A VERSAILLES.

L'inauguration de la statue de l'abbé de L'Épée, remise, plusieurs fois,

a eu lieu enfin le 5 septembre, à Versailles, dans la rue royale, au

centre du marché dit Neuf, bien qu'il y ait un autre marché bâti depuis.

[Illustration: Statue de l'abbé de L'Épée, par Michaud.]

La vie de _Charles-Michel_ DE L'ÉPÉE est trop connue pour que nous ayons

besoin de lui consacrer de longues pages. Né à Versailles, le 24

novembre 1712, il montra dès son jeune âge un grand amour de l'étude,

beaucoup de piété et une conduite irréprochable. Sa vocation le portait

vers l'Église; cependant, pour plaire à ses parents, il commença à

dix-sept ans l'étude du droit. Mais la vie du palais, les discussions du

barreau, n'allaient pas à sa douce et bienveillante nature; il reprit

bientôt ses études théologiques et entra dans les ordres en 1736. Il fut

d'abord nommé curé de Fenges; ni 1738, il reçut le canonicat de Fougy.

Il prêchait depuis quelques années avec succès, lorsque le hasard lui

ouvrit la carrière où il devait s'illustrer. Un prêtre nommé Vanin avait

entrepris l'éducation de deux jeunes filles sourdes-muettes, à l'aide

d'images. Ce prêtre mourut. Les pauvres orphelines furent recommandées à

l'abbé de L'Épée. Il se chargea de continuer l'oeuvre de Vanin; il s'y

attacha. Ce qu'il n'avait fait d'abord que par pitié, il le continua par

goût; il chercha un meilleur moyen d' instruction, l'inspiration vint un

jour. En 1760, il créa sa méthode, il la développa, et appela

successivement un grand nombre de sourds-muets, qu'il initia à une vie

nouvelle.

Quelques tentatives d'instruction des sourds-muets avaient été faites

avant l'abbé de L'Épée, mais aucune n'avait atteint le but. L'une

consistait à leur faire comprendre le sens des paroles par le mouvement

des lèvres et à leur faire articuler des sons; une autre avait pour base

l'alphabet manuel, appelé dactyologie ou dactylologie. Dans cette

méthode, les doigts, par leurs mouvements, représentaient les lettres et

les mots. L'abbé de L'Épée sentit l'insuffisance de ces deux moyens,

ainsi que de la méthode par estampes; il chercha mieux, et trouva sa

méthode des signes combinés, ici, les gestes expriment la pensée plutôt

que les mots; cependant ils sont soumis à des règles grammaticales. Ce

langage par gestes reçut le nom de _mimique_. Il put s'adapter également

à l'instruction des sourds-muets de toutes les nations, car dans toutes

les langues la même pensée s'exprime par le même geste; le geste est une

langue universelle. Quelquefois l'abbé de L'Epée joignait à sa mimique

l'enseignement de vive voix; il réussit même à faire parler quelques

élèves.

Pendant seize ans, l'abbé de L'Épée prodigua à tous les sourds-muets qui

se présentèrent à lui les soins les plus touchants; il n'était pas

seulement leur instituteur, il était leur père et leur ami; il

partageait avec eux tout ce qu'il possédait, et il n'avait que le strict

nécessaire. Cette admirable conduite fut connue enfin, malgré la

modestie de l'abbé de L'Épée. Ses amis le décidèrent à publier sa

méthode et il ouvrir des cours publics. Son livre _de l'institution des

Sourds-Muets par la voie des signes méthodiques_ parut en 1776, et fut

accueilli avec enthousiasme dans toute l'Europe.

L'abbé, de L'Epée occupait alors un appartement rue des Moulins, n° 14.

Un jour, il se préparait à dire la messe à Saint-Roch, lorsqu'un inconnu

demande à remplacer l'enfant qui la servait ordinairement. Après la

messe, l'étranger suivit l'abbé à son école; après la leçon, le visiteur

présenta un petit paquet à l'abbé de L'Epée, elle pria de l'accepter

comme un souvenir de l'admiration qu'il lui avait inspirée. C'était une

magnifique tabatière enrichie de pierreries et ornée du portrait de

l'empereur d'Allemagne Joseph II; l'inconnu était l'empereur lui-même.

Louis XVI et Marie-Antoinette visitèrent plusieurs fois les écoles de

l'abbé de L'Epée et le comblèrent de bienfaits. Les souverains étrangers

envoyèrent près de lui des hommes instruits pour étudier sa méthode et

la propager dans leurs États.

L'abbé de L'Épée avait atteint l'apogée de sa gloire en 1789; il avait

formé des disciples dignes de continuer son oeuvre; il ne lui restait

plus rien à faire sur la terre: sa tâche avait été dignement remplie. Le

25 décembre, il quitta donc cette vie et remonta au sein de Dieu. Il

était âgé de soixante-dix-huit ans. Un foule immense le suivit jusqu'à

la chapelle Saint-Nicolas, où son corps fut placé. L'Assemblée nationale

envoya une députation à son convoi. Dix-huit mois après, le 21 juillet

1791, l'Assemblée constituante décréta que l'abbé de L'Épée serait mis

au nombre des hommes qui ont bien mérité de l'humanité. La postérité,

qui déchire si souvent ces brevets d'immortalité donnés par les

contemporains, a ratifié celui-ci. L'abbé de L'Épée est un des saints du

calendrier des peuples.

La statue inaugurée à Versailles est l'oeuvre de M. Michaud, oeuvre

gratuite. Cet artiste a offert son talent à la commission chargée

d'ériger monument à l'abbé de L'Epée, en refusant toute indemnité. Ce

monument se compose d'un piédestal simple, formé par deux rangs de

degrés en marbre ciselé de Soignies (Hainaut belge); le dé et le socle

sont formés de deux morceaux bouchardés du même marbre, ornés seulement

d'arêtes ciselées. Sur la face nord est cette inscription:

L'ABBÉ DE L'ÉPÉE,

PREMIER INSTITUTEUR DES SOURDS-MUETS.

NÉ A VERSAILLES,

LE XXIV NOV. MDCCXII.

Le piédestal est assis sur une plate-forme encastrée dans un parpaing de

granite de Cherbourg, qui sert d'appui à une grille d'entourage en fer

fondu. La statue a 2m 50 de hauteur; le piédestal, 2m 71. L'abbé de

L'Epée est représenté debout; il vient de découvrir le langage des

gestes intelligents. Ses yeux, dirigés vers le ciel, semblent remercier

Dieu de l'inspiration qu'il vient de recevoir; son geste exprime ce nom:

Dieu!

La cérémonie de l'inauguration a eu lieu à une heure. Elle n'a été digne

ni de l'abbé de L'Épée ni de Versailles. Cette ville, si habituée aux

fêtes royales, eût pu mieux faire pour un de ses grands hommes. Ce

n'était pas une barrière de corde et de grossiers morceaux de bois qu'il

fallait opposer à la foule; ce n'étaient pas quelque gardes nationaux

trop largement espacés, quelques gendarmes; c'était le clergé tout

entier avec l'évêque en tête, c'étaient les autorités militaires

escortées de nombreux détachements de tous les corps de la garnison,

c'étaient les administrations, les membres du parquet, les professeurs

du collège; c'était enfin tout ce que Versailles renferme d'hommes

éclairés, qui eussent dû former cercle autour de la statue de l'homme

illustre, afin de faire voir au peuple qu'on sait, en France, honorer la

vertu.

Le préfet, le maire, le conseil municipal, un assez grand nombre de

sourds-muets, quelques membres de la commission, le sous-intendant

militaire et deux officiers, venus par curiosité, occupaient seuls

l'enceinte réservée; en dehors, la foule était nombreuse. A une heure,

quelques coups de canon, partis de l'Hôtel-de-Ville, annoncèrent le

commencement de la cérémonie. La toile qui couvrait la statue fut

enlevée, et l'image de l'homme de bien fut saluée avec enthousiasme par

la foule.

M. le préfet de Seine-et-Oise prononça alors un discours, comme

président de la commission des souscripteurs, pour offrir à la ville la

statue de l'abbé de L'Epée. M. le maire lut un discours pour accepter,

au nom de la ville, l'offre des souscripteurs et pour les remercier. Les

deux orateurs firent preuve d'une sorte de mérite, qui fut vivement

senti sous des rayons solaires qu'on pouvait estimer à 40 degrés; ils

furent très-courts: à défaut d'intérêt, c'est beaucoup. Un membre de la

commission lut ensuite une notice biographique sur l'abbé de L'Epée, qui

fut applaudie.

Le doyen des professeurs de l'Institut royal de Paris, M. Ferdinand

Berthier, dont le _Mémoire sur les Sourds-Muets avant et depuis l'abbé

de L'Épée_ a été couronné il y a trois ans par la Société des Sciences

morales de Versailles, prononça ensuite un _discours mimique_ sur la

solennité du jour. Il s'adressait à ses frères d'infortune, aux

sourds-muets, qui entouraient la statue de leur père. Il y avait

vraiment quelque chose de sublime, de touchant, dans ces gestes si

animés, si expressifs, si bien compris par les sourds-muets. Les yeux de

ces infortunés, comme ceux de leur maître, resplendissaient

d'intelligence. On y lisait facilement ce qui se passait dans leur âme:

ils suivaient avec une admirable attention la mimique de M. Ferdinand

Berthier; leurs traits mobiles exprimaient tour à tour la joie, la

douleur, l'enthousiasme: on leur parlait de leur père, de celui qui leur

avait donné plus que la vie, de celui qui avait ouvert leur coeur aux

nobles sentiments et leur esprit à la science.

Ce discours, généralement senti, sinon parfaitement compris, a causé une

émotion profonde dans toute l'assemblée. M. Ferdinand Berthier a eu,

après l'abbé de L'Epée, tous les honneurs de la journée.

[Illustration.]

On s'est beaucoup occupé du triste événement qui a jeté la désolation

dans la famille d'un poète célèbre, M. Victor Hugo. Le récit de cette

catastrophe est douloureux et fatal: une jeune femme et son jeune époux,

tous deux distingués par l'esprit et le coeur, tous deux pleins de

bonheur et de tendresse, meurent et disparaissent dans les flots en un

instant, ensemble, par un trépas rapide, sans qu'aucune main secourable

ait eu le temps de les disputer à la mort; un parent d'un âge plus mûr,

compagnon de cette funeste journée, et un jeune enfant, sont engloutis

avec eux.

Sans doute, devant de tels malheurs, toutes les douleurs sont égales. La

pauvre mère obscure, ignorée, qui perd sa fille, son amour, son avenir,

pleure des larmes aussi désolées que les larmes versées par une mère

riche et illustre sur la tombe de son enfant: souvent même les regrets

sont d'autant plus profonds et immenses, que la condition de l'enfant

qui meurt et de la mère qui survit est plus cachée et plus humble.

«C'était tout mon bien!» dirait une simple femme du peuple en embrassant

avec désespoir le cadavre glacé de sa fille.

Il faut reconnaître cependant que l'éclat du nom et la hauteur de la

situation ajoutent quelque chose de particulièrement sinistre à ces

funèbres aventures. Les pauvres et les obscurs semblent faits pour

souffrir et pour porter leur peine; comme ils n'ont guère à prendre

dans le bonheur d'ici-bas, quand le mal leur arrive, on ne s'en étonne

que médiocrement: on dirait que cela leur est dû et vient de soi-même.

Mais quand ils frappent les heureux de ce monde, ceux du moins qui

semblent heureux parce qu'ils ont la richesse, le bruit, la renommée,

ces coups inattendus ont un cruel retentissement, car c'est l'effet de

ces rares fortunes de faire croire au bonheur inaltérable, jusqu'au

moment où quelque catastrophe subite et sans remède vient prouver que

nul n'est assuré d'échapper aux communes douleurs.

Le déplorable évènement s'est accompli sur la Seine, de Villequier à

Caudebec. Un canot gréé de deux voiles auriques ayant été aperçu, vers

midi trois quarts, par le capitaine d'un bâtiment à vapeur; une

demi-heure à peine s'était écoulée, quand le bruit se répandit au rivage

que le canot avait chaviré; on se porta en toute hâte du côté où le

désastre était signalé. Peut-être sauvera-t-on ces malheureux? Mais il

était trop tard: la mort, quand elle s'y met, n'est pas patiente et

n'attend guère; or, la mort avait déjà pris ses victimes et ne rendit

que quatre corps sans vie; on reconnut dans ces infortunés M. Vacquerie

et son jeune fils, puis M. Charles Vacquerie et sa femme, madame Charles

Vacquerie, fille de M. Victor Hugo.

Ils s'étaient confiés à cette onde homicide, tout pleins de sourires et

de gaieté; le ciel était beau, le soleil jouait dans l'azur, la brise

caressait le flot mollement, et les deux jeunes époux s'aimaient de

toute la vivacité d'une union nouvelle.

Quelle joie! Comme il sera doux de glisser sur la surface de ce fleuve

ami, et de réjouir sa vue des beautés de sa rive! Allons! que la voile

se déploie! que le vent l'effleure de son souffle chargé des parfums de

l'air et de la fraîcheur des eaux! Bons, beaux, aimants, aimés, laissez

aller, ô heureux jeunes gens! laissez aller votre tendresse et votre

bonheur au courant de ce flot si limpide. Que craindriez-vous? Est-ce

qu'il y a des tempêtes pour tant de jeunesse et d'avenir? Et puis, au

retour, vous conterez votre voyage, et la jeune femme parlera en riant

de sa grande navigation; et ceux qui écouteront son naïf et gracieux

récit souriront à leur tour, disant que Christophe Colomb et Vasco de

Gama n'ont jamais rien fait de comparable.... Un coup de vent a changé

toute cette joie en douleur, et fini le conte joyeux en tragédie.

Madame Charles Vacquerie était l'aînée des enfants de M. Victor Hugo;

elle s'était mariée, depuis quelques mois seulement, à M. Vacquerie,

jeune homme très-riche, qui avait cherché dans mademoiselle Hugo, non

pas un accroissement de fortune,--les poètes n'ont pas de grosses dots à

donner,--mais d'autres trésors plus précieux, l'élégance de l'esprit, la

bonté du coeur et la grâce du corps que mademoiselle Hugo possédait.

Un raconte qu'un peu avant sa mort funeste, la pauvre jeune femme

écrivait à peu près ceci à quelqu'un de Paris: «Ma chère amie, je suis

ici depuis un mois, mais si heureuse et si doucement entourée de tout ce

qui fait le bonheur, que de temps en temps je me surprends à avoir peur

de mon bonheur même; il me semble que cela est trop doux pour durer

longtemps; puis cependant je me rassure en songeant qu'à cette joie si

grande il manque quelque chose: je n'ai pas ma bonne mère près de moi.»

M. Victor Hugo a dit, en jetant un regard mélancolique sur les trépas

prématurés:

Ah! combien j'en ai vu mourir de jeunes filles!

Le poète ne savait pas qu'il ajouterait un jour à la liste douloureuse

le nom de sa propre fille, morte à la fleur de l'âge.

Le même jour, on lisait dans les journaux que le jeune comte de Maltzan,

âgé de dix-neuf ans, fils d'un ministre du roi de Prusse, s'était noyé

en se baignant dans la Sprée, tandis que mademoiselle de Lasalle, fille

unique d'un officier d'ordonnance de Sa Majesté Louis-Philippe, venue à

Pau pour assister aux fêtes de l'inauguration de la statue d'Henri IV,

mourait en quelques heures, d'une fièvre rapide. Et que serait-ce donc

si les journaux tenaient compte, un à un, de tous les trépas que chaque

jour amène? Ils ne citent que les morts de bonne maison, ils

n'inscrivent que les tombes qui peuvent exciter la curiosité et attirer

les regards des passants; mais les autres arrivent par centaines, par

milliers!

On meurt de toutes parts, en haut et en bas, à toute heure, à toute

minute, à toute seconde. Il y a toujours, à côté de vous ou près de

vous, quelqu'un qui meurt ou qui va mourir; et ceux qui vivent,

c'est-à-dire nous tous qui avons encore le pied ferme et le teint frais,

nous ne sommes, après tout, comme l'a dit Pope, que des convalescents:

la mort est, en effet, une maladie que les plus dispos portent avec eux

sans qu'ils y songent; cette maladie les prendra au collet aujourd'hui,

demain peut-être, et, à coup sûr, après demain.

Je connais de très-honnêtes gens qui ne veulent pas y croire, et, entre

autres, Hilaire-Charles-Auguste Bonaventure, mon ami intime; Bonaventure

a trente-six ans: c'est un gros garçon insouciant, réjoui, annonçant la

santé par tout son corps et la gaieté par tous ses yeux; sur ses

épaules, sur sa poitrine, sur son allure robuste et résolue, le notaire

le plus nécrophile délivrerait sans objection un certificat de vie

éternelle.

Ou ne dira pas que Bonaventure ne fait pas honneur à sa personne et

qu'il ne se témoigne pas une entière confiance à lui-même; il est

tellement convaincu au contraire de sa force et de sa santé, qu'il

n'imagine pas que les autres soient faits autrement que lui. S'il

rencontre un pauvre diable alité: «Allons donc! s'écrie-t-il, le

gaillard plaisante! ça veut se rendre intéressant! ça s'en fait

accroire!» Un jour, nous descendions ensemble, bras dessus bras dessous,

la rue du Faubourg-Montmartre; un convoi funèbre, qui s'acheminait au

cimetière, vint à passer: Qu'est-ce que cela? me demanda mon

Bonaventure?--Eh! parbleu! lui dis-je, c'est un chrétien qu'on mène en

terre.--Laisse donc, reprit Bonaventure, tu veux rire; est-ce qu'on

meurt? est-ce qu'il y a des morts?» Un autre jour, passant devant un

magasin d'un aspect sombre,--c'était un magasin de deuil:--«A quoi cela

sert-il?» dit mon homme d'un air jovial.

Bonaventure aurait pu m'adresser la même question, à chaque coin de rue;

le magasin de deuil se multiplie, en effet, avec prodigalité par toute

la ville; il n'y a que les chapeliers, les cafés, les restaurateurs, les

marchands de papier peint et les pâtissiers qui pullulent autant que lu.

Ceci contredit singulièrement l'opinion de mon ami Bonaventure, qu'il

n'y a pas de morts et qu'on ne meurt pas; ou bien, à l'entendre, si la

chose arrive, ce n'est que par hasard et pour les maladroits.

Rendons toutefois justice au magasin de deuil: s'il encombre la ville de

plus en plus, s'il étale aux regards ses voiles funèbres et ses étoffes

mortuaires, il fait du moins de son mieux pour adoucir le fond lugubre

de ses fonctions: le magasin de deuil est élégant, coquet, paré;

quelques-uns sont magnifiques; il est impossible de vous offrir d'une

manière plus recherchée et plus galante les moyens de porter le vêtement

de votre douleur et d'habiller votre désespoir.

Le comptoir ordinairement est occupé par des jeunes filles qui

dissimulent, par toutes sortes de sourires et de prévenances, la

tristesse de l'emploi: «Est-ce un grand deuil? est-ce un demi-deuil que

madame désire? Ah! bon, madame a eu le malheur de perdre son mari:

très-bien! j'ai justement là ce qu'il lui faut: une étoffe charmante qui

lui ira à ravir; je conseillerais à madame de prendre cette nuance, cela

fait bien, cela est bien porté!»

Les marchands de deuil sont comme les médecins, comme les employés aux

pompes funèbres, comme le bourreau; ils s'oublient eux-mêmes et vivent

agréablement et le sourire sur les lèvres au milieu des plus grandes

tristesses de ce bas monde. Ce que c'est que l'habitude!

Avouons cependant qu'il y a de singulières industries. Supposez que le

docteur Dumont, et cela pourrait bien arriver avec un alchimiste de sa

force, découvre enfin l'élixir de longue vie; voilà tous les marchands

de deuil ruinés du coup!

Le marchand de deuil se trouve ainsi placé dans une situation bizarre:

comme homme et comme partie intéressée, il désire naturellement que

l'humanité se porte bien et vive le plus longtemps possible; mais comme

marchand, il est obligé de faire des voeux pour la fièvre, la pleurésie,

l'apoplexie et les morts subites.--Le jour où on livre une grande et

sanglante bataille, le marchand de deuil est à la hausse et se frotte

les mains.--«Les affaires vont mal,» s'écrie en causant avec sa femme,

dans son arrière-boutique, un marchand de deuil qui n'a pas eu de morts

depuis huit jours parmi ses clients.--Annonce-t-on une peste: «Ça va

bien.» dit-il.

N'avais-je pas raison de dire: Quel singulier commerce!

Sortons de cette nécropole et parlons un peu des vivants.

Le château d'Eu est silencieux maintenant, et le flot, en se refermant

derrière le yacht qui reconduisait dans son île S. M. britannique, a

effacé jusqu'à la dernière trace de l'événement et de l'entrevue.

Shakspeare a dit: «Beaucoup de bruit pour rien!» Un fait qui excitera

sans contredit plus de sensation au faubourg Saint-Antoine, au Marais et

au boulevard du Temple, que le débarquement de S. M. la reine Victoria

au Tréport, c'est la nomination de M. Marty aux fonctions de maire de

Charenton. Je n'ai pas besoin de rappeler ce que c'est que M. Marty; qui

a oublié M. Marty? Son nom vit dans la mémoire de tous les coeurs

sensibles; son souvenir est présent à tous les amis du malheur et de la

vertu; pendant trente-cinq ans, M. Marty a rempli dans les mélodrames du

théâtre de la Gaieté l'emploi d'honnête homme, et il faut dire que ce

n'était pas une comédie qu'il jouait: M. Marty était naturellement, et

il est encore le meilleur homme du monde.

M. Guilbert de Pixérécourt, l'Alexandre Dumas de ce temps-là, brillait

alors de tout l'éclat de son succès; on ne frémissait, on ne pleurait

que par M. de Pixérécourt: _Tèkéli, la Citerne, les Ruines de Babylone,

le Chien de Montargis_, et tant d'autres chefs-d'oeuvre de la même

trempe, faisaient l'admiration universelle. M. Marty ne manquait pas d'y

remplir son rôle; il n'y avait de fête complète et de succès solide

qu'autant que M. Marty s'en était mêlé.

Une fois cependant, Guibert de Pixérécourt le pressa si fort qu'il se

décida à jouer le personnage du _traître_. Le parterre était stupéfait

et disait: «Est-il possible? Est-ce bien lui?» M. Marty lui-même

semblait embarrassé de sa scélératesse de hasard; on voyait qu'il

n'était pas fait pour cela; il n'en dormit pas de la nuit, et ne voulut

plus recommencer le lendemain.--Quand il reparut avec son auréole

d'homme vertueux, ce fut un tonnerre d'applaudissements; on lui jeta des

couronnes comme à un saint que le démon aurait voulu tenter et qui

aurait envoyé promener le tentateur.

Depuis ce moment. M. Marty ne dévia plus du chemin de la vertu et du

malheur. Que de fois il fut persécuté! que de fois exilé! que de fois

dépouillé par le crime de ses honneurs et de ses biens: que de fois

injustement condamné! que de fois chargé de fers! que de fois sur le

point délivrer sa vénérable tête à la hache! Mais que lui importait! M.

Marty supportait l'erreur, la méchanceté et l'injustice des hommes avec

une résolution inaltérable; il ne cessait pas de dormir un seul instant

du sommeil du juste, tandis que le traître, qui lui jouait tous ces

méchants tours, n'avait, pour tout repos, qu'un oreiller rembourré

d'épines.

Qui ne se rappelle l'accent plein de résignation avec lequel M. Marty

s'écriait quelque part: «Persécuté par mes concitoyens, victime d'un

arrêt injuste, je me retirai à Lauzanne, où j'exerçai, pendant

vingt-cinq ans, le métier honnête, mais peu lucratif, de tisserand.»

Aussi M. Marty, pendant cette longue carrière de persécutions et

d'honnêteté, ne trouva-t-il jamais que des geôliers sensibles, des

bourreaux pleins d'humanité et des haches qui ne coupaient pas. Qui

aurait pu se décider à faire seulement une égratignure à ce brave homme?

Le dénouement de la carrière de M. Marty a prouvé, en fait, la vérité de

cette maxime prêchée par le mélodrame classique, à savoir que la vertu

est tôt ou tard récompensée: M. Marty s'est retiré depuis quelques

années avec une jolie fortune, fruit légitime d'une vie laborieuse et de

succès mérités; il a une charmante maison des champs, il respire un air

pur; il jouit de l'estime de ses concitoyens, qui ne le persécutent

plus, Dieu merci! Les électeurs municipaux de Charenton le nomment leur

maire à l'unanimité, et le ministre confirme l'élection; les électeurs

ont raison, le ministre n'a pas tort, et vive cet excellent M. Marty!

--Les théâtres sont dans un état de stérilité déplorable; depuis un mois

ils ont à peine mis au jour un embryon de vaudeville; pourquoi se

donneraient-ils, en effet, la peine de créer et de mettre quelque chose

au monde? A quoi bon? Le ciel est beau; l'automne nous invite à ses

derniers jours de soleil et d'azur; bientôt novembre, le sombre

novembre, au front humide et chargé de brouillards, attristera le ciel,

et de son souffle mortel flétrira la prairie et enlèvera à l'arbre sa

dernière feuille. Jouissons donc de ce suprême sourire de la douce

saison. Allons aux champs si nous pouvons, si nous avons un coin de

charmille, on seulement si notre bon génie nous ouvre la barrière pour

quelques jours, et nous dit: Va devant toi, à la grâce de Dieu!

Voilà pourquoi les théâtres sont stériles et déserts; c'est qu'en effet

une moitié de Paris court sur la grande route ou se repose dans sa

maison des champs, tandis que l'autre moitié se promène le soir au

boulevard, aux Tuileries, aux Champs-Elysées, partout où ce pauvre

prisonnier peut trouver une apparence d'air libre et de verdure.

Novembre venu, tous les déserteurs reviendront: le Paris fantasque, le

Paris pittoresque, le Paris bucolique, le Paris errant, le Paris

châtelain rentrera chez lui: alors il reprendra ses airs mondains et

viendra perdre, à la pâle lueur des bougies et des lustres, le hâle de

sa vie champêtre.

En attendant, mes chers amis, roulons-nous un peu sur l'herbe, tandis

qu'il en est encore temps.

[Illustration: Dessin de J.-J. Grandville.]

Pour un observateur, ami de la flânerie, il est évident qu'à cette

époque de l'année une espèce de fièvre s'empare d'une certaine partie de

la population parisienne. Cette fièvre est totalement inconnue à nos

médecins; je l'appellerai fièvre cynégétique: c'est toujours bon de

donner un nom grec à une fièvre quelconque. Vous ne vous en êtes

peut-être pas aperçu, vous qui parcoures les boulevards pour regarder

les belles dames qui passent; mais moi, qui ne m'occupe plus de ces

drôleries, à mon grand regret, je vous assure; moi qui fréquente les

armuriers, qui entretiens des relations suivies avec les marchands de

carniers et autres ustensiles de chasse, je vois chez ces messieurs une

recrudescence de visites égale à celle qu'éprouvent les confiseurs aux

approches du Jour de l'An. Le 1er ou le 10 septembre arrive, et pour les

chasseurs ce jour est le plus solennel de l'année: on va, on vient, on

s'informe; chez un tel on trouve des bourres nouvelles qui font serrer

le coup: «Il faut que je m'en procure, car mon fusil écarte;» ailleurs

on vend des poudrières, des sacs à plomb, dont l'ingénieux mécanisme

abrège le temps que l'on met à charger: «Vite, courons-y, car un jour

d'ouverture on ne saurait trop économiser le temps.»

Vous ne pouvez pas vous faire une idée de la facilité qu'ont certains

chasseurs à délier les cordons de leur bourse lorsque vient ce grand

jour, ils ont trois fusils, les voilà qui veulent en acheter un

quatrième; le plus gros calibre est celui qu'ils choisissent, dans

l'espoir qu'en le chargeant d'une livre de plomb toute la compagnie de

perdreaux tombera sous leurs coups. Ils se souviennent que l'année

dernière M. un tel fut roi de la chasse; son fusil, calibre de 12, lui

décerna probablement cet honneur; ils veulent un calibre de 8, le succès

sera plus certain. Oh! s'ils pouvaient traîner une pièce de canon à

travers les luzernes et les taillis, quel ravage ils causeraient! en

mettant seulement double charge de poudre et quatre kilogrammes de petit

plomb, ils couvriraient de mitraille une demi-douzaine d'hectares, ils

pourraient tuer à la fois plusieurs compagnies de perdreaux, sans

compter les lièvres gîtés dans les intervalles. Ces pauvres lièvres

seraient passés de vie à trépas, sans avoir prévu que le plomb les

atteindrait, de si loin! Les chasseurs dont je parle se tiennent au

courant de tous les progrès que fait l'arquebuserie: si l'on invente un

fusil nouveau, tirant cinquante coups par minute, cent coups sans

amorcer, ils l'achètent; ils ont bien raison, ces dignes gobe-mouches:

posséder une arme qui fonctionne aussi vite est un avantage

inappréciable; il ne manque plus qu'une chose, c'est l'occasion de la

faire fonctionner.

Le chasseur parisien est dans une surexcitation nerveuse, dont le remède

ne peut se trouver qu'en rase campagne. Si vous le reteniez à la ville,

une fièvre cérébrale s'emparerait de lui, sa tête éclaterait comme un

melon trop mûr. Napoléon dormit la veille d'Austerlitz, les Russes et

les Autrichiens le préoccupèrent bien moins que les perdreaux et les

lièvres ne préoccupent nos fashionables et nos épiciers. Heureux ceux

qui, semblables à Napoléon le Grand, ont pu dormir! Ils ont rêvé nuées

de perdreaux, fleuves de lièvres et de lapins courant entre leurs

jambes, coups doubles, triples, quadruples, carnassières pleines,

montagnes de gibier mort. Qu'en feront-ils? direz-vous; belle question,

ma foi! le fashionable enverra des voitures chargées de bourriches aux

nombreuses belles dames qu'il courtise; l'épicier, essentiellement exact

et calculateur, vendra tout: il a déjà conclu son traité avec le

marchand de volailles voisin; et si, ce jour-là, il pousse la grandeur

d'âme jusqu'à régaler sa tendre épouse d'un perdreau rôti, ce sera

nécessairement un _pouillard_ non vendable. Au mois d'août il a spéculé

sur les pruneaux, en septembre il spécule sur le gibier; il compte sur

l'ouverture de la chasse comme un marchand de vin compte sur la

vendange.

Mais, direz-vous encore, demain la marchandise sera très-abondante, et

par conséquent elle, sera peu chère. Eh bien! vous êtes dans une erreur

grave, où vous resteriez probablement jusqu'à la consommation des

siècles, si je n'étais pas venu là tout exprès pour vous en tirer.

L'objection que vous me faites est exacte pour toute espèce de chose,

excepté pour le gibier lors de l'ouverture de la chasse. Les perdreaux

afflueront à la halle; mais le nombre des acheteurs est augmenté de tous

les chasseurs maladroits qui, s'étant pourvus de fusils neufs, de

guêtres neuves, de carniers neufs, veulent prouver qu'ils n'ont pas fait

une dépense inutile. Si, le jour de l'ouverture de la chasse, on amenait

à Paris tous les perdreaux, lièvres, cailles, faisans et lapins qui

volent ou courent sur les terres de France, ils ne suffiraient pas aux

besoins des consommateurs. Des marchands vont se placer hors barrière,

attendant les chasseurs malheureux; les braconniers les guettent sur la

route, au coin des bois, et là ces beaux messieurs à gants beurre frais,

à barbe de bouc, remplissent leur carnier et le coffre du tilbury. La

veille de l'ouverture, le braconnier fait des tournées extraordinaires;

il déploie tout son arsenal de filets, de collets; il force la recette,

car il sait bien que le lendemain son profit sera double; que dis-je! il

sera triplement double; car il gagnera d'abord ce que la cuisinière

aurait gagné, et puis, le beau monsieur faisant un marché honteux, se

dépêche de payer ce qu'on lui demande, et se sauve au grand trot pour ne

pas être surpris en flagrant délit. Je pourrais citer un fashionable de

ma connaissance qui, la nuit, près de Saint-Mandé, acheta trente pièces

de gibier, parmi lesquelles se trouvaient une douzaine de peaux de

lièvres ou de lapins rembourrées de foin. Il ne perdit pas tout, car le

lendemain il eut de quoi faire bien déjeuner son cheval.

Le chasseur parisien se divise en quatre catégories: 1º le bon et vrai

chasseur; 2° le chasseur fashionable; 3º le chasseur épicier; 4° le

chasseur de conscience. Je vais vous donner la description exacte des

quatre espèces.

Paris renferme dans son enceinte continue un grand nombre de bons

chasseurs, et je professe pour eux la plus haute estime. On les

reconnaît de loin à la manière calme, raisonnée, réfléchie, dont ils

battent la plaine, à la sévérité de leur costume, à la propreté de leur

fusil sans ornement, à la beauté, à la docilité de leur chien,

manoeuvrant au moindre geste, au moindre mot. Ils ne tirent jamais au

hasard dans une compagnie de perdreaux, ils choisissent ceux qui sont

séparés de la bande; s'ils font coup double, ce coup double est sans

regret, c'est-à-dire qu'ils ne touchent que les perdreaux qu'ils tuent,

se gardant bien d'en blesser d'autres qui mourraient au loin sans profit

pour personne. Ils savent ménager leurs ressources en laissant de la

graine pour l'année suivante. Un lièvre part à grande distance, ils ne

tirent pas; à l'instant les chances sont calculées: «Il est possible que

je le tue, mais il est probable que je le manquerai; si je le blesse,

légèrement, il mourra peut-être, et je ne l'aurai point; ne tirons pas,

je le retrouverai plus lard.» Son fusil, du calibre de 20, met des

bornes aux bouffées d'ambition qui pourraient traverser son cerveau; il

méprise les plus gros calibres, car il ne veut pas tout tuer en un jour;

il sait que la chasse dure six mois, et qu'elle recommence l'année

suivante.

[Illustration: Le départ pour la chasse.]

Le chasseur fashionable veut tout tuer et ne tue rien; il court les

champs comme un écervelé; il voudrait être à la fois dans la luzerne et

dans le guéret, dans le taillis et dans les pommes de terre; il ne

marche pas, il vole pour arriver partout le premier. Il a de très-beaux

fusils de tous les calibres, de tous les systèmes; sa chambre est un

arsenal, il pourrait y soutenir un siège. En plaine, toutes ces armes

sont inoffensives, c'est le trait du vieux Priam, _telum imbelle et sine

ictu_. Je me trompe, ces armes causent bien des ravages; déchargées à

tort et à travers au milieu des compagnies de perdreaux, elles en

blessent la moitié. Les belettes, les hiboux, les éperviers, ses

auxiliaires obligés, saisissent les pauvres éclopés, et ce malheureux

chasseur, qui rentre chaque jour bredouille, archibredouille, lui seul a

dépeuplé la plaine, et cependant il chasse toujours. Croyez-vous qu'il

s'amuse, à chasser? pas du tout: il ressemble à ces gamins imberbes qui

fument le cigare à contre-coeur pour se donner un air féroce et surtout

pour faire croire qu'ils, sont de fort mauvais sujets. Notre,

fashionable chasse pour avoir le droit de paraître au salon du château

en veste élégante, en guêtres bien pincées, en cravate à la Colin

négligemment flottante. Il compte beaucoup sur son costume, longtemps

étudié, pour faire d'affreux ravages dans les coeurs tendres et

très-sensibles de nos dames. Il a raison! un sot réussit mieux avec des

bottes d'un vernis irréprochable qu'un homme d'esprit avec des souliers

ferrés. Aussi notre fashionable est-il la terreur des maris; mais il est

la providence du budget, qu'il grossit régulièrement de 15 fr. par

année, et du marchand de perdreaux, qui lui remplit tous les jours son

carnier au moment du départ, moyen certain pour avoir du gibier au

retour.

Le chasseur fashionable connaît le gibier rôti; chez Véry, au Café

Anglais, il distingue fort bien un perdreau d'une bécasse, un lièvre

d'un faisan; mais, une fois en plaine, le poil ou le plumage amenant

d'autres combinaisons, toutes ses études ne sont plus assez fortes pour

lui faire distinguer la chose. Un jour, je traversais la plaine

Saint-Denis, j'allais à un rendez-vous de chasse à quelques lieues plus

loin. Au milieu d'un champ de salsifis, je vois un beau monsieur, neuf

des pieds jusqu'à la tête, luisant comme un calice, ficelé sur toutes

les coutures. J'avais un chien, lui n'en avait pas. Tout à coup je

l'entends tirer: pan, pan.... il court et ne ramasse rien.

«Monsieur! monsieur! me crie-t-il, ayez, la bonté d'amener ici votre

chien: je viens de tuer une caille et je ne la trouve pas.»

L'Évangile a dit: «Aidez-vous les uns les autres.» Je suis bon chrétien,

et je m'approche du beau monsieur.

«Il y a donc des cailles par ici?

--Des cailles? il y en a par centaines; en voilà quatorze que je manque.

--Diable! mais c'est charmant; alors, je m'arrête ici, je n'irai pas

plus loin.

[Illustration: Chasseur au canon, par J.-J. Grandville.]

[Illustration: Le chasseur dévastateur, par J.-J. Grandville.]

--Oh! si vous savez tirer, vous en aurez bientôt rempli votre carnier.

J'ai tué la dernière que j'ai tirée, mais je ne la trouve pas.

--Je vais faire chercher mon chien. Où est-elle tombée?

--De ce côté.

--Allons, Modus, cherche, apporte.»

Modus parcourt le champ de salsifis, trouve une alouette morte, la

secoue et ne l'apporte pas. Je vous dirai que Modus dédaigne l'alouette.

Vous savez que cet oiseau aime à voltiger près des objets brillants: le

costume du fashionable l'avait probablement attirée, comme un miroir.

«Voilà ma caille! s'écrie mon chasseur, se jetant à corps perdu sur sa

proie.

--Vous appelez cela une caille? lui dis-je.

--Certainement.

--Vous vous trompez.

--Et qu'est-ce donc?

--Un perdreau.

--Un perdreau! répondit-il tout enthousiasmé.

--Oui, monsieur. Il est jeune, c'est vrai, mais c'est un perdreau.

--Comment! j'aurais tué un perdreau!

--Et le mérite est d'autant plus grand que la pièce est plus petite.»

Le chasseur fashionable aime à suivre un bon chasseur en plaine. Si son

compagnon tire, il tire aussi en même temps. Deux chances sont pour lui:

si la pièce tombe, on la lui offrira peut-être, ou si on la joue à croix

ou pile, comme cela se fait en pareil cas, il peut deviner juste, chose

plus facile que de bien tirer, dans cette circonstance, il soutient

toujours que son coup a porté: il tenait la pièce au bout de son canon,

il la laissait filer, il aurait pu la vendre, etc.--J'avais un jour

semblable discussion avec un beau monsieur que j'avais rencontré au

champ d'honneur, et qui s'obstinait à me suivre comme mon ombre. Nous

tirons un perdreau ensemble: le perdreau tombe et il jure qu'il l'a tué:

son coup l'a complètement enveloppé, le mien s'est perdu dans l'air à

quatre pas au moins sur la gauche.

Ce brave homme tenait beaucoup à mettre ce perdreau dans sa carnassière

encore vierge: je le lui laissai. Tout en chargeant nos fusils,

j'examinai par hasard sa baquette, et à la hauteur démesurée dont elle

dépassait son canon, je lui fis observer qu'il mettait double charge. Il

voulut enlever le surplus avec, son tire-bourre, mais bientôt nous fûmes

certains que son coup n'était point parti; l'amorce seule avait éclaté.

«Croyez-vous encore, lui dis-je, que mon coup a frappé sur la gauche?

--Oh! pardon, monsieur; je vais vous rendre le perdreau.

--Permettez-moi de vous l'offrir.»

J'eus le plaisir de faire un heureux ce jour-là. Il dissimulait au moins

les trois quarts de son bonheur, mais à sa figure on pouvait voir la

complète satisfaction que son coeur éprouvait.

Un jour que, pendant l'entr'acte d'une belle journée de chasse, nous

nous apprêtions à déjeuner sur l'herbe, chacun exhibait le contenu de

son carnier; un beau monsieur de notre compagnie n'avait rien à montrer,

ce qui lui donnait une contenance fort embarrassée. Tout à coup le garde

nous dit qu'il connaît un lièvre au gîte, et demande si quelqu'un veut

le tirer: «J'y vais, s'écrie le fashionable; et tout le monde fut d'avis

de lui faire les honneurs de ce lièvre, puisque nous avions tous plus ou

moins de gibier, et qu'il n'avait rien encore. Nous le suivons en lui

donnant des conseils: «Ne vous pressez pas.--Visez bien.--Tirez aux

pattes de devant.--Tirez à la tête.--Tirez, en plein corps, etc.» On lui

montre le lièvre blotti dans un sillon, et ayant l'air de songer, ainsi

que doit faire au gîte tout lièvre bien appris. Le coup part; l'animal

ne bouge pas, «Il est mort! il est mort!» dit notre chasseur apprenti.

Aussitôt il court, le ramasse, et l'apporte triomphant: «Savez-vous

qu'il sent bien bon, votre lièvre!» lui dis-je, effectivement, il était

tout rôti, artistement piqué: il figura fort bien à notre déjeuner, dont

il fut le plus bel ornement.

[Illustration: Le chasseur fashionable, par J.-J. Grandville.]

Le chasseur épicier! Déjà plusieurs fois j'ai décrit des animaux oubliés

par Buffon; c'est le véritable moment de compléter l'oeuvre de notre

grand naturaliste.

Le chasseur épicier est couvreur, plombier, maçon, marchand de vin,

d'huile, de bas, de pruneaux, enfin c'est un marchand quelconque; il est

riche, il aime la chasse; mais il veut chasser sans qu'il lui en coûte

rien. Pour ce faire, il loue des terres, des bois, y place un garde ou

plusieurs gardes, et puis il lance ses prospectus. Il prend dix

actionnaires qui paient seuls tous les frais, C'est comme dans les mines

de charbon, de fer, d'argent ou d'or, où les fondateurs se réservent

tous les bénéfices lorsque bénéfices il y a. Ses bois sont garnis de

lapins, à ce qu'il dit; si l'on tuait à discrétion, bientôt la chasse

serait détruite; aussi a-t-il grand soin, dans son règlement, d'insérer

un article conservateur par lequel il est sévèrement, interdit de tuer

plus de douze lapins par jour. Voyez-vous avec quelle adresse le hameçon

est caché sous l'appât? «Diable, disent les gobe-mouches, douze lapins!

sans compter les lièvres, les faisans, les perdrix et les cailles, dont

le nombre n'est pas limité; ma foi, c'est un beau pis-aller. Notez bien

que je puis tuer tout cela chaque jour; prenons une action... Et si j'en

prenais deux! je pourrais tuer vingt-quatre lapins, toujours sans

compter les lièvres, les faisans, les perdrix et les cailles: prenons

deux actions.» Vous allez, croire peut-être, que ceci est une mauvaise

plaisanterie. Eh bien! faites-moi l'honneur de venir me voir rue

Saint-Georges, 33, et je vous montrerai des preuves incontestables

écrites et signées; je vous dirai même tout bas, dans le tuyau de

l'oreille, le nom du gobe-mouches qui, ayant pris deux actions pour

avoir le droit de tuer vingt-quatre lapins par jour, en a tué deux, dans

toute l'année.

[Illustration: Députation du gibier reconnaissant à la chambre des

Pairs, après la discussion de la loi sur la chasse.--Dessin de J.-J.

Grandville.]

Le chasseur épicier a tous ses actionnaires; il chasse pour rien; chacun

lui donne six ou huit cents francs par année; le voilà couvert de tous

ses frais, et même il lui reste un petit _boni_ qui doit servir dans ses

prévisions à payer les voitures, diligences, coucous et autres

véhicules. «C'est bien, dit-il; à présent, si je faisais entrer deux

actionnaires de plus ce serait pour moi un bénéfice réel. Parbleu! voilà

une heureuse idée. D'ailleurs, je me donne beaucoup de peine pour

procurer du plaisir à ces messieurs; je suis gérant de la chasse; tous

les gérants possibles ont des appointements, je n'en ai pas, et toute

peine mérite salaire.» A la première réunion, il parle de dépenses

imprévues, de lièvres et lapins achetés et lâchés pour peupler les bois,

de perdreaux, de faisans élevés pour créer une chasse vraiment royale.

Ses associés tremblent que ces précautions oratoires ne tendent à leur

demander un crédit supplémentaire, ils se trouvent heureux d'en être

quittes pour deux nouveaux venus, qui, d'ailleurs, sont fort maladroits,

à ce que dit le chasseur-épicier.

Le voilà donc bien installé: il chasse en gagnant 1,600 fr. par année.

Rien de plus juste; car enfin, s'il ne chassait pas, il emploierait son

temps à méditer sur les huiles, sur la cassonade ou sur les pruneaux, et

ces méditations peu poétiques le conduiraient probablement à des

bénéfices réels tout aussi forts. Mais l'appétit vient en mangeant:

laissera-t-il tout son gibier à la merci de tous? «Oh! ce serait

dommage; il existe dans la plaine au moins soixante compagnies de

perdreaux; les actionnaires vont tout saccager le premier jour; si la

veille de l'ouverture, j'en prenais d'abord ma bonne part, sans

préjudice de ma chasse du lendemain, cela se vendrait bien. Les gardes

sont à mes ordres, je les paie; ils n'obéissent qu'à moi; j'ai des

filets, utilisons-les ce soir. On ne le saura pas; ces messieurs

trouveront du déficit, qu'importe? Je le mettrai soit le compte des

braconniers: ce ne sera point un mensonge.» Tout se passe exactement

comme je viens de vous le dire, et voilà pourquoi vous trouvez chez les

marchands de gibier tant de perdreaux morts sans blessures apparentes.

Un jour, je vais chez un entrepreneur de chasse la veille de

l'ouverture; j'entre dans la salle à mander, je vois sur la table une

montagne de je ne sais quoi, recouverte par une nappe; je la soulève

machinalement, comme fit autrefois le comte Almaviva de la robe qui

cachait le petit page, et je vois... cent cinquante perdreaux morts! Mon

intention était de prendre une action; vous êtes bien certain que je ne

l'ai pas demandée. J'ai pris ma course, et j'ai fui aussitôt cette

infâme caverne de brigand.

Le chasseur épicier dans la chasse ne voit que le gibier mort.

Donnez-lui le choix d'un lièvre qui court ou d'une pièce de cinq francs

qui roule, il se jettera sur la pièce de cinq francs, Certainement, il

faut du gibier mort, mais ce n'est pas l'unique but d'un vrai disciple

de Saint-Hubert. Avant tout, il cherche à se procurer des émotions; il

jouit en voyant manoeuvrer ses chiens; une belle quête, un arrêt franc

et ferme, ou bien la manière dont ils lancent, dont ils suivent, dont

ils relèvent un défaut, lui procurent des plaisirs qu'on ne saurait

comparer à rien. A travers mille péripéties, il arrive au joyeux

hallali. Demain, il recommencera; il recommencera les jours suivants,

tous les jours de l'année, et ses jouissances seront les mêmes.

Citez-moi, si vous le pouvez, un autre plaisir qui, six mois après, se

présente à votre imagination toujours avec la même face riante. Un

lièvre forcé suivant toutes les règles de la vénerie donne plus de

véritable bonheur que cent lièvres tués à l'affût. Bien des gens

prendront ceci pour un paradoxe; que m'importe'? j'estime fort peu ces

gens-là.

Heureusement, toutes les chasses par actions ne sont pas gérées par des

chasseurs épiciers; mais elles ont toujours l'inconvénient des

associations, où chacun ne voit que son intérêt personnel, et tue tout

ce qu'il peut tuer. Je compare une chasse par actions à une

table-d'hôte, où les commis-voyageurs mangent à se donner des

indigestions dans le but de rattraper leur argent.

Dans ces chasses, on tue deux cents pièces le jour de l'ouverture; le

lendemain on en tue trente; le surlendemain six, et puis plus rien ou

presque rien. Pour avoir une belle chasse, il faut l'avoir tout seul ou

bien avec un ami conservateur du gibier, chasseur loyal et galant homme.

[Illustration: Un chasseur parisien.(1) (Un dessin de Cham.)]

On croit généralement en province que les chasseurs de Paris ne tuent

que des alouettes dans la plaine Saint-Denis. C'est une erreur. Les plus

belles chasses de France sont dans les environs de Paris. En province,

on pourrait les avoir plus belles, mais on ne fait rien pour cela. C'est

à Paris seulement que les gens riches savent dépenser l'argent qu'ils

ont et même celui qu'ils n'ont pas. Ceux qui en ont beaucoup affichent

un grand luxe, ceux qui n'en possèdent guère veulent les imiter. Ou veut

pouvoir dire; «Ma chasse,» comme on dit: «Ma voiture et mes chevaux.»

Combien de gens qui, pour avoir le droit de prononcer ces mots sonores:

«Ma voiture,» se condamnent à manger l'ignoble miroton avec

accompagnement de pommes de terre bouillies; car, accommodées au

naturel, cela ne coûte pas si cher que si on les rissolait dans le

beurre!

[Note 1: «Le chasseur parisien, dit Cham, se trouve généralement dans la

plaine Saint-Denis. Là, il poursuit à marches forcées un chat de

gouttière qu'il a pris pour un faisan; il se fait aider dans ses

recherches par un boule-dogue, un caniche ou autre chien du même style,

après l'avoir dressé à sa façon, c'est-à-dire en lui attachant un oiseau

au col avec une ficelle pour lui donner la piste; lui-même tire le

gibier au vol, en l'attachant au bout de son fusil, et, avec son bon

coeur proverbial et l'horreur du sang, il détourne la tête au moment où

il va lâcher la détente.

«Il tirera une quarantaine de coups de fusil sur un évadé de Montfaucon,

qu'il aura pris pour un chevreuil à la mamelle. Malheur au passant qui

se trouve sur son chemin, ou plutôt qui ne s'y trouve pas, vu qu'il

n'attrape pas toujours devant lui. En tirant une carpe, il crève l'oeil

d'un monsieur qui va dîner en ville. Bref, le chasseur parisien est la

seule chose véritablement à chasser pour la sûreté publique.»]

Certes, si en province on voulait louer des terres, y mettre des gardes,

élever les perdreaux dont les nids sont détruits en fauchant les

prairies artificielles, il en coûterait trois fois moins cher que dans

les environs de Paris, et on aurait trois fois plus de gibier, car le

braconnage n'est nulle part organisé comme dans la capitale du monde

civilisé. _La compagnie du poil et de la plume_ est constituée

régulièrement; elle a ses commanditaires, ses gérants, son directeur,

son caissier, ses livres comme dans une maison de commerce; elle

entretient des agents qui lui font des rapports journaliers sur le

gibier qui garnit telle plaine; elle sait que tel garde est vigilant,

que tel autre est ivrogne; elle sait les fêtes de village aussi bien que

l'almanach; elle envoie des agents provocateurs qui paient à boire aux

surveillants pendant que d'autres vont traîner le drap mortuaire sur les

perdrix. Le cabinet du directeur est un quartier-général d'où chaque

jour partent les ordres de destruction pour le nord ou le midi. Aucun

recoin n'est oublié; chaque terre à son tour. On a laissé votre gibier

bien tranquille pendant trois mois; par une belle nuit, tout est raflé.

On a su qu'un de vos gardes était allé voir son père malade, que l'autre

avait un rendez-vous avec sa maîtresse, et voilà pourquoi vous n'avez

plus de perdreaux.

Je vous avais promis une quatrième espèce de chasseurs que je nomme

chasseurs de conscience. Elle se compose de tous les boutiquiers

possédant un fusil, de beaucoup d'étudiants, de clercs d'huissiers,

d'avoués, de notaires, enfin de tous les clercs possibles, de plusieurs

garçons perruquiers, restaurateurs ou pâtissiers, de beaucoup d'ouvriers

en chambre, de quelques portiers, enfin d'individus de toutes les

classes, de tous les âges, de tous les métiers. Ces braves gens,

transplantés à Paris par des causes diverses, conservent tous le

souvenir de l'ouverture de la chasse, qui, dans leur pays, était un jour

de bonheur; ils espèrent la retrouver encore. C'est un besoin pour eux

de se mettre en campagne, et un devoir qu'ils accomplissent, c'est enfin

un acquit de conscience. Ils n'ont point de chien, mais ils en

empruntent; tout ce que Paris renferme de roquets, de dogues, de

caniches, est mis en réquisition ce jour-là; ils sont persuadés qu'un

chasseur doit avoir un chien: c'est un accessoire obligé qui ne leur

sera point utile; mais, escortés par cet animal, ils se croient à l'abri

du ridicule. Ne possédant pas un mètre carré de terre, n'en pouvant pas

louer, ils établissent de bonnes relations avec la blanchisseuse, la

laitière du coin, la marchande d'asperges; dans tel village, ils

connaissent une nourrice oui allaita leur enfant; dans tel autre, ils

ont une parente de leur cousine. Toutes ces dames vivent à la campagne,

elles possèdent un jardin, une pièce de luzerne grande comme un billard,

où elles peuvent donner le droit de chasser. Le gibier n'y abonde pas,

c'est vrai, mais leur demi-hectare est voisin des bois de M. un tel, de

la superbe chasse de M. un tel; un jour d'ouverture, les perdreaux, les

lièvres, attaqués en tous sens, fuient dans toutes les directions, et le

plus petit tapis de verdure peut receler de quoi enfler une carnassière.

D'ailleurs, ils ont entendu dire que l'année dernière, à pareil jour, un

lapin fut tué près du village où ils comptent aller. Était-il lapin de

garenne ou lapin des champs? C'est un point que l'histoire laisse

indécis.

[Illustration: Dessin de J.-J Grandville.]

Cette partie est méditée six mois à l'avance; on en parlera six mois

après; car le chasseur de conscience ne chasse jamais que le jour de

l'ouverture. Au village, on trouvera du lait, des oeufs, des fruits, du

vin quelconque; les chasseurs porteront le classique pâté; s'ils ne

rencontrent point de gibier dans les champs, ils seront certains, du

moins, d'en attraper avec leur fourchette.

Ce qui pousse tous ces braves gens dans la plaine, c'est le souvenir

d'un plaisir passé qu'ils se flattent de retrouver encore, c'est le

désir de se créer un droit à débiter des hâbleries, qui, sans cette

excursion annuelle, manqueraient de base. Pour pouvoir dire: «J'ai vu!»

il faut avoir voyagé; si l'on veut raconter qu'on a tué, il faut aller à

la chasse, et surtout que le voisinage sache bien que vous n'êtes point

resté chez vous. Et puis c'est une distraction, une diversion aux

travaux habituels, toujours ennuyeux par leur monotonie périodique.

C'est un ample déjeuner sur l'herbe, où chacun, racontant des hauts

faits excentriques, fournit à son voisin une ample matière qui, le

lendemain, servira de texte à sa faconde. J'ai entendu raconter la même

anecdote par cent chasseurs différents, et toujours le narrateur du

moment en était le héros.

Ils vont s'embusquer dans les haies qui séparent les héritages, et si

quelque malheureux perdreau traverse les airs sur leur tête, cent coups

de fusil partent à la lois; il n'en vole que plus vite, car vous

avouerez qu'on aurait peur à moins; heureux si quelque chasseur n'a pas

reçu les éclaboussures de cette mitraille lancée à tort et à travers.

Rien n'est dangereux à la chasse comme la proximité de ces gens-là; leur

fusil est toujours dans une position horizontale, les deux canons vous

présentant sans cesse leur gueule béante prête à vomir la mort. Si vous

vous permettez, quelque observation sur leur imprudence, ils sont assez

sots pour vous dire que vous avez peur. Eh! parbleu! oui, j'ai peur;

mais si j'étais perdreau je ne craindrais rien. Et puis la vue seule de

tous ces vieux fusils à silex, couverts d'une rouille séculaire, de ces

carabines dignes de figurer dans un cabinet d'antiquailles, est faite

pour effrayer, un jour d'ouverture, il en est des fusils comme des

chiens: tout est mis en réquisition; chacun fouille son grenier ou sa

cave pour y trouver de vieilles armes cachées en 1811; les marchand de

bric-à-brac louent toute leur ferraille; les arquebuses à mèche, à

rouet, les fusils de rempart, prennent l'air et revoient le soleil. On

rencontre en plaine des mousquets qui s'illustrèrent à Fontenoy: s'ils

ne crèvent pas, c'est qu'ils ratent toujours. J'en ai cependant vu un

dont le coup partait assez régulièrement, et s'il n'éclatait point entre

les mains du chasseur, on ne peut l'attribuer qu'à l'habitude qu'il

s'était faite de ne point éclater, car l'oxyde qui le rongeait jusqu'à

la moelle en aurait fourni d'excellentes raisons pour cela. J'ai vu des

pistolets d'arçon montés sur une crosse façonnée par le charron du

village. Vous pourriez servir de cible à une pareille arme sans qu'il en

résultât le plus petit accident, à condition toutefois qu'on viserait

sur vous; car si l'on visait à côté, je ne répondrais de rien. Tous ces

chasseurs ou soi-disant tels, tapis derrière leur haie, guettent les

chasseurs propriétaires de la chasse voisine; lorsque ceux-ci et leurs

gardes s'éloignent, aussitôt ils avancent en plaine dans l'espoir d'y

glaner. Si, dans le lointain, ils aperçoivent un homme portant

bandoulière faisant mine de venir à eux, aussitôt, semblables à une

volée de pigeons, ils fuient derrière leur haie, où, comme dans un fort

inexpugnable, ils attendent l'ennemi de pied ferme, certains qu'ils sont

de se trouver ù l'abri du terrible procès-verbal.

[Illustration: Feu de peloton sur une perdrix, par J.-J. Grandville.]

Le chasseur de conscience ne chassant qu'un seul jour de l'année, ne

prend jamais de port d'armes; ses quinze francs seront beaucoup mieux

employés en munitions de bouche. D'ailleurs, à quoi bon? La laitière, la

blanchisseuse, sont soeurs ou cousines des gardes champêtres; le

laitier, le blanchisseur, sont maire ou adjoint: on n'a rien à craindre

d'eux. Reste le gendarme, qui n'est point parent ou allié; mais il est à

cheval, il a de grandes bottes, et à travers les fossés, les palissades

qui bordent toutes les petites propriétés d'un village, on lui ferait

voir du chemin. Un jour, deux gendarmes, après avoir vainement couru à

travers champs à la suite d'un étudiant, trouvèrent un fossé qu'ils ne

pouvaient pas franchir. Dans leur zèle pour l'exécution des lois, ils

mirent pied à terre, attachèrent leurs chevaux à un arbre, et

poursuivirent le chasseur. Mais la partie n'était pas égale: l'un avait

des souliers, les autres avaient des bottes fortes. Le chasseur gagnait

de l'avance, lorsque deux nouveaux gendarmes, arrivant du côté opposé,

le prirent entre deux feux. La situation se compliquait d'une manière

inquiétante. L'étudiant ne perdit pas la tête; il revint sur ses pas,

sauta le fossé, prit le cheval d'un gendarme, et partit au galop; mais

auparavant il eut soin de couper les sangles de l'autre cheval, pour

rendre la poursuite impossible. Le lendemain, le pauvre gendarme

retrouva son quadrupède à la préfecture de police, où l'étudiant le

renvoya.

Nos députés sont sans cesse occupés de la manière de compléter le

budget; en voici une que je leur conseille de mettre dans les _voies et

moyens_: Trouvez une combinaison pour faire payer un port d'armes à tous

ceux qui, dans l'année, tirent un coup de fusil, ou mieux encore,

faites-leur payer l'amende, ce qui est un peu plus cher; au lieu de

quinze francs, vous en aurez cent vingt, compris les frais et

accessoires, toujours escortés du dixième de guerre qui pèse sur nous

après une longue paix. Si vous parvenez, à ce résultat, vous pourrez

supprimer la contribution foncière, mobilière, les patentes, etc. Il est

vrai qu'alors vous n'auriez plus d'électeurs; aussi je pense que vous ne

ferez pas usage de ma méthode.

Mais vraiment vous auriez bien dû prolonger la session de quelques

jours, et nous donner la loi sur la chasse, déjà votée par la Chambre

des Pairs. Si vous aviez seulement voulu arriver à l'heure, vous auriez

pu gagner ainsi trois séances par semaine. Mais vous promettez beaucoup

avant l'élection, et puis vous tenez très-peu parole. J'ai connu des

matelots qui, pendant l'orage, promettaient à Notre-Dame-de-la-Garde à

Marseille un cierge aussi gros que le grand mat de leur vaisseau, et

qui, le beau temps arrivé, ne lui donnaient pas seulement une chandelle.

Tous les vrais chasseurs s'apprêtaient à vous voter des remerciements,

vous auriez été reçus dans vos départements au son de la trompe, au

bruit des fanfares, aux acclamations des disciples de Saint-Hubert; mais

vous avez préféré les poignées de main des braconniers. Oh! la

popularité! c'est la plaie de notre époque.

Voyez la Chambre des Pairs; que de bénédictions elle a reçues pour avoir

seulement rempli son devoir! Les chasseurs s'arrachaient les discours

prononcés dans la noble enceinte, et, au lieu d'en faire des bourres de

fusil, comme c'est leur habitude quand il leur tombe un journal sous la

main, ils les ont précieusement conservés. Que dis-je! les lievres et

les lapins reconnaissants ont envoyé une ambassade à MM. les pairs pour

leur témoigner leur gratitude. Hélas! ils se sont réjouis trop tôt. Ah!

mes pauvres amis quadrupèdes, vous serez encore poursuivis à outrance

pendant les années de grâce 1843 et 1844: on vous fera rôtir, vous serez

mis civet et en gibelotte au printemps comme à l'automne. La Chambre des

Pairs avait déclaré une amende et la prison contre ceux qui vous

chercheraient querelle à l'époque de vos amours, contre ceux qui

trafiqueraient de vos râbles, dodus pendant les six mois de repos que

vous donne le préfet de police. Eh bien! nos députés qui font tant de

lois ne veulent pas qu'on vous accorde la plus petite trêve. Vous ne

savez peut-être pas pourquoi ils s'acharnent contre vous? C'est que les

marchands de gibier, qui font la traite de vous-mêmes, sont tous

électeurs. Vous êtes victimes de la puissance électorale, et vous devez

être immolés à l'espérance d'un vote à obtenir, pour être ensuite

fricassés quand ce vote sera obtenu.

Vous êtes malheureux, c'est vrai; mais nous autres, vrais chasseurs,

nous le sommes autant que vous: que ferons-nous lorsque vous nous

manquerez? Croyez-vous que le coeur ne me saigne pas en songeant que

votre race peut s'éteindre? Si la guerre qu'on vous a déclarée continue

avec le même acharnement, il est possible qu'un jour le dernier de vous

ait cessé d'exister; pour savoir la longueur de vos oreilles, la couleur

de votre poil, il faudra courir au cabinet d'histoire naturelle et

regarder vos frères empaillés. Mais éloignons un si triste présage,

espérons en la justice des hommes. Croissez et multipliez en attendant,

et si vous ne voyez point l'aurore d'un si beau jour, vos fils en

jouiront peut-être. Cette espérance est bien propre à flatter votre

coeur paternel.

L'Illustration, No. 0029, 16 Septembre 1843 · 第 7 / 17 题