M. de Marcy voulait envoyer deux témoins à Georges; mais, après
réflexion, il comprit que si on avait peint sa femme toute nue, c'est
qu'elle avait posé toute nue. Il ne voulait donc s'en prendre qu'à sa
femme.
Et puis un duel, ça fait du bruit. Et puis on risque de ne plus voir le
grain de beauté.
Ce qui n'empêcha pas M. de Marcy d'aller tout seul, coûte que coûte,
frapper à la porte de Georges pour revoir en plein jour _la Femme
couchée_. Georges, trop distrait, ne fit pas de façons pour le recevoir
et ouvrir la porte de la galerie, sous prétexte de fumer une cigarette.
A seconde vue, M. de Marcy ne douta pas que ce ne fût sa femme; mais
comment était-elle venue là?
--Belle créature! dit-il au maître de la maison; d'où diable cela vous
est-il venu?
--Tout bêtement de l'hôtel des Ventes. Je crois, d'ailleurs, que cela
vient de loin; on m'a dit que ç'avait été peint à Venise par un élève de
Fortuny.
M. de Marcy parla d'autre chose. Mais il s'en alla convaincu que c'était
sa femme, quoiqu'elle ne lui eût pas permis, depuis la fête, de la
regarder de trop près.
Plus d'une fois, elle lui avait demandé, à lui-même, de la faire peindre
non pas toute nue, mais presque, c'est-à-dire dans le joli _déshabillé_
des femmes qui vont au bal. Il y a peu de robe, à la vérité, le plus
souvent pas de chemise. Or, tout en reconnaissant la souveraineté de
ce beau corps, il avait jugé superflu de le transmettre non pas à la
postérité--il ne voyait pas si loin--mais à la curiosité des amateurs
d'art qui sont presque toujours des amateurs de femmes.
Il lui restait à peine un doute, et il songeait déjà à sa vengeance,
quand, un jour au cercle, un de ses amis lui dit sans préambule:
--Tu devrais prier Georges, sans être Tartuffe pour cela, de jeter
un mouchoir sur le sein nu de _la Femme couchée_, car on dit qu'elle
ressemble à ta femme ou à ta maîtresse.
Le marquis faillit jeter son ami par la fenêtre, mais il cacha son
jeu--jeu cruel, comme vous allez voir.
Rentré chez lui vers minuit, il alla droit à sa femme qui était couchée.
«Madame, il vous a plu de vous faire peindre toute nue, eh bien!
désormais, vous irez toute nue!»
V
A peine eut-il parlé qu'il souleva le drap du lit, déchira la chemise
de sa femme, l'arracha par lambeaux et la jeta dans l'âtre où le feu
brûlait encore.
Ce n'était que le commencement. Pendant que Mme de Marcy s'indignait en
se recouvrant, il saisissait la robe qu'elle venait de défaire--laquelle
robe eut le sort de la chemise--ce qui était bien dommage, car c'était
là deux oeuvres de fée--une chemise transparente toute enrubannée comme
pour la Belle au bois dormant, et une robe de velours, frappé au lys
ayant coûté une nuit d'insomnie à Worth.
Après ce sacrifice à sa colère, M. de Marcy dévasta toutes les armoires
pour continuer son auto-da-fé.
Ce fut un rude travail; il lui fallut allumer encore deux feux de joie
dans le salon et le petit salon.
La marquise avait sonné, mais lui saisissant la main, il arracha le
cordon de sonnette. Elle avait appelé, mais à l'apparition de sa fille
de chambre, il se contenta de lui montrer un revolver pour qu'elle
rebroussât chemin.
Sa femme le sachant aveugle dans ses fureurs, se tint coi, moitié riant,
moitié pleurant, jouant le dédain et la raillerie pour cacher ses
angoisses. Tant de belles robes qu'elle ne reverrait plus! Mme de
Sévigné ne disait-elle pas: «Hormis leurs robes, les femmes n'ont point
d'amies!» Et puis, pour la première fois, Mme de Marcy voyait le péril
de son équipée.
Au bout d'une heure,--un siècle pour la pauvre femme,--toutes les robes
étaient brûlées. M. de Marcy, content de son oeuvre, dit à la marquise:
--Maintenant, allez vous promener!
--Monsieur, lui répondit-elle, croyez bien que j'irai me promener. Si on
me voit toute nue, ce ne sera pas ici; je vous jure que ce beau corps,
dont vous êtes indigne, sera vu par tout le monde, excepté par vous.
Et elle descendit du lit pour braver son mari. Ce que voyant, et plus
furieux encore, il saisit un éventail pour fouetter la marquise.
Au premier coup, l'éventail se brisa, comme s'il se refusait à ce crime
de lèse-beauté. Le mari prit ensuite une ombrelle, qui ne fit pas un
plus long service.
Et toujours sa femme le bravait, le frappant de ses yeux, qui pointaient
comme deux épées.
--Brisez tout sur moi, mais ne me touchez pas de vos mains, ou j'ouvre
la fenêtre pour appeler tout le monde au spectacle!
M. de Marcy était au bout de ses colères; il se sentait chanceler,
comme s'il dût s'évanouir; il sortit pour aller se recueillir chez sa
maîtresse, qui était son conseil de famille.
La marquise se couvrit d'un châle et marcha à pas de loup à la rencontre
de sa fille de chambre. En effet, elle la vit reparaître aussitôt.
--Antonine, vous allez me retrouver une robe noire parmi celles que je
vous ai données.
Antonine comprit et revint bientôt avec une robe noire à la main.
Mme de Marcy la mit en toute hâte et descendit l'escalier quatre
à quatre, nouant son chapeau, sans avoir noué ses souliers. Où
alla-t-elle?
Ne le devinez-vous pas? Elle alla tout droit chez M. Georges Marmont.
Jusque-là c'était le seul homme qui eût osé parler d'amour à cette
impeccable. Il l'aimait follement, mais il cachait son coeur, même à Mme
de Marcy.
--Mon mari, lui dit-elle, m'a condamnée à aller toute nue par la vie, je
viens vous demander si vous voulez être du voyage?
Georges tomba tout ému, plus amoureux encore, aux pieds de la marquise.
Je ne sais pas la suite de la conversation. Je crois qu'elle fut
criminelle.
Vous en jugerez: le lendemain Georges appela le peintre; on lui avait
donné cinq mille francs pour peindre Mme de Marcy toute nue, on lui
donna cinq mille francs pour lui mettre une robe.
Voilà les hommes. Georges voulait bien exposer toute nue une femme qui
n'était pas la sienne, mais dès que Mme de Marcy fut sa maîtresse, il
voulut qu'elle fût habillée.
[Illustration: 240.png]