Jusqu'à onze heures, Janina, comme un roseau au vent, s'inclinait tour à
tour sous la volonté et l'indécision, se disant: «Je n'irai pas,» quand
elle était décidée à tenter l'aventure; se disant: «J'irai,» quand elle
avait renoncé à tout.
Ce qui la décida, coûte que coûte, vaille que vaille, c'est que son mari
ne rentra pas pour dîner. Il lui écrivit un mot qui la glaça.
Comme il aspirait à un secrétariat d'ambassade, il lui parlait du
ministre.
--Encore un mensonge! dit-elle en jetant la lettre au feu. Le ministre,
c'est sa maîtresse; eh bien! je serai son ministre, moi!
La Faramineuse demeurait rue Royale, dans un petit appartement qui
était une première station vers les splendeurs de la vie de courtisane.
Jusque-là elle avait eu plus de dettes que de rentes sur l'État. Son
capital se composait de cinquante mille francs de diamants, d'un
mobilier de toutes les paroisses et d'un tempérament de soupeuse. Pas
une obole de plus!
Janina fut presque surprise de trouver cet intérieur quelque peu
mélancolique.
--Comment, murmura-t-elle en entrant, il se plaît mieux sur ce fumier
que dans mon nid de dentelles!
Elle jeta ses yeux partout, avec la curiosité d'une grande dame chez une
courtisane. Elle commença par déchirer une photographie de son mari, à
la glace de la cheminée. Presque aussitôt, en feuilletant un roman de
cuisinière, elle trouva comme signet une autre photographie. On pourrait
croire que c'était celle de M. Alphonse, placée à la bonne page. Pas
du tout. C'était le portrait d'un prince Rio, qui aime toutes les
compagnies--même les mauvaises.
La Faramineuse se servait de cette photographie en guise de
coupe-papier.
Janina reconnut le prince. Elle le rencontrait dans le monde. Elle
constata une fois de plus qu'il ressemblait à son mari.
Cependant, l'heure allait sonner. La jeune femme, de plus en plus pâle,
entendait battre son coeur. Il lui semblait qu'elle allait mourir. Elle
tomba agenouillée et demanda pardon à Dieu.
Quand elle se releva, le hasard la mit en présence d'une bouteille
de fine champagne. Pour se donner du courage, elle fit comme ces
comédiennes qui ont peur à leur entrée en scène: elle but à pleine
volée.
Je ne sais si le courage lui vint plus tard, mais la fine champagne ne
l'empêcha pas de s'écrier:
--Quoi! c'est moi, moi Janina de R., qui vais me mettre dans ce lit!
Elle avait reconnu, d'ailleurs, que la Faramineuse lui avait donné luxe
du beau linge. Caroline Bertin, en la quittant, avait acheté au Louvre
une magnifique paire de draps brodés au plumetis avec une couronne de
princesse.
Ce n'était pas une vaine dépense: cela lui servirait pour les grands
jours. Mais au moins la princesse en aurait la virginité!
A peine déshabillée, Janina s'écria: «Jamais!» Un peu plus, elle
remettait sa robe.
Mais elle entendit du bruit. Il fallait franchir le Rubicon.
Elle éteignit les deux bougies du candélabre, elle les jeta dans la
cheminée et se nicha dans le lit, où elle fit semblant de dormir.
La Faramineuse lui avait dit que son amant la surprenait toujours
endormie.
La porte s'ouvrit.
--Lui! murmura Janina. O mon Dieu, faites-nous mourir tous les deux.
A ce moment, la femme de chambre répétait encore au nouveau venu sa
leçon--bien apprise.