AVANT Guttemberg, la reproduction des œuvres littéraires se faisait,
de temps immémorial, par des copistes à la main. A Rome, ces copistes
étaient partagés en deux classes: ceux qui transcrivaient les livres
et que l’on appelait _librarii_; ceux qui, au moyen d’un système
d’abréviations, recueillaient les discours, les plaidoyers, en prenant
des notes: ils avaient le nom de _notarii_. Pendant le moyen âge, il
y eut des artistes qui savaient enjoliver les manuscrits d’ornements
rouges, verts, bleus, rehaussés d’or; qui non-seulement encadraient
ainsi le texte avec une patience infinie, mais coloriaient encore des
missels, représentant ainsi les merveilleuses histoires de la Bible;
grands peintres dont le nom même est encore ignoré. On pense bien
que des livres, fruits d’un labeur aussi opiniâtre, devaient être
fort rares et fort chers. Aussi voyons-nous plusieurs de nos rois
léguer à leur fils, comme un brillant héritage, leur bibliothèque,
composée de huit à dix volumes. Enfermés ainsi que des chrysalides
dans leur cellule sanctifiée par le jeûne et la prière, les copistes,
ces patients et modestes travailleurs, ne révélaient leur existence
que par l’œuvre d’or qui sortait de leurs mains amaigries pour passer
dans les petites mains roses et potelées des gentes damoiselles et
des majestueuses châtelaines. La découverte de l’imprimerie, en tuant
ces humbles héros de la foi, fit éclore à leur place une race toute
différente de mœurs et de caractère: c’est d’elle que nous allons nous
occuper.
Il y a des ignorants qui confondent le compositeur avec l’imprimeur.
Gardez-vous-en bien! Cela est erroné et peu charitable. L’imprimeur
proprement dit, le _pressier_, est un être brut, grossier, un _ours_,
ainsi que le nomment les compositeurs. Entre les deux espèces, la
démarcation est vive et tranchée, quoiqu’elles habitent ensemble
cette sorte de ruche ou de polypier qui porte le nom d’imprimerie. La
blouse et le bonnet de papier ont souvent ensemble maille à partir;
et pourtant ils ne peuvent exister l’un sans l’autre: le compositeur
est la cause, l’imprimeur est l’effet. La blouse professe un mépris
injurieux pour ce collaborateur obligé qu’elle foule sous ses pieds,
car les imprimeurs, avec leurs lourdes presses, sont relégués à l’étage
inférieur. Mais le bonnet de papier, dont les gains sont souvent plus
forts et plus réguliers que ceux de son antagoniste, s’en venge en lui
infligeant l’épithète de _singe_, soit à cause des gestes drolatiques
que fait en besognant le compositeur, soit parce que son occupation
consiste à reproduire l’œuvre d’autrui.
Ainsi que la ville de Romulus, la cité des typographes est une
hôtellerie, un caravansérail, un lieu plein d’exilés, un asile. Là
se réfugient les vocations avortées, les destinations manquées, les
positions renversées, les espérances déçues, tout ce qui a perdu pied
dans la marche, tout ce que le torrent des choses a jeté au dehors.
Vous y rencontrerez des séminaristes défroqués, d’anciens professeurs,
des marchands ruinés, des employés que la griffe de fer des révolutions
a enlevés de leur fauteuil de cuir, des étudiants pauvres à qui les
loisirs et la liberté dont on jouit dans cette profession permettent
de suivre les cours, tout en gagnant de quoi suffire à leurs premiers
besoins. Le plus petit nombre se recrute de fils de compositeurs
ou d’imprimeurs. Ceux-là sont moins doctes, moins spirituels que
les autres, mais en revanche plus habiles sous le rapport matériel,
parce qu’ils ont la main faite par un long apprentissage. Dans cette
classe si mélangée, si bigarrée, composée d’une multitude de pièces
qui se touchent par un point et diffèrent par mille autres; dans ce
pandémonium, cette Babel, ce Capharnaüm, il y a peu d’individus qui ne
soient capables de faire quelque chose de mieux, et qui ne gardent une
dent contre la société. Avant d’aller au delà, faisons bien remarquer
que nous ne nous occupons que des généralités. Il est certains de
ces messieurs auxquels notre esquisse ne ressemblerait pas plus que
bien des portraits ne ressemblent à leurs modèles; mais ce sont des
exceptions: _Exceptio firmat regulam_.
Suivez-moi. Nous voici dans une salle assez vaste, coupée
longitudinalement par plusieurs rangs de tables en dos d’âne. Sur ces
tables, de chaque côté, sont auprès l’une de l’autre des boîtes en
bois que l’on nomme des _casses_, lesquelles casses sont divisées en
un certain nombre de compartiments appelés _cassetins_. Chacun desdits
cassetins renferme un des caractères de l’alphabet, ou un signe de
ponctuation. Devant chaque casse, debout, se trouve une des blouses
précédemment mentionnées, laquelle saisit adroitement un à un les
caractères, et les pose délicatement dans un instrument en fer, dit
_composteur_, de manière à en former des mots, puis des lignes, puis
des pages, puis des feuilles. Nécessairement, lorsqu’on se trouve
vis-à-vis l’un de l’autre toute une sainte journée, à moins d’être
Anglais ou affecté de laryngite, il est impossible de ne pas desserrer
les lèvres. Aussi, en mettant le pied dans la salle ou _galerie_,
avons-nous entendu un bourdonnement, un dissonnant assemblage de voix
dans tous les tons, depuis le fausset aigu des apprentis jusqu’à la
basse-taille des doyens, qui grommellent sans cesse comme de vieux
bisons en ruminant leur ouvrage. Donnons-nous la mine d’un auteur, et
prenons un air sans façon, car ces messieurs n’aiment pas les étrangers
qui viennent, avec un lorgnon enchâssé dans l’arcade sourcilière, les
regarder travailler, comme on regarde les singes ou les ours monter à
l’arbre et faire leurs exercices. Souvent ils se donnent le mot pour
se livrer alors aux contorsions les plus bizarres, de sorte que le
visiteur se croit traîtreusement amené dans une salle de maniaques ou
d’épileptiques. Mais, grâce à notre visage _bon enfant_, on ne pense
pas à nous. Nous ne sommes pas ici à la composition des journaux, où
la nature du travail commande la célérité et le silence. Écoutons.
Les intelligences, frottées incessamment l’une par l’autre, dégagent
un feu roulant de saillies, de bons mots, de pointes, de sarcasmes,
de calembours, de coq-à-l’âne à désespérer Odry. A l’atelier, on ne
respecte rien, ni les hommes de lettres, ni les hommes d’état, ni les
artistes, ni le talent, ni la richesse, ni même la sottise. Renvoyée
d’un bout de la galerie à l’autre, l’épigramme rebondit, redouble de
verve et de sel. _Vires acquirit eundo._ Les ridicules sont découverts
avec une sagacité merveilleuse, mis à nu et fouettés sans miséricorde.
C’est une première vengeance contre la société. Cela ne sert à rien,
mais cela soulage. Parfois les compositeurs tournent contre leurs
propres confrères cette rage de l’ironie, cette monomanie homicide de
la satire. A-t-on surpris dans la galerie quelque figure frappée à
un certain coin, quelque angle facial trop aigu, un crâne sur lequel
la sottise en relief eût épouvanté Gall; une physionomie condamnée à
l’avance par Lavater, un de ces tristes hères dont l’extérieur effacé,
craintif, porte l’empreinte d’une création manquée, et qui occupent
parmi les hommes la même place que l’unau et l’aï chez les animaux?
Malheur! il sera comme un piton qui fait crever la nue et descendre la
foudre. Sur lui les cataractes sont ouvertes; elles l’engloutiront,
à moins que, comme cela arrive, il ne préfère abandonner la place
et l’atelier; ou bien encore qu’il emploie sa force physique pour
faire respecter sa faiblesse intellectuelle. Dans ce cas, on se met
en quête d’un autre bouc émissaire, d’une nouvelle victime qu’on ne
tarde pas à trouver et à immoler comme la première. Si le compositeur
n’est pas en train de jaser, il rêve. Sa plus grande jouissance est
de _câler_, c’est-à-dire de ne rien faire: _Nunc libris, nunc somno_.
Il y a en lui beaucoup de l’organisation du chat pour la volupté, la
gourmandise et surtout la paresse. Vous le verrez les deux coudes
appuyés sur la casse, tenant à la main dans son composteur une
ligne inachevée. Les yeux à demi fermés, la prunelle engourdie dans
une molle torpeur, il suit les nuages qui défilent en haut dans le
bleu, et sur leurs masses mouvantes son imagination bâtit un château
plus prestigieux, plus féerique que celui d’Aladin. Là sont des
divans somptueux, des bains parfumés, des chibouques, des oukas, des
narguilés que lui allume un petit esclave noir. Là se trouvent des
femmes telles qu’on en voit dans les illustrations de Shakspeare et
de Byron, des houris demi-nues qui le servent, le sybarite! qui lui
versent du vin de Schiraz dans des coupes couronnées de roses. A
cette dernière et brillante transformation de son idée, le rêveur n’y
tient plus, il fait un mouvement comme pour prendre la coupe, et dans
ce mouvement, sa composition, retenue par une simple ficelle, tombe
avec bruit et se _met en pâte_, c’est-à-dire que toutes les lettres
sont éparpillées, mêlées, amalgamées, répandues dans une confusion
horrible. Adieu le travail de la matinée! il faut recommencer sur de
nouveaux frais, et auparavant rétablir le _pâté_. On appelle cela une
_danse de caractères_. Lorsqu’on est las de railler, de mystifier le
malheureux, on vient à son aide, et l’accident se répare bien vite.
Ces innocentes distractions sont cause que l’on oublie, en composant,
des mots, des lignes, même des phrases. Ces omissions portent le nom
de _bourdons_. Lesdits bourdons exigent un grand travail pour être
replacés, lorsque la feuille est _imposée_, ou serrée avec des coins
de bois dans un cadre de fer. Lorsque le correcteur apporte l’épreuve,
on se précipite pour voir celui qui a des bourdons, et on l’assourdit
d’un bruit continuel imitant les cloches: _din, din, baoum! din, din,
baoum!_ D’autres fois on fait descendre un camarade sous prétexte qu’il
est demandé dehors. A son retour il est accueilli par une _roulance_
générale, ce qui signifie que chaque ouvrier frappe en mesure de
son composteur sur sa casse, à peu près comme les représentants
d’une petite partie de la nation frappent leurs pupitres de leurs
couteaux à papier, quand certains orateurs du centre jugent à propos
de donner un échantillon de leur éloquence. Il faut que le confrère
mystifié essuie la fusillade avant de retourner à sa place. Par une
étrange contradiction, cet homme contre lequel on vient d’épuiser le
carquois de la raillerie, cet homme a-t-il besoin du moindre service,
il n’a qu’à choisir: tout est à lui, on se dispute pour l’obliger.
Presque partout le compositeur a, comme on dit, le cœur sur la main.
Arrive-t-il à un confrère de faire une longue maladie? Lui a-t-on,
pendant son absence, emprunté son mobilier? Est-ce un étranger qui
débarque sans ressources, ou qui, faute d’ouvrage, veut retourner chez
lui, ou bien un enfant pâle qui s’étiole et meurt de nostalgie pour
avoir entendu la chanson de Béranger? Aussitôt une circulaire court
les imprimeries, une liste de souscription se forme, s’allonge, se
remplit, se gonfle, et se résout en une somme assez ronde qui tombe
inopinément dans la main du pauvre diable. Cela se fait avec beaucoup
de délicatesse, souvent même la charité porte les typographes à venir
au secours d’individus qui ne sont pas de leur profession.
Avec les auteurs, le compositeur est presque sur le pied de l’égalité.
Il les voit face à face. Par lui, ils descendent de leurs piédestaux et
se montrent avec leurs faiblesses. Le masque tombe, l’homme reste...
et souvent le génie disparaît. Les dieux perdent leur auréole quand
on est trop près de l’autel. Bien des secrets d’étude, de cabinet,
de politique même, sont dévoilés au compositeur. Il se prend à rire
en voyant le bon public accueillir sérieusement telle nouvelle de
journal à la fabrication de laquelle il a pris part. Il a vu la
filière, les creusets, les laminoirs par où passe la pensée de M. de
Balzac, avant de revêtir cette forme éblouissante que chacun admire et
envie. Il sait à quoi s’en tenir sur l’allégation du plus fécond de
nos romanciers, lequel, dans la préface d’un de ses beaux ouvrages,
prétend ne boire jamais que de l’eau. Il possède le nombre précis des
collaborateurs secrets de bien d’autres. Devant lui tombent les voiles
de l’anonyme et du pseudonyme. Ces mémoires attribués à de grands
personnages défunts, c’est un auteur industriel qui les a inventés.
Ces anecdotes du temps de l’empire n’ont jamais eu de fondement que
dans une imagination féconde. Ce roman signé d’un nom de femme sort
de la plume courtoise d’un homme de lettres. Que de petitesses,
que de choses honteuses on découvre avec tristesse chez ceux qui
prétendent guider la nation, et qui ne font, la plupart du temps, que
la fourvoyer dans une vie mauvaise! Le compositeur connaît d’avance
toutes les nouvelles. Il a lu hier le manuscrit de ce superbe discours
que tel orateur vient d’improviser à la tribune. Aussi, fier de ses
connaissances, s’établit-il juge souverain, arbitre suprême du bon et
du mauvais en matière de littérature. A propos des écrivains et des
artistes, il affecte un ton cavalier et supprime le substantif poli.
Il dira: Chateaubriand, Balzac, Sand, Ingres, Delacroix, Scheffer; la
Mars, la George, la Dorval. Notre homme a pris une teinture _de omni
re scibili_. Il a travaillé pour M. Thénard, et s’est fait à moitié
chimiste. Cuvier l’a rendu naturaliste; Biot, physicien; Poisson,
mathématicien; Arago, astronome; Dalloz, jurisconsulte; M. Viennet,
diplomate. Victor Hugo et Alexandre Dumas se sont frottés contre
lui: le voilà poëte et dramaturge. Lorsqu’un auteur agit bien avec
le compositeur, lorsqu’il se met à son niveau, lorsque sa _copie_,
c’est-à-dire son manuscrit, est lisible, l’ouvrage sera soigné, le
texte ne sera pas déparé par des contre-sens, des lettres retournées,
des fautes de français, des mots tantôt trop écartés tantôt trop
rapprochés l’un de l’autre. Le compositeur fera même disparaître des
erreurs qu’il est capable d’apercevoir et de corriger. Mais si vous
affectez de la morgue à son égard, si vous le traitez du haut de
votre grandeur, si votre copie n’est pas mieux écrite que celle de M.
Alphonse Karr (qui semble se servir de son _terreneuvien_ en guise
de secrétaire), si votre manuscrit est couvert de ratures, surchargé
d’ajoutés, le compositeur se dégoûte et prend à tâche de mal faire.
Quelquefois involontairement, souvent à dessein, il vous fera dire des
choses ridicules. Rapporte-t-on que pendant un discours brillant de M.
Viennet, l’émotion de M. Fulchiron était _visible_, le compositeur se
trompe, et on lit _risible_. Un journal parle-t-il des services que tel
honorable peu honoré _rend_ au gouvernement, il mettra _vend_. Si M.
Charles Dupin, après une grande dépense d’attendrissement, s’inscrit
pour _deux francs_ dans une souscription en faveur des ouvriers sans
travail, souscription dont, par parenthèse, jamais aucun ouvrier ne
voit un centime, l’artiste rancunier composera _deux sous_. Lors de
la déplorable affaire d’Armand Carrel, une feuille disait: La balle
traversa le _péritoine_. Un compositeur ignorant met le _père Antoine_.
Le soir, grande rumeur au café. Ce diable de père Antoine montait
toutes les imaginations. Beaucoup soutenaient qu’il y avait erreur:
«Le père Antoine! s’écria un important, je le connais; c’est un de mes
amis, un excellent homme; très-certainement il se trouvait là.» La
discussion s’échauffa, et peu s’en fallut qu’un nouveau duel ne vînt
s’ajouter à l’horreur du premier.
Les inattentions du compositeur n’amènent pas toujours des résultats
aussi désagréables. C’est à une faute typographique que l’on doit
le plus beau vers de Malherbe. Dans son ode sur la mort de Rosette
Duperrier, le poëte avait mis:
Et Rosette a vécu ce que vivent les roses, etc.
Il oublia de barrer les _t_, le compositeur les prit pour des _l_
et écrivit _Roselle_. A la réception de l’épreuve, au passage en
question, un éclair subit traversa la tête de Malherbe. Il fit de
_Roselle_ deux mots séparés, remplaça l’_r_ capitale par un _r_ bas de
casse, et l’on mit en deux admirables vers:
Et rose, elle a vécu ce que vivent les roses,
L’espace d’un matin.
Il y a une grande irrégularité dans la distribution des compositeurs
sur le sol de Paris. Du côté de la rive droite de la Seine se font
tous les journaux et les forts ouvrages. Les imprimeries sont
nombreuses et les compositeurs florissants. Les _journalistes_ (non
les rédacteurs, mais les compositeurs d’un journal), dont le gain est
fixe et assez considérable, prennent vis-à-vis de leurs confrères de
la rive gauche, tristes _labeuriers_ dont l’existence est précaire
et le dîner problématique, cet air d’insolente compassion avec
lequel le chêne parlait au roseau. Généralement, comme profession
libérale, la typographie est tombée tout à fait. Le temps est loin
où des chefs-d’œuvre immaculés sortaient des presses des Aldes, des
Estiennes, des Elzevirs! on ne voit plus les maîtres imprimeurs, armés
d’une loupe, vérifier lettre à lettre la correction des épreuves.
Comme toutes les autres branches de l’art, comme la littérature même,
aujourd’hui la typographie est un métier, et rien de plus.
Le compositeur est pour le progrès en tout et partout. Il a été de
chacune des religions nouvelles qui ont essayé de reconquérir notre
foi lasse de tout, même de sa pauvre sœur l’Espérance. On l’a vu
successivement saint-simonien, fouriériste, châteliste, etc. Un certain
nombre se traîne pourtant encore dans l’ornière usée de l’école
voltairienne, et s’attaque, en don Quichottes, à des choses qui
n’existent plus. Pour la science, le typographe est de force à vous
démontrer avec un grand renfort d’arguments que l’obscurité provient
principalement de l’absence de la lumière. En politique, il marche
avec l’extrême gauche et la dépasse trop souvent. M. de Cormenin,
M. Mauguin, M. de Lamennais, voilà ses apôtres. Lui qui assiste et
coopère à la fabrication des journaux de toute couleur, lui qui a
observé des manœuvres de corruption, qui a vu des transfuges et des
renégats de tout parti, il doit apprécier un peu la moralité des gens
du pouvoir. Il sait ce que valent ces personnages tarés, ces hommes
chiffres, ces valets titrés, ces incorruptibles consciences dont
quelque part il existe un tableau synoptique avec les prix courants
en regard. Un tel spectacle l’irrite, et nous avons dit que déjà il
croyait avoir à se plaindre de la société. Sa tête se monte. Comme
il est de nature très-expansif, très-liant, très-porté à se réunir à
des camarades, il se trouve faire partie des sociétés plus ou moins
bachiques, plus ou moins lyriques ostensiblement, et secrètement
plus ou moins révolutionnaires. Fêté d’abord en qualité d’_aimable
visiteur_, il ne tarde pas à devenir membre influent. Là les opinions
fermentent d’autant plus qu’elles sont plus comprimées. Les chants
et le vin chargé de litharge montent au cerveau; l’orgueil que donne
au compositeur sa demi-érudition, sa supériorité intellectuelle, la
fascination d’une autorité quelconque dont on l’éblouit, achèvent de
lui renverser les idées, et malheureusement on le retrouve parfois
jouant à l’émeute devant les boutiques fermées, donnant un spectacle
aux oisifs, occasionnant d’interminables corvées au malheureux
tourlourou, seule véritable victime; tandis que l’arbitraire se frotte
les mains et se met à table en pensant à tout ce que cela va lui
rapporter.
Lorsqu’ils ont secoué la poussière de l’atelier, certains compositeurs
s’habillent assez bien; il y en a même qui affichent des prétentions
à la fashion. Mais vous les reconnaîtrez sûrement à la liberté de
leurs manières, de leur démarche, de leur langage. Quelque soignée que
soit la mise du compositeur, il y a toujours un petit bout d’oreille
qui passe, quelque chose qui cloche, qui jure, qui grimace, qui
rompt l’harmonie, qui écorche le regard, qui fait deviner l’ouvrier
sous les habits du _lion_: par exemple, un mauvais chapeau sur une
chevelure bien frisée, un jabot et une cravate sale, des bottes
luisantes au bout d’un pantalon crotté, un lorgnon et pas de gants,
un luxe enfin qui vous rappelle malgré vous celui de Robert Macaire.
Il néglige quelquefois de se laver les mains: alors des mots entiers
qui s’y trouvent imprimés le trahissent. Sa conversation se débarrasse
difficilement de certaines expressions suspectes, ayant une mauvaise
odeur d’argot. Son allure retient toujours un peu de ce dandinement, de
ce frétillement, de ce jeu des hanches qui caractérisent l’espèce de
pyrrhique appelé _cancan_. Observez les passants dans une rue: ceux-ci
ont les yeux à terre, ils songent au passé; ces autres regardent devant
eux, ils s’occupent du présent; quelques-uns ont la prunelle tournée en
haut, ils rêvent de l’avenir. Le compositeur est parmi ces derniers.
Son pied ne se détache pas franchement de la terre: ses mouvements
de locomotion s’exécutent en zigzag. Il décrit des _méandres_ plus
compliqués que ceux de M. Léon Gozlan. Il semble ne pas connaître
cet axiome, que la ligne droite est le plus court chemin d’un point
à un autre. Dans sa route il s’arrête aussi souvent qu’un omnibus,
ou que le cabriolet d’un éligible qui va solliciter des votes. Vous
le surprendrez à causer avec des amis, vous le verrez flâner devant
les choses d’art, devant Susse et Giroux, à l’étalage d’Aubert et des
marchands de gravures du boulevard. Un de ses plus doux plaisirs est
de parcourir les quais en examinant la science et la littérature qui
se hérissent, en forme de bouquins, sur les parapets. Le grand nombre
quitte rarement la blouse, et le bonnet ou la toque, toujours d’une
forme peu usitée. Joignez à cela des cheveux longs, ébouriffés, une
barbe moyen âge, de formidables moustaches, une pipe de terre bien
culottée, et vous aurez le véritable costume du typographe.
Le vice qu’on reproche le plus au compositeur, c’est sa soif toujours
ardente et presque inextinguible. Un calculateur patient a trouvé
que la main d’un compositeur, en portant les lettres de sa casse à
son composteur, faisait, pendant une année, un chemin équivalant à
je ne sais combien de fois le tour du monde. Là-dessus de mauvais
plaisants ont posé ce problème. Combien de fois la main du compositeur,
en portant la coupe (mot que l’on emploie dans les goguettes pour
désigner un verre rayé) à ses lèvres, fait-elle dans une année le
tour du monde? Au nom de mon client, je dédaigne de répondre à de
si plates insinuations. Certes, je n’essaierai pas de le disculper
entièrement du défaut précité. Je ne serais pas cru si je disais qu’il
fait partie de quelque société de tempérance et de sobriété. Je sais
qu’il est de ceux qui disent:--Deux mauvais dîners tiennent bien dans
le même ventre. Assez jeûne qui mal dîne, et--Vin maudit vaut mieux
qu’eau bénite. Néanmoins, je réclame pour lui l’indulgence. Ce défaut
est une conséquence de son caractère expansif, de son cœur débordant
d’affection. L’avez-vous vu seul à une table d’estaminet ou devant un
comptoir de marchand de vin? S’il quitte fréquemment son ouvrage, c’est
pour régaler un ami; s’il passe des journées entières entre les cartes
et la bouteille, c’est pour ne pas se séparer des amis; s’il met toute
son attention à diriger une queue de billard, c’est pour _enfoncer_ un
ami. Vous l’accusez de rechercher avec avidité toutes les occasions
possibles de dérangement? Mais s’il consulte l’almanach, c’est pour
trouver le jour de la fête d’un ami, afin de la lui souhaiter. N’est-il
pas naturel que celui-ci fasse preuve alors de savoir-vivre? Chaque
fois qu’il achète quelque chose de nouveau, une blouse neuve: «C’est
bien sec, disent en chœur les amis, il faut arroser cela!» Résiste-t-on
à de telles paroles? Il a institué dans l’année une multitude de jours
de chômage, c’est vrai. La Saint-Jean d’hiver, la Saint-Jean d’été, la
Saint-Jean-Porte-Latine, le moment qui commence les veillées, celui
qui les voit finir, sont autant d’époques où il est indispensable de
_prendre la barbe_, c’est-à-dire de s’enivrer... c’est vrai, et je
m’en tiens à ce que j’ai dit, c’est pour le plaisir d’être en société.
Mais, nous répétera-t-on encore, il fait des libations jusque sur la
tombe de ses amis! Un convoi auquel il assiste ne se termine pas sans
une débauche! Quel scandale!... Aimez-vous donc mieux qu’il allonge
une mine hypocrite? Et puis, est-il bien prouvé que le jour où l’homme
meurt ne soit pas son jour le plus heureux? D’ailleurs les anciens ne
célébraient-il pas le trépas de ceux qui leur étaient chers par des
festins et des divertissements? Brillat-Savarin a dit depuis longtemps:
«Les animaux se repaissent; l’homme mange; l’homme d’esprit seul sait
manger.» On pourrait dire que, parmi les ouvriers, le compositeur
seul sait boire. L’imprimeur s’administre solidairement des doses
effrayantes d’un liquide frelaté; mais la quantité pour lui, c’est
tout. Le compositeur se connaît en crûs; autant que ses finances le lui
permettent, ce sont les qualités supérieures qu’il choisit. D’ailleurs,
lui qui a éprouvé tant de mécomptes, il faut bien qu’il noie ses
réflexions, qu’il tue sous des sensations grossières certains souvenirs
douloureux, qu’il cherche à étouffer des facultés vivaces et créatrices
dont il lui est à tout jamais interdit de tirer emploi. Le cabaret,
mais c’est son athénée, son théâtre, son salon. S’il le fréquente,
c’est que les jouissances plus nobles lui sont prohibées, et que, à
défaut d’autres poésies, il accepte celle de l’ivresse!
Une autre accusation, dont cette fois je crains que tout mon zèle ne
soit impuissant à sauver mon client, c’est celle d’être parfois en
retard pour payer ses dettes. Malheureusement cette imputation est
motivée. Le compositeur ne compte pas toujours; ce n’est pas un homme à
ranger sa vie en tiroirs, à étiqueter ses actions, à tenir de son temps
un journal minutieux comme un étudiant de Leipsick ou de Goëttingue.
Son bon cœur, son besoin d’amitié, l’emportent; et quand vient le
jour de la _banque_, c’est-à-dire le jour où il reçoit le salaire
de la quinzaine, il se trouve que le doit dépasse l’avoir, que la
recette est plus qu’absorbée par la dépense. Cela se conçoit, si l’on
réfléchit que le compositeur est _aux pièces_, qu’il n’est rétribué
qu’en proportion de sa tâche, et que son gain dépend de son assiduité.
Ordinairement, lorsqu’il a des dettes, il travaille quelque temps avec
ardeur et sans se déranger; c’est ce qu’il appelle _être dans son dur_.
Mais, par guignon, il arrive souvent que, narguant sa bonne intention,
l’ouvrage manque tout à coup. Le samedi de banque donc, à la porte
de l’imprimerie sont embusqués des individus prêts à se jeter sur le
passage de l’imprévoyant débiteur. C’est le tailleur, le chapelier,
le bottier, le gargotier. Ils sont désignés sous la dénomination
pittoresque de _loups_. Alors on entend crier de toutes parts: _gare
aux loups!_ Une fois son argent reçu, le compositeur paie les dettes
qui lui semblent les plus essentielles: c’est le marchand de vin et le
gargotier où il pourra retrouver de l’_œil_, c’est-à-dire du crédit.
Il ne lui reste que quelques pièces de monnaie, et il les consacre
exclusivement à _faire la noce_. Il n’est pas thésauriseur, lui, la
monnaie ne s’oxide pas dans sa poche; le chemin du mont-de-piété lui
est plus familier que celui de la rue de la Vrillière. Le tailleur et
les autres fournisseurs d’habillements deviennent presque toujours ses
victimes. Les sommes qu’on leur doit sont trop fortes, il n’y a pas
moyen de solder tout. Alors, plutôt que de donner un faible à-compte,
ne vaut-il pas mieux faire le dimanche une petite partie qui aide à
dissiper l’ennui de la semaine?
Hâtons-nous de le rappeler, ce que nous venons de dire n’est pas
d’application absolue. Beaucoup de typographes ne fréquentent ni les
tripots, ni les marchands de vin, et paient exactement leur tailleur.
Ils se rappellent que jadis leurs devanciers portaient l’épée, ils ont
à cœur de ne pas déroger. Nous en connaissons qui suivent assidûment
les cours publics, prennent des notes, et, dans leurs moments de
loisir, s’adonnent à la littérature. Quelques-uns font de la musique et
excellent sur divers instruments. Il en est qui sont poëtes et poëtes
de talent. _Quid tibi cum lyra?_ Le Gilbert du dix-neuvième siècle,
Hégésippe Moreau, mort récemment à la Charité, était un compositeur.
Pauvre enfant qui n’avait pas de mère à chérir, et que la société
abandonna. Malheureux! qui n’eut de sympathie que pour le malheur!
Poëte qui n’a chanté que le peuple.
C’est ici le lieu de parler de la plus vive, de la plus
caractéristique, de la plus persistante passion du compositeur. Une
chose existe qui fait le sujet de ses rêves du jour et de ses songes
de la nuit; qui flotte incessamment devant sa pensée comme un monde de
lumières et de parfums; qui, chaque fois qu’il l’aperçoit, fait vibrer
ses nerfs et battre ses artères. Cette chose tient plus de place dans
sa vie que l’amour, que la politique, que la bouteille même: c’est le
but de ses projets, le point de mire de ses espérances. Devinez-vous?
Non. Vous avez vu derrière nos théâtres une petite porte mystérieuse,
par laquelle entrent les acteurs, les figurants, les machinistes, les
auteurs et les personnes privilégiées. Vous y voilà. Il est incroyable
combien cette petite porte fait pousser de soupirs au typographe. Il
jette un œil d’envie sur tous ceux à qui elle livre passage. Parfois
son regard foudroyant tombe sur la portière qui lui fait l’effet du
dragon des Hespérides. Que de tentatives n’a-t-il pas commises pour
franchir ce seuil redoutable? Combien de fois n’a-t-il pas monté sur
des théâtres de société! Qui comptera ses débuts et ses chutes chez
les frères Seveste, à Montmartre et à Montparnasse! Que de courses
il a faites pour porter des pièces à M. Harel, à M. Dormeuil, à M.
Cormon, à M. Poirson, pièces qu’il s’étonne toujours de voir revenir
avec un refus plus ou moins direct! Un jeune homme avait fait remettre
un manuscrit à Voltaire en lui demandant ses avis. Le grand écrivain
effaça seulement la dernière lettre du mot Fin et renvoya l’ouvrage
ainsi modifié à son auteur. Messieurs les directeurs, plus concis
encore, négligent de donner un motif, et souvent pour cause. Alors,
dans son désespoir, le féroce dramaturge s’est rabattu sur le théâtre
forain du Luxembourg; il a fait frissonner aux sanglantes péripéties
de son drame l’élite des _moutards_ du voisinage; il a fait couler les
larmes des jolies brocheuses, des sensibles blanchisseuses. Il connaît
les secrets de coulisse, la vie privée et scandaleuse des actrices
et des acteurs, tout le monde étrange et bigarré d’outre-toile. Les
émotions de la scène, il les achèterait au prix de son sang. Romain,
il eût crié plus haut que tous les autres: _panem et circenses!_ En
attendant, il se mêle parfois à ces autres _romains_, qui manifestent
pour l’art un enthousiasme peu désintéressé. Gall et Spurzheim ont-ils
créé une bosse pour la manie du théâtre? Je l’ignore; mais si la
phrénologie est une vérité, cette bosse doit toujours se trouver chez
le compositeur. Il a ordinairement pour ami un acteur qu’il tutoie
devant le monde. Rarement les billets de faveur lui manquent, et,
lorsqu’il est parvenu à avoir ses entrées, son bonheur est au comble.
Dans ce cas il s’attache à une figurante ou à une actrice qui partage
avec lui sa gloire, ses 800 francs d’appointements, et son amour.
Nous venons de prononcer un mot qui nous appelle sur un terrain délicat
et scabreux. Comment le compositeur traverse-t-il le désert de la vie?
En d’autres termes, quelles sont ses relations avec le beau sexe? Pour
l’amour, le compositeur est le rival de l’étudiant. Il partage avec lui
les faveurs de cette adorable grisette qu’on trompe toujours et qui
pardonne toujours. Mais il y a cette différence que l’étudiant est un
despote orgueilleux et brutal, tandis que le compositeur est un amant
tendre et dévoué. Quoiqu’il s’astreigne rarement aux formalités d’un
mariage en règle, il est prodigue de sentiment et sait être fidèle.
On en a vu conserver la même passion des mois entiers! Le dimanche,
vous le trouverez sous les voluptueux ombrages de la Chaumière ou
dans les autres guinguettes de la barrière. Mais ce sont ces derniers
endroits que le compositeur affectionne. Là les frais sont modiques et
ne dépassent pas ses moyens. Là il se dilate, il trône, il est chez
lui. Il écrase de son luxe, de son élégance, de sa prodigalité les
ouvriers endimanchés. L’indifférence, la cruauté fondent à l’éclat de
sa toilette comme la neige devant le soleil. Heures bénies, heures
exaltées et fiévreuses où l’on oublie tout, travaux, chagrins,
esclavage, misère! où l’on vit en une minute des jours, des mois, des
années, tout ensemble et tout à la fois! On se croit riche et on l’est,
car on n’a rien à envier aux riches. Des lustres? En voici. De belles
femmes? Regardez. Dans vos salons aristocratiques en trouverez-vous
facilement d’aussi suaves, d’aussi naturellement jolies? De la musique?
Écoutez. Cet orchestre n’est-il pas joyeux comme celui de Musard,
et cette fanfare du piston ne semble-t-elle pas un incessant appel
d’amour, un signal de délire et de transport?
Il est une variété de compositeurs dont les mœurs sont tout à fait
différentes: immobiles comme des termes devant leurs casses, ils
éloignent jusqu’à l’ombre de la dissipation; ils vivent de peu; et
leur ardeur pour la besogne leur a fait donner le nom d’_ogres_ par
leurs confrères, qui les méprisent. Ils font en sorte d’obtenir des
places avantageuses, telles que celles de metteurs en page, hommes de
conscience, correcteurs, protes, etc. Au bout d’un certain temps, si à
leurs épargnes ils peuvent ajouter quelque petit héritage, ils achètent
un brevet, deviennent maîtres imprimeurs, et prennent un ton arrogant
vis-à-vis de leurs anciens camarades. Ceux qui n’ont pas de quoi
acheter un brevet, organisent un atelier de composition et se couvrent
du nom d’un imprimeur breveté. On les appelle _imprimeurs-marrons_. Ils
font le plus grand tort à la profession, parce que, pour attirer à eux
les éditeurs et les ouvrages, ils travaillent à bien meilleur compte,
et en conséquence sont obligés de réduire les salaires, spéculant
ainsi, par une espèce de pacte de famine, sur la misère de l’ouvrier,
qu’ils mettent dans l’alternative de manquer de besogne ou de
travailler à vil prix. C’est de leurs officines que sortent, à la honte
générale, ces éditions où les fautes pullulent et grouillent comme une
vermine, ces textes hideux et mutilés qui dégoûtent le lecteur, et qui
mécontentent l’œil même de leur père.
La variété ci-dessus ne compte qu’une très-petite fraction d’individus;
les autres compositeurs se fourvoient dans des voies diverses. La
typographie est l’antichambre de la littérature. A force de reproduire
les ouvrages d’autrui, quelques-uns s’avisent d’en composer eux-mêmes
de semblables et d’enjamber la barrière qui les sépare des auteurs.
C’est en copiant de la musique que Jean-Jacques devint musicien; c’est
en transcrivant des pièces de théâtre que M. Alexandre Dumas s’est
fait dramaturge, et s’est mis dans le cas de ne plus exercer son
premier métier qu’en faveur des princes et des princesses. Si beaucoup
de compositeurs font des articles pour de petits journaux qui ne les
paient pas, si d’autres ne parviennent à débuter ou à se faire jouer
qu’à Bobino et au théâtre Lazary, s’ils encombrent de leur suffisante
et prétentieuse médiocrité les avenues inférieures de la littérature,
quelques-uns, véritables hommes de talent, parviennent au travers de
mille obstacles à conquérir une réputation méritée. Sans remonter aux
époques antérieures qui nous offriraient des exemples honorables,
un grand nombre de nos illustrations artistiques et littéraires
appartiennent aux compositeurs. C’est de leur sein qu’est sorti le roi
de la chanson, le divin Béranger. Le compositeur use sa vie à espérer;
il est toujours à la veille d’échanger sa poétique misère contre une
position éclatante; cependant ses habits l’abandonnent à la longue
comme des amis infidèles, et ses bottes finissent par se crever. Ceux
qui n’ont pas l’esprit ou la chance d’arriver à quelque chose perdent
leur fol espoir, s’encroûtent, se pétrifient, roulent d’imprimerie
en imprimerie, et vivent misérables, jusqu’à ce qu’ils entrent tout
courbés sous la porte hospitalière de Bicêtre, asile des vieillards
indigents.
Le rideau vient de tomber, notre héros a quitté la scène. Il s’est
bravement montré dans les divers rôles du drame ou plutôt de la comédie
qu’il joue en ce monde. On l’a vu sous toutes les faces: tantôt
_blaguant_ à son atelier, frondant les choses et les hommes du jour,
tantôt nageant dans la joie et le vin; d’autres fois triste, morose,
poursuivi par des loups sous la forme de créanciers. Ces alternatives
sont fréquentes à cause de l’instabilité du travail. Pour donner
un bon coup d’épaule à la composition, il ne faudrait rien moins
qu’un incendie des principales bibliothèques de Paris, mais loin de
là! Non content du tort que font à cette profession le clichage et
le polytipage, on invente encore de détestables machines qui vont
reproduire sans caractères et sans compositeurs les ouvrages des
quinzième et seizième siècles, les éditions Wendelines, Manutiennes,
Elzeviriennes, etc. Le compositeur regarde avec terreur la librairie
qui agonise... La littérature menace de s’absorber dans le journalisme
qui envahit tout pour tout étouffer. Déjà les nouvelles remplacent
les romans; le drame lui-même a quitté ses larges proportions pour se
réduire en un acte. Notre génération pressée de jouir fatigue la terre
de l’intelligence et s’inquiète peu de ce qu’elle laissera après elle.
Plus d’in-folio, plus de longs ouvrages, plus d’éditions monumentales:
des analyses, des résumés, des éditions-diamants. On concentre dans un
flacon imperceptible le parfum de mille roses; on réduit des livres
d’amandes amères en deux ou trois gouttes d’acide hydrocyanique. Il
n’est pas d’entreprises qu’on n’ait tentées pour rogner les profits
déjà si exigus des compositeurs. D’ingénieux industriels n’ont-ils
pas essayé de faire faire la composition par de jeunes enfants et par
des femmes, réduisant ainsi le travail typographique à une opération
purement manuelle et mécanique.
Enfant d’une race malheureuse et sacrifiée, poëte de la borne,
tribun du carrefour, obscur dispensateur de la lumière, esclave de
la pensée des autres, va, montre encore sur le pavé de nos rues ta
blouse emblématique! Étale ta misère comme un reproche à la face du
siècle! Aplatis-toi sur les œuvres parfumées ou nauséabondes de tes
pachas littéraires! Allons, fils de Guttemberg, lève la tête et prends
courage. Voici, voici le règne des capacités et de l’intelligence!
_Euge! macte animo!_ L’or va descendre dans ton creuset! La roue qui
tourne sans cesse va te prendre et t’enlever! Demain on va ouvrir une
issue à ton eau qui se putréfie! Demain tu marcheras libre et fier.
En attendant, continue à lever des lettres, à manipuler la pensée
des autres en comprimant la tienne, à boire du vin blanc, à faire
des dettes, à danser aux barrières, et tâche de goûter au sein de ta
philosophique incurie le repos et la tranquillité que je te souhaite!
=Jules LADIMIR.=
[Cul-de-lampe]
[Illustration: LE SPORTSMAN.]
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