SI nous avions mission de faire une histoire complète de la vieille
fille, dans tous les temps et chez tous les peuples; si nous devions la
prendre à son premier berceau, la suivre dans tous ses développements,
sous toutes ses formes, il nous faudrait, le flambeau de l’analyse
philosophique à la main, remonter la route obscure du passé jusqu’à
l’origine des antiques civilisations, secouer la poussière amoncelée
sur leurs débris, évoquer leur esprit, ranimer l’Inde, l’Égypte, la
Grèce et Rome, et redescendre par le christianisme à travers toutes
les misères du moyen âge. Un tel travail nous entraînerait sur un
terrain immense, il toucherait à toutes les hautes questions sociales,
politiques et religieuses. Il nécessiterait une analyse rationnelle de
la nature humaine; il ajouterait à la longue litanie des douleurs de
l’humanité.
Mais notre tâche se borne à la peinture de la vieille fille actuelle,
française et parisienne surtout, car Paris, cet assemblage de tous les
contraires, ce temple du goût et de la grâce, cet enfer et ce paradis
des femmes, ce minotaure qui chaque jour dévore des milliers de jeunes
et généreuses existences, voit naître rapidement un grand nombre de
vieilles filles. Autrefois les murs des cloîtres les cachaient presque
entièrement; aujourd’hui elles se montrent partout. Autrefois l’orgueil
du blason et la cupidité titrée se développaient prodigieusement
dans la première classe de la société; aujourd’hui un autre orgueil,
une autre cupidité, donnent aux classes moyennes l’honneur de les
multiplier le plus. Autrefois c’était le défaut absolu de culture
intellectuelle, aujourd’hui c’est une instruction, des talents en
désaccord avec certaines nécessités sociales qui condamnent les femmes
au célibat. La vieille fille encombre les institutions, emplit de son
nom les Petites-Affiches aux articles gouvernantes, demoiselles de
compagnie, leçons de langues, de musique, de peinture, etc., etc. On la
voit dans nos athénées, nos cours publics et particuliers, cherchant
sans doute à se tresser, avec quelques fleurs cueillies dans le champ
de la science ou de l’art, une guirlande qui la console de celle que
l’hymen n’a pu poser sur son front virginal.
La plus féconde des diverses causes auxquelles on doit attribuer sa
multiplication actuelle, est incontestablement l’adoration croissante
du veau d’or, unique dispensateur des délices d’un luxe arrivé à
l’état de nécessité presque universelle. Tout pour l’argent et par
l’argent; sans lui, rien. Base de l’échafaudage de notre système
politique et sa première loi morale, il est naturellement aussi la
première, la plus puissante passion d’une époque où la soif du pouvoir
est devenue une sorte d’épidémie générale. Vouloir que les hommes,
enfoncés dans le gouffre d’une sordide industrie, ne se transforment
plus en marchandise, qu’ils cessent de se tarifer en sens inverse de
leur réelle valeur et renoncent à ne faire du lien conjugal qu’un
vil trafic, c’est leur demander l’impossible. D’ailleurs, il faut le
reconnaître, le grand nombre a besoin du pavois de la fortune pour être
remarqué, d’une forte dot pour venir en aide à sa boiteuse ambition!
le plus maltraité par la nature se croit sans prix, s’il a publié
quelque mauvais livre, ou s’il a un diplôme d’avocat. Citez une jeune
personne charmante, dites: «Elle unit les qualités de l’âme à celles
de l’esprit,» et l’on vous interrompra en s’écriant: «Au fait, combien
vaut-elle? sont-ce des écus comptants?»
Donc peu ou point de mariage possible pour la Parisienne pauvre.
Quelque honorable que puisse être ou le nom qu’elle porte, ou le sang
dont elle est sortie, elle n’en devra pas moins, paria de la fortune,
vivre le plus souvent triste et solitaire en ce bas monde, si elle ne
veut voir ses ailes d’ange exposées aux souillures de la corruption.
Non, presque jamais pour elle de couronne nuptiale, de chastes et
légitimes amours! Paris ne lui jettera que les fleurs de la séduction,
il ne lui prodiguera que de trompeurs hommages et de mortelles
caresses, véritables étreintes de vautour.
Le développement de la vieille fille peut se scinder en trois époques
distinctes: la dernière commence à quarante-cinq ans, la seconde à
trente-cinq, et la première à vingt-cinq; car, hâtif dans toutes ses
créations, Paris n’attend pas le déclin des roses de la beauté, la
chute de leurs dernières pétales, préludes et signes d’une cruelle
transformation, pour appliquer à une femme l’épithète de _vieille
fille_. Est-il une qualification plus désespérante par le ridicule
qu’elle imprime, les froissantes préventions qu’elle inspire et
l’étendue du sens que le monde y attache? Dans son langage, vieille
fille signifie toujours tout ce qu’il y a de plus ennuyeux, de plus
aigre, de plus triste, des ruines... Aussi n’est-il guère d’hommes en
quête de l’ambroisie matrimoniale, à moins que l’or irrésistible ne se
trouve là pour les attirer, qui ne fuient à ce mot de vieille fille,
comme si un plomb meurtrier menaçait de les atteindre; et n’est-il
pas non plus beaucoup de mères qui ne souffrent toutes les douleurs
à l’approche des vingt-cinq ans de leur fille, et n’imaginent mille
innocents stratagèmes pour en cacher le plus longtemps possible la
fatale connaissance au monde.
C’est à sa seconde époque que la vieille fille doit être observée. Plus
tôt, le temps a manqué à la double action du célibat et du monde pour
mûrir ce fruit social, lui donner toute l’âcre saveur que sa nature lui
permet d’acquérir. Plus tard, beaucoup d’oppositions de couleurs se
sont affaiblies et fondues sous un glacis général, ordinairement terne,
froid, gris; beaucoup de différences se sont effacées: la vieille
fille, en quelque sorte, est arrivée à l’état d’une médaille dont
le frottement des siècles aurait usé les principaux traits. Souvent
alors la pétrification du cœur s’est tellement complétée, qu’il est
difficile de reconnaître la malheureuse créature qui ne s’usa que par
le sentiment, d’avec celle qui n’aima jamais rien, ou ne but qu’à la
coupe du plaisir.
A la troisième époque, la vieille fille considérée dans sa généralité,
se ressemble partout. Deux ou trois coups de crayon et quelques teintes
suffisent pour la reproduire à peu près complète.
A Vienne comme à Londres, à Paris comme en province, ce sont les mêmes
ridicules et les mêmes défauts. Chez la majorité des vieilles filles
de cinquante ans, mêmes prétentions plus grotesques les unes que les
autres, mêmes minauderies sentimentales, mêmes poses de beauté de
seize ans, même maintien de précieuse au regard louche, mêmes façons
d’intolérante bigote, cachant sous un air hébété, ou de chat qui fait
patte de velours, l’humeur la plus méchante, une passion aussi forte
pour le sensualisme de la médisance que pour celui de la bonne chère.
Ses bichons et ses perroquets ont ordinairement seuls la puissance de
raviver une sensibilité qui paraît complétement éteinte. Acceptée comme
un fléau, reçue comme une caricature, supportée comme une pénitence,
elle provoque l’effroi, excite le rire, détermine l’ennui, et, dans sa
forme de bigote surtout, se montre en toute circonstance une des plus
favorites incarnations de l’égoïsme.
Variant selon son tempérament, son caractère, son éducation et les
diverses causes de son célibat, la vieille fille offre à ses deux
premières époques les plus grandes oppositions. Vue d’une certaine
façon, on la proclamera un des symboles du progrès; prise d’un autre
côté, elle apparaîtra comme un des fantômes du passé. Sur tel terrain,
elle formera une corporation stupide; sur tel autre, une phalange
intelligente. Dans le coloris de certains portraits on retrouvera
quelques nuances rappelant cette célèbre _hétaïre_ dont Aspasie en
Grèce et Ninon chez nous furent les plus parfaits modèles. Au bas
d’une esquisse représentant la vieille fille vouée au célibat, au
travail et aux privations de toutes sortes pour soutenir une famille
ruinée, une mère infirme, on écrira le cœur plein d’admiration
«Nouvelle Antigone». Sur d’autres tableaux, reproduisant les
tourments de son âme, retraçant ses traits prématurément flétris,
disant le découragement de toute sa personne, se lira le poëme entier
des douleurs de l’amour. Un teint bruni, une lèvre surmontée d’un
duvet aussi noir que l’œil, des mouvements heurtés, l’humeur la
plus orageuse, révéleront souvent la martyre d’une organisation que
l’hygiène du célibat conduira à la catalepsie ou à la démence. Ici sa
devise sera le plaisir, là l’étude. On la trouvera tantôt pyrrhonienne,
tantôt crédule, matérialiste, spiritualiste, coquette, sentimentale;
souvent à la fois l’une et l’autre, et, par exception, sans feu au
cœur, sans électricité dans la tête, être anormal, nature fossile,
elle échappera à toute classification. Dévote, elle se différenciera
sur chacune des rives de la Seine, et sera beaucoup plus craintive au
Marais qu’au faubourg Saint-Germain. Dans le quartier aristocratique,
elle s’appuie sur ses titres héraldiques, titres quasi divins; c’est
une alliée naturelle de l’Église, qui lui doit à perpétuité ses
indulgences plénières et les honneurs célestes. La vieille fille,
à sa dernière heure, peut répéter avec le même ton d’autorité, la
recommandation que faisait en mourant une des filles de Louis XIV, la
princesse Louise, religieuse au Temple:
«Vite, vite, qu’on me mène en paradis au grand galop.»
Sous d’autres aspects, elle n’apparaît pas non plus la même à la
Chaussée-d’Antin qu’au faubourg Saint-Germain. Pauvre fille de la
noblesse, elle est bien moins froissée dans son amour-propre de
femme, bien moins triste à voir que pauvre fille de la finance, de
ce monde de patentés millionnaires, à l’âme de granit, au cœur de
métal, qui n’ont de regards que pour la fortune, et donnent à son
célibat tous les caractères d’un ostracisme aussi humiliant que cruel.
Grande demoiselle, elle est moins sombre, ou moins abattue: au-dessus
du dédain par son beau nom, elle le défie, ou le rend avec usure.
L’Allemagne est toujours prête à lui envoyer un brevet de pureté, à
la décorer d’une croix de chanoinesse: hochet dont tout le monde peut
rire, mais qui parmi les siens lui donne avec l’indépendance d’allures
d’une femme veuve le titre flatteur de _madame_. Loin de la faire
repousser, sa pauvreté ajoute souvent au contraire à la considération
dont l’entoure sa caste. Pour être proclamée admirable, elle n’a
qu’à se poser en martyre de ses parchemins. Toujours alors, ce qui
parfois est vrai, quelque riche parvenu aura osé prétendre à sa main!
aura osé espérer greffer la plus roturière postérité sur un arbre
généalogique dont les racines s’enlacent et se perdent dans le berceau
de la monarchie légitime. En redisant avec quelle indignation elle le
repoussa, non-seulement elle se console et caresse même son orgueil
féminin, mais elle s’assure, au besoin, toutes les immunités de son
noble faubourg, trop au-dessus du vulgaire, trop rempli encore de ses
traditions de Versailles, pour avoir jamais, dans aucun cas, le mauvais
goût de lui demander plus qu’une vertu de surface.
Laissons aux amateurs du _jadis_, qui, comme certains damnés de
l’enfer du Dante, ont le visage éternellement tourné à contre-sens, le
privilége exclusif d’admirer la vieille fille de l’espèce séculaire.
Paris ne la produit plus qu’en vertu de l’universelle loi, qui demande
toujours au temps présent un peu de celui qui le précéda, au fils un
peu du père, pour empêcher qu’il y ait jamais nulle part solution
de continuité. Œuvre d’une éducation complétement fausse, absurde,
atrophiante, cette nature de vieille fille, espèce de végétation
blafarde, ressemble à ces mousses poussées loin des rayons du soleil,
entre les fentes d’un sépulcre, au milieu d’un amas de ruines, et
sentant le moisi d’une lieue; elle s’épanouit encore dans la plus
grande partie des départements, mais elle ne se voit plus guère
dans notre capitale, qu’aux environs de la place Royale, parmi les
rares familles de bonne bourgeoisie, ou de petite noblesse, restées
religieusement attachées à leurs traditionnelles façons d’être et de
penser d’avant mil sept cent quatre-vingt-dix.
Entraînée dans la chute d’un édifice social vermoulu, hors de mesure
avec le présent, l’Église croule de toutes parts sous les coups
redoublés du tonnerre des révolutions prédestinées à accélérer sa
chute: qui la soutient encore, qui en est à juste titre l’espoir et la
consolation? C’est la vieille fille, façonnée plutôt pour la vie du
cloître que pour celle du monde, à peu près unique et dernier jet des
antiques croyances de ses pères.
Les mille manies dont cette vieille fille fut toujours riche,
suppléèrent, dès son plus bas âge, avec tant d’avantage aux ravages du
temps, aux stigmates de la goutte, de la paralysie, qu’elle parut aussi
respectable à vingt ans qu’elle le sera à soixante.
Esclave née de certaines lois gothiques, ressuscitées pour elle
seule, elle ne pourrait songer à les enfreindre sans compromettre à
l’instant sa réputation. Ses sentiments, ses pensées, ses paroles, ses
actions, ses gestes, sa pose, son costume sont, depuis sa naissance
jusqu’à sa mort, invariablement réglés et stéréotypés à l’avance.
Elle doit interdire à sa scrupuleuse virginité, telle coupe de robe,
telle étoffe, tel pompon. Comme un enfant à la lisière, elle n’entrera
dans un salon que suspendue aux côtés de ses parents. Mise en modeste
première communiante, elle semble oser à peine lever les yeux, ne parle
qu’en Agnès et n’agit qu’en automate. Plus délicate que la sensitive,
elle se replie sur elle-même, au moindre mot, avant qu’on l’approche.
Mélange de superstitions de toute nature, elle a peur du vendredi et du
diable, craint les revenants, consulte les cartes, et regarde Voltaire
et Rousseau, dont elle ne lut jamais une ligne, comme la _désolation
de l’abomination_. En rapport avec son esprit resté en friche, ses
talents brillent des délicatesses qui la caractérisent. Nul profane ne
la verra se mettre au piano, et ne l’entendra jouer sans redire avec
plus d’effroi que jamais le mot de Fontenelle: «Sonate, que veux-tu de
moi!!» Ses intonations dans la romance, son triomphe! où elle distille
le mieux tout l’opium de sa voix, suffiraient, si l’on ne connaissait
les incohérences, les bizarreries et les infinies contradictions
de notre double nature, pour faire juger qu’elle fut, est, et sera
toujours la plus blanche des colombes, comme l’appelle son vénérable
directeur.
L’histoire de son péché, quand péché il y eut, et que le secret en
échappe on ne sait comment, se raconte en deux mots: ce fut une
surprise du démon, surprise dans laquelle l’âme loin de faillir,
demeura toujours complétement pure du sentiment qui, vingt ans après
son malheur, derrière les murs du Paraclet et sous le cilice, régnait
encore en maître sur le cœur d’Héloïse prosternée aux pieds des autels.
Sujet plaisant ou triste selon que l’observation est frivole ou
sérieuse, cette espèce de vieille fille est étrangère à tout ce que
l’univers matériel et immatériel, le monde de la pensée et celui du
sentiment offrent de véritablement noble et sublime; elle prouve la
déplorable puissance de certains principes, et montre à quel point ils
peuvent enrayer l’intelligence et dessécher l’âme.
Il n’y a pas deux mois, qu’une de ces saintes créatures, l’orgueil
du Marais, la plus infatigable fondatrice de chapelles, la meilleure
pratique de la loueuse de chaises et la plus vigilante conservatrice
des fines aubes de monsieur le curé, la plus assidue néophyte des
retraites et des stations, en fournissait un nouvel exemple. Saisie
tout à coup de la crainte de manquer son salut, elle s’enfuyait
mystérieusement de la maison paternelle, ne laissant pour adieu que ce
billet au vieux père dont elle était l’unique enfant, la seule joie, et
qui l’avait mille fois conjurée de ne jamais l’abandonner, si elle ne
voulait le tuer à l’instant:
«Mon père,
«Sous peine de perdre mon âme, je ne devais plus tarder davantage
à obéir à notre Seigneur Jésus qui, vous le savez, m’appelait
depuis longtemps au glorieux titre de son épouse. Pardonnez donc
à votre respectueuse fille, bénissez-la toujours, et croyez
qu’elle ne cessera de prier pour vous dans ce monde et dans
l’autre.»
Depuis six semaines ce père infortuné ne souffre plus, il est mort!...
mort dans les convulsions d’une cruelle agonie! mort en redemandant
vainement à la revoir, à l’embrasser encore une fois; mort en faisant
entendre avec son dernier soupir le dernier cri de sa tendresse, une
dernière bénédiction pour l’enfant que son regard cherchait toujours.
Le type de vieille fille que le progrès burine le mieux, dont il
est devenu la religion, qui le suit jusque dans ses voies les plus
avancées, n’appartient pas communément aux natures qui se résignent,
mais à celles qui se décident, à ces organisations fortes, pour
lesquelles une détermination prise est un arrêt dont elles ont calculé
et savent subir toutes les conséquences, qui de bonne heure virent,
jugèrent le monde, se connurent, apprécièrent leur position et
sentirent qu’afin de ne pas toujours marcher de douloureuses déceptions
en douloureuses déceptions, elles ne devaient demander qu’à l’étude
et aux arts, l’emploi de leur belles facultés, et ne donner qu’aux
affections de famille, à la sainte amitié, tous les trésors de leur
âme. Trop éclairées, trop justes pour ne pas faire une part convenable
aux faiblesses et aux nécessités de positions, elles sont indulgentes
et bonnes avec les femmes; sans fiel et sans haine avec les hommes.
Vivant de préférence dans l’atmosphère élevée de l’art et de la
liberté, enthousiastes du grand, du beau, du bon, comprenant tous les
dévouements, elles fournissent des modèles d’amitiés parfaites.
Entrées courageusement à visage découvert dans leur vie de vieille
fille, elles se consolent des vides du pâle et froid célibat par le
sentiment de leur fière personnalité qu’auraient souvent blessée, dans
une alliance de pure convenance, les vices de la constitution actuelle
du mariage. Dès leur première époque, elles vont, viennent partout,
appuyées sur leur seule force. Toujours naturelles, franches, au-dessus
des sots préjugés, elles savent, dans l’occasion, se prêter aux plus
folles allures d’une causerie de salon, sans cesser jamais de faire
respecter avec un tact exquis les diverses délicatesses de leur nature,
aussi éloignée de la pruderie qui caractérise la fausse vertu, que de
l’effronterie qui signale le vice éhonté.
Production essentiellement parisienne, cette espèce de vieille fille,
qui enrichit par ses plus hautes individualités nos musées de peinture
et de sculpture, place son nom à côté de ceux des meilleurs rédacteurs
de nos revues scientifiques et littéraires, fournit à l’enseignement
les plus précieuses institutrices et aux enfants des riches de tous
les pays les plus parfaites gouvernantes. En quelque lieu qu’elle
soit appelée pour enseigner notre langue, notre littérature et nos
arts, sur les rives de la Néva, aux bords de l’Adriatique, à Berlin, à
Philadelphie, toujours digne fille de cette terre de France, que marque
un sceau providentiel, partout elle sait accomplir sa tâche dans la
mission nationale, élargir avec autant de zèle que d’intelligence les
plus nobles voies du progrès.
Observée dans sa vie la plus intime, de vingt-cinq à trente-cinq ans,
la vieille fille fournira sous sa forme sentimentale le sujet des plus
touchantes élégies, et de nombreux drames dans lesquels les hommes
auront toujours joué les rôles honteux. Sous cette forme, aimante
comme la Julie de Saint-Preux, aussi dévouée, aussi faible, elle paya
quelquefois une ombre de bonheur rapidement évanoui, avec les larmes
et le désespoir de la fille déshonorée, de l’amante trahie, de la mère
d’un enfant sans nom. Sous cette forme, elle est toujours la plus
malheureuse des créatures, et le vide du cœur lui est aussi mortel que
les perfidies de l’amour. Le dégoût, la consomption dévorent sa vie
et parfois dénaturent si rapidement son caractère, que de sa première
à sa seconde époque, il devient entièrement méconnaissable. A la foi
vive a succédé le plus glacial scepticisme; le monde n’est plus à ses
yeux que la plus monstrueuse réunion de tous les vices. Désolante à
entendre, elle fait mal à voir. Sa mise négligée, son regard morne, ses
traits altérés, son teint pâle, sa démarche dédaigneuse, le timbre sec
de sa voix, indiquent le bouleversement de ses sentiments, l’agonie
d’une tendre nature qui cependant résiste quelquefois aux coups du
sort. Souvent alors, modèle de courage et de saint dévouement, âme
incomprise, ou cœur blessé, elle vient sous l’habit d’une sœur de
l’ordre de Saint-Vincent-de-Paule, vouée au service des pauvres et des
infirmes d’une société qui la méconnut ou la martyrisa, lui rendre
autant de bien qu’elle en reçut de mal.
La sentimentale de vingt ans, qu’une affreuse trahison devait
prématurément désillusionner, fut quelquefois la douce chrysalide de
la coquette de vingt-cinq. Celle-ci, insensible et rusée tacticienne,
créée pour appliquer la loi du talion, rendre tromperie pour tromperie,
tendre piége contre piége, vulnérable seulement dans sa vanité, ne
souffre bien cruellement qu’aux approches de sa seconde époque. Elle
est forte, fait la difficile, tant que les manœuvres de sa stratégie
lui valent une apparence de succès, tant qu’elle croit fermement
parvenir à prendre enfin un mari dans ses lacs, et arriver par lui à
la haute position qui fut quelquefois le rêve de sa jeunesse et la
cause de son célibat. Mais quand le marteau du temps sonne le glas
funèbre de ses dernières espérances, ainsi qu’un chasseur acharné à la
poursuite d’une proie qu’il voit sur le point de lui échapper, elle
rappelle sa première vigueur, se donne mille fatigues, fait entendre
tous les langages pour saisir celle qu’elle convoite. Poussant les plus
gros soupirs, elle imite la colombe, feint l’innocente, ne parle plus
de fortune, de rang, ne demande plus qu’un cœur et une chaumière, et
promet tous les bonheurs, tous les dévouements au mortel quel qu’il
soit, employé à 1,500 fr. ou Quasimodo, qui viendra poser sur son front
jauni la symbolique fleur d’oranger.
Toujours parée, et souvent au prix de mille secrètes privations,
surchargée de gaze, de fleurs, de panaches, de rubans aux couleurs
les plus éclatantes, avide de soirées, de fêtes, elle reste sur la
brèche tant qu’elle imagine faire encore illusion sur l’âge de ses
attraits délabrés; mais un jour arrive, hélas! où le mari ne peut plus
se prendre à la glu de grâces décrépites, songeant à s’envelopper de
flanelle, à se mettre du coton dans les oreilles et des lunettes sur
le nez. Dès lors la vieille fille offre le phénomène d’une soudaine
et complète révolution. Du jour au lendemain, transformée en dévote,
elle devient un dragon de vertu, se serrant la gorge à s’étrangler dans
le fichu que la veille voyait encore entr’ouvert, et ne prêchant plus
que le renoncement aux sataniques pompes du monde. Métamorphose qui
devrait étonner, si l’on ne savait ce que la femme de quarante-cinq ans
peut retrouver sur le terrain du confessionnal, au milieu d’un nuage
d’encens et dans un favorable clair obscur.
La vieille fille de la plus abondante variété, celle que la conquête du
jour consola toujours de la perte de la veille, parut souvent pendant
sa première époque une énigme sans mot. Nature mixte en oscillation
perpétuelle, elle dut en bien des circonstances dérouter l’observateur
et mettre le jugement en défaut. Moitié coquette et moitié
sentimentale, moitié calcul et moitié dévouement, moitié mensonge
et moitié vérité, moitié trompeuse et moitié trompée, elle commença
quelquefois par le scepticisme et finit toujours par la crédulité.
Plus elle s’éloigne de l’âge de plaire, plus son cœur et sa vanité
semblent s’entendre pour s’aveugler mutuellement. La regarder fixement
sans rire, l’écouter longtemps sans bâiller, sont deux choses à
peu près également impossibles. Passionnée pour la littérature
_sentimentale_, un volume de roman à dévorer le soir avant de
s’endormir, lui est aussi indispensable que sa tasse de café au lait le
matin en s’éveillant. Dix fois, au besoin, elle relira le même ouvrage,
sauf cependant Lélia, qui, selon elle, n’est que l’œuvre indigeste et
mortelle d’une imagination en délire.
Les tristes passions que les outrages du célibat ont fait germer en
elle, grandissent surtout d’une manière effrayante à l’arrivée de ses
trente-cinq ans, vieillesse de sa vie; car, stérile branche de l’arbre
humain, la vieille fille se trouve fatalement privée de cette sorte de
seconde jeunesse, dont la nature ne gratifie que la femme ayant rempli
sa destinée.
Rongée d’envie comme la coquette, Caligula féminin, tourmentée du
regret de ne pouvoir d’un seul coup remplir de défauts, enlaidir,
vieillir toutes celles qu’elle sait jeunes, belles, spirituelles,
aimées, elle éprouve presque des convulsions d’épileptique à la vue de
nouveaux et heureux époux. Jeunes filles, redoutez-la, car ses paroles
sont horriblement corrosives, craignez surtout de lui faire connaître
l’objet aimé, non qu’elle puisse réussir à vous enlever son cœur, mais
parce que son langage au moins perfide, s’il n’est calomnieux, mettra
cruellement en relief vos petits défauts.
Elle est de toutes les femmes celle qui, généralement, s’identifie le
mieux avec son âge de convention. Surprenez-la dans le plus disgracieux
négligé: le matin, au moment où, venant d’achever la toilette de son
chat, elle prépare la sienne, et vous en aurez une idée. Oubliant
qu’elle pose devant vous presque _in naturalibus_, que sa cornette ou
son foulard cachent mal des tempes creusées et rayées par les années,
fille de quarante-cinq ans, elle vous dira encore du ton le plus
convaincu, en vous lançant un regard bien sentimental: «Figurez-vous
que j’en ai déjà vingt-huit.» Presque sexagénaire, elle s’écriera: «Je
ne suis pas précisément vieille, cependant à trente-neuf ans on n’a
plus de prétentions.»
Aussi ardente à la poursuite d’un mari, aussi alerte à tendre ses
piéges matrimoniaux, mais, par suite de sa double cécité, bien moins
adroite que la pure coquette, elle est exposée à de beaucoup plus
lourdes chutes. Une banalité jetée encore par pitié à son oreille et
qui vantera sa fraîcheur de feuille morte, peut lui donner le vertige.
Un dérisoire serrement de main peut la convaincre que l’amour, en style
d’épithalame, lui amène enfin l’hymen. Une épître bien remplie de
points d’exclamation, qu’un dernier venu sans consistance aura mise à
son adresse dans un moment de désœuvrement, suffira pour paralyser tous
ses principes de prudence et de sagesse, tous ses scrupules de dévote
et toutes ses craintes de l’enfer... Dans ce dernier cas, le jour du
rapide abandon arrivé, si elle n’imagine devoir faire honneur de son
célibat à une fidélité promise, à la froide cendre d’un cœur dont elle
affirmerait avoir été l’unique passion, elle se pose en intéressante
victime de l’inconstance. Clarisse de trente-cinq ans, elle arrange
l’histoire de la séduction d’un Lovelace de vingt-quatre, de façon à y
trouver un petit triomphe pour son amour-propre de coquette. Aux amies
qui malheureusement en connurent toutes les péripéties, et sourient en
l’écoutant, elle dit et redit d’une voix vibrante de vanité, aux jeunes
et jolies surtout:
«Que mon exemple vous apprenne à vous défier des serments d’amour, car
jamais femme n’en reçut de plus brûlants, jamais peut-être autant de
témoignages d’idolâtrie ne furent prodigués à la plus belle, jamais
séduction plus savante, plus irrésistible!...»
Après ce dernier et cruel épisode de sa vie d’espérance, la nouvelle
Clarisse se voit presque toujours obligée d’aller passer quelques
mois à la campagne pour y retrouver une santé momentanément perdue
par le chagrin. Au retour, on ne la croirait plus la même personne.
Devenue humble et doucereuse, elle se met dans l’ombre, et n’attaque
plus qu’avec le ton de l’indulgence les réputations qu’elle veut
ternir. Mais peu à peu les tristes souvenirs s’effacent et le naturel
de la vieille fille reparaît modifié cependant par l’exercice de la
charité. Alors on la voit supporter avec une angélique patience tous
les méchants caprices d’un pauvre orphelin qu’elle dit avoir juré sur
le lit d’une mourante de ne jamais abandonner, et qui lui ressemble
tellement qu’on l’en croirait la grand’mère.
Égarée par une imagination de feu, entraînée par son cœur, enveloppée
dans les réseaux d’une irrésistible séduction, poussée par les rigueurs
du sort, stimulée par des instincts de coquetterie, des besoins de
locomotion, la vieille fille du dernier type dont l’esquisse puisse
entrer dans notre cadre, et que nous appellerons _demi-hétaïre_, sortie
en grande partie de la province, est venue jeune à Paris. Rarement
elle y apporta la première fleur de sa couronne de vierge; souvent
elle n’y fut amenée que pour cacher sa première souillure, pleurer son
premier abandon, trouver sa première consolation, saisir les moyens de
rentrer dans sa ville natale, heureuse, triomphante et purifiée par le
mariage. Le premier acte du drame de sa vie d’amour finit fréquemment
à dix-huit ans par un enlèvement, et son dénoûment à quarante-cinq par
une déclaration de principes, aussi peu charitables que rigides. Nature
généralement malléable, elle prit vite les principales empreintes du
monde parisien, appartenant à tous les rangs, réunissant tous les
caractères, superstitieuse comme la vieille fille du passé, intrépide
comme celle du progrès, dévouée comme la sentimentale, flottante comme
la demi-coquette, savante comme la coquette.
Quelquefois, dès son sixième lustre, elle s’est jetée avec sincérité
dans le mysticisme; souvent, à son neuvième, elle se montre encore
véritable épicurienne. Toujours convive exacte au banquet offert à
la jeunesse, à la beauté, par la nature et le monde, jamais elle ne
le quitte avant d’avoir bien savouré tous les plaisirs, toutes les
extases de la passion. Néanmoins elle tient autant que possible à
sauver les apparences, ses manières réservées sont, même dans certains
cas, entachées de pruderie. Au besoin, elle se dit veuve; le mari dut
être alors quelque brave capitaine tué à Constantine; d’autres fois
il n’a pas cessé de vivre, joueur incorrigible, après avoir perdu la
plus belle fortune, il s’est enfui on ne sait où: en Égypte, à Lahore.
Le séducteur ou l’amant demeurent toujours cachés sous un nom d’oncle
ou de cousin. Parfois l’éclat forcé et le nombre de ses amours, loin
de l’empêcher de sortir jamais de sa corporation, semblent lui avoir
procuré les moyens de finir par un meilleur mariage, qui seul peut lui
obtenir cette estime d’un monde dont la morale ne se calque guère sur
les principes de l’éternelle justice.
Maintenant un dernier regard sur la vieille fille accablée d’années,
mourant, comme elle a dû vivre, dans le plus cruel isolement,
descendant tout entière dans la tombe, ou ne laissant qu’un souvenir
de honte. Quel spectacle! Ici plus de côté plaisant, plus d’ironie
possible, plus de reproche permis, mais de tristes réflexions, qui font
saigner le cœur et nous ramènent à dire en terminant cet article, que
quelle qu’ait été sa jeunesse, à quelque catégorie qu’elle appartienne,
indulgence et pitié sont dues à celle qui, avec tant et de si justes
raisons, pourrait récriminer contre la société qui la créa et n’a pas
su faire une loi pour la protéger.
=Marie D’ESPILLY.=
[Illustration]
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