nous entendîmes des voix d'hommes. Elles venaient bien de la

base du rocher, juste au-dessous de nous; mais au lieu d'une voix il y

en avait deux, et ni l'une ni l'autre n'était celle de notre ami. A la

clarté d'un sillon lumineux qui courut à ce montent dans le ciel, nous

reconnûmes deux cavaliers qui se mouvaient le long du rocher. Nous les

vîmes très distinctement; mais, contrairement à notre attente, nous

n'aperçûmes pas le corps de notre compagnon. L'embrasement du firmament

fut d'assez longue durée pour nous donner parfaitement le temps de voir

tout ce qui se passait au-dessous de nous. Ruben n'était pas là.

Etait-il tombé au pouvoir de l'ennemi? Il ne se serait pas rendu sans

résistance et nous aurions entendu ou une détonation ou un cri.

Cependant les deux cavaliers causaient à voix haute, et, dans le silence

de la nuit, leurs paroles montaient jusqu'à nous assez distinctement

pour nous laisser comprendre ce qu'ils disaient.

--Tu t'es trompé, criait l'un avec impatience, tu n'auras entendu que

l'aboiement d'un loup.

--Je vous répète, capitaine, répliqua l'autre avec humeur, que c'était

une voix d'homme.

--Alors il faut que ce soit l'un des nôtres qui ait crié de l'autre côté

du rocher, car de ce côté-ci il n'y a personne. Retournons au camp.

Les pas des chevaux nous apprirent qu'ils s'éloignaient; ce fut pour

nous un grand soulagement de savoir que notre camarade n'avait pas été

fait prisonnier.

[Illustration: Nous lui liâmes la courroie autour de la taille et le

vieux trappeur glissa le long de la paroi.]

Mais qu'était-il devenu? Par où était-il passé? Avait-il rampé plus loin

après sa chute, ou se trouvait-il toujours à proximité de la colline?

Comme il nous importait de suivre les mouvements des deux cavaliers,

nous tendîmes avidement l'oreille, épiant l'occasion de les apercevoir.

Nous nous étions de nouveau agenouillés et suspendus au-dessus du vide.

Un éclair nous les montra: ils étaient arrêtés pour interroger les

alentours, et attendaient comme nous une traînée lumineuse.

--Nous pouvons les désarçonner, chuchota Garey.

J'hésitai à me ranger à cet avis, sans pouvoir me rendre compte de mes

scrupules.

Tout à coup un éclair sillonna la nue. Les cavaliers étaient à portée de

nos fusils. Nous les couchâmes en joue. Sans dire un mot, j'avais suivi

l'opinion de Garey.

A ce moment, quand déjà nous avions le doigt sur la gâchette, nous

relevâmes tous deux comme d'un commun accord notre arme. C'est que nous

avions tous deux en même temps aperçu le même objet dans la prairie, et

que cet objet n'était autre que notre ami Ruben.

Il était couché dans l'herbe de tout son long, les bras et les jambes

étendus, le visage collé contre terre. De la hauteur où nous étions,

nous eussions pu le prendre pour la peau d'un jeune buffle ainsi étalée

pour la faire sécher, mais nous ne nous trompions pas: c'était bien le

vieux trappeur dans son costume de peau de daim. L'endroit où il se

trouvait n'était guère à plus de cinq cents pas du rocher; mais

quoiqu'il nous fût très facile de le voir, il devait échapper

complètement aux regards des deux cavaliers, car nous les entendîmes, à

notre grande joie, dès que la nuit se fut replongée dans l'obscurité,

regagner leur camp. A peine étaient-ils partis qu'un éclair projeta sa

vive lumière sur la prairie. La peau de daim n'était plus là: notre

camarade avait donc pu se dérober heureusement.

Pour la première fois depuis que nous avions rencontré les Mexicains,

nous respirâmes librement; et, le coeur léger, nous retournâmes à

l'endroit où nous étions montés sur le plateau. Tant que j'avais pu

craindre que ma dernière heure ne fût arrivée, le sort de ma jument et

du Cheval blanc n'avait eu, je l'avoue, qu'une part très accessoire dans

mes préoccupations. L'homme est ainsi fait que lorsqu'il est en danger

de mort, il ne songe plus qu'à sa conservation personnelle. Mais

maintenant que j'avais la conviction de survivre à cette périlleuse

aventure, l'égoïsme faisait place à des sentiments plus généreux, et je

souhaitais ardemment de conserver non seulement ma propre monture, mais

aussi l'excellent et beau mustang, qui avait été pour moi la cause de

tant d'anxiété.

Cependant les éclairs étaient devenus moins intenses et ne se

succédaient plus qu'à des intervalles éloignés. Ce fut dans un de ces

intervalles de calme que nous entendîmes à quelque distance des pas de

chevaux. Il y a une différence très sensible entre le pas d'un cheval

qui porte un cavalier, et celui d'un cheval qui n'a pas cette charge.

L'habitant des prairies ne s'y trompe que fort rarement. Mon compagnon

m'assura que les chevaux dont nous entendions l'approche étaient montés.

Nos ennemis mexicains avaient dû les entendre comme nous: deux d'entre

eux partirent au galop pour opérer la reconnaissance; nous pûmes nous en

rendre compte par l'ouïe, car l'obscurité était trop grande pour nous

permettre de voir à plus de trois yards devant nous. Nous ne restâmes

pas longtemps dans l'incertitude sur les intentions des arrivants: ils

échangèrent avec les Mexicains des appels et des salutations amicales,

et leurs chevaux hennirent en signe d'assurance.

En ce moment, les éclairs nous vinrent en aide. Nous vîmes avec effroi

que l'ennemi avait reçu un renfort d'au moins trente hommes.

Vers minuit, l'orage cessa tout à fait. Une lumière plus douce, plus

constante, succéda aux lueurs sinistres et intermittentes de l'éclair:

la lune s'était levée et montait rapidement dans le ciel à l'orient.

Quelques étoiles scintillaient à travers les nuages qui ne s'étaient pas

dissipés, mais roulaient avec plus de vitesse.

Nous étions couchés à plat dans les broussailles. Les cavaliers ne

pouvaient nous apercevoir, tandis que nous distinguions parfaitement

toute la troupe qui avait fait halte, les uns fumant, les autres

causant, d'autres chantant.

Après que nous les eûmes observés pendant quelque temps en silence,

Garey me quitta pour explorer le plateau et pour surveiller la prairie

du côté d'où nous attendions du secours.

Il était à peine parti depuis deux minutes qu'une forme sombre attira

mon attention vers la plaine. Il me sembla que c'était un homme couché

sur le sol et se cachant dans l'herbe, exactement comme avait fait le

vieux Ruben. Pendant quelque temps un nuage assombrit la plaine en la

couvrant d'un voile noir; mais, quand le nuage fut passé, la figure

étrange n'était plus où je l'avais vue d'abord. Elle s'était rapprochée

des cavaliers, tout en gardant la même attitude qu'auparavant. Elle

n'était plus qu'à deux cents pas des Mexicains; mais un buisson de

hautes herbes paraissait la dérober à leurs yeux. Au bout de quelque

temps, cette vision, dans laquelle je finis par reconnaître

distinctement un Indien nu, avait complètement disparu.

Tandis que je continuais attentivement de regarder dans la même

direction, sondant des yeux la plaine, je remarquai, non plus une seule,

mais plusieurs figures fantastiques, qui se dessinaient vaguement sur la

lisière de la prairie. J'écarquillai les yeux et je vis que c'étaient

des cavaliers; mais je fus surpris de constater qu'ils ne marchaient pas

côte à côte en rangs serrés, mais l'un derrière l'autre en longue file.

Les hommes de ma compagnie n'observaient jamais cette manoeuvre quand

ils avaient à passer dans d'étroits défilés ou dans des sentiers de la

forêt: ce n'était donc pas eux.

Une minute après, tous mes doutes étaient dissipés: c'étaient une bande

de guerriers indiens qui suivaient la piste de guerre.

XIII

LES COMANCHES.

Les nuages qui cachaient la lune ne se désagrégèrent qu'au bout d'un

quart d'heure. Alors, à mon grand étonnement, je vis un grand nombre de

chevaux sans cavaliers dans la prairie. C'était apparemment un troupeau

de mustangs, arrivés là pendant l'obscurité. Quant aux Indiens, ils

n'étaient plus là. Je voulus chercher mon compagnon pour lui faire part

de ce qui se passait, lorsqu'en me levant je constatai qu'il était à

côté de moi. Il avait fait en rampant le tour du plateau, et n'ayant

rien découvert, il était revenu se convaincre si les Mexicains n'avaient

pas bougé.

Le cheval sauvage · 第 3 / 4 段