JUVÉNAL.

LES anciens méprisaient souverainement la profession d’avocat.

Un jeune historien de mes amis (si docte que jamais il n’a pu se

résoudre à subir sa thèse de licencié en droit) résume ainsi dans

quelques lignes les témoignages de leur opinion à cet égard:

«Cicéron, dit-il, appelle les avocats _chiens enragés_, _crieurs

d’actions_, _chantres de formules_, _oiseleurs de syllabes_....»

Ceci, je l’avoue, m’étonne de la part de Cicéron.

«... Sénèque, après avoir sans aucun doute perdu quelque ruineux

procès, les traite de _chiens affamés_; Salluste, d’_aboyeurs_;

Aulugelle, de _têtes viles_, _pécores du Forum_, _vautours en robes_.

Pétrone nous montre un homme qui ne sait s’il fera de son fils un

crieur public, un avocat ou un barbier, etc., etc., etc.»

Luther (voyez l’épigraphe placée en tête de ce chapitre), Luther

partagea l’opinion des anciens.

Et aussi les parlements du moyen âge: témoin ces mémorables paroles de

je ne sais quel président au Patru de son époque: «Maître ***, vous en

avez assez dict pour gaigner vostre aveine.»

Et Napoléon encore, dont la pensée secrète fut naïvement traduite par

Augereau lorsque ce dernier, galopant, au 18 brumaire, sur la route de

Saint-Cloud, criait en brandissant son grand sabre: «Jetons les avocats

à la rivière.»

Il est vrai de dire, par compensation, que mon tailleur professe la

plus haute estime pour tout personnage appartenant au barreau, de

près ou de loin. Il se complaît, tant il aime l’avocat, aux pénibles

fonctions de juré; il révère la robe noire, il salue le dossier et la

cravate blanche qui passent réunis devant son magasin; il adore jusque

dans l’huissier le reflet du jurisconsulte.

L’époque actuelle semble vouloir donner tort à Napoléon, aux

parlements, à Luther et aux anciens philosophes. On peut le

redouter, du moins, en voyant le crédit toujours croissant que nous

laissons gagner à la gent porte-loge. C’est chez nous maintenant un

envahissement complet des choses par les mots, et comme une nuée de

phrases qui s’abat sur la riche moisson des faits contemporains. Sevrés

de ces bruits de guerre que nous aimions tant,--le bruit des clairons

et des fanfares vibrantes,--nous voici épris d’un autre bruit, celui

que jette au tympan calleux du juge l’organe enroué d’un enfant de

la Basoche. Musique pour musique, préjugé pour préjugé, j’aimerais

encore mieux l’ancienne prévention et l’ancienne harmonie. Le progrès

dilettante et le progrès intellectuel me semblent aussi peu démontrés

l’un que l’autre par cette succession d’enthousiasmes.

J’ai vu cependant un grand nombre d’honnêtes gens applaudir à ce

symptôme. Ils y voient, symboliquement parlant, le triomphe de

l’intelligence sur la Matière, l’Idée dominant la Force, le Droit

vainqueur du Fait. Prendre l’avocat pour le représentant du Droit, de

l’Idée et de l’Intelligence, quelle harmonie! Autant croire aux progrès

de l’humanité, à la pondération des trois pouvoirs, à la haute raison

du peuple; autant croire aux affirmations de l’avocat lui-même.

L’avocat ne représente, au vrai, que la Résistance légale; c’est-à-dire

un simulacre d’opposition minutieuse, étroite, étourdissante et

chimérique, dont la cravache de Louis XIV, les hallebardiers de

Cromwell et les baïonnettes de Napoléon suffisent à démontrer le

néant; sons impuissants, vapeur vaine, mauvais nuage d’opéra-comique,

dans lequel l’avocat s’est envolé vers les hauts lieux, grâce aux

escarmouches judiciaires de la Restauration.

Sa grande popularité date de cette époque. L’avocat fut pour les

doctrines du libéralisme un digne interprète, pour les jésuites un

intrépide ennemi; car enfin,--pourquoi lui refuser une justice due

à son courage, jusque là peu en évidence?--dans cette lutte engagée

contre un pouvoir désarmé, contre un ordre proscrit, l’avocat risqua

bravement, sans sourciller, d’être excommunié par le pape. Ce fut

là pour lui une glorieuse époque: la restauration du barreau bien

plus que de la monarchie. J’en appelle au souvenir de ces mémorables

plaidoyers dont les cent mille exemplaires allaient chercher dans tous

les coins de la France les souscripteurs du Voltaire-Touquet, les

acheteurs de Tabatières-Chartes, les abonnés de la _Minerve française_

ou du _Nain jaune_, brûlants manifestes que la presse choyait avec

un amour vraiment maternel; improvisations foudroyantes qu’on eût

pu lire, trois mois à l’avance, dans tous les écrits polémiques du

temps. Aujourd’hui l’avocat et le journaliste ne s’aiment guère; mais

alors ils combattaient ensemble, et Dieu seul pourrait dire tout ce

que le dernier fit pour son frères d’armes; quelle part il eut à la

confection de ses discours, et quelle part à leur renommée. Depuis, le

journaliste, dans ses plus mauvais accès de rancune, n’a jamais réclamé

que cette dernière moitié de sa besogne. Il est, en vérité, de bien

perfides abnégations.

L’avocat se vengea comme il le devait des bons offices du journaliste.

Lorsque, du feu de juillet, les marrons furent retirés par le Raton

que vous savez, et convenablement refroidis, Bertrand se dédoubla

pour se les disputer à lui-même. Dans cette scission de la Résistance

écrite et de la Résistance parlée, dans ce combat du lendemain entre

les alliés de la veille, la plume fut vaincue par la parole, la main

droite de Bertrand par sa main gauche. La parole avait retenti, s’était

pavanée au grand jour, criant ses noms et prénoms à tous venants. La

plume était restée ce qu’elle est encore: anonyme, dédaigneuse de

l’effet qu’elle produit, enfouie, ténébreuse, préparant chaque nuit

l’ovation du jour qui va suivre, et ne la décernant jamais à ses

adeptes. On lui jeta quelques préfectures. La tribune, l’influence,

le pouvoir, demeurèrent à l’opposition de police correctionnelle et

de cour d’assises, à l’opposition déclamée, aux _verum enim vero_ des

poitrines robustes, aux poings meurtris sur la barre sonore. Après un

résultat acoustique aussi remarquable et qui donne si bien la mesure de

l’intelligence nationale, contestez donc l’ampleur de ses oreilles au

_peuple le plus spiri...._ Vous savez.

Cet accroissement subit de valeur et d’importance a profondément

modifié l’existence de l’avocat, et vous chercheriez vainement au

Palais un de ces hommes d’autrefois, un Loysel, un Claude Érard, un

Cochin, esclave d’un travail solennel comme l’étaient ces illustres

devanciers, comme eux vivant modestement d’une cause par mois, et

léguant au respect sur parole d’une insouciante postérité le recueil

complet des plaidoyers écrits par lui. Tout cela est changé, détruit,

anéanti sans retour: le patronage aristocratique, qui régularisait

l’aisance de l’ancien avocat, et en même temps limitait sa carrière,

ce patronage n’existe plus; les grandes causes se sont morcelées en

_procillons_, comme les grands domaines en petites propriétés. Force

est donc à nos Hortensius modernes de se rattraper sur le nombre. Aucun

d’eux, d’ailleurs, ne prétend mourir dans sa robe noire, et chacun

fouillant les plis de cette robe y cherche un portefeuille de ministre.

Tant d’exemples fameux leur montrent, franchie en quelques années, la

très courte distance qui sépare le Palais-de-Justice d’un ministère

quelconque, en passant par le Palais-Bourbon!

A ce séduisant voyage il n’est qu’un obstacle, le manque de fortune.

Il faut donc, adversaire décidé de la loi Cincia[1], faire rendre le

plus possible à son talent, mettre ses labeurs et sa renommée en coupes

extraordinaires, afin de réaliser à temps cette richesse qui n’est plus

le but, mais un des moyens de l’ambition.

[1] Qui défendait aux avocats de se faire payer. Voyez les

_Annales_ de Tacite, livre XI.

Pour savoir à quel prix on l’acquiert, suivons quelques instants Mᵉ

Ovide Robinet, l’un des principaux tenants du champ clos judiciaire.

Futur bâtonnier, futur député, futur ministre, désigné d’avance

à toutes les faveurs de l’avenir, il est jeune, actif, tenace,

infatigable, et ses poumons d’airain s’accommodent à merveille d’un

régime que Lablache ne supporterait pas huit jours. Aussi, bon an, mal

an, le cher homme prélève-t-il sur la folie, l’entêtement et l’avidité

de ses concitoyens, un petit revenu net d’environ 100,000 francs.

En revanche, à sept heures, chaque matin, il est debout, ses dossiers

rangés devant lui, et sa tête fermente déjà sous l’influence des

luttes prévues. A neuf, il est au Palais, courant de chambre en

chambre, de la cour royale au tribunal civil, de là aux assises, des

assises à la police correctionnelle, et souvent enfin au tribunal

consulaire de la Bourse, les jours de grand rôle. Aucune cause ne le

rebute, aucune juridiction n’est indigne de lui. Que les intérêts d’une

riche industrie viennent à l’exiger, et demain Robinet plaidera devant

le juge de paix. Vous le faut-il en province? chiffrez et payez ses

heures, il est à vos ordres. Mais restons à Paris.

Trois heures sonnent, il quitte le Palais. Si par hasard notre homme

est libre, si aucune des nombreuses administrations qui l’ont pour

conseil ne réclame ses services, il rentre chez lui en nage, épuisé,

la voix éteinte. Dans son salon (spectacle consolant) Robinet voit

rassemblés dix, douze, quinze, vingt clients qui ont pris leur rang

comme à la porte d’un spectacle, et qui l’attendent depuis deux heures.

Tour à tour ils sont admis dans son cabinet, et là, sous peine de

les renvoyer mécontents, il doit non-seulement connaître à fond les

affaires dont ils viennent l’entretenir,--ceci ne serait rien,--mais

encore souffrir qu’ils les lui apprennent;--et voilà un cruel supplice!

Enfin l’heure du dîner chasse les clients; l’heure de _leur_ dîner,

entendons-nous. Robinet se hâte alors d’avaler le sien, puis, s’il

n’a pas quelque occupation _extraordinaire_, un arbitrage, un

rendez-vous, une consultation, il s’enferme pour préparer la besogne du

lendemain. Le dimanche est réservé aux conférences trop longues et trop

importantes pour trouver place dans les jours occupés.

Voilà sans exagération la vie de Robinet,--j’entends sa vie

d’avocat,--pendant dix mois de l’année. Sachez bien pourtant qu’en

dépit de ses exigences exclusives, mille préoccupations étrangères se

le disputent encore.

Ainsi, Robinet prétend aux succès de l’écrivain. Dieu vous garde de

lire dans les recueils de jurisprudence les articles signés de lui et

dont il n’a pas même revu la rédaction, confiée à quelque apprenti

jurisconsulte!

Robinet touche à la politique par ses menées électorales et par ses

fonctions de capitaine-rapporteur dans la garde civique. Il emploie de

bonne heure sa double influence à se préparer un avenir d’éligible.

Robinet, le soir, dépouille parfois sa larve et devient, autant que

possible, homme du monde. Méfiez-vous dans un salon de sa conversation

écoutée, pédante, à la fois longue et sèche, sans abandon et sans

charme. Il est vrai que la bouillotte, adorée de l’avocat, vous

soustraira bientôt aux flots abondants de ses monotones amplifications.

Robinet ne veut point qu’on le croie étranger aux lettres, et cherche

volontiers l’occasion de faire acte d’universalité en tirant d’un

méchant feuilleton une plaidoirie à grand effet. Le succès lui manque

rarement lorsque son impitoyable critique flatte l’aversion instinctive

qu’inspire aux magistrats tout homme qui fait œuvre de génie, voire

même œuvre d’esprit.

Joueur excellent, habile à exploiter le régime politique, médiocre dans

la causerie, écrivain de pacotille et littérateur pitoyable, Robinet

contribuera-t-il à augmenter ou à débrouiller cette masse informe de

connaissances hétérogènes qu’on est convenu d’appeler la _science_ du

droit? Non, vraiment; il n’a ni l’isolement, ni le repos nécessaires

pour acquérir une profonde érudition théorique, ni surtout le goût

et le désir de savoir autre chose que ce dont, au fur et à mesure

de ses nécessités quotidiennes, il peut faire immédiatement emploi.

Aussi a-t-il le plus profond mépris pour l’École et ses subtilités de

doctrine; trouvant ce double avantage à se parer de son ignorance, que

les vrais savants la lui contestent par politesse, les bonnes gens par

ingénuité. C’est ainsi que, de ses nombreuses prétentions, la mieux

justifiée se trouve, fort heureusement pour lui, la moins admise.

Par compensation, Ovide n’est pas éloquent: il a même en aversion

l’éloquence proprement dite; et il a raison. Ajoutée à ses autres

fatigues, l’inspiration de l’orateur le mettrait en huit jours

au cercueil. L’orateur, en effet, n’aborde la parole qu’avec un

tremblement intime, car il sait qu’il va terriblement souffrir: qu’un

tourment semblable à celui de l’antique pythonisse va crisper ses nerfs

et faire bouillonner dans ses artères un sang enflammé, qu’une lutte

acharnée entre la Pensée et le Verbe va se livrer dans sa poitrine

grosse d’orages. Robinet n’a rien à redouter de tout cela. Ses armes

ordinaires sont moins périlleuses à manier. Il se borne à revêtir d’une

expression nette et concise le tissu pressé d’une logique impénétrable.

Sa phrase est incorrecte mais sobre, inégale mais limpide. Il choisit

avec une rare adresse le terrain sur lequel il veut placer la question.

Il le sème de piéges habilement masqués: à force d’imperceptibles

déviations, il en évite toutes les cavités, tous les plis. Puis il

ne s’anime jamais que dans une juste mesure. L’indignation lui vient

à propos, et entre deux pauses également ménagées. Cette colère qui

l’agite, il en avait besoin pour assurer sur ses jambes quelque

dilemme boiteux. Il s’attendrit..... vous pouvez hardiment jurer qu’il

voit sa cause perdue en droit. Dans les rares occasions où il exhume

ainsi les anciennes ressources de la comédie oratoire, ne vous prenez

pas, de grâce, aux chevrotements de cette voix émue, à ces lèvres

qui tremblent, à ces accents si profonds: ne donnez pas dans tout ce

désordre dont chaque effet est calculé d’avance. Dût-il pleurer, dût-il

s’évanouir, gardez à d’autres qu’à Robinet l’aumône de votre compassion

et les sympathies de votre sensibilité crédule. La buvette guérit

chaque jour une demi-douzaine de pamoisons semblables; et quant aux

larmes, elles sèchent plus vite sur la joue de l’avocat que sur celles

d’une jeune veuve, ou dans le mouchoir d’un héritier collatéral.

Tel est aujourd’hui Mᵉ Robinet; _l’honorable_ Robinet sera demain un

tout autre personnage.

Devenu législateur, notre homme, s’il n’abandonne pas entièrement le

Palais, y paraît du moins à de beaucoup plus rares intervalles. Il

donne, on le voit, à sa parole un prix plus haut, et ne la prodigue

plus aux difficultés procédurières de la saisie, aux contestations

assises sur l’étroit chaperon d’un mur mitoyen. Des intérêts majeurs,

un scandale extraordinaire ou un procès de presse l’arrachent seuls à

la majesté de son repos: dans le premier cas, soigneux de sa fortune;

dans le second, de sa renommée; dans le troisième, de sa position

politique.

Cette position est superbe; soit qu’il se drape d’abord dans la toge

sombre du tribun incorruptible; soit qu’il endosse sans _conversion_

préalable le frac doré du courtisan; soit qu’il revête alternativement

ces deux costumes ou même les unisse en quelque amalgame imprévu. Sa

domination ne tient pas tant à la couleur ou à la solidité de ses

opinions, qu’à cette merveilleuse faculté dont la nature et l’habitude

l’ont doué, de développer en périodes suffisamment allongées et

décentes un raisonnement bon ou mauvais.

On n’a pas encore apprécié convenablement le pouvoir que cette faculté,

toute de forme et qui n’est l’indice d’aucune supériorité réelle,

confère à l’heureux improvisateur. Le diplomate le plus consommé,

l’homme d’affaire le plus retors, le militaire le plus expérimenté,

l’industriel aux conceptions les plus vastes, sont écrasés net, s’ils

ne la possèdent point, par le premier Démosthène gascon que le coche

de Toulouse ou de Bordeaux vomit sur la tribune. Ce nouveau-venu le

front haut, sans pudeur ni vergogne,--esprit d’autant plus apte à

recevoir qu’il est plus parfaitement vide,--soutire bientôt aux uns et

aux autres le plus clair de leurs pensées et de leur savoir acquis;

supérieur à chacun par l’éclat qu’il vole à tous; riche du savoir et

des convictions qui lui manquent; universel en vertu de sa nullité

encyclopédique. D’elle en effet lui vient son infatigable souplesse;

et, grâce à cette dernière, toujours apte à subir sans résistance les

idées d’autrui, l’avocat peut produire ensuite, comme lui appartenant,

celles qu’il a seulement serties dans le ductile métal de sa parole

complaisante:--franchement, lorsqu’il revendique ainsi une paternité

impossible, cet eunuque de l’intelligence devrait-il aussi souvent être

pris au sérieux?

Il l’est néanmoins, et la loi se fait d’ordinaire sous l’influence de

ces hommes chez qui toute droiture de sens, toute sûreté de dialectique

est détruite par la discussion mesquine du prétoire et par l’habitude

de ses ergotages déloyaux. Elle se fait au hasard de la parole, et

tel bill désastreux, dont les effets pèseront vingt ans encore sur la

patrie, n’a d’autre origine qu’une rivalité de barreau transportée à

la tribune nationale. C’est donc une lacune à combler dans plus d’un

_Exposé de Motifs_, que d’y ajouter, comme à un arrêt de cour royale,

le nom des avocats plaidants; on saurait du moins, ce point éclairci, à

quoi s’en tenir sur le mérite de la décision parlementaire.

Cette première inconséquence des mœurs modernes conduit à une autre non

moins grave, non moins bouffonne, voulais-je dire. Après avoir laissé

l’avocat s’ériger en législateur, on lui a livré sa part du pouvoir

exécutif. Comme vont les choses, une ordonnance royale peut, d’ici

à quelques années, transformer notre héros en secrétaire d’état. O

Sully, Richelieu, Mazarin, Colbert, Louvois, Lyonne, saluez alors votre

successeur Robinet! Demandez-lui compte de son éducation diplomatique

commencée à l’âge où l’on n’apprend plus; qu’il vous dise où il a pu

s’instruire dans l’art de la stratégie par protocoles, devenue science

entre vos mains. Votre naissance ou du moins les hasards de votre vie

vous avaient formés pour le rôle que vous avez rempli. Une ambition

vulgaire, des considérations d’un ordre inférieur ne vous l’avaient pas

fait briguer tout-à-coup. Aussi, préparés de longue main, versés dans

les traditions d’une autorité régulière, vous connaissiez les habiles

nuances d’une promesse indirecte, les menaces équivoques d’un froid

silence; vous saviez comment on s’oublie en épanchements utiles, et

comment on profite d’une réserve indiscrète; toutes les réticences,

en un mot, et tous les mystères des hautes transactions confiées à

vos soins. L’histoire vous avait livré ses trésors. L’étiquette,

profondément étudiée, vous prêtait ses ressources immenses cachées sous

quelques formes puériles. Complément de la science du droit des gens,

symbole des rapports inter-nationaux, en vous donnant mille excellents

moyens d’apprécier le tact et la valeur des hommes, elle facilitait

les négociations délicates dont vous étiez chargés. Combien dignement

vous voilà remplacés par ce parvenu bavard qui canonise Louis XII aux

dépens de Louis IX, présente sans façons le calembour aux réceptions

royales, et sollicite en vain, dans un excès de familiarité maladroite,

le tutoiement d’un grand d’Espagne ou la poignée de main qu’un lord

sourcilleux garde à ses pairs.

Sous le portefeuille que je lui ai ainsi accordé par anticipation,

Robinet doit à coup sûr fléchir et succomber. Un an, six mois, trois

jours peut-être suffiront pour user jusqu’à la corde de son parlage

chargé d’oripeaux, et pour mettre à nu l’ambitieuse pauvreté de cette

organisation toute d’apparat. La haute magistrature presse alors ses

rangs et donne dans ses caveaux funèbres un suprême asile à cette momie

du pouvoir. Miséricordieux pour son dernier sommeil, n’invoquons pas

la loi du talion contre Robinet, maintenant réduit à écouter. Que la

plaidoirie des autres lui soit légère!

On peut, eu égard aux dimensions du cadre qui m’est accordé, se

plaindre que j’aie donné trop de place à une figure isolée, et

pris comme type d’une profession l’existence la plus en dehors de

ses conditions ordinaires. J’ai eu pour cela mes raisons; elles

paraîtraient sans réplique à Robinet s’il était chargé de les faire

valoir, mais ma bonne foi ne me permet pas de les invoquer ici.

L’_avocat industriel_, auquel le prêt de quelques milliers de francs

inféode un avoué pressé de payer son étude, aurait dû passer sous mes

crayons. Occupé moyennant finance, cet homme arrache à la confiance

forcée des clients l’intérêt au denier cinq des capitaux employés dans

cette opération purement commerciale. Ne doit-il pas se moquer _in

petto_ des usuriers pour lesquels il lui arrive de plaider, usurier

lui-même, et cent fois plus habile?

L’_avocat spécial_ a composé des commentaires en vingt volumes sur le

titre III du Code civil. Ce titre compte dix articles. L’avocat spécial

tire du peu qu’il sait trop le droit d’ignorer parfaitement tout le

reste. A quarante ans, il est décoré.

L’_avocat officiel_ l’est beaucoup plus tôt. Député tout d’abord

incommode et hargneux, il vote aujourd’hui le budget avec une activité

silencieuse, plaide en bloc les procès d’une administration publique,

perd ses causes au Palais, et gagne à la chambre les honoraires

politiques qui lui arrivent sous forme de traitement.

L’_avocat républicain_ fraternise avec tous ses clients, qui le

tutoient et qu’il ne peut discipliner. On le rétribue d’ordinaire en

accolades furibondes, en _réclames_ de journaux. Expliquez maintenant

les récriminations ingrates de quelques galériens politiques. Ils

prétendent, sous le bâton des argousins, qu’il en coûte cher d’avoir

pour défenseur ce citoyen magnanime.

L’_avocat légitimiste_ est rubicond et gouailleur, galant et spirituel

_quand même_. Il plaide peu, et du bout des doigts, défend les

gazettes pures et les complots bien nés à coups de petites épigrammes

charmantes; il fait rire aux larmes les bons jurés, et reçoit

d’eux, en échange des douces heures qu’ils lui doivent, un verdict

infailliblement conçu en ces termes: OUI, _l’accusé est coupable_.

Il faut bien que tout le monde s’amuse, et le ministère public à son

tour.

L’_avocat sténographe_, serf laborieux d’un journal judiciaire,

déjeune de quelque petit scandale, dîne d’un gros meurtre, et, par un

cumul harmonieux d’industries respectées, soupe (quand il soupe) de

vaudevilles ou de mimodrames. Il nage en perfection; les bals masqués

n’ont pas de plus impétueux galopeur; et les bayadères du Mont-Parnasse

ou de l’allée des Veuves, qu’une pantomime extra-légale a brouillées

avec les sergents de ville, trouvent en lui un protecteur zélé.

Que si nos griffes avaient pénétré plus avant, elles eussent rencontré

l’_avocat local_, dont la renommée sans ailes remplit la maison

qu’il habite, mais n’en dépasse jamais le seuil. Lorsqu’il a soulevé

les passions chicanières de ce monde étroit, bouleversé la loge du

portier, mis le premier étage en révolte contre son bail, le second

en hostilité avec le troisième, et porté jusque dans la mansarde où

perche la grisette je ne sais quelle fureur d’_exploits_ non amoureux,

l’avocat local déménage. Un savant calcul d’économie et de statistique

lui a révélé qu’un éleveur de procès doit, pour éviter l’hôpital et

les coups de bâton,--dans l’intérêt de sa bourse et dans celui de ses

os,--changer tous les trois mois de domicile, d’horizon et de clients.

Plus avant encore, nous arrivions à l’_avocat de prisons_, dont le

cabinet a des succursales chez tous les taverniers de la Cité, chargés

de rabattre pour cet homme le gibier qu’il dispute aux bagnes. Une

spéculation ténébreuse lui livre en outre, pieds et poings liés, les

criminels fameux dont le geôlier dispose: marché bizarre qui rappelle

les ventes de _bois d’ébène_ conclues dans l’île de Gorée ou sur les

côtes de Loango. C’est aussi la vie, la chair, la liberté des hommes

dont trafique l’avocat de prisons. Le négrier et lui ont d’ailleurs une

manière commune d’apprécier leur horrible marchandise. Plus elle est

noire, mieux ils la paient.

Enfin, j’aurais pu ajouter à ceux-ci une foule d’autres _chiquanous_

subalternes, parmi lesquels il faut bien nous garder d’oublier l’avocat

que sa profession a repoussé; pauvre diable tué par la concurrence,

et qui, après avoir sans succès étalé dans le bazar des Pas-Perdus

sa loquèle au rabais, tombe, de chute en chute, jusque dans l’humble

poussière de quelque greffe, ou bien sous l’échoppe de l’écrivain

public,--à moins toutefois que le patronage administratif ne s’empare

de cette incapacité si bien éprouvée. Presque toujours il en est ainsi.

Pour un protecteur, en effet, quelle étoffe serait aussi facile à

tailler? L’avocat manqué, c’est le papier complaisant qui, sous les

doigts de l’escamoteur, devient tour à tour carafe, bonnet carré,

vaisseau de ligne, moulin à vent, arc de triomphe ou cage à poules; on

en fait, avec un égal succès, un commissaire royal, un sous-préfet, un

inspecteur des haras, un employé des postes, un directeur d’hôpital, un

entreposeur des tabacs, un maître des requêtes, un magistrat de police.

L’avocat manqué n’est bon à rien; c’est dire assez qu’il est de nos

jours propre à tout.

=OLD NICK.=

[Illustration: L’INSTITUTRICE]

[Tête de page]

Les Français peints par eux-mêmes, tome 2 Encyclopédie morale du dix-neuvième siècle · 第 25 / 62 题