L’INSTITUTRICE.

DANS l’institutrice nous ne comprendrons pas la maîtresse de pension,

type fort distinct de celui que nous allons analyser. La maîtresse

de pension a presque toujours de quarante à soixante ans: elle est

plutôt l’administrateur que le professeur de l’établissement qu’elle

dirige. Elle en soigne les revenus mieux que les études; et il est plus

utile et plus productif pour elle d’être une bonne ménagère qu’une

femme instruite. Pour la surveillance des leçons, elle s’en repose sur

les sous-maîtresses à ses gages; pour les leçons, sur les maîtres du

dehors. L’instruction, les talents d’agrément, seraient donc pour la

maîtresse de pension des superfluités véritables; souvent même elle se

dispense de mettre l’orthographe. Comme il est parfaitement inutile

qu’un directeur de théâtre soit un auteur dramatique, il n’est pas

nécessaire qu’une maîtresse de pension soit une femme savante ou une

femme d’esprit. Les exemples en font foi. Mais passons à l’institutrice

spécialement consacrée à faire l’éducation des jeunes filles qui ne

quittent pas leur famille.

Pour nous garder d’être systématique, soit dans nos critiques,

soit dans nos éloges, nous diviserons en trois fractions ce type

d’institutrice qui, examiné d’une manière absolue, nous porterait

à de fausses appréciations. Il y a, selon nous, l’_institutrice

de vocation_, l’_institutrice ambitieuse_, et l’_institutrice par

dévouement_. Toutes les institutrices du monde ont de vingt-cinq à

trente-cinq ans: jamais moins, rarement plus.

Jusqu’à vingt-cinq ans, l’institutrice de vocation est sous-maîtresse

dans la pension où elle a été élevée. Presque toujours c’est la

fille de ces petits marchands ou de ces minces bourgeois parisiens

qui disent à leurs enfants, lorsqu’ils ont atteint l’âge de

raison: «Travaillez comme nous avons travaillé nous-mêmes.» Alors

l’institutrice de vocation se consacre à l’enseignement, comme elle se

ferait lingère, modiste, ou demoiselle de comptoir.

Elle est dans la nécessité de se choisir un état, et son instinct la

pousse à devenir institutrice. Elle sait juste assez de grammaire,

de géographie, d’histoire, de piano, de dessin, de mots estropiés

d’anglais et d’italien pour se présenter avec assurance aux mères

insouciantes qui confient aveuglément à une étrangère la direction de

l’esprit et du cœur de leurs filles. Avec ces teintures superficielles

de toutes choses, l’institutrice de vocation se dit en état de faire

une éducation complète. Convaincue naïvement de tout ce qu’elle vaut,

sans orgueil comme sans modestie, elle étale hardiment son savoir

universel; on y croit; on en essaie, bientôt on en doute: l’élève

n’apprend rien, mais l’institutrice de vocation se retranche sur le peu

d’aptitude ou d’application de son écolière; elle propose des maîtres

étrangers pour stimuler l’élève indolente ou étourdie. D’abord deux

leçons par semaine, et seulement pour les arts d’agrément, suffiront,

dit-elle. Mais bientôt la mère, enchantée des progrès inattendus de

sa fille, accorde des maîtres tous les jours, non-seulement pour les

arts d’agrément, mais encore pour les langues, pour l’histoire, pour

tout ce que l’institutrice proteste toujours connaître à fond. Dès lors

elle n’est plus qu’une surveillante en réalité fort inutile, mais dont

on ne pourrait se passer, car l’institutrice de vocation se prête à

tout; elle excelle dans les ouvrages à l’aiguille, fait des bourses et

des bonnets grecs pour monsieur, des collerettes et des chiffons pour

madame, ajuste les robes de bal pour mademoiselle, la coiffe au besoin,

brode à la veillée un meuble de tapisserie pour le salon, fait la

lecture, écrit les billets d’invitation, règle les comptes, surveille

les domestiques, se multiplie, devient une espèce de factotum, et n’a

plus que le titre d’institutrice.

En général, l’institutrice de vocation se place dans les familles à

fortune aisée, mais peu brillante; elle coopère aux calmes distractions

de ces intérieurs placides rarement troublés par les passions, où règne

l’ordre, la propreté, la parcimonie, où l’on reçoit régulièrement

à dîner les vieux parents et les vieux amis une fois par semaine,

aréopage appelé à juger hebdomadairement les succès de l’élève, que

l’institutrice fait valoir avec une minutieuse complaisance. Dans ces

réunions intimes, l’institutrice est un personnage important: elle

accompagne la romance, joue par monts et par vaux la contredanse,

organise les charades, sert le thé et coupe la brioche.

Dans ses heures de solitude, l’institutrice de vocation relit

scrupuleusement quelque traité d’éducation; elle s’en acquitte par

routine comme un prêtre lit son bréviaire; elle se tient ainsi en

haleine dans l’exercice de ses devoirs, et remplit son esprit de

sentences de pédagogues, semences fort stériles qui ne font germer que

l’ennui dans les jeunes têtes où elle les jette à tout propos.

En somme, c’est une assez bonne créature que l’institutrice de

vocation. Elle est sans esprit, sans imagination, mais possède

une certaine rectitude de jugement, qui la fait assez adroitement

naviguer dans les flots de familles diverses parmi lesquelles elle

passe d’année en année. Elle suit son _petit bon homme_ de sillon

sans broncher aux écueils. Elle a une sorte de droiture de cœur qui

n’est pas exempte de finesse, mais où la probité domine; un peu par

calcul peut-être, car l’institutrice de vocation, ayant embrassé

l’enseignement comme un état, se conduit avec régularité pour ne pas

manquer de place.

L’institutrice de vocation a des mœurs; elle ne se compromet jamais

avec les fils de la maison, les frères ou les cousins de son élève;

mais elle accepte de préférence les bonnes grâces des vieux oncles

célibataires. Alors elle rêve modestement un mariage raisonnable; mais

elle le rêve honnêtement, sans intrigues préalablement coupables.

L’institutrice de vocation est en général petite, d’un demi-embonpoint,

d’une figure sans distinction, fraîche et avenante. Elle a dans sa mise

plus de propreté que d’élégance; elle affectionne la couleur marron

pour l’hiver, le rose pour l’été; elle n’achète jamais plus de deux

robes et de deux chapeaux par an; elle a un esprit parfait d’économie,

même un peu d’avarice, passion innée qui grandit à mesure qu’elle

vieillit. Elle place à la caisse d’épargne tous ses émoluments, et ne

donne à ses parents que les rognures des cadeaux qu’elle reçoit pour sa

fête et au premier de l’an.

Après trente-cinq ans, l’institutrice de vocation qui a fait son petit

pécule se marie avec quelque employé des postes ou d’un ministère.

Elle devient alors une docte ménagère, une mère pédante et rigide, si

elle a des enfants. Ou quand elle a pris son parti de rester vieille

fille, elle achète un fonds de pensionnat, comme on achète une étude

de notaire avec une clientèle toute faite, et s’y prélasse le reste

de ses jours. Alors son plaisir est de faire bonne chère, d’avoir un

caniche et un perroquet, de tourmenter ses pensionnaires, de torturer

ses sous-maîtresses, s’exerçant à infliger à son tour ces milliers

d’infimes persécutions dont elle a été longtemps victime.

Avez-vous vu dans quelque élégante pension à la mode, ou dans une des

royales maisons de la Légion-d’Honneur, à Saint-Denis, par exemple;

avez-vous vu une de ces _pâles demoiselles_, rêveuses, ennuyées,

dégoûtées de la vie à vingt ans, se promenant seule dans une sombre

allée de ces jardins où près d’elle d’autres allées sont si bruyantes

et si animées par les jeux de ses heureuses compagnes? Cette grande

demoiselle pâle et triste, triste de dépit et non de douleur, c’est le

type naissant de l’institutrice ambitieuse.

Fille de quelque général, ou de quelque fournisseur de l’Empire ruiné

par la Restauration; parfois enfant mystérieux d’un haut personnage et

d’une grande dame, elle n’a pu donner à son père que le titre d’oncle,

à sa mère que celui de tante. Elle a vu son enfance entourée d’un luxe

imprudent. Pour elle, toutes les prodigalités du grand monde ont été

introduites dans l’enceinte d’une pension. En naissant elle a eu des

parures et des bijoux, une femme de chambre, esclave soumise à tous

ses caprices les plus tyranniques. Enfin elle a été nourrie de bonbons

et de confitures, selon son vouloir; on altérait ainsi sa santé avant

qu’elle fût fortifiée. Plus tard, même régime pour son esprit: au lieu

des livres de saine poésie, de pure morale, les romans à passions

factices sont venus fausser son cœur avant qu’il ne se fût éveillé.

Ainsi a grandi l’enfant loin de toute famille, gâtée, empoisonnée par

le luxe, qui corrompt tout, même l’âme virginale d’une jeune fille;

par le luxe qui lui a donné inconsidérément de l’or pour enchaîner à

ses fantaisies des subalternes complaisants. Et, lorsqu’à dix-huit

ans, la pauvre fille déjà blasée sur ces jouissances de toilettes, de

fêtes, de distractions mondaines, que ses compagnes ne voient qu’en

rêve; lorsqu’à dix-huit ans elle croit toucher enfin à cet empire

d’élégance et de domination frivole que tout lui a fait présager,

visites mystérieuses de parents millionnaires qui viennent chaque mois

la demander au parloir, chuchoteries des autres pensionnaires sur

les grands événements qui la concernent; eh bien! lorsqu’elle attend

que ce monde où son esprit romanesque lui assigne une si haute place

s’ouvre pour elle, un jour la pauvre fille est sèchement appelée par la

maîtresse de pension, qui jusqu’alors l’avait traitée avec des égards

obséquieux: on lui annonce tout-à-coup, durement, sans préparation,

que ceux qui payaient sa pension sont morts ou ruinés, et qu’elle doit

songer à se pourvoir d’un état dans le monde; on ajoute, en forme de

consolation, que ses talents lui seront une ressource qu’elle ne doit

pas négliger.

A ce coup inattendu, à ce congé cruel, la jeune fille pâle pâlit plus

encore; mais elle se souvient de situations semblables à la sienne

dans les romans qu’elle a lus; elle se pose en héroïne, elle se roidit

contre le malheur et s’éloigne d’un œil sec; sans donner un regret à

cet asile de l’insouciance et de la jeunesse, où elle n’a pas vécu en

paix, elle qui n’a pas eu d’enfance, pas de rêves de jeunes filles, pas

de fraîches espérances; mais des vanités, des ambitions dévorantes qui

se voient tout-à-coup si misérablement avortées.

Le monde s’ouvre à elle, elle l’embrasse avidement; elle est seule,

sans fortune, sans protection: mais elle est libre, elle a un esprit

aventureux que rien n’effraie, elle a des grâces affectées qui

séduisent toujours dans un monde de suprême affectation, elle a cette

beauté maladive qui va à sa destinée, qui doit l’aider à en triompher,

pense-t-elle, en lui attirant cet intérêt qu’inspirent les airs de

langueur indéfinissables.

Dans cette société brillante et pervertie, où hier encore elle se

disait: «Je serai reine!» elle connaît les plus riches et les plus

puissants: longtemps elle a été leur égale, elle n’ira pas aujourd’hui

mendier leur aumône; mais elle se présentera à eux comme une sœur

dépouillée qu’ils ne doivent pas laisser voir dans son dénûment à

ceux qui ne sont pas des leurs. Elle est accueillie, recherchée, on

s’arrache la victime, jeune, belle, mystérieuse; c’est bientôt un

être exceptionnel: elle est fière, elle n’accepte rien comme don,

mais comme échange. Elle devient demoiselle de compagnie dans quelque

grande maison, mais sur un pied d’égalité. C’est un être pétri

d’élégance, d’idées creuses, de dehors gracieux, de câlineries de

chatte, un mélange de hauteur et de souplesse, une petite créature qui

fait parfois fureur, qui devient par aventure une femme à la mode,

une _chose_ dont, comme un meuble nouveau, une maîtresse de maison

pare son salon avec vanité. Elle chante brillamment avec des airs

de tête passionnés, un peu en actrice; elle en a tous les instincts

vaniteux, désordonnés; mais elle les musèle hypocritement, elle doit

tenir son rang dans le monde, et voilà ce qui l’empêche de se livrer

au théâtre, vocation bien décidée de cette nature maniérée. Elle parle

à tous une poésie mystique admirablement fastidieuse; elle cite Byron

en anglais, Klopstock en allemand; elle se pose devant tous comme

vivant d’_idéalités_; tandis que son esprit, ulcéré par les mécomptes,

recherche avec ardeur le _positif_ du luxe, le réel des jouissances

mondaines.

Habile par intuition, elle dirige ses plans d’attaque contre les

natures malléables, les héritiers présomptifs d’un grand nom et d’une

grande fortune, écoliers encore imberbes, que la demoiselle pâle

enlace de ses séductions de couleuvre; ou bien elle s’attaque à ces

connaisseurs émérites en beauté qui ont traversé l’Empire en aimant par

convention deux ou trois femmes alors citées, ces admirateurs consacrés

du beau sexe, qui font des folies de sang-froid, avec préméditation,

pour faire croire à un reste de jeunesse. Mais lorsqu’elle échoue dans

ce noviciat d’intrigues, comprenant à vingt-cinq ans qu’elle a perdu la

magie de son prisme de victime, de demoiselle de compagnie romanesque

et brillante, elle se transforme en institutrice ambitieuse.

Il lui faut alors une grande maison, d’où l’esprit de famille soit

exclu, où le monde ait fait invasion complète, où les enfants soient

gardés près de leurs parents, non pour qu’on y développe avec plus de

sollicitude leur esprit et leur cœur, mais pour qu’on les dresse en

naissant à ces airs stéréotypés, à ces manières conventionnelles que la

nature n’indique pas et dont on fait le suprême bon ton.

L’institutrice ambitieuse cherche de préférence un élève qui n’ait

plus sa mère, et qu’elle puisse former sans autre contrôle que la

surveillance paternelle, qu’elle métamorphose en attentions qui lui

sont personnelles. Chez un père veuf, l’institutrice ambitieuse trône

en souveraine, devient maîtresse de maison, en usurpe l’autorité, en

dépasse les tyrannies, et finit parfois par en acquérir la consécration.

L’institutrice ambitieuse est trop occupée d’elle-même pour s’occuper

sérieusement de son élève: tout ce qu’elle exige d’elle, ce sont

des dehors séduisants, un maintien qui lui fasse honneur dans un

salon. Si l’écolière est docile, l’institutrice récompense ces grâces

naissantes qui découlent d’elle par des complaisances qui annulent

l’autorité paternelle et qui plus tard annuleront l’autorité conjugale.

Ainsi posée, elle a une extrême recherche dans sa mise, et veut être

citée comme un modèle de goût, comme un résumé d’élégance. Elle est

prodigue; car son ambition lui fait voir toujours une fortune assurée

en perspective. A quoi lui serviraient ses épargnes? l’intrigue y

suppléera.

Mais lorsque passé trente-cinq ans elle n’a pu s’enrichir par quelque

riche mariage habilement et forcément amené, en désespoir de cause elle

se décide à se faire chanoinesse; chaperonnée du titre de _madame_,

elle devient une de ces intrigantes problématiques que le beau monde

accueille, qu’il protège, et dont il se sert comme auxiliaire dans

l’exploitation de tous les vices occultes et masqués, dont l’expérience

lui donne si bien l’entendement; c’est alors que l’institutrice

ambitieuse devient joueuse forcenée.

L’examen de la nature humaine nous offre toujours un côté ridicule ou

odieux, mais aussi un côté touchant dont la consolante analyse adoucit

l’amertume du moraliste et fait succéder à des peintures railleuses

ou mordantes le tableau réel de nobles et pures vérités. Ainsi nous

arrivons avec bonheur à l’institutrice par dévouement, jeune martyre,

vertu sublime et cachée, que les ridicules de l’institutrice de

vocation et l’esprit d’intrigue de l’institutrice ambitieuse font trop

souvent méconnaître.

L’institutrice par dévouement est souvent une jeune fille insouciante

et heureuse au sein de sa famille, ignorante de ses talents et de

son esprit, et qui ne pense pas qu’ils pourront lui aider un jour à

combattre la mauvaise fortune. Ame pure et tendre, toute prête à se

dévouer au premier appel, et à sauver par son sacrifice ceux qu’elle

aime de la misère et du malheur; elle, si bien faite pour goûter les

joies de la famille, pour les faire naître par sa présence, elle

quitte courageusement le toit paternel où elle a été si naturellement

heureuse, si doucement aimée; elle pressent tout ce qu’elle souffrira

dans une maison étrangère; elle répète tout bas ces vers du Dante:

Tu proverai siccome sa di sale

Lo pane altrui, e com’è duro calle

Lo scendere e ’l salir per l’altrui scale[2].

[2] Tu sauras combien le pain d’autrui a d’amertume, et combien

il est dur de monter et de descendre l’escalier étranger.

Mais elle se résigne. Être utile, voilà sa destinée, destinée sévère,

où l’imagination doit s’éteindre, où le cœur doit être étouffé, mais où

la conscience puise de saintes consolations dans la certitude d’avoir

bien fait.

On choisit toujours pour l’institutrice par dévouement, ou elle

cherche elle-même avec soin, une famille honorablement placée dans le

monde et rigoureusement honnête, imposant par ses bonnes mœurs, par

la considération de la fortune et du rang, par tous les dehors qui

donnent ou attirent l’estime; mais la position ne change point les

individus, et souvent dans ces familles si bien famées il se rencontre

des natures difficiles, des âmes froides ou irritables, dont le contact

est une souffrance de chaque jour pour l’institutrice par dévouement.

En général les grandes et nobles familles où elle est admise ont

l’esprit de régularité et d’orgueil de leur _caste_; elles offrent une

hospitalité polie, mais glaciale, à cette pauvre enfant qui aurait

besoin de retrouver une seconde famille dans cette famille étrangère,

et d’être consolée par une bienveillante affection de la perte de

toutes ces tendresses qui entourèrent son enfance. Dans le nouvel

état que le malheur lui a fait, elle est traitée avec considération,

elle s’attire le respect par le soin scrupuleux qu’elle met à remplir

tous ses devoirs; on lui adresse régulièrement des éloges, on lui

donne, à des époques fixes de l’année, des cadeaux élégants, preuves

d’une satisfaction réelle; mais est-ce tout pour cette âme si noble,

si aimante et si jeune encore, quoique le malheur l’ait vieillie

prématurément? Est-ce tout qu’une position honorablement acquise par

son travail et qui lui permet de secourir sa famille indigente? A

ces avantages positifs ne devrait-il pas se joindre, pour ce cœur si

tristement éprouvé, quelque consolante amitié qui l’empêchât de se

souvenir qu’elle n’est qu’une étrangère dans cette riche famille à

laquelle elle a voué sa jeunesse, son esprit, ses talents, souvent même

son cœur, et qui ne lui donne en échange de tous ces jeunes trésors

qu’une existence comfortable, mais décolorée, que de l’or et pas une

heure de douce intimité.

L’institutrice par dévouement accepte son sort tel que la Providence

le lui a fait: elle a la résignation des âmes sensibles et fières qui

pouvaient espérer beaucoup de la vie et qui, n’y trouvant que des

déceptions, se résignent sans se plaindre. Son cœur ne se dessèche

pas, son imagination ne s’éteint point; mais elle refoule en elle-même

tous ses désirs sans espoir, toutes ses illusions qui tombent et

meurent une à une dans la sphère où elle vit. Elle est belle, aimante,

enthousiaste, pleine de cœur et d’intelligence; elle aurait aimé, elle

se serait attiré l’amour au sein de sa famille; mais dans cette famille

étrangère où le malheur l’a jetée, qui l’aimera, qui se dévouera à

l’aimer d’amour? Est-ce le frère de son élève? ce jeune homme ardent,

passionné, qui commence la vie et qui éprouve, comme à son insu, pour

la jeune et belle institutrice un intérêt tout-puissant. Mon Dieu! elle

a bien compris à son regard, à sa parole, à ses douces et involontaires

attentions pour elle, que lui du moins ne la traitait pas comme un être

inférieur, comme une étrangère qu’on emploie et qu’on paie. Mais la

pauvre enfant n’ose se livrer à cette pensée, à cet espoir; elle a trop

d’orgueil pour vouloir d’un amour qui ne serait qu’un mystère, qu’une

intrigue cachée; elle sent qu’elle est digne d’être aimée avec bonheur

et courageusement, et cet amour tremblant de jeune homme qu’un regard

de sa mère fait pâlir, qui s’épouvante d’une réprimande, qui cède à

de vaniteuses réflexions de rang et de fortune, souvent faites avec

cruauté devant elle, et dont elle saisit tristement le sens; cet amour

qui d’abord fut, pour sa vie monotone et grave, une suave espérance,

devient une sorte d’humiliation dont son âme est froissée.

Que de luttes dans cette pauvre âme sans appui, qui s’effraie de ses

rêves, qui les combat et qui ne parvient à les vaincre qu’à force de

souffrance et de dévouement! Que de fois, sa tâche lui paraissant

trop rude, elle fut tentée de fuir cette maison où elle est utile, où

ses talents sont appréciés, mais où l’on ne donnerait pas une larme à

son absence! Que de fois se souvenant des baisers de sa mère, de la

tendresse de son père, elle a pensé à revenir vers eux, en s’écriant:

«Vivons, aimons et souffrons en famille; l’isolement de la jeunesse est

impossible à mon cœur!» Mais la même voix qui lui dicta son sacrifice

a étouffé ce cri de l’âme; elle s’est souvenue de l’indigence qu’elle

avait adoucie, du bien-être qu’elle répandait chaque jour sur les

siens, en travaillant, en s’immolant sans relâche, et, fortifiée par la

lutte, elle la continue malgré ses blessures.

--Est-il rien de plus douloureux, de plus saint que le spectacle de

cette jeune femme? Elle perd sa beauté dans les veilles laborieuses de

l’étude, dans des douleurs muettes et souvent raillées par ceux qui

les causent. Elle plie son esprit, vif, élevé, profond, aux étroites

règles d’un enseignement formulé; elle fait descendre son imagination

poétique et hardie, à l’intelligence naissante d’un enfant; sa

passion pour les arts n’est plus qu’une science utile dont elle doit

enseigner les éléments, mais oublier les inspirations; enfin cette âme

passionnée et tendre qui rêva tous les sentiments, qui les eût tous

ressentis si elle avait pu s’ouvrir au monde, heureuse et confiante;

cette âme fermée à toute jouissance par une main de fer, par celle de

la nécessité, s’isole, s’assombrit et finit par perdre sa foi dans le

bonheur dont elle était digne et qu’elle n’a pas trouvé.

Lorsque l’institutrice par dévouement ne meurt pas à la peine après

dix ans de labeurs, de souffrance et de résignation; après les dix

plus belles années de sa vie, si tristement dépouillées des joies de

famille, des illusions du cœur, de l’amour, de l’enthousiasme, de

toutes ces brûlantes visions si hâtivement dissipées pour elle; après

ces dix années de jeunesse fanée dans l’isolement de l’âme le plus

cruel de tous, si l’institutrice par dévouement a encore quelques

débris de sa famille, elle revient auprès d’un vieux père dont elle

est l’honneur, ou d’une mère infirme qu’elle console par sa tendresse,

qu’elle distrait par son esprit, ou bien encore auprès d’une jeune

sœur mariée dont elle soigne et élève les enfants avec amour. Goûtant

ainsi en se dévouant encore un simulacre de ces joies maternelles dont

la réalité lui fut refusée, elle ne rougit point d’être vieille fille,

car elle a su aimer, et sans son dévouement, la plus céleste des vertus

humaines, elle serait épouse et mère: le ridicule n’atteint pas les

vies qui sont sublimes par leurs actes.

Aussi, loin de chercher à se marier à quarante ans, sachant ce qu’elle

a valu, ce qu’elle aurait mérité, elle ne songe pas à arranger sa vie

selon le monde; elle la laisse couler au gré de la Providence, et

souvent la Providence lui envoie des joies compensatrices pour les

joies de sa jeunesse perdue.

Nous avons dessiné les portraits des divers caractères d’institutrice;

en terminant cet article nous éloignons notre pensée de l’institutrice

peu digne de ces nobles fonctions. Mais nous voulons rappeler à

l’estime et à l’admiration publique ce modèle de l’institutrice

parfaite, cette femme rare et par l’esprit et par le cœur, qui vient

de retracer dans un livre échappé, ce semble, à l’âme et à la plume de

Fénelon, tous les devoirs, toutes les qualités dont elle-même avait été

le touchant exemple. Mademoiselle Sauvan est l’auteur de ce livre que

l’Académie française a couronné et qui a une sorte de fraternité de

grâce et de sagesse éclairée avec l’_Éducation des Filles_;--une femme

seule pouvait deviner toutes ces qualités exquises qui sont nécessaires

dans l’institutrice pour agir sur ces jeunes âmes confiées à ses soins.

Il y a dans notre article assez de critiques, assez de traits qui

paraîtront frondeurs, pour qu’on nous pardonne de le terminer par un

éloge.

Madame Louise COLET.

[Illustration: LE POËTE.]

[Tête de page]

Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle · 第 26 / 62 题