I
Adieu! Lucia. N'oublie pas la légende du bien et du mal.
C'était la vicomtesse d'Harcours qui parlait ainsi à sa fille.
Lucia, toute éplorée, les cheveux épars, étouffant ses sanglots,
soulevait la mourante dans ses bras. «Ma mère, ma mère, je ne veux
pas que tu meures.» Mais la mort était là qui prit la mère et toucha
l'enfant.
Lucia avait quinze ans. On l'avait appelée du couvent sur l'ordre de la
comtesse qui ne voulait pas mourir sans revoir une dernière fois cette
adorable figure de vierge, détachée des fresques de l'Ange de Fiésole.
Elles n'étaient plus que deux au monde, la mère et la fille. La mère
retourna à Dieu, la fille retourna au couvent. Le château d'Harcours,
cette belle ruine solitaire de l'Orléanais, ne fut plus hanté que par
les chouettes.
Pourquoi la mère mourait-elle si jeune et pourquoi parlait-elle de la
légende du bien et du mal? On disait là-bas que son mari s'était tué
à ses pieds par jalousie et qu'il se vengeait au delà du tombeau. On
disait aussi que sa vengeance frapperait Lucia qui portait son nom, mais
qui n'était pas sa fille.
Jusqu'à dix-sept ans, Lucia, toute en Dieu, ne pensa qu'à revêtir la
sombre robe des carmélites; mais, tout d'un coup, il y eut un réveil
dans cette jeune fille. C'est que ce jour-là elle se vit belle dans son
miroir. Il lui sembla qu'elle était appelée, elle aussi, aux joies de la
vie.
Elle avait une tante à Paris, une mondaine prodigue, qui comptait déjà
sur la fortune de la carmélite pour doter ses filles; aussi ne fut-elle
pas peu surprise d'apprendre que sa nièce était retournée au château
d'Harcours.
Elle lui écrivit et lui représenta qu'elle était bien jeune pour habiter
une pareille solitude. Mais la jeune Lucia répondit que cette solitude
lui était douce pour vivre dans le souvenir de son père tué à la
bataille d'Orléans, et de sa mère morte en pleurant son père; ces deux
souvenirs seraient sa sauvegarde.
C'était au temps des vacances, la tante emmena ses filles au château
pour revoir de près cette jeune folle qui voulait vivre de la vie et non
s'enterrer vivante. Lucia fut charmante pour sa tante et ses cousines.
--Vous n'y perdrez rien, leur dit-elle gentiment, j'avais dit que ma dot
serait partagée par mes deux cousines. Nous ferons trois parts, au lieu
d'en faire deux, et d'ailleurs, qui sait si je me marierai jamais, car
je me sens bien sauvage.
En effet, Lucia aimait les bois, les ravins, les chutes d'eau. Il ne se
passait pas de jour qu'elle ne songeât à retourner au couvent; la gaieté
babillarde de sa tante et de ses cousines l'irritait jusqu'aux larmes,
quoiqu'elle les aimât toutes les trois. Elle aspirait au temps où elle
se retrouverait seule. En attendant, la mode avait ses grandes entrées
au château; Lucia était métamorphosée en Parisienne, tandis que tout un
ameublement Louis XVI panaché de japonisme transformait les salons,
la salle à manger et les chambres habitables. On pouvait se permettre
quelques folies sur l'inspiration de la tante, car la fortune de Lucia
lui donnait cent cinquante mille livres de rente.
Après un mois de séjour au château, où on ne recevait que trois ou
quatre familles provinciales, oubliées et embéguinées, la tante et
les cousines reprirent la route de Paris à toute vapeur, quelque peu
surprises de voir que la châtelaine ne voulait pas être du voyage.
Que ferait-elle là, seule pendant tout un hiver, avec une gouvernante
revêche et des serviteurs qui semblaient des fantômes, tant Lucia leur
avait imprimé par sa dignité silencieuse le caractère de la solitude?
--Enfin nous respectons ta volonté, lui dit la tante, en l'embrassant,
tu vas mourir d'ennuis, tu es bien heureuse que je t'aie abonnée à _la
Vie parisienne_, et à _l'Art de la Mode_.
--Oh! ma tante, je ne lirai pas de journaux.
Lucia savoura pendant quelques jours le plaisir d'être seule; elle alla
plus souvent au cimetière, elle ne manqua pas la messe un seul jour.
Elle poursuivait ses rêveries dans les sentiers perdus du parc,
s'égarant jusque dans les bois voisins. Le soir, elle lisait beaucoup;
ses romans, c'était la vie des Saintes; elle regrettait de ne pouvoir, à
son tour, marquer une légende dans l'histoire chrétienne.
Elle avait pourtant des aspirations mondaines. Le matin, devant sa
psyché, elle ne pouvait s'empêcher de sourire à sa beauté, comme on
sourit au ciel, aux lys et aux rosés, comme on sourit à la chanson et
à la mélodie. Ce n'était pas la beauté rayonnante des filles d'Eve: ce
n'était que la vision de la beauté. Je ne sais quoi d'idéal et de divin;
mais comme l'âme illuminait la figure, les grands yeux bleus sous les
cils noirs avaient une éloquence extrahumaine.
La gouvernante eut peur un jour de la voir suivre bientôt sa mère; sans
lui rien dire, elle la mit à un régime tonique; comme elle était
en pleine sève, elle reprit plus fortement racine; ses pâleurs se
colorèrent gaiement; la grâce succéda à la délicatesse; ses bras en
fuseaux s'arrondirent; ses seins effacés soulevèrent sa robe. Ce fut
une demi-métamorphose, grâce aux gelées de gibier et au vin de
Château-Yquem, sans que Lucia s'aperçût de cette autre manière de vivre.
Un matin d'hiver, après avoir pendant quelques jours admiré les
blancheurs de la neige, Lucia partit pour Paris, où elle surprit sa
tante et ses cousines par sa beauté plus vivante.
«Hélas! dit la plus jeune des cousines, qui n'était pas jolie, si
j'avais la figure de Lucia, je me passerais bien de dot.»
Lucia, sans se faire trop prier, voulut bien aller dans le monde; mais
comme elle était inconnue partout, elle supplia sa tante de ne jamais
dire qu'elle fût riche, de la représenter au contraire comme une
orpheline pauvre, bien plus près du couvent que du mariage.