Une de ces railleuses dit un jour à Maurice:
--Voyons, il est temps de commencer votre cinquième ou sixième lune
de miel avec une autre amoureuse, pour voir si c'est toujours la même
chose.
Or, voici ce qui arriva. Maurice était d'un cercle, comme presque tous
les mondains. Quoiqu'il fût absolument le mari--et l'amant--de sa femme,
il n'avait pas brisé avec toutes les demi-mondaines. Quelques-unes lui
écrivaient encore pour ceci ou pour cela,--question d'argent;--car il
était couché sur le grand-livre de la dette publique de ces dames.
Naturellement toutes ces lettres lui arrivaient au cercle.
Un matin, il regarda à deux fois avant de briser le cachet d'une
enveloppe japonaise. Ce cachet à la cire représentait une couronne de
princesse, une couronne fermée sur un écusson sérieux. Il respira le
parfum de la cire et de l'enveloppe.
--D'où diable cela vient-il? C'est un parfum tout nouveau pour moi:
violette et lys.
En ouvrant le billet, il trouva que l'écriture était d'une haute
distinction; aussi prit-il un vif plaisir à lire ces quelques mots:
Je vous aime! Je voudrais vous dire cela
avec un masque. J'ai vingt-trois ans, pas un
mois de nourrice en plus. Voyez mon portrait,
pour savoir si je suis belle. Voulez-vous
perdre une heure à causer, avec moi?
Oui, n'est-ce pas? Passez ce soir avenue
Montaigne, à dix heures, mais non pas dans
votre coupé; prenez la première voiture venue,
si elle est fermée. Je descendrai de l'hôtel
d'une de mes amies. Nous ferons un tour au
Bois; mais jurez-moi vos grands dieux que
vous ne soulèverez pas mon triple voile. Le
bonheur se cache; moi je veux cacher ma
figure, comme mon bonheur. Il me semblera
que mon crime sera à moitié pardonné.
«CELLE QUI NE DIT PAS SON NOM.»
Tout en lisant, Maurice avait regardé la petite photographie que
renfermait l'enveloppe. C'était une très jolie figure, animée par les
plus beaux yeux du monde; la bouche était cruellement voluptueuse dans
son sourire félin, les lèvres s'entr'ouvraient charmeuses et gourmandes.
Maurice était ravi; mais il regretta de voir le cou, les épaules et le
sein tout encharibotés de fourrures.
--Diable! dit-il, s'il y a trois voiles avec tout cela, je ne vois pas
bien ce qu'il y aura à mettre sous les dents!
Tout homme a son confident: Maurice ne put s'empêcher de montrer cette
lettre à un ami du Club.
--Que ferais-tu à ma place?
--La belle question! j'irais au rendez-vous.
--Et si les trois voiles cachaient une vieille folle?
--Non; je respire la jeunesse dans ce billet doux.
--Et bien! vas-y; moi je ne suis pas familier à ces plaisirs-là.
--Je comprends: tu as le bonheur chez toi; tandis que moi je suis obligé
de courir après.
Un silence.
--Mais, mon cher Maurice, je ne puis pas jouer ce jeu-là. Dès que la
dame verra que ce n'est pas toi, elle se jettera hors de la voiture.
Elle n'y montera même pas.
--Tu es bête! elle cherche une aventure: un homme en vaut un autre.
--Tu ne sais pas ce que tu dis; Je te rends ton billet. C'est à toi de
continuer le roman.