LE SPORTSMAN PARISIEN.

ON disait autrefois: Le Français né malin créa le vaudeville; je

propose de reformer cet adage en disant: le Français né Français créa

l’anglomanie: si cette vérité notoire et ce fait patent pouvaient

être mis en discussion, le titre seul de cet article en serait la

démonstration la plus convaincante? Nous voudrions esquisser un

type, l’analyser, le nuancer même; il est destiné à une collection

_éminemment_ française, et sous quel titre le présentons-nous à nos

lecteurs français; sous un titre tellement anglais qu’il est composé

d’un adjectif welsche et d’un substantif d’origine saxonne, sorte de

contraction grammaticale ou _logomachie_ qui ne saurait appartenir

qu’à la langue de Shakespeare et de Milton. Et pourtant quel lecteur

ne devinera pas la chose dont nous allons parler et que nous voulons

peindre? Qui demandera si le sportsman est une profession inconnue

que le livre de M. Curmer va nous révéler: on aurait de la peine à

trouver un Français assez béotien pour demander si notre héros est un

surveillant aux écorces d’orange des Funambules ou une nouvelle édition

du fabricant de cigarettes en papier de réglisse.

La France est certainement le pays du patriotisme, mais ce patriotisme

nous permet de ne jamais rester français: sous la république et le

directoire, nous étions Grecs et Romains; les femmes portaient des

chlamydes à méandres, et nous avions des courses olympiques; toutes

les proclamations unissaient par des prosopopées en l’honneur de

Léonidas ou de Phylopœmen; et dans les fêtes publiques on nous montrait

des vieillards couronnés de feuilles de chêne, et chantant en chœur

des odes d’Horace bien ou mal traduites. Sous la restauration nous

sommes devenus néo-Grecs. Jamais héros français a-t-il fait battre

les cœurs de nos femmes à l’égal du brave Canaris? La bataille

de Waterloo nous a-t-elle fait répandre autant de larmes que les

désastres de Missolonghi? Je le demande et j’en réfère à la notoriété

publique. Toutes ces belles générosités nous ont coûté l’entretien

d’une expédition de vingt-quatre mille hommes, grâce à laquelle nous

jouissons du privilége d’être rançonnés avec prédilection quand

nous visitons les champs de Sparte ou les vestiges d’Argos. Depuis

1830, nous avons prodigué les trésors de nos sympathies, aux Belges,

Polonais, Italiens, Lusitaniens, Espagnols, Mexicains et Canadiens,

et il est certain que pendant ces neuf dernières années, nous n’avons

pas été plus Français que sous la république ou sous l’empire et la

restauration. Mais de toutes nos sympathies exotiques, une seule est

durable et profondément enracinée parmi nous: c’est l’_anglomanie_.

Nous pouvons voir de nos jours que le style antique est descendu dans

la tombe avec M. David: être philhellène n’est plus une profession

libérale, et sympathiser avec la Belgique et le Canada, n’est déjà plus

de si bon goût.

J’arrive à la monographie du sportsman; mais avant de porter la main

sur cette arche sainte, il est bon de s’arrêter un instant. Le cadre

dans lequel on m’a circonscrit est bien étroit, mais le beau titre de

_sportsman_ n’en est pas moins un symbole de l’infini: le sportsman

n’est-il pas de tous les âges, de tous les sexes et de toutes les

conditions? N’offre-t-il pas autant de variétés que la race des

quadrumanes depuis les orangs jusqu’aux ouistitis? N’avons-nous pas

le sportsman à cheval, le sportsman à pied, le sportsman riche, le

sportsman ruiné et même le sportsman qui n’a jamais eu rien à perdre?

Qu’est-ce que le jeune duc et pair qui possède un haras et l’attelage

le plus irréprochable de Paris? Un sportsman. La fraction d’un agent de

change qui va se promener au bois sur une haridelle qui a traîné son

cabriolet pendant toute la semaine, le clerc du notaire, et le commis

marchand qui vont équiter à Romainville ou à Montmorency, ne sont-ils

pas des sportsmen? La jeune vicomtesse tout exquise et dont la tenue

à cheval est d’une si délicieuse hardiesse est encore un sportsman

femelle. Sportsman est aussi la demoiselle entretenue qui galope à tort

et à travers sur un locatis; et que l’on n’aille pas croire que cette

énumération contienne le sommaire de l’innombrable tribu des sportsmen:

nous les retrouvons jusqu’au tir aux pigeons, et même en deux classes,

savoir: le sportsman qui tire et le sportsman qui regarde tirer. Nous

rencontrons les sportsmen à l’école de natation, dans les salles

d’armes, au tir du pistolet, à la joute des coqs chez M. Tourel, et

jusqu’à la petite Villette où l’on fait militer des cochons d’Inde.

Mais comme un traité complet et raisonné de toutes les variétés de

l’espèce nous conduirait à composer un ouvrage aussi volumineux que

l’Histoire naturelle de M. de Buffon, on va se borner à la monographie

du sportsman original et complet, qu’on pourra considérer comme

l’archétype de l’espèce.

Le sportsman ne s’embarrasse pas d’être _gentilhomme_, il est

_gentleman_, et c’est beaucoup plus dire, à son avis. Il a hérité

de M. son père, ancien négociant, d’une trentaine de mille livres

de rente qu’il mange honorablement en avoine, en paille, en éponges

et en étrilles. Il a changé son nom de Corniquet ou de Grosbedon,

pour un nom de terre; mais, par un sentiment de saine philosophie,

de simplicité modeste et d’équité qui fait beaucoup d’honneur à

son caractère, il s’est abstenu de prendre le titre et d’arborer la

couronne de comte. Son abord est froid et cérémonieux, quoique assez

poli: par une faiblesse qu’on rencontre assez généralement chez les

grands hommes et qui lui est commune avec Louis XIV et Napoléon, il

cherche à produire une impression profonde sur les gens qu’il voit pour

la première fois. Le grand roi et l’empereur arrivaient à leur but,

l’un en déployant une majesté toute royale, l’autre en affectant une

brusquerie qui n’était pas toujours dépourvue de grâce et d’aménité.

Le sportsman atteint le sien par une simplicité charmante. Ainsi donc

à votre première entrevue, vous lui demandez des nouvelles de son ami,

ce pauvre M. Fleury d’Arbois qui vient de se casser les deux jambes en

tombant de cheval.--_Ce n’est rien pour l’homme_, répond le sportsman

de sa voix lente et anglaisée, _j’ai eu la cuisse droite et la jambe

gauche toutes brisées dans une chasse du Leiceister-Shire_.--Mais vous

conviendrez, monsieur, que s’il a, comme on dit, deux énormes trous

à la tête, il peut y avoir du danger.--_Cela peut être dangereux: en

tombant avec Little-Boby dans une chasse du duc de Buccleugh, nous nous

sommes ouvert le crâne, tous les deux, et me voilà! mais ce pauvre

Boby en est mort!!!_ Si vous n’êtes pas frappé d’admiration pour un si

beau stoïcisme, c’est que vous n’avez pas en vous le moindre germe du

_sporting-character_.

[Illustration: LE SPORTSMAN]

Le sportsman en question n’est plus de la première jeunesse; sa

mise est simple et pourtant de la plus grande recherche. Son linge

est toujours d’une aussi _entière blancheur_ que les organdis de M.

Planard. Ses bottes sont toujours satinées et lustrées par un vernis

fulgurant. Jamais il n’a adopté les cravates longues ni quitté les

cols de chemise; ses pantalons, scrupuleusement collants, annoncent

une jambe sensiblement arquée, et semblent accuser une longue habitude

du cheval. Il est revêtu d’un _newmarket_ vert foncé, lequel est d’une

coupe irréprochable, et lequel est illustré par des boutons au timbre

du jockey-club. Il porte, suspendue à une énorme chaîne d’acier, une

montre, véritable chronomètre à seconde indépendante, qui lui permet

d’apprécier avec une rigueur astronomique la vitesse des chevaux de

course, et d’apporter la ponctualité la plus minutieuse dans toutes

les prescriptions de l’hippiatrique. C’est que le sportsman est

essentiellement un homme d’ordre et d’économie; sa frugalité est

aussi supérieure à celle des anciens Lacédémoniens que notre grand

Paris est au-dessus de la ville de Lycurgue (c’est bien entendu, sous

le rapport de l’étendue superficielle et de la subtilité dans les

larcins). Ainsi, vous le voyez, pour se faire maigrir de quelques

livres, avaler avec une résignation surhumaine les aposèmes les plus

acerbes et les préparations les plus révoltantes. Pour soulager son

individu d’un abdomen un peu trop saillant, ou d’une cuisse un peu

trop charnue, vous le verrez pendant quinze jours ne manger que de la

salade, ne boire que de l’infusion de bourrache, et faire deux fois

par jour la route de Paris à Saint-Cloud, couvert de flanelle, et

par un dévorant soleil d’août. Qu’on n’aille pas croire qu’il soit

insensible aux plaisirs gastronomiques, aux doux charmes d’un vin de

bon crû; invitez-le après une chasse, à un repas de gentleman; vous

le verrez manger avec un appétit féroce, en buvant comme un Silènes;

et puis il quittera la table d’un pied ferme, y laissant _au-dessous

de lui_ tous ses compagnons endormis. C’est qu’il s’est imposé la

loi de ne jamais sortir du flegme qui lui a fait improviser cette

réponse en style laconien. Une belle dame lui demandait, au retour

d’un _steeple-chase_, si l’un des _gentlemen-riders_, mortellement

blessé dans une chute, était déjà mort: «No,» répondit-il. C’est cet

air de sang-froid permanent qui lui donne l’apparence de l’égoïsme,

et qui marque la supériorité du sportsman pur insulaire; c’est à

cette inaltérable sérénité qu’il doit de n’engager son argent dans

les paris qu’avec une parfaite connaissance de cause, et de rendre

cinq _yards_ au chasseur le plus consommé pour le tir aux pigeons;

ce dont il augmente infailliblement son revenu de cinq à six cents

louis par an. Le sportsman, comme tout homme spécial, est d’une

conversation très-monotone (lorsqu’il consent à parler toutefois). Je

ne sais quel auteur anglais a dit qu’il ne connaissait rien de plus

ennuyeux qu’un sportsman, à moins que ce ne fussent deux sportsmen.

Mortellement taciturne lorsqu’il se trouve dans une société étrangère

aux _améliorations_ de la race chevaline, le sportsman devient d’une

intarissable loquacité lorsqu’il rencontre un autre homme aussi spécial

que lui: leur conversation roule exclusivement sur les favoris du Darby

et surtout sur le _stud book_. C’est que la superstition du pur sang

est pour lui plus qu’un axiome, un théorème incontestable: c’est une

religion, un fanatisme, un fétichisme! Il la proclame, il la soutient

avec une égale énergie pour ses chevaux, ses bull-dogs, ses coqs de

combat, ses lévriers et ses pigeons pattus. Il en soutiendrait la

suprématie, fût-il en rivalité avec une altesse royale, fût-il dans

la boîte à clous de Régulus, ou sur le gril de Guatimozin! Ne croyez

pas que nous nous présentions ici comme adversaires des chevaux de

pur sang, et que nous ayons intention de proposer, comme je ne sais

quel grand journal, de remplacer les courses de chevaux par des

courses d’ânes, ces dernières devant fournir des résultats beaucoup

plus philanthropiques et plus avantageux à l’industrie de notre

pays; tout ce que nous voulons établir, c’est que la question de la

prééminence du pur sang est la seule chose sur laquelle un sportsman

ne puisse raisonner avec son calme habituel. Il vous permettra d’être

républicain, saint-simonien, fouriériste: de mépriser la charte

constitutionnelle, de traiter Louis XIV de charlatan, et Racine de

polisson; il vous passera de regarder l’obélisque de Luxor ou Louqsor,

si vous l’aimez mieux, comme un tuyau de machine à vapeur; et même

il vous laissera dire que les pavés d’asphalte sont une sottise un

peu trop dispendieuse pour être excusable; mais de grâce, n’allez

pas lui parler d’un cheval sans généalogie, et ne lui dites pas

qu’il pourrait offrir les mêmes qualités qu’une bête pur sang, un

descendant d’_Arabian Godolphin_: vous le verrez s’emporter, rugir,

écumer: et personne n’ignore combien est terrible la colère des gens

habituellement placides. J’oublie de citer un autre sujet sur lequel

un sportsman ne souffre jamais la discussion: c’est la supériorité de

l’école anglaise sur l’école française. Il affecte le plus profond

mépris pour tout ce qui est écuyer, exercices de manège, et prétend

que, sauf M. le marquis Ou....., il aimerait mieux confier un cheval

au dernier courtaud de boutique qu’au premier écuyer de la France

et de la Navarre, en y joignant la Corse et l’Algérie par-dessus le

marché. Sur tout autre sujet, le sportsman est de la plus parfaite

indifférence, je pourrais dire de la nullité la plus complète: et

je n’en serais pas démenti. En littérature, il croit encore aux

classiques et aux romantiques; la musique lui est ce qu’il appelle

_insipide_, et quant à ce qui regarde la politique, ses idées, fort

peu distinctes d’ailleurs, ont une légère tendance aristocratique,

attendu qu’il a visité l’Angleterre, et que les meilleurs chevaux

qu’il ait jamais connus étaient possédés par des _noblemen_, ou

tout au moins des _gentlemen_: c’est la seule observation qu’il ait

rapportée de ce pays-là. Il n’a jamais pardonné au général Lafayette

sa préférence exclusive ou son engouement pour les chevaux blancs;

il pencherait assez volontiers du côté d’une forme de gouvernement

despotique qui supprimerait la garde nationale, parce qu’un de ses

chevaux a reçu une atteinte dans les rangs de la milice citoyenne; mais

il n’en accorde pas moins l’honneur de son estime à M. le duc d’....

depuis qu’il en a reçu une garniture de boutons de chasse en bronze

argenté. Pour compléter cette esquisse morale du sportsman français,

nous dirons aussi qu’avec toutes les apparences de l’égoïsme, il est

au fond très-humain, serviable, assez reconnaissant des services qu’on

lui a rendus, et très-susceptible d’attachement pour les hommes, et

principalement pour les bêtes. Il a nourri dans la plus molle oisiveté

jusqu’à la fin de ses jours _Counter-Port_, son premier cheval, mort

à l’âge de vingt-quatre ans, de vétusté non moins que de vieillesse.

Nous voici parvenus aux linéaments les plus délicats de notre portrait,

et les détails vont manquer à l’historien. Vu l’insuffisance des

documents, il va présenter sous la forme du doute ce qu’il a cru voir

des rapports du sportsman avec la plus aimable partie du genre humain.

Jamais le sportsman, homme de continence et de convenance, ne s’est

affiché avec des femmes suspectes ou décriées; jamais aussi il n’a

couru les salons et _la haute_, comme on dit au club. Tout tendrait

donc à nous faire croire que le sportsman est destiné à mourir dans

le même état de pureté que le chevalier Newton, seule analogie qui

doive jamais exister entre lui et l’illustre auteur du binôme. Il y a

pourtant des gens bien informés qui soutiennent que, depuis la première

jeunesse de cet homme impassible, il entretient la même passion pour

une femme de condition mitoyenne avec laquelle il a l’air de se

conduire à peu près maritalement, sans qu’il existe aucun dérivé connu

de cette conjugaison. Ce qui peut faire admettre cette supposition

téméraire, c’est que tous les jours, et très-exactement, il quitte le

club après son dîner vers sept heures et demie, pour n’y revenir que

vers onze heures du soir, et que pendant tout cet intervalle on n’a

pu l’apercevoir en aucun lieu de la ville de Paris où l’on rencontre

infailliblement tous ceux qui se promènent incognito. Ces gens bien

informés ne manquent pas de citer à son sujet une historiette assez

_excentrique_; mais c’est l’unique velléité de galanterie qu’ils aient

à lui reprocher. Il paraît qu’il s’était épris de passion pour une

de ces charmantes femmes qui fourmillent dans tout Paris, laquelle

personne était ou se faisait passer pour Espagnole. On entendait

continuellement notre ami chanter avec frénésie, et à l’éternelle

gloire de M. de Musset, cette romance alors en vogue:

Avez-vous vu dans Barcelone

Une Andalouse au sein bruni?

Malgré cette touchante application, l’Andalouse lui tenait, comme on

dit vulgairement, _la dragée haute_; mais elle finit par lui avouer

qu’elle mourait d’envie d’avoir une parure de tourmalines qui se

trouvait chez Meller, et qu’elle lui désigna de manière à ce qu’il ne

pût s’y tromper. Or, la parure devait coûter dix mille francs, et il

avait sur-le-champ besoin de cette somme pour faire venir de Londres

le fameux _Saturnus_, la perle des écuries de _Tatersall_. En outre,

il fallait se hâter, car ledit _Saturnus_ pouvait lui être enlevé par

lord S..., ou par tout autre riche amateur. Grande était sa perplexité!

Il fallait, ou retourner chez l’Andalouse avec l’écrin, ou n’y pas

retourner du tout. C’est le parti qu’il prit, et le jour suivant, il

donna l’ordre d’acheter Saturnus, qu’on peut voir encore aujourd’hui

dans son écurie modèle. Pour ce qui regarde les habitudes et la vie

matérielle du sportsman, il habite une rue voisine des Champs-Élysées,

prétendant avec raison que la _traversée de Paris_ abîme les chevaux

de selle: il se lève tous les jours à huit heures, il se couche entre

une et deux heures du matin; jamais il ne fréquente les bals masqués,

il ne va presque jamais au spectacle; vous le trouverez quotidiennement

au bois de Boulogne entre deux et cinq heures, quand il n’est pas aux

chasses de l’union ou de M. le duc d’.... Là, il fatigue d’ordinaire

deux chevaux (qui l’attendent à la porte Dauphine) en leur faisant

faire à chacun un tour de bois, et les lançant par-dessus tous les

obstacles de la porte d’Auteuil, le chenil, c’est-à-dire le double

fossé et la double barre (excepté toutefois _la barre Potocki_, bien

entendu).

Pour qu’on ne puisse pas nous accuser d’avoir peint les sportsmen à

leur désavantage, nous allons montrer celui-ci dans toute sa gloire,

c’est-à-dire dans son écurie. C’est là qu’il triomphe! Il est dans

son écurie complétement beau, royal, épique! Figurez-vous une petite

maison en briques, bien exposée au plein midi, à l’extrémité d’une

cour vaste, aérée et soigneusement sablée, où une demi-douzaine de

chiens, tant lévriers que danois, griffons, bulls-dogs et terriers, ont

l’air de traîner une existence assez inutile. On vous ouvre une porte

ornée d’un bouton de cuivre éclatant, et vous êtes dans le tabernacle

hippiatrique. C’est là que le sportsman passe toutes ses matinées;

aussi reconnaît-on partout l’œil du maître: les litières sont fraîches

et soigneusement renouvelées, les stalles d’un bois de chêne bien poli;

une paille blonde et consistante est suspendue dans les râteliers, une

avoine sèche et farineuse circule dans les mangeoires. Voyez donc comme

ils sont heureux et gracieux, les habitants de ce splendide logis!

comme ils ont l’œil vif et brillant! voyez comme leur poil est fin,

souple et poli! Peut-on blâmer un sportsman de passer une partie de

son temps dans _such a stall_? Que l’on ne me parle plus de mameluck

pleurant sur son coursier, comme du type de l’affection qui peut unir

l’homme à la bête: l’amour du sportsman pour ses chevaux me semble

aussi supérieur à celui de l’Arabe que l’attachement du pélican blanc

pour ses petits qu’il nourrit de sa chair, l’est à celui du sarigue

qui se contente de porter les siens dans sa poche velue. Le mameluck

aurait-il inventé, comme l’a fait le sportsman, de faire conduire

un cheval de course en voiture au lieu du rendez-vous, et de faire

voyager avec lui un tonneau rempli de la même eau qu’il a coutume de

boire? Mais continuons de visiter les écuries dont le maître fait les

honneurs avec une prévenance si jubilatoire et si courtoise. Nous

pouvons remarquer ses _boxes_ garnis de bouches de chaleur moyennant

lesquelles on peut procurer à des chevaux _en condition_ la température

la plus convenable; la sellerie, véritable musée équestre; les remises,

immenses magasins où se trouvent réunis tous les chefs-d’œuvre de

la carrosserie britannique. Pour tout cela, le sportsman éprouve un

sentiment vif et profond qui participe de l’amour qu’un jeune homme

ressent pour sa première maîtresse, et de la passion qui pousse un

avare à mourir de faim sur un monceau d’or.

Terminons ce tableau de genre par une anecdote dans laquelle nous avons

joué un certain rôle, et qui nous semble vérifier ce que nous avons

avancé de l’attachement que le sportsman a pour ses chevaux.

Il y a un an à peu près je suivis une chasse assez brillante. Le

cerf, lancé dans les bois de Versailles, alla se faire prendre auprès

de Rambouillet; nous eûmes sept heures de chasse, et je revins de

l’hallali avec notre sportsman, lui à pied, tenant son cheval par

la bride, moi monté; car ayant un cheval de louage, et je le dis

modestement, je me sentais fort peu disposé à épargner la fatigue de

mon poids à cette vénale créature. Après une heure de marche, par

une pluie battante, nous arrivâmes à la porte d’une auberge où je

laissai mon cheval entre les mains d’un garçon d’écurie; et comme

nous mourions de faim, je me chargeai de commander le dîner qui fut

servi au bout d’une demi-heure. J’envoyai prévenir mon compagnon, que

j’avais laissé pâle, exténué, harassé, bouchonnant son cheval avec un

air de sollicitude exquise et d’agitation fébrile ou frénétique. Comme

après un quart d’heure d’attente mon compagnon n’arrivait pas, et que

je le savais d’ailleurs fort absolu dans ses résolutions, je me mis à

table, je dînai bravement, et après un dessert un peu moins que modeste

je m’endormis dans mon fauteuil. J’ignore combien de temps dura mon

sommeil; mais il dut être assez long, car la chandelle qui m’éclairait

était réduite au tiers de sa longueur primitive quand je fus réveillé

par mon ami, qui entrait avec fracas dans la chambre. Sa marche était

alerte, sa figure était rayonnante de satisfaction; il me prit les

mains avec un air d’expansion surprenante en me disant: «Mon ami, mon

bon ami!... (j’étais encore hébété par le sommeil et stupéfait par cet

accès inaccoutumé d’affection cordiale) _Coroner a mangé l’avoine_,»

dit-il avec une voix chevrotante et en me regardant d’un œil humide.

A présent nous devons à nos lecteurs le portrait d’un de ces

innombrables satellites qui gravitent autour de notre planète, en

s’efforçant de mériter et d’obtenir le titre brillant de sportsman.

Quel abîme entre les copies et le modèle! La lumière de Phébus diffère

encore moins de celle de la pâle Phœbé, comme disaient les poëtes

de l’empire. Quoi qu’il en soit, et malgré les scrupules de notre

conscience, nous allons esquisser notre héros secondaire, à qui nous

appliquerons ce que Voltaire disait des traductions qu’il appelait des

_revers de tapisseries_. Le sportsman amateur est presque toujours

pourvu de soixante à quatre-vingt mille livres de rentes; il est de

noble famille; vous l’avez vu passer, et vous avez pu remarquer la

considération, l’estime et la haute approbation dont il a l’air pénétré

pour toute sa personne. Jusqu’à vingt-deux ans, il a vécu avec un

cabriolet des plus simples et un cheval de selle, mangeant niaisement

son pécule avec des actrices; mais, le beau jour où il a acquis une

preuve irrécusable de l’infidélité de son infante, il s’est fait à

peu près les réflexions suivantes: «Depuis deux ans je vis comme un

bourgeois, un croquant; je ne fréquente que des femmes indignes de moi

(traduisez: qui se moquent de moi); décidément je me réforme. Je veux

me voir cité dans tout Paris de la manière la plus honorable: aimer les

chevaux est tout à fait une passion de grand seigneur, et j’ai toujours

senti que j’étais né pour être sportsman.»

Huit jours après avoir fait ces réflexions, notre jeune homme a pris

un maître d’anglais, et il s’est formé une sorte de dialecte à lui,

une langue tout à fait hippiatrique; il applique à toutes les petites

femmes le nom de _ponette_; il parle du _poitrail_ de madame Z, et

de la _crinière_ de mademoiselle R, tout comme s’il parlait de _Miss

Annette_. Ce peu de temps lui a suffi pour s’impatroniser chez les

marchands de chevaux, et de plus il est devenu un adepte forcené de la

religion du pur sang. Il trône en potentat dans les écuries de Crémieux

ou de Bénédict: là, il adopte, il accueille, il accepte sérieusement

les éloges que lui adressent les maquignons sur ses connaissances

hippiatriques. Il pense souvent à la reconnaissance que doit lui

inspirer la manière dont il encourage et fait prospérer le commerce

des chevaux. C’est lui qui a répondu à un de ses amis, qui lui faisait

remarquer combien son dernier cheval était poussif: _Ceci n’est pas

possible, ***[15] a trop de considération pour moi_. Le voilà donc

improvisé connaisseur; et mettant tout son plaisir à vendre, acheter et

brocanter; à ne conserver jamais pendant plus d’un mois le même cheval,

parvenant toujours à faire reprendre pour vingt-cinq louis l’excellent

coursier qui lui a coûté 3,000 francs. Malgré toutes ses mésaventures,

il n’en dit pas moins incessamment qu’il est en possession du _premier

trotteur de Paris_; il vous dira que c’est un cheval de chasse qui

peut sauter six pieds.... De la figure un peu chevaleresque du vrai

sportsman il a fait un je ne sais quoi de burlesque et d’exhilarant

qui révèle toute l’impuissance de l’homme à changer sa nature et à

masquer son caractère. Ainsi, qu’on lui propose un pari _sortable_,

vous le verrez réfléchir avec une profondeur digne de Descartes et de

Galilée, refuser décidément, et pour accepter ensuite les chances d’une

autre gageure extravagante. C’est ainsi qu’il parodie cette sagacité

instinctive qui distingue le véritable sportsman. Autre travers: frappé

du stoïcisme avec lequel celui-ci raconte ses désastres, frappé surtout

de la profonde impression qu’il produit sur ses auditeurs, il cherche à

rivaliser de catastrophes et d’impassibilité laconique avec son modèle

et son rival. Il ne vous parlera jamais d’une chasse ou d’une course

dans laquelle il n’ait pas éprouvé plusieurs malencontres, et tout son

corps devrait en être couvert de cicatrices. Mais à force de malheurs

il a rendu la compassion tout à fait impossible, et ses amis lui disent

alors: «Allons donc, marquis, allons donc!...» Il a vidé jusqu’à la lie

la coupe de l’infortune, car au jockey-club la mauvaise réputation de

son écurie est tellement établie qu’aucun homme expérimenté ne voudrait

parier pour un des chevaux du marquis, sans exiger 10 contre 1; il n’a

jamais gagné qu’une seule course, et c’était un jour où son cheval se

trouvait sans concurrents. Tout le monde sait l’unique encouragement

qu’il ait reçu dans un _gentlemen riders_ dont il s’était ingénié

de faire partie. Il était rayonnant, sublime, au départ; jamais

pareil jockey n’avait relui sous le soleil; à la fin du premier tour,

en repassant devant les tribunes, un honnête spectateur le voyant

_distancé_, et se trouvant saisi de compassion pour son pauvre cheval

qu’il _roulait_ avec rage, lui cria en manière d’applaudissement: «Ne

vous pressez donc pas, monsieur, vous avez bien le temps.» Comme on

peut le présumer, notre sportsman arriva le dernier, quoique son cheval

fût _un des premiers coureurs des trois royaumes_.

[15] Nous prions le lecteur de suppléer à notre réticence en

remplaçant nos trois étoiles par le nom du dernier maquignon qui

l’aura ce qui s’appelle _enrossé_. Il n’aura que l’embarras du

choix.

Personne n’ignore la manière dont il a perdu son petit jockey Bill;

mais ayant été témoin de l’événement, on trouvera bon que je le raconte

avec plus de véracité que ne l’ont fait les journaux du palais et

le _Moniteur des Halles_. J’étais allé par un beau matin printanier

chez le marquis de C. Je le trouvai en proie au plus furieux accès de

misanthropie. Je m’informai avec anxiété de la cause de cette affection

mélancolique. Tu sais bien, me dit-il, _Atar-Gull_, ce superbe cheval

bai-brun que tout le monde m’envie, et que j’avais engagé pour courir

demain au Champ-de-Mars; tu sais bien aussi avec quel soin je le

faisais _entraîner_ et comme il est admirablement _in condition_? eh

bien, mon cher, je suis obligé de renoncer au prix, mon jockey vient de

crever comme un mousquet! Comme je tenais à Bill, le roi des jockeys,

suivant moi, et que je conservais l’espérance de faire diminuer son

excédant de poids qui n’était que de dix livres et demie, j’ai d’abord

commencé par le faire purger trois ou quatre jours de suite, et puis

je l’ai tenu pendant trois semaines emmaillotté dans sept ou huit

couvertures de laine, en lui faisant boire une demi-pinte d’eau-de-vie

par jour; j’employai tous les sudorifiques connus, et je crois que j’en

inventai même; Bill, qui jusqu’ici avait supporté merveilleusement

bien toutes ces choses-là, n’a pu résister pour cette fois-ci........

Notre héros se leva brusquement, et se promenant à grands pas dans

sa chambre gothique (la chambre à coucher d’un élégant sportsman est

toujours du style le plus gothique), il reprit bientôt: Je n’avais

pourtant rien négligé, pour qu’il ne diminuât que d’une demi-livre

par jour, ce qui faisait mon affaire et n’était pas trop exiger; car

enfin j’avais expérimenté la prodigieuse bonté de sa constitution et je

ne craignais pas que ce régime le rendit malade; mais il faut que le

drôle ait avalé la tranche de mouton rôti qu’on lui présentait chaque

matin, et dont il ne devait que sucer le jus, suivant nos conventions:

c’est sa gloutonnerie qui l’aura tué, et toujours est-il qu’il est mort

d’indigestion, à ce que je suppose.--Je ne pus m’empêcher d’excuser ce

malheureux garçon.--Voilà bien ta philanthropie malentendue, reprit le

marquis, périssent mille fois tous les Bills, tous les jockeys français

et anglais, pourvu qu’ils fassent gagner nos chevaux, à nous autres

vrais sportsmen! nous ferons des pensions à leurs familles, s’ils en

ont? Notre héros était beau d’exaltation en ce moment; il avait grandi

de six pieds! Bill était mort et notre sportsman avait constitué une

pension de 700 francs à sa grand’mère, à qui l’on eut de la peine

à faire comprendre que Bill était son petit-fils, car elle ne le

connaissait que sous le nom de François Guillard.

Une autre fois je le trouvai qui lisait une gazette anglaise et qui

ruminait sur la nouvelle suivante: «Un vicaire du comté de Sussex avait

égorgé le curé de sa paroisse avec le sang-froid le plus barbare. Ce

jeune ecclésiastique passait pour aimer passionnément les chevaux, et

l’on a découvert par les débats qu’il avait commis ce crime atroce

uniquement pour se procurer l’argent nécessaire à l’achat d’un ouvrage

en trois volumes in-folio, dont voici le titre:

_Histoire de tous les chevaux qui ont remporté des prix aux courses en

Angleterre, depuis leur établissement jusqu’à la présente année, avec

leurs généalogies très-équitables et leurs portraits; on y a joint les

noms des particuliers qui les montaient avec ceux des gentlemen à qui

ils ont appartenu, et pour l’agrément et l’instruction des lecteurs, on

y rend un compte exact de tous les paris pour ou contre._

«Sir John Bailey, juge of King’s bench et président des assises, a

fait remarquer dans ses conclusions que la passion du clergé anglican

pour l’hippiatrique avait été la source de soixante-sept condamnations

infamantes pendant l’espace de sept ans.»

--Qu’est-ce que tu penses de ceci? demandai-je à notre

anglomane.--_Shocking_, me répondit-il, _my dear, very shocking,

dreadfully shocking!_ et voilà tout ce qu’il en résulta dans son

jugement.

On peut supposer aisément que la fatalité qui conduit le marquis à des

résultats si déplorables ne manque pas de peser sur lui dans les autres

exercices qui forment la base du _sporting character_. Ainsi donc il

est subitement épris de passion pour la chasse, il improvise une meute

dans une de ses terres, devient la terreur de ses voisins, et le fléau

de ses métayers; il fait élever des renards pour se permettre le _fox

hunting_; il nourrit des sangliers dans une de ses écuries.

Voici du reste une ou deux aventures de sa vénerie dont nous avons été

les acteurs et les témoins. Je me trouvais à la campagne en automne et

dans le voisinage de son château, il m’invita pour courir un renard:

l’animal apporté sur une petite voiture, fut placé dans un fourré dont

les chiens se rendirent bientôt les maîtres en _violonnant_ comme des

forcenés. Durant trois heures environ, nous galopâmes à leur suite

et ils nous ramenèrent à l’endroit même d’où nous étions partis: là

ils nous annoncèrent par le redoublement de leurs cris que l’hallali

s’approchait. Le piqueur s’élance pour s’emparer de l’animal, mais

le pauvre renard était déjà roide mort et froid comme une pierre,

attendu que la frayeur ou la contrariété l’avaient fait succomber à

une de ces attaques morbides appelées vulgairement _paralysies_. Il

n’avait pas bougé de dessus la motte de terre où il avait été posé, et

nous, nous avions suivi au galop une belette, une fouine, un blaireau,

que sais-je? Un autre jour on avait lâché pour nous complaire un de

ces sangliers si soigneusement élevés pour nos plaisirs. Les chiens

accoutumés à son fumet et à la placidité de son caractère, ne se

décidèrent à le chasser que lorsqu’ils en furent sommés à grands coups

de fouet: la chasse s’entama enfin, mais ce fut tant bien que mal: il

faisait le même jour une chaleur dévorante, et nous suivîmes pendant

une heure à peu près, la voix de la meute. Tout à coup un silence

profond et solennel succéda aux cris des chiens: meute et sanglier,

tout était disparu, tout semblait tomber dans un abîme, et l’on aurait

dit que la terre avait englouti les chiens et le gibier: après une

recherche scrupuleuse nous trouvâmes le mot de cette énigme; les

chiens et le sanglier buvaient amicalement à la même mare, et la plus

parfaite intimité régnait entre eux. Le sanglier domestique fut ramené

dans ses lares, et puis on l’égorgea comme un vil pourceau qu’il était;

on rossa vigoureusement les chiens et ils ne dînèrent que le lendemain:

voilà la moralité de l’anecdote. On peut juger par ces deux aventures

combien notre ami et sa meute sont dignes de figurer en première ligne

dans l’institution des louvetiers; société établie, comme chacun sait,

pour la conservation, si ce n’est pour l’amélioration de la race des

loups, à qui des louvetiers de notre connaissance font tous les ans

le sacrifice de quelques vieilles vaches et de plusieurs ânes, afin

qu’ils ne soient pas tentés d’abandonner l’arrondissement. Notre héros

continue jusqu’à vingt-cinq ans le cours de ses désastres; à cette

époque-là, sa fortune se trouvant dérangée par ses prodigalités,

il se marie, réforme ses écuries, se prend de belle passion pour

l’agriculture ou la musique, et finit à trente ans par être député de

son département. Nous ne le suivrons pas dans sa carrière politique,

nous nous contenterons de lui souhaiter plus de succès à la chambre

qu’au Champ-de-Mars (deux arènes entre lesquelles nous n’avons

l’intention d’établir aucune sorte de parité).

Les dernières courses de Paris nous ayant mis à portée d’observer

certaines variétés du genre sportsman, nous croyons devoir en

rendre compte aux souscripteurs de M. Curmer: la scène se passe au

Champ-de-Mars et dans la tribune à droite.

Première variété du genre.--Le _sportsman à pied_. Il est représenté

par un tout petit jeune homme ayant une cravache et des éperons.

Il fume avec un aplomb soldatesque, et s’adressant indistinctement

et familièrement à tous ses voisins:--Il est inouï, dit-il, il est

inouï, ma parole, il est inouï qu’on se permette de faire attendre le

public de cette manière-là. Ces messieurs du club (prononcez claoub)

se croient tout permis, et encore pour nous faire voir des courses

qui font pitié quand on a assisté à celles d’Epsom, de New-Market et

d’Ascott... Enfin la cloche sonne et les membres du jockey-club se

dirigent vers leur tribune. Le petit monsieur reprend en s’adressant

avec confiance à son voisin qu’il ennuie profondément:--Regardez

donc, je vous en prie, voyez donc la conformation de Margarita, comme

elle s’embarque au galop; quelle bête! que de race, que de sang elle

a! Le signal du départ est donné, le jockey du duc d’O..... reste

en arrière; le jeune homme après un instant de silence répond à

une dame qui s’étonne et s’afflige de ce que la casaque rouge est

dépassée.....--C’est une tactique, madame, une tactique, une pure

tactique; et si vous aviez vu autant de courses que moi, vous sauriez

que rien n’est jamais décidé avant le dernier tournant. Regardez comme

Margarita allonge, voilà qu’elle les rattrape, elle a la corde, elle a

la corde! (avec la dernière suffisance.) Tout est fini maintenant, et

les autres sont distancés; je l’avais bien dit.

Deuxième variété du genre.--_Sportsman stupide._ Un provincial en

paletot noir avec des gants bleu de ciel. Il s’écrie au départ:--Oh!

ah! oh! ah! au passage du premier tour, avec joie:--Mon Dieu, monsieur,

que je voudrais bien savoir qui est-ce qui va gagner?.... A l’arrivée

des coursiers, avec un air d’ivresse:--J’en suis bien content, et

c’est bien joli des courses de chevaux dont tous les journaux de Paris

parlent tant!!!

Troisième variété du genre.--Le _sportsman politique_. Un monsieur

entre deux âges, habit vert, canne à pomme d’or et cachet armorié.

Il se parle à lui-même en finissant de lire son programme:--Casaque

rouge, toque bleue, Arabella, au duc d’O....., c’est-à-dire au duc

de Ch...--Quelle rosse!... A la fin du premier tour Arabella tenant

la tête, il murmure:--C’est probablement une jument qu’il aura

fait venir d’Angleterre? Ces gens-là sont capables de tout!... A

l’arrivée, Arabella étant ce qui s’appelle _distancée_, il s’écrie

avec explosion:--Enfoncée, Arabella! enfoncée! Je l’aurais parié dès

avant la course, et je ne donnerais pas cette satisfaction-là pour dix

louis!... Le sportsman politique s’éloigne en se frottant les mains.

On trouverait peut-être que j’ai fait beaucoup d’honneur à ces trois

variétés en les décorant du nom de _sportsman_; mais j’ai voulu prouver

que le _sporting character_ a gagné toutes les classes de la société

française, ce qui ne laisse pas que d’être un sujet d’amour-propre et

de satisfaction pour mes amis et pour moi.

=Rodolphe D’ORNANO=,

membre du jockey-club.

[Cul-de-lampe]

[Illustration: LE JOUEUR DE BOULES.]

[Tête de page]

Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle · 第 50 / 62 题