LA FONTAINE (JEAN DE)

I

Papillon du Parnasse et semblable aux abeilles,

À qui le bon Platon compare nos merveilles,

Je suis chose légère et vole à tout sujet:

Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet;

À beaucoup de plaisirs je mêle un peu de gloire.[88]

A dit La Fontaine de lui-même. Et ailleurs:

J'aime le jeu, l'amour, les livres, la musique,

La ville et la campagne, enfin tout; il n'est rien

Qui ne soit souverain bien,

Jusqu'au sombre plaisir d'un coeur mélancolique[89].

Tel fut en effet notre poète quoique d'abord des pensées très

différentes aient paru le préoccuper. Né à Château-Thierry (Marne), le 8

juillet 1621, à l'âge de dix-neuf ans, il se crut appelé à la vie

religieuse, et voulut entrer à l'Oratoire. Mais, après un séjour de

dix-huit mois dans la maison, il reconnut qu'il se trompait sur sa

vocation et rentra dans le monde. Son père, qui exerçait à

Château-Thierry la charge de maître particulier des eaux et forêts, lui

céda son emploi en le mariant avec Marie Héricart, fille d'un lieutenant

au baillage de la Ferté-Milon, personne qui joignait à la beauté

beaucoup d'esprit[90]. D'après ce qu'affirment les biographes, La

Fontaine, n'eut pour ainsi dire point de part à ces deux engagements: on

les exigea de lui, et il s'y soumit plutôt par indolence que par goût.

Aussi n'exerça-t-il sa charge pendant plus de vingt ans qu'avec

indifférence.

Et cette indifférence s'accrut avec le goût de plus en plus vif pour la

poésie qu'avait éveillé chez La Fontaine, dit-on, l'audition d'une pièce

de vers de Malherbe, déclamée avec emphase par un officier en garnison à

Château-Thierry. Cette lecture provoqua chez lui une véritable explosion

d'enthousiasme. Non-seulement il lut et relut les vers de Malherbe; mais

il les apprit par coeur et s'efforça dans ses premiers essais de

l'imiter. «Par bonheur, d'utiles conseils lui ouvrirent les yeux, et

l'un de ses parents nommé Pintrel, dit Montenault, homme de bon sens qui

n'était point sans goût, mit entre ses mains Horace, Virgile, Térence,

Quintilien, comme les vraies sources du bon goût et de l'art

d'écrire.... À ces livres, La Fontaine joignit ensuite la lecture de

Rabelais, Marot, Boccace, l'Arioste.» Pour ces derniers il eût pu mieux

choisir et l'influence pernicieuse que ces lectures exercèrent sur le

poète n'est que trop visible dans certains de ses ouvrages.

C'est à peu près vers cette époque qu'il faut placer un évènement

raconté par les contemporains, Louis Racine, d'Olivet, etc et qui

prouve, avec la bonhomie originale de La Fontaine, l'influence toute

puissante de cet absurde préjugé du faux point d'honneur qui, à cette

époque et sous le règne précédent surtout, fit tant de victimes. Dans la

circonstance par bonheur, il n'y eut pas de sang répandu, et la querelle

finit par un déjeuner où les amis, le verre en main, fêtèrent la

réconciliation.

Le poète était fort lié avec un ancien capitaine de dragons retiré à

Château-Thierry, nommé Poignant, homme franc et loyal, et déjà plus

jeune. Tout le temps que Poignant n'était pas au cabaret, il le passait

chez La Fontaine, et par conséquent, en l'absence de celui-ci, auprès de

sa femme.

«Comment, lui dit un voisin médisant, souffres-tu que le capitaine

s'installe ainsi chez toi chaque jour?

--Et pourquoi n'y viendrait-il pas? répond La Fontaine, c'est mon

meilleur ami.

--Ce n'est pas ce que dit le public; on prétend qu'il ne va chez toi que

pour madame de La Fontaine.

--Sottises! mais d'ailleurs que puis-je faire à cela?

--Demander satisfaction l'épée à la main pour le tort qui t'est fait

dans l'opinion.

--J'aviserai, dit La Fontaine.

Le lendemain, dès quatre heures du matin, il frappait chez Poignant

qu'il réveille.

--Lève-toi vite, dit-il, et sortons ensemble pour une affaire

importante.

--Laquelle? demande Poignant.

--Tu le sauras, répond La Fontaine, quand nous serons dehors.

Poignant, assez surpris, se lève, s'habille et suit La Fontaine qui,

après l'avoir conduit dans un lieu écarté, lui dit de l'air le plus

tranquille:

--Mon ami, il faut nous battre.

--Comment! qu'est-ce que cela veut dire? répond Poignant de plus en plus

étonné. Entre nous d'ailleurs la partie n'est pas égale; je suis, un

vieux soldat et toi tu n'as jamais tiré l'épée.

--N'importe, le public veut que je me batte avec toi; ainsi en garde.

Bon gré, mal gré alors, Poignant tire son épée, et dès les premières

passes, il fait sauter à dix pas celle de La Fontaine. Alors l'ayant

désarmé, il lui demande l'explication de sa conduite et La Fontaine

s'empresse de le satisfaire.

--Ce sont propos absurdes! dit alors Poignant, et mon âge, mon humeur,

comme l'estime que j'ai pour ta femme, l'amitié que j'ai pour toi

devaient écarter toute inquiétude, mais puisqu'il est ainsi je proteste

que je ne mettrai plus les pieds dans ta maison.

--Au contraire, répond La Fontaine en lui serrant la main, j'ai fait ce

que le public voulait; maintenant je veux que tu viennes chez moi tous

les jours sans quoi nous nous battrons encore.»

La Fontaine, venu à Paris en 1654, fut présenté par un de ses parents,

Jannart, oncle de sa femme et favori de Fouquet, au surintendant des

finances alors tout puissant. Fouquet, qui par goût et sans doute aussi

par calcul, se plaisait au rôle de Mécène, fit au poète peu connu

encore, une pension dont La Fontaine «tenait compte par une autre

pension en vers qu'il lui payait exactement par quartier.» Lors de la

disgrâce de Fouquet (1661), disgrâce méritée, La Fontaine auquel la

reconnaissance faisait illusion, éleva généreusement la voix en faveur

de son protecteur, et composa l'élégie intitulée aux _Nymphes de Vaux_,

«alors, dit Walckenaer, toute l'animosité qui existait contre le

surintendant se calma.» Jannart, enveloppé dans la disgrâce de Fouquet,

fut exilé à Limoges et La Fontaine le suivit par dévouement pour son

ami, disent les biographes; mais peut-être aussi par d'autres motifs,

parce qu'il était peu pressé de retourner près de sa femme pour laquelle

il s'était déjà refroidi sans avoir été jamais fort épris d'ailleurs. De

Limoges, il lui écrit:

«Vous ne jouez ni ne travaillez, ni ne vous souciez du ménage, et hors

le temps que vos bonnes amies vous donnent par charité, il n'y a que les

romans qui vous divertissent. Considérez, je vous prie, l'utilité que ce

vous serait si, en badinant, je vous avais accoutumée à l'histoire soit

des lieux, soit des personnes; vous auriez de quoi vous désennuyer toute

votre vie.»

Mais, outre que ces remontrances sont faites sur un ton assez peu

affectueux, La Fontaine, dans cette même correspondance, par une étrange

indiscrétion, fait à sa femme des confidences qui ne sont pas de nature

à la flatter. Pendant son voyage, «il avait trouvé, dit-il, trois femmes

dans la diligence: Parmi ces trois femmes, il y avait une Poitevine qui

se qualifiait comtesse; elle paraissait assez jeune et de taille

raisonnable, témoignait avoir de l'esprit; déguisait son nom et venait

plaider en séparation contre son mari: toutes qualités d'un bon augure,

et j'y eusse trouvé matière de cajolerie si la beauté s'y fût

rencontrée; mais je vous défie de me faire trouver un grain de sel dans

une personne à qui elle manque.»

Se peut-il rien de plus déplacé que ce langage? Mais il semble que La

Fontaine n'en eût pas conscience, et ce même homme «le plus singulier

qui peut-être ait existé» d'après Walckenaer, fait preuve, bientôt

après, d'une sensibilité des plus touchantes. En passant à Amboise où

Fouquet avait été renfermé d'abord, La Fontaine voulut voir la chambre

qu'avait habitée le prisonnier; «triste plaisir, je vous le confesse,

mais enfin je le demandai. Le soldat, qui nous conduisait, n'avait pas

la clef; au défaut je fus longtemps à considérer la porte et me fis

conter la manière dont le prisonnier était gardé. Je vous en ferais

volontiers la description; mais ce souvenir est trop affligeant.... Sans

la nuit on n'eut jamais pu m'arracher de cet endroit.»

À son retour de Limoges, La Fontaine se rendit à Château-Thierry; il y

retrouva la duchesse de Bouillon, Marie-Anne Mancini, nièce de Mazarin,

à laquelle il avait été présenté naguère et qui devint dès lors une de

ses plus zélées protectrices. «C'était, dit Walckenaer, une brune

piquante, plus jolie que belle, vive et même un peu emportée, aimant les

plaisirs et animant la conversation par une gaîté spirituelle et des

saillies inattendues; elle avait un goût décidé pour la poésie et même

elle faisait des vers. Le désir de lui plaire et d'amuser son

imagination libre et badine lui inspira, dit-on, ses plus jolis contes,

mais malheureusement aussi les plus licencieux.»

Qu'une femme et une jeune femme, appartenant à la société la plus

élevée, ait pris plaisir à ces tristes produits de la verve libertine du

poète et n'ait pas craint d'encourager, d'applaudir ce qu'elle eût dû

avoir honte seulement d'écouter, c'est ce qu'on a peine à comprendre.

Lorsque la duchesse de Bouillon revint à Paris, elle emmena avec elle La

Fontaine qu'elle fit connaître aux membres de sa famille comme à

plusieurs personnages importants. La même année (1665), le poète, âgé de

44 ans, publia son premier recueil de _Contes et Nouvelles en vers_ où,

quoi qu'on ait dit, le mérite de la forme, mérite fort exagéré, ne

suffit pas à racheter l'indignité du fond.

Les rues de Paris, tome premier Biographies, portraits, récits et légendes · 第 73 / 84 题