NICOLAS FLAMEL

«Flamel l'aîné, écrivain, qui faisait tant d'aumônes et hospitalités, et

fit plusieurs maisons où gens de métiers demeuraient en bas, et du loyer

qu'ils payaient étaient soutenus pauvres laboureurs en haut.»

Voilà ce qu'un auteur à peu près contemporain, Guillebert de Metz, qui

écrivait vers 1430, nous dit de ce personnage singulier, «complexe,

comme s'exprime M. Vallet de Viriville, et qui par un côté appartient à

la biographie et par l'autre touche au roman et à la légende.»

On n'est fixé ni sur le lieu ni sur la date de sa naissance, qui, selon

toute probabilité et par induction, d'après des faits authentiques, ne

saurait remonter au-delà de 1330. Ce qui n'est pas douteux, c'est que

Flamel exerça de bonne heure la profession d'écrivain-libraire,

laquelle, avant la découverte de l'imprimerie, regardée comme une

profession libérale, ne donnait pas moins de considération que de

profit. La calligraphie, à cette époque, était à son apogée; le roi

(Charles V) et ses frères, Jean, duc de Berry, et Philippe, duc de

Bourgogne, ainsi que leur neveu, Louis, duc d'Orléans, faisaient

exécuter à l'envi ces magnifiques manuscrits qui sont encore de nos

jours l'ornement de nos plus riches bibliothèques. Les docteurs si

nombreux de l'Université, d'autre part, multipliaient avec non moins de

zèle les livres originaux.

Flamel qui, paraît-il, exerçait sa profession plutôt en commerçant, en

industriel, qu'en artiste, visant surtout à l'utile, se trouvait déjà

dans une position fort satisfaisante, lorsqu'il épousa, par intérêt,

sans doute, autant que par amour, une bourgeoise de Paris, la dame

Pernelle, deux fois veuve, et qui, possédant quelque bien, accrut

l'actif de la communauté, tant par son apport que par ses talents de

ménagère, sobre, laborieuse, active, économe, le modèle du genre en un

mot.

Les époux habitaient d'abord deux modestes échoppes d'écrivain adossées

à l'église Saint-Jacques-la-Boucherie. Ces échoppes, rebâties et

agrandies, devinrent des maisons, et vis-à-vis, sur un terrain vague

acheté par l'écrivain-juré, s'éleva une autre maison plus grande, un

véritable _hostel_ tout enrichi au dehors d'histoires (sculptures) et

devises peintes ou gravées. Dans cet _hostel_, en sa qualité de

calligraphe agrégé et émérite, Me Flamel instruisait dans son art des

écoliers externes; d'autres y demeuraient _en bourse_, c'est-à-dire

comme pensionnaires. L'argent ainsi lui venait de tous les côtés à la

fois, car les manuscrits, copiés par ses élèves les plus habiles, tout

probablement se vendaient à son profit, au moins pour une partie. Riches

de plus en plus, les deux époux s'honorèrent d'ailleurs par le bon

emploi de leur fortune, en faisant construire une arcade au charnier ou

cimetière des Innocents, ainsi que le petit portail de l'église en face

de leur maison.

Quelques années après, Flamel devenu veuf, et qui avait hérité de sa

femme, les époux s'étant fait donation mutuelle, était réputé le

bourgeois le plus riche de Paris, et cette fortune considérable il ne

cessait de l'accroître par son industrie. Il continuait aussi ses

libéralités dont le sentiment religieux paraît avoir été le premier, le

principal, sinon le seul mobile. Il fit élever une seconde arcade au

charnier des Innocents, aida à la construction de nombreuses églises,

monastères, maisons de charité, etc., et fit don en outre de dix-neuf

calices aux églises ou chapelles. Sans doute un peu de vanité se mêlait

à tout cela puisque sur tous ces calices on voyait son chiffre, en même

temps que, sur la plupart des monuments, il avait soin de se faire

représenter en image ou statue, ainsi que feue Pernelle, son épouse.

Mais on ne peut douter cependant, qu'à part quelque ostentation

peut-être, la piété, comme nous l'avons dit, ne fût son grand mobile;

cette conviction résulte en particulier pour nous de la lecture de son

remarquable testament, commençant ainsi:

«Par devant, etc... a comparu, Nicolas Flamel, sain de corps et pensée,

bien parlant et de bon et vrai entendement, et comme il disait et comme

de prime face apparaît, attendant et sagement considérant qu'il n'est

chose plus certaine que la mort, ni chose moins certaine que l'heure

d'icelle, et pour ce que, en la fin de ses jours, il ne fit et ne soit

trouvé importunité sur ce, non voulant de ce siècle trépasser en l'autre

intestat, pensant aux choses _celestiaux_ et pendant que sens et raison

gouvernent sa pensée; désirant pourvoir au salut et remède de son âme,

fit, ordonna et avisa son testament ou ordonnance de dernière volonté,

au nom de la glorieuse trinité du Père, du Fils, et du Saint-Esprit,

etc.»

Suivent les dispositions testamentaires qui sont toutes relatives à des

legs pieux et fondations, et ne contiennent pas moins de seize pages

petit texte dans le livre de Piganiol de la Force[87], où le testament

est cité textuellement et tout au long. Nous savons par là le chiffre de

la fortune de N. Flamel, chiffre que la rumeur populaire avait

singulièrement exagéré. En effet, «tous les legs désignés pour une fois

payés, dit l'abbé Vilain, se réduisent à 1,440 livres parisis ou 1,800

livres tournois, somme qui dans ce temps-ci serait représentée par celle

de 12,234 livres 15 sols, et somme qui ne fut payée qu'en sept ans.

Quant aux fondations perpétuelles, il resta pour leur acquit à peine 300

livres parisis de rente.»

Il y a loin de là, sans doute, à l'énorme richesse que la crédulité

populaire attribuait à Nicolas Flamel et dont la source, au dire de tous

ou de la plupart, ne pouvait être qu'étrange et mystérieuse. Cette

réputation, non seulement survécut à Flamel, mais elle ne fit que

s'accroître et pendant longtemps, plus de deux siècles après, même les

érudits et les autres discutaient sur l'origine de cette fortune,

attribuée par les uns à la découverte d'un trésor caché, par d'autres à

celle de la pierre philosophale ou transmutation des métaux d'or pur.

Cette opinion même prévalut, appuyée qu'elle était de passages

significatifs tirés d'un petit livre sur la science hermétique qu'on

disait, mais à tort, écrit par Flamel. Nous voyons qu'en 1742, un

écrivain, homme de sens et de mérite, Piganiol de la Force, incline à

ce sentiment insinué sinon formulé dans son second volume, quoique plus

tard ébranlé, ainsi qu'il l'avoue, par la publication du savant ouvrage

de l'abbé Vilain: _Histoire critique de Nicolas Flamel_, etc., il

paraisse hésitant et même tout près de se rétracter: «Ce judicieux

auteur (l'abbé Vilain), écrit Piganiol, a fait voir par un inventaire

très-exact de tout ce que Flamel a eu de biens, que ce prétendu

_philosophe_ ne jouissait pas d'une fortune aussi immense que le veulent

les alchimistes, et que les dépenses qu'on lui attribue n'étaient pas

aussi considérables pour être au-dessus des facultés d'un écrivain

(calligraphe) qui était fort occupé dans sa profession et qui, par

conséquent, gagnait beaucoup.»

C'est l'opinion, aujourd'hui généralement adoptée et que formulait

récemment M. Vallet de Viriville: «L'idée qu'on se fait, d'après ces

renseignements authentiques, au sujet de Nicolas Flamel, n'est déjà plus

celle d'un bourgeois vulgaire. On y voit: un homme sagace, habile au

gain, amoureux de sa renommée, imitant la dévote et vaniteuse

ostentation des princes de son temps, mais mêlant à ces travers _le zèle

du bien, du juste et de l'utile_.»

Flamel mourut en 1418; il fut enterré dans l'intérieur de l'église

Saint-Jacques-la-Boucherie, à laquelle (n'ayant point d'enfants), il

avait légué la meilleure part de sa fortune.

En outre des constructions, dont nous avons parlé, Flamel, ayant acquis

du prieuré de Saint-Martin-des-Champs, dans le faubourg, un grand

terrain, «fit construire en ce lieu, dit M. de Viriville, divers

édifices d'un caractère mixte; c'étaient à la fois des institutions

utiles, des maisons de rapport et des établissements de charité.» Le

produit des locations du rez-de-chaussée, notamment, servait à

l'entretien de pauvres laboureurs auxquels l'âge ne permettait plus le

travail et qui se trouvaient logés à l'étage supérieur. En récompense de

cette charité, on ne leur demandait que de réciter tous les jours un

_Pater_ et un _Ave Maria_ à l'intention des pécheurs trépassés. Aussi,

sur la façade de la principale maison, dite du _Grand Pignon_, qui

subsiste encore rue Montmorency, 51, on lisait en gros caractère cette

inscription véritablement touchante:

«Nous, hommes et femmes, laboureurs demeurans ou porche (sur le devant)

de ceste maison, qui fut faicte en l'an de grâce mil quatre cens et sept

(1407), sommes tenus, chascun en droit soy, dire tous les jours une

patenostre et j. _Ave Maria_ en priant Dieu que de sa grâce face pardon

aus povres pecheurs trespassez. _Amen_.»

[87] _Histoire de Paris._

Les rues de Paris, tome premier Biographies, portraits, récits et légendes · 第 72 / 84 题