Maurice resta indécis toute la journée; peut-être ne fût-il pas allé au
rendez-vous, s'il n'eût trouvé dînant chez lui la soeur de sa femme;
tout un contraste: pas jolie et pas spirituelle.
A neuf heures, il dit qu'il lui fallait aller à une réception
ministérielle.
--Va où tu voudras, puisque ma soeur est avec moi; j'irai peut-être la
conduire chez ma mère.
Maurice, qui demeurait près de l'Arc-de-Triomphe, descendit l'avenue des
Champs-Elysées, tout en fumant un cigare inspirateur. Comme il remontait
au rond-point, il vit que l'horloge des fiacres marquait dix heures
moins dix minutes: c'était l'heure et le moment.
Il monta tout simplement dans une citadine qu'il conduisit presque au
bout de l'avenue Montaigne, vis-à-vis le château gothique du comte de
Quinsonas.
Il n'attendit pas longtemps; une femme tout en noir, qui lui parut
grande et qui ne montrait pas ses talons, vint droit à la voiture. Il
se précipita pour lui offrir la main. Elle monta d'un pied léger. Comme
elle l'avait dit, elle était masquée d'un triple voile.
La voiture était déjà en route, car M. de Chavannes avait donné ses
ordres au cocher.
--Princesse, dit-il en lui serrant la main, vous êtes dans une armature
de fer: déshabillez au moins votre main.
--Oh! pas maintenant; demain, peut-être. Ne trouvez-vous donc pas que
c'est déjà se toucher de bien près quand on se parle en tête à tête. Les
paroles sont presque des actions.
Ce seul mot prouva à Maurice qu'il n'était pas en mauvaise compagnie. Il
ne perdit pas son temps en phrases météorologiques, ne s'inquiétant pas
du temps qu'il faisait.
A l'Arc-de-Triomphe; M. de Chavannes avait obtenu que la dame
déboutonnât à moitié son gant.
--Pas un bouton de plus! dit-elle d'un air déterminé.
Il fallut bien que Maurice se contentât d'embrasser un petit coin du
bras. Mais quel bras! mais quelle chair! mais quelle senteur amoureuse!
Il était aux anges et aux diables.
Sa femme était bien loin!
Quand on fut aux premiers arbres du Bois, la dame voulut qu'on
rebroussât chemin. Maurice eut beau supplier et se jeter à genoux,--ce
qui est une des poses de Don Juan, parce que Don Juan sait se
relever,--la dame fut héroïque. Maurice eut peur de tout gâter.
--Voyez-vous, lui dit la dame, figurez-vous que c'est un
roman-feuilleton, je vous ai donné une part de moi-même: mon coeur et
mon bras, sans parler d'un baiser que vous m'avez volé sur le cou. La
suite à demain.
On n'est pas plus engageante. Maurice fut ensorcelé. Il reconduisit
la dame avenue Montaigne, et s'en alla au cercle, convaincu qu'il
triompherait de cette vertu de princesse à couronne fermée. Il n'était
pas plus fat qu'un autre; mais l'idée qu'il enjôlait une princesse
chatouillait agréablement sa vanité.
V
Ah! par exemple, le second jour, il ne se laissa plus prendre. Déjà, à
la première rencontre, il avait presque reconnu sa femme à certaines
manières de la princesse. Mais quelle idée aurait eue Mme de Chavannes
de jouer ce jeu? D'ailleurs, la princesse lui paraissait plus grande
et plus désinvolte. Ce jour-là, il ne douta plus de la comédie, ce qui
l'amusa beaucoup. Et comme il voulait amuser sa femme, il tenta de
brusquer l'aventure; mais Mme de Chavannes fut encore imprenable. Et
pour se défendre mieux, elle lui parla de sa femme. Ici, le mari joua
bien son jeu.
--Ah! que me dites-vous là, princesse? Pourquoi me rappeler si mal à
propos une femme que j'adore? Vous seule pouvez un instant me la faire
oublier.
La fausse princesse devint plus caressante.
--Il est passé, dit-elle, le temps des amours éternelles. Quand on se
marie, on marie deux fortunes et non deux coeurs.
--Vous vous trompez, princesse: je me suis marié corps et âme.
Mme de Chavannes était ravie: un peu plus elle se jetait dans les bras
de son mari; mais elle voulait jouer son rôle jusqu'au bout.
--J'en suis fâché, monsieur, vous m'avez pris le coeur, et je n'aurai
pas la grandeur d'âme de vous renvoyer à votre femme. N'a-t-elle pas eu
déjà quatre ou cinq lunes de miel?
Sur ce mot, elle embrassa voluptueusement M. de Chavannes sans pourtant
lever son triple voile.
--A demain! lui dit-elle.
Maurice trouvait un vif plaisir à continuer cette aventure. N'était-ce
pas étudier sa femme de plus près? Était-il sans inquiétude pour
l'avenir avec une si parfaite comédienne, qui avait pu déguiser sa voix,
son esprit, ses attitudes?
Il rencontra son ami du Club qui lui parla de l'aventure:
--Eh bien! es-tu heureux?
--Je crois bien! Tu as manqué là une rude bonne fortune.
--Voyons, dis-moi le nom de la dame?
--Je ne te le dirai jamais.
--Ce Maurice! profond comme la mer et muet comme la tombe!
Nous voici au troisième rendez-vous.
La voiture avait suivi le même chemin que la veille; mais une fois au
bout du lac, les chevaux s'étaient égarés dans les chemins perdus de la
cascade. On s'en revint par l'allée des Acacias; l'amoureuse appuyait
doucement sa tête sur l'épaule de Maurice; elle lui avait permis de
l'embrasser sous son triple voile. Et quels savoureux embrassements!
--A minuit, lui dit-elle doucement, vous me verrez chez la duchesse de
C...; si vous m'aimez, vous me reconnaîtrez sans m'avoir vue, et vous me
reconduirez chez moi. Ce sera le dernier mot.
--Le mot de la fin, dit Maurice en pressant Blanche sur son coeur.