PARIS est une vaste ruche dans laquelle d’infatigables abeilles
travaillent jour et nuit à entasser des richesses, dont une grande
partie nourrit un essaim nombreux de guêpes voraces et paresseuses. Si
les rapines de ces dernières s’exécutent facilement, c’est qu’entre les
abeilles et les guêpes parisiennes il n’existe pas la même différence
qu’entre celles des champs.
Combien y a-t-il en effet à Paris de ces individus, dont l’existence
est un problème pour tous, qui aux yeux de la foule sachant se
revêtir d’un caractère honorable, allant et venant sans cesse d’un
air affairé, semblent travailler, mais ne travaillent réellement qu’à
tirer bon parti de la gaucherie ou de la crédulité de leurs concitoyens
laborieux. Du reste leurs menées plus ou moins adroites ne sauraient
échapper à l’œil de l’observateur: à ce dernier donc appartient le soin
de les signaler.
Tous ces hardis parasites n’exploitent pas le même côté de la confiance
publique. Il en est une classe remarquable par ses mœurs, sa vie
nomade et son adresse, qui ne doit son existence qu’à l’ignorance des
débiteurs et des créanciers, ou à la mauvaise foi des chicaneurs: nous
voulons parler de ces avocats de justice de paix, connus sous le nom de
défenseurs officieux.
Le nombre de ces hommes d’affaires, extrêmement minime il y a dix ans,
s’est augmenté graduellement avec la langueur du commerce. Le soleil de
juillet, dont les rayons régénérateurs devaient produire de si heureux
effets, n’a servi qu’à faire éclore une nouvelle couvée de ces obscurs
oiseaux de proie.
Désespérant d’être officier ministériel, enhardi par les succès de
quelques-uns de ses confrères, un jour un clerc d’huissier adresse
à son patron et à son étude un adieu forcé ou volontaire. Il loue à
Paris, ou dans un des villages circonvoisins, un logement au plus bas
prix possible, garnit une pièce d’une table noire et de trois chaises,
fait barbouiller sur sa porte ce mot: _Étude_, se donne dans ses
lettres et sur ses cartes de visite le titre pompeux de jurisconsulte,
et le voilà défenseur officieux en espérance.
Dès lors il passe dans les justices de paix le temps entier des
audiences, s’immisce dans toutes les discussions particulières des
plaideurs qui attendent l’appel de leur affaire, donne son avis,
propose ses services; enfin remue ciel et terre pour trouver une cause
à défendre.
Le défenseur officieux est facile à reconnaître à sa voix mielleuse
et insinuante, à son chef toujours couvert d’un chapeau qu’il a payé
5 francs. Il porte un habit dont la couleur échappe à l’œil, mais qui
le plus souvent a dû être noir, et sa main, garnie d’un gant gris ou
de filoselle brune, caresse amoureusement un jabot fané et parsemé
d’étoiles jaunâtres qui attestent de la part de son propriétaire un
fréquent usage de tabac en poudre.
Son bras est en tous temps et en tous lieux chargé d’une énorme liasse
de pièces de procédure, flanquée d’un gros _Neuf Codes_ in-octavo. Ce
sont ordinairement les seuls papiers qui garnissent ses cartons et le
seul livre dont se compose sa bibliothèque. Il marche toujours vite
et d’un air fort occupé. A le voir aussi sérieux au milieu du fracas
perpétuel de Paris, vous le prendriez pour un homme accablé d’affaires.
Point du tout. Il est chargé de faire condamner un débiteur qui ne
conteste pas la demande que lui intente son créancier. Il prépare à cet
effet un superbe plaidoyer dont il ne se souviendra plus à l’audience,
fait la recherche des articles de la loi sur lesquels il doit se
fonder, et pose ses conclusions d’un air victorieux. Puis, quand il
est arrivé à l’éternel: _en conséquence requérons que le sieur... soit
condamné..._ etc., il passe sur son front un foulard à 24 sous, promène
fièrement sa vue sur les passants, et se récompense de ses efforts
d’imagination en logeant dans ses parois nasales une large pincée de
tabac.
Si les caprices atmosphériques, la chaleur et la longueur de la
marche ne vous rebutent pas, suivez-le, je vous prie, jusqu’au
prétoire qui doit retentir des foudres de son éloquence, et là, vous
pourrez bâiller à loisir, si, toutefois, vous ne haussez les épaules
devant les petitesses et le dégoûtant égoïsme dont le tableau se
déroule à vos yeux; car vous serez initié aux mystères d’une foule de
misérables affaires dont il est déplorable de voir s’occuper des gens
raisonnables. Puis vous entendrez le défenseur officieux donner les
preuves de la plus brillante faconde pendant au moins cinq minutes sans
reprendre haleine et sans avaler la moindre cuillerée d’eau sucrée.
Il exerce habituellement son talent oratoire dans les salles
d’audience des douze arrondissements de la capitale, ou dans celles
des chefs-lieux de canton de la banlieue; il préfère cependant ces
dernières, où la simplicité des plaideurs offre à ses spéculations un
appât plus facile et plus certain.
Dans le voisinage des tribunaux de paix se trouvent plusieurs cabarets;
c’est là que les jours d’audience, une grande partie des plaideurs
vient attendre l’arrivée du juge. Suivons-y le défenseur officieux; car
c’est dans une de ces buvettes qu’il entre d’abord. Prenez un tabouret,
accoudez-vous avec indifférence sur une table et examinez.
[Illustration]
Déjà plusieurs défenseurs sont arrivés. En voici deux entre lesquels
s’agite une question de droit. Ils gesticulent, feuillettent leur code,
crient, se rient réciproquement au nez, et finissent par se tourner le
dos. Un autre parcourt gravement des pièces que vient de lui confier
un plaideur. Un troisième est entouré d’un groupe de personnes qui
l’écoutent respectueusement pérorer. Si quelqu’un arrive et demande
son nom; un des auditeurs se penche à l’oreille du nouveau venu, qui
écarquille les yeux, et fait un léger hochement de tête admiratif. Ce
défenseur est ordinairement le plus bavard et le moins instruit, et
pourtant c’est celui qui jouit de la plus grande réputation. Celui
que nous avons suivi entre en saluant humblement, car le défenseur
officieux est d’une grande politesse avec tout le monde (politesse
qu’il porte au plus haut point avec les gendarmes et le commissaire de
police du quartier) et d’une excessive aménité avec ses confrères qu’il
n’interpelle jamais sans précéder leur nom du terme: _maître_, consacré
au barreau. Voyez avec quelle affabilité il presse la main de chacun
d’eux, avec quelle touchante sollicitude il s’informe de leur santé;
puis tout à coup sa physionomie riante devient sérieuse, il parle d’une
affaire importante dont on lui a confié la gestion, d’un rendez-vous
qu’il a eu avec un avocat distingué (que, par parenthèse, il n’a jamais
vu), de la certitude de son succès, des honoraires immenses dont il
sera gratifié, et de l’honneur qui rejaillira sur son nom. Cependant
un homme se lève, s’approche de lui, et demande bas, bien bas, s’il
serait possible de lui dire _deux mots_. Le défenseur officieux, voyant
que l’interlocuteur a besoin de lui, se rengorge, tousse, caresse son
menton, et entraîne sa pratique dans un angle de la pièce. Le nouveau
client expose le motif de sa demande d’un air piteux et en tournant
entre ses doigts ce qui lui sert de coiffure. C’est un débiteur
malheureux cité pour l’audience du jour et qui voudrait obtenir un
délai quelconque. Le défenseur l’écoute d’un air capable, lui promet,
avec l’assurance d’un oracle, de lui faire accorder ce qu’il désire,
et se fait préalablement consigner ses honoraires. Le malheureux,
rassuré sur son avenir, les donne sans hésiter, et offre à son avocat
un verre de vin. Celui-ci rejette la proposition sous prétexte qu’il
n’a pas déjeuné. On comprend fort bien où veut en venir notre homme.
Son client se laisse prendre au piége; il ajoute à l’offre du liquide
celle d’une côtelette que le défenseur refuse d’abord avec dignité,
mais se détermine enfin à accepter. On dresse la table. Il faut boire
en mangeant: on sert une bouteille de vin, puis une autre. Un seul plat
ne suffit pas; le défenseur en demande un second et du dessert, car il
est comme les amoureux de quinze ans: il mange vite et longtemps. Le
client, que son affamé défenseur ne cesse de louer sur la validité des
raisons qui le mettent dans la nécessité de demander terme et délai,
parle avec chaleur et oublie de prendre la moitié du repas; distraction
dont profite admirablement son commensal.
Puis quand l’heure annonce que l’audience va commencer, chacun se lève,
et, semblable à Gil Blas, le pauvre plaideur paie largement un déjeuner
qui certes ne lui donnera pas d’indigestion. Mais il ne murmure pas;
car il n’est point de sacrifice qu’il ne fasse pour obtenir le délai
qu’il désire. Il s’avance donc à la barre l’estomac léger, mais le cœur
plein d’espoir, et, malgré les supplications du défenseur qui l’assiste
et qui expose, avec une somme de chaleur égale à celle du vin qu’il a
bu, la position malheureuse de son client, il entend, avec douleur,
rejeter sa demande que ne motive rien de juste aux yeux du juge.
S’agit-il d’une affaire plus importante, le défenseur officieux, au
milieu du silence de l’auditoire, fait sortir de sa bouche un torrent
de phrases incohérentes parsemées de grands mots et festonnées d’arrêts
de la cour de cassation. Il invoque Pothier, Sirey, Delvincourt, qu’il
n’a jamais lus, combine au hasard tel article de la loi avec tel autre;
puis il gesticule, frappe sur la barre, et quand il a formulé ses
conclusions, il toise avec assurance son confrère adversaire qui l’a
écouté avec un air de supériorité dédaigneuse et s’est posé devant lui
comme un Spartiate aux Thermopyles.
L’audience terminée, l’agent d’affaires retourne à sa buvette qui lui
sert de cabinet de consultation. Il dit hautement beaucoup de bien
de lui-même et beaucoup de mal de ses confrères absents. Il passe en
revue les principales questions qui ont été agitées à l’audience, les
commente et les discute avec emphase. S’il a triomphé dans une affaire,
il loue la justice de l’arrêt; s’il a succombé, ses poumons n’ont pas
assez de force pour proclamer l’ignorance et l’iniquité du juge. Il
met facilement un de ses clients à contribution d’un dîner, pendant
lequel sa conversation n’est qu’une longue protestation d’amitié au
milieu de laquelle il brode son histoire le plus habilement possible.
A l’entendre, il a été avoué ou huissier en province; mais sa femme
infidèle l’a abandonné, nantie de l’avoir commun; ou un clerc, abusant
de sa confiance, a disparu en lui emportant des sommes immenses;
ou bien encore il était avocat, et la jalousie de ses confrères ou
l’injustice du conseil de discipline de l’ordre l’a fait rayer du
tableau. Puis, versant des larmes sur ses prétendus malheurs passés,
d’une main il essuie ses yeux, et de l’autre tend son verre au client.
A chaque minute il consulte l’horloge et prétexte un rendez-vous qu’il
ne peut manquer; ce qui ne l’empêche pas de rester quelques heures de
plus.
Il est quelquefois accompagné d’un homme qu’il nomme son maître
clerc; véritable Bertrand au fond et dans la forme, qui le suit pas
à pas, porte ses dossiers, vit des débris de ses repas et hérite de
ses vieilles hardes. Espèce d’être inorganique sans cesse attaché au
défenseur officieux et qui n’existe que par juxta-position.
Le défenseur officieux est rarement marié, mais il possède presque
toujours une femme. C’est assez ordinairement une cliente malheureuse,
qui ne peut payer les services que lui a rendus le défenseur officieux,
qu’en se constituant son esclave la plus humble et la plus soumise.
Elle est chargée de cirer les chaussures de son seigneur et maître, de
consigner sur un calepin, en son absence, les noms des rares visiteurs,
et de procéder à l’achat et à la préparation des denrées journalières.
C’est toujours en son nom que, par mesure de sûreté, le défenseur
officieux loue son logement, en paie le loyer et fait ses marchés les
plus importants. Pour prix de son dévouement, il l’expulse au bout de
plusieurs mois, et la remplace par une autre qui plus tard, à son tour,
éprouvera le même sort.
Le défenseur officieux ne s’occupe pas seulement de représenter ses
clients devant messieurs les juges de paix; il débat les intérêts des
créanciers dans les faillites, ceux du failli lui-même; il rédige des
baux, des actes de société, de vente ou d’achat de fonds de commerce,
et formule des exploits de procédure qu’il donne à signer à un
huissier qui lui fait une forte remise. Il se charge aussi d’amener à
réconciliation des époux en désaccord ou un père et un fils brouillés.
Enfin il est tout à la fois avocat, notaire, huissier et juge de paix.
Si, à l’aide d’économies, il parvient à garnir sa caisse de quelques
centaines de francs, il connaît fort bien les moyens d’utiliser son
argent de la manière la plus productive: il achète de bonnes créances
à bas prix, escompte des valeurs à un taux fort élevé, prête à usure,
spécule sur la détresse d’un héritier présomptif. Il décuple ainsi en
fort peu de temps son avoir.
Il descend un étage à mesure qu’il s’élève dans le sentier de la
fortune. C’est alors que notre homme commence à occuper une position
dans le monde; il étend le cercle de ses connaissances, fréquente
les spectacles à l’aide de billets que lui donnent ses clients, se
fait incorporer dans une compagnie de la garde nationale, et s’abonne
au _Gratis_, à l’_Estafette_ ou à la _Presse_. Puis son intérieur
change d’aspect. Les lambris de son cabinet, jadis nus, se couvrent
de gravures encadrées; il a une bibliothèque, un tableau horloge, des
bronzes, des lampes Carcel, un encrier-pompe Boquet; que sais-je?
enfin, tout ce qui peut faire supposer au public la présence de
l’aveugle déité. Il devient alors agent d’affaires.
Il ne fréquente plus, que pour les procès importants, les tribunaux de
paix, théâtres de ses premiers succès, où il envoie pour les affaires
ordinaires un de ses clercs faire son stage de défenseur officieux.
Le défenseur officieux, surtout quand il est arrivé à cet état
prospère, qu’il ne doit le plus souvent qu’à l’emploi de moyens
peu délicats, est l’objet de l’aversion d’une foule de malheureux
débiteurs confiants, sur lesquels il s’est attaché comme une sangsue et
dont il n’a fait qu’augmenter l’embarras. Il est en général mal vu des
officiers ministériels, et particulièrement haï des huissiers auxquels
il fait une guerre incessante et qui, pour cela même, se croient dans
la nécessité de le ménager.
Deux ou trois sur cent parviennent ainsi parfois à amasser quelques
mille livres de rentes; ils vendent alors leur clientèle, louent
un appartement à Paris et un pied à terre à la campagne, et n’en
continuent pas moins à faire des affaires. La chicane est leur vie,
leur bonheur; ils mourraient le lendemain du jour où ils cesseraient
de barbouiller du papier timbré et de déchiffrer les hiéroglyphes des
pièces de procédure.
Tous les autres végètent pendant un temps plus ou moins long, alimentés
par le gain que leur procure leur intervention dans une foule de petits
procès qu’ils ont intérêt à prolonger. Ils changent tous les six mois
de domicile, ne paient point de contributions et n’endossent jamais
l’uniforme civique. Souvent ils disparaissent du monde pendant quelque
temps, soit qu’ils aient eu des démêlés avec la justice, soit que la
main vengeresse d’une de leurs victimes les ait envoyés à l’hôpital;
puis ils reparaissent et disparaissent encore. Enfin, leur nom, leur
personne et leur domicile tombent tout à fait dans le domaine de
l’inconnu.
Riche ou pauvre, le défenseur officieux, dont la vie n’a été qu’un long
procès avec ses débiteurs et ses créanciers, avec les débiteurs et les
créanciers de ses clients, avec son propriétaire, avec les huissiers et
les gendarmes, est enfin cité, un beau matin, à comparaître devant le
tribunal de la justice divine, où ses malheureux clients n’auront plus
besoin, Dieu merci, de son ministère!
=Émile DUFOUR.=
[Cul-de-lampe]
[Illustration: L’USURIER.]
[Tête de page]