III

Une de ces railleuses dit un jour à Maurice:

--Voyons, il est temps de commencer votre cinquième ou sixième lune

de miel avec une autre amoureuse, pour voir si c'est toujours la même

chose.

Or, voici ce qui arriva. Maurice était d'un cercle, comme presque tous

les mondains. Quoiqu'il fût absolument le mari--et l'amant--de sa femme,

il n'avait pas brisé avec toutes les demi-mondaines. Quelques-unes lui

écrivaient encore pour ceci ou pour cela,--question d'argent;--car il

était couché sur le grand-livre de la dette publique de ces dames.

Naturellement toutes ces lettres lui arrivaient au cercle.

Un matin, il regarda à deux fois avant de briser le cachet d'une

enveloppe japonaise. Ce cachet à la cire représentait une couronne de

princesse, une couronne fermée sur un écusson sérieux. Il respira le

parfum de la cire et de l'enveloppe.

--D'où diable cela vient-il? C'est un parfum tout nouveau pour moi:

violette et lys.

En ouvrant le billet, il trouva que l'écriture était d'une haute

distinction; aussi prit-il un vif plaisir à lire ces quelques mots:

Je vous aime! Je voudrais vous dire cela

avec un masque. J'ai vingt-trois ans, pas un

mois de nourrice en plus. Voyez mon portrait,

pour savoir si je suis belle. Voulez-vous

perdre une heure à causer, avec moi?

Oui, n'est-ce pas? Passez ce soir avenue

Montaigne, à dix heures, mais non pas dans

votre coupé; prenez la première voiture venue,

si elle est fermée. Je descendrai de l'hôtel

d'une de mes amies. Nous ferons un tour au

Bois; mais jurez-moi vos grands dieux que

vous ne soulèverez pas mon triple voile. Le

bonheur se cache; moi je veux cacher ma

figure, comme mon bonheur. Il me semblera

que mon crime sera à moitié pardonné.

«CELLE QUI NE DIT PAS SON NOM.»

Tout en lisant, Maurice avait regardé la petite photographie que

renfermait l'enveloppe. C'était une très jolie figure, animée par les

plus beaux yeux du monde; la bouche était cruellement voluptueuse dans

son sourire félin, les lèvres s'entr'ouvraient charmeuses et gourmandes.

Maurice était ravi; mais il regretta de voir le cou, les épaules et le

sein tout encharibotés de fourrures.

--Diable! dit-il, s'il y a trois voiles avec tout cela, je ne vois pas

bien ce qu'il y aura à mettre sous les dents!

Tout homme a son confident: Maurice ne put s'empêcher de montrer cette

lettre à un ami du Club.

--Que ferais-tu à ma place?

--La belle question! j'irais au rendez-vous.

--Et si les trois voiles cachaient une vieille folle?

--Non; je respire la jeunesse dans ce billet doux.

--Et bien! vas-y; moi je ne suis pas familier à ces plaisirs-là.

--Je comprends: tu as le bonheur chez toi; tandis que moi je suis obligé

de courir après.

Un silence.

--Mais, mon cher Maurice, je ne puis pas jouer ce jeu-là. Dès que la

dame verra que ce n'est pas toi, elle se jettera hors de la voiture.

Elle n'y montera même pas.

--Tu es bête! elle cherche une aventure: un homme en vaut un autre.

--Tu ne sais pas ce que tu dis; Je te rends ton billet. C'est à toi de

continuer le roman.

Les douze nouvelles nouvelles · 第 61 / 114 题