A la fin de ma première année de droit, je subis assez gaillardement
l'épreuve de l'examen. J'aurais mauvais goût à blâmer la facilité du
programme ou l'indulgence des juges; toutefois, depuis ce premier succès
de ma carrière intellectuelle, je n'ai jamais pu entendre dire qu'un
jeune homme a échoué dans ces peu terribles débuts, sans me sentir plein
pour lui d'une pitié profonde.
Les vacances me rappelaient à Vaudelnay, mais, auparavant, un impérieux
devoir m'obligeait à rendre visite à l'oncle Jean et à sa petite-fille.
Grâce à Dieu, mes amis et mes amies du grand monde étant dispersés dans
toutes les directions; je n'avais rien de mieux à faire à cette heure
que de me montrer bon parent.
Mais la difficulté--elle était sérieuse,--consistait à découvrir
l'adresse du baron de Vaudelnay. La demander à ma mère? C'eût été faire
l'aveu d'une coupable négligence. Fort heureusement le notaire de la
famille, que je ne manquais pas d'aller trouver dans son étude le
premier de chaque mois, devait posséder ce renseignement indispensable.
En effet j'appris par lui que le vieillard demeurait rue d'Assas. Je
pris un fiacre pour me rendre chez mon oncle, d'abord pour ne pas faire
à ses yeux l'étalage de mauvais goût de ma voiture, de mon cheval et de
mon groom, et ensuite parce que les pavés de la rive gauche, brûlés
parle soleil de juillet, ne valaient rien pour les pieds
d'_Annibal_ qui avait la sole sensible comme l'épiderme d'une
nymphe.
En apprenant du concierge que le baron était seul chez lui--au quatrième
étage et quel escalier!--je me sentis aussi ému que je l'avais été huit
jours plus tôt devant mes examinateurs. Même, tout en montant les
marches, je me disais qu'on peut toujours trouver moyen d'ânonner
quelques phrases sur la condition des affranchis ou sur l'incapacité des
mineurs. Mais que répondre si, là-haut, on me posait cette « colle »
redoutable:
--Pourquoi n'es-tu pas venu nous voir plus tôt?
Il faut croire que l'oncle Jean n'avait pas trop souffert de la rareté
de mes visites, car il m'accueillit comme si nous nous étions quittés la
veille, avec cette bonté triste et ce sourire résigné que je lui
connaissais, depuis le soir où il était rentré à Vaudelnay rapportant
Rosie entortillée dans sa couverture.
Pauvre oncle! il avait franchi une étape de plus dans la vieillesse. Il
était facile de voir que la prochaine halte serait la dernière. Il
portait ses cheveux blancs très longs; sa taille s'était voûtée; ses
vêtements, d'un entretien irréprochable, trahissaient la pauvreté. J'eus
un léger malaise en les reconnaissant, pour les avoir vus jadis à
Vaudelnay.... Je me hâtai de parler de ma cousine.
--Elle est à sa peinture, dit mon oncle. Ah! c'est vrai: tu ne sais pas!
Elle a pris une rage de barbouiller des toiles. En toute justice elle a
du talent. Du reste, regarde.
Sur les murs s'étalaient quatre ou cinq tableaux dont j'aurais eu
quelque peine à discerner le mérite, non seulement parce que j'étais
loin d'être clerc en peinture, mais aussi parce que, subitement, mes
yeux se trouvèrent un peu brouillés. Ces toiles étaient des vues de
Vaudelnay, du parc, des environs, probablement faites de mémoire. Sur la
table un chevalet de velours supportait un dessin qui acheva de me
troubler la vue, car il représentait mon jardin quelque onze ans plus
tôt.
L'oncle Jean, très vivement, fit volte-face et s'en fut regarder le ciel
par la fenêtre.
--Tu vas sans doute retourner là-bas? me dit-il après une minute de
silence. Je sais que tu es reçu, et je t'en félicite.
--Vous savez?...balbutiai-je. Comment l'avez-vous appris?
--Par ta cousine, je crois. Cette petite est une gazette ambulante et me
raconte tout ce qui se passe à Paris; ce qui se passe de bon, bien
entendu. Car moi, je ne sors plus guère. Les jambes....
Il acheva ce qu'il voulait dire par une grimace que je lui avais
toujours connue, quand il voulait éviter un jugement sévère sur les
personnes ou sur les choses.
--Ma cousine sort beaucoup? demandai-je.
Si j'avais exprimé toute ma pensée j'aurais dit:
--Elle ferait mieux de peindre moins, et de tenir compagnie à son vieux
grand-père.
L'oncle répondit sans avoir l'air d'en vouloir le moins du monde à cette
coureuse:
--Dieu merci! nous avons toujours Lisbeth qui est une duègne
irréprochable. Pauvre Rosie! elle sera désolée d'avoir manqué son
cousin!
--Mais je lui donnerai bientôt l'occasion de se consoler, dis-je
poliment. Je reviendrai.
--Pas avant les vacances? Tu vas partir?
--Demain matin.
L'oncle eut un sourire imperceptible dans lequel je lus tout un chapitre
de philosophie.
Décidément la conversation manquait d'entrain. Je réfléchissais, à part
moi, qu'il est très difficile de trouver quelque chose à dire aux gens
que l'on rencontre une fois par an, tandis qu'une heure semble courte à
l'intimité de chaque jour. Mon oncle réfléchissait aussi. Tout à coup il
tourna vers moi un de ces regards subitement attendris que je lui
connaissais depuis l'enfance de Rosie.
--Écoute, fit-il, tu leur diras que je les aime de tout mon coeur, et
ces mots-là, tu as pu le constater, ne reviennent pas souvent dans ma
bouche. Voilà ma commission pour les vivants, qui ne sont que deux: ton
père et ta mère. Quant aux morts, qui sont beaucoup plus nombreux, tu
leur diras--son regard avait changé d'expression--tu leur diras que je
leur pardonne. De cette façon, il n'y aura aucun moment de gêne, lors de
mon arrivée parmi eux.
Sa belle figure se réveilla sous une expression moqueuse de défi jeté à
Celle qui devait--probablement bientôt--le réunir aux _ancêtres_.
Il eut cette plaisanterie de vieux soldat:
--L'entrevue sera déjà bien assez _froide_.
Ces paroles me remirent dans l'esprit mainte question que je n'avais pas
osé faire dix ou douze ans plus tôt, que je n'avais pas songé à faire
depuis, distrait que j'étais par des sujets plus modernes. Je demandai
au vieillard, retrouvant, sans l'avoir cherchée, la façon de lui parler
que j'avais dans mon enfance:
--Oncle Jean, votre vie ne m'est pas plus connue que si vous étiez pour
moi un étranger. Ne vous semble-t-il pas que je devrais en savoir au
moins quelque chose?
--Te voilà devenu bien curieux tout à coup!
En me parlant ainsi, le baron s'efforçait d'exprimer l'ironie. Mais je
vis bien que ma question, quoi qu'il en eût, lui causait du plaisir.
--Après tout, dit-il, c'est ton droit. La vie de chacun de nous, bonne
ou mauvaise, utile ou perdue, appartient à notre lignée, et c'est à tes
mains qu'est confié désormais l'avenir du bon vieux nom. Je souhaite,
mon cher enfant, qu'il te porte plus de bonheur qu'il n'en a porté à moi
ainsi qu'aux miens.
Son visage, très triste un instant, devint très grave. A mon grand
étonnement, le vieillard s'inclina devant moi avec une sorte de respect.
--Futur marquis de Vaudelnay, dit-il, voici la confession d'un des
vôtres qui fut jugé sévèrement par ceux de son époque. Vous serez
peut-être plus indulgent.
L'oncle se moquait-il de moi? Je me le suis demandé et me le demande
encore. Ce qu'il y a de certain c'est que j'envoyais à cette heure ma
curiosité à tous les diables, prévoyant plus d'une comparaison
embarrassante pour moi dans la confession qu'on m'annonçait. La voici,
quelque peu résumée, et cependant le baron n'était pas homme à s'étendre
inutilement sur sa propre histoire.
X
La Révolution trouva le château de Vaudelnay peuplé des mêmes habitants
que j'y avais trouvés moi-même, quelque cinquante ans plus tard. Je
parle des _ancêtres_, cela va sans dire. Balthazar de Vaudelnay, le
dernier marquis de l'ancien régime, venait de mourir juste à temps pour
que mon grand-père profitât, l'un des derniers parmi la noblesse
française, de l'institution prête à périr du droit d'aînesse. Il hérita
seul du château, des terres, de toute la fortune, et bien que ses
vingt-cinq ans ne fissent que de sonner, il entra dans son rôle de chef
de famille, aussi sérieux, aussi respecté, aussi bien obéi de son frère
et de ses deux soeurs que s'il eût été un vieillard blanchi par l'âge.
L'obligation de veiller sur ses deux cadettes, ma tante Frédérique et ma
tante Alexandrine, peut-être une sage prévoyance de l'avenir, l'empêcha
de prendre part à l'émigration, et la tempête passa sur ces trois
aristocrates sans balayer leur têtes là où elle en avait roulé tant
d'autres moins jeunes. Toutefois, pour sauver, en cas de malheur, le
dernier bourgeon de la vieille tige, mon grand-père avait confié mon
oncle Jean à l'un de ses voisins et de ses amis prêt à partir pour
l'Angleterre. Le jeune émigré de douze ans ne devait revoir le sol natal
que trente-cinq ans plus tard, c'est-à-dire vers la fin du règne de
Charles X.
Je laisse volontairement de côté toute la première partie de son
histoire, non pas la moins intéressante, mais la moins directement liée
à la suite de ce récit. D'abord étudiant en Angleterre, puis l'un des
plus jeunes officiers de l'armée des Indes, Jean de Vaudelnay, dont
l'humeur était aussi indomptable que sa bravoure était brillante,
quitta, par suite de désaccord avec ses chefs, une position qui pouvait
le conduire à la fortune. Devenu libre, il regagna la France...par le
chemin des écoliers. Cette route accidentée le conduisit en Italie qu'il
comptait traverser lentement. Mais il comptait sans le destin qui devait
y décider de son existence.
Épris d'abord d'une soudaine passion pour la peinture qui se révélait à
lui comme un monde encore ignoré, le jeune homme s'attarda longuement
dans les galeries les plus célèbres et dans les meilleurs ateliers. L'un
de ceux-ci, rendez-vous des étrangers de distinction qui passaient à
Florence, l'éblouit par un chef-d'oeuvre auprès duquel pâlirent les
toiles des grands maîtres, car ce chef-d'oeuvre était vivant. Laura
Scarpi, la rose de la Toscane, ainsi que tout Florence l'appelait,
conquit, par son premier regard, le coeur de mon oncle. Elle était la
fille d'un peintre plus riche de gloire que d'argent. Quant à sa
mère,...l'oncle Jean ne m'en a pas dit un seul mot.
Dieu sait quel mystère demeure à jamais caché sous ce silence. Il va
sans dire que la loyauté du baron de Vaudelnay, devenu le fiancé de
mademoiselle Scarpi, dut se montrer moins réservé à l'égard du chef de
famille. Une chose est certaine: le voyageur fut informé que les portes
de la maison paternelle ne pouvaient se rouvrir que pour lui seul. Ce
n'était pas le moyen de changer la résolution d'un homme de sa trempe.
Il me le disait lui-même:
--Je serais plutôt rentré à Vaudelnay sans ma tête que sans la femme à
qui j'avais donné ma foi.
Le mariage eut lieu, mariage suivi, selon le récit laconique de mon
oncle, « de vingt ans d'exil, de pauvreté et de bonheur ». Il ne m'en
raconta pas davantage sur cette période de sa vie, et je me souviens que
cette froide réserve fut pour ma curiosité de jeune homme un étonnement,
aussi bien qu'une déception. Je n'avais pas encore compris qu'il est des
bonheurs que l'on savoure à genoux, silencieusement, tant qu'il durent,
que l'on enferme plus mystérieusement encore dans son coeur quand ils ne
sont plus....
Ces vingt ans d'azur et de paix finirent brusquement dans la nuit sombre
de l'orage. La mort prit à mon oncle celle qui était la plus grande part
de sa vie, mais, sur la tombe à peine fermée, une rose éblouissante
fleurissait. Laura Scarpi laissait une fille de dix-huit ans, celle qui
devait être la mère de Rosie.
Pauvre oncle Jean! Quand il était obligé de parler de son bonheur perdu,
les mots ne sortaient qu'avec effort de ses dents serrées. Et quand il
arrivait à des souvenirs douloureux, c'était encore pis, si bien qu'il
fallait toujours deviner des choses qu'il ne disait pas.
Il me laissa donc deviner plutôt qu'il ne m'apprit l'autre catastrophe
de sa vie. Un jeune Anglais, cadet d'une grande famille, vint à Florence
et fut frappé de ce même coup de foudre qui avait décidé de l'existence
du baron de Vaudelnay. Celui-ci n'avait jamais été d'humeur facile, mais
le malheur avait encore aigri son caractère indomptable. Froissé de
certaines assiduités qu'il jugea compromettantes, dévoré à l'égard de sa
fille de cette jalousie maladive dont les pères qui ont beaucoup aimé
offrent parfois l'exemple, croyant, pour tout dire, à une vulgaire
tentative de séduction, le bouillant Français fît un éclat. Sir George
Melvil ne sut pas ou ne voulut pas s'expliquer; d'ailleurs, à cette
époque, la haine entre les deux nations atteignait son apogée. Une
rencontre eut lieu dont le souvenir resta imprimé à tout jamais en creux
dans la boîte osseuse de mon oncle. Enfin je venais d'apprendre pour
quoi il s'était battu avec « le monsieur ».
--Il faut être juste, ajouta mon oncle, je m'étais battu un peu vite
avec cet étourdi de George, et, quand je me réveillai dans mon lit d'un
cauchemar assez long, il m'eût été difficile de dire lequel était le
plus désolé de ce diable de garçon ou de ma pauvre fille.
Il était écrit que les Vaudelnay de cette génération devaient tous
mourir octogénaires. L'oncle Jean se guérit contre tout espoir et, comme
sa blessure l'avait rendu plus patient, il voulut bien prêter l'oreille
à des explications qui d'abord le satisfirent. L'amour avait pu faire
perdre la raison à sir George, mais ce jeune homme n'avait jamais perdu
le respect: l'objet de sa passion soupçonnait à peine l'étendue du mal
causé par ses beaux yeux.
L'oncle Jean reprit confiance et crut, voyant sa fille si calme, qu'il
en serait quitte pour une gouttière dans la voûte de son crâne. Il
comptait sans les surprises perfides de l'amour.
Ma jeune parente s'éprit à son tour d'une ardente affection pour l'homme
qui avait failli la rendre orpheline, et quand le blessé fut délivré des
médecins, ce fut pour entendre une autre antienne. Donner sa fille à un
Anglais, à un protestant, à un cadet sans fortune! Il serait mort
plutôt, car, en dépit de l'opinion défavorable que les siens avaient de
lui, il était resté de coeur et d'esprit aussi Vaudelnay qu'un Vaudelnay
peut l'être. Sir George essuya le plus énergique refus. La nouvelle
Chimène se jeta aux pieds de son père en les arrosant de ses larmes,
mais il faut croire que mon oncle n'admettait pas les dénouements à la
façon de Corneille.
--Entre moi et cet étranger tu dois choisir, dit-il à sa fille. Si tu te
décides pour lui, je te jure que tu n'entendras plus parler de moi
jusqu'à ta mort.
Ma belle parente avait dans les veines le sang des Vaudelnay renforcé
par du sang de Florentine. Elle se prononça pour l'étranger. Peut-être
croyait-elle que le serment de son père ne tiendrait pas devant sa
tendresse. Pauvre infortunée! Il fallait qu'elle connût bien peu celui
dont elle était la fille! Jamais, hélas! serment inhumain ne fut mieux
tenu.
Les nouveaux époux partirent pour l'Angleterre, et l'oncle Jean, seul au
monde désormais, vint frapper à la porte de Vaudelnay que rien ne tenait
plus fermée, à cette heure, devant cet enfant prodigue de cinquante ans.
Bien qu'il se soit montré, le pauvre vieillard, aussi discret sur ce
point que sur les autres, j'ai pu comprendre, néanmoins, que ni son
frère ni ses soeurs n'ont arraché aux pâturages de Vaudelnay le moindre
veau gras pour fêter son retour. On l'accepta et l'on voulut bien ne pas
ouvrir la bouche sur ses erreurs passées, mais rien de plus. D'ailleurs
mes propres souvenirs étaient encore vivants. Je revoyais l'oncle Jean
silencieux, renfermé en lui-même, presque isolé au milieu des siens. Il
était évident que l'orgueil austère des Vaudelnay ne lui avait jamais
pardonné deux crimes: sa propre mésalliance et l'union de sa fille avec
un Anglais hérétique, bien que, de bonne foi, ce dernier malheur ne lui
fût guère imputable.
Mais il était réservé à d'autres chagrins. Tout d'abord il eut la
douleur d'apprendre que sir George Melvil n'avait pas été beaucoup mieux
accueilli en Angleterre que lui-même ne l'avait été en France. A son
gendre on reprochait d'avoir épousé une étrangère sans fortune,
catholique, fille d'une mère sans naissance. De plus ce mariage faisait
évanouir les rêves brillants d'une autre union plus avantageuse,
caressés depuis longtemps pour son fils par lord Melvil, le grand-père
maternel de Rosie.
Le jeune couple vécut donc à l'écart, aussi pauvre mais non moins béni
par l'amour que l'avait été l'oncle Jean dans sa petite maison de
Florence. Puis encore une fois la mort fit son oeuvre maudite; du moins
elle ne sépara point ceux qui s'aimaient: sir George et sa femme encore
jeune, se suivirent dans la tombe à quelques semaines de distance,
laissant la petite Rosamonde, âgée de six ou sept ans, sans autre appui
que son aïeul maternel. Que pouvait le vieillard, sinon de pardonner à
sa fille mourante et de venir frapper avec l'enfant à la porte du manoir
de famille?
--C'est ce que je fis, dit mon oncle en achevant son récit. Tu étais là;
tu as tout vu.... Au propre comme au figuré, l'on peut dire que tu as
ouvert à ta cousine les portes de Vaudelnay.
--Qui ne se sont jamais refermées, ajoutai-je avec un mouvement
d'affection très sincère. Oncle Jean! pourquoi ne viendriez-vous pas
chez nous pour y passer les vacances avec Rosie? Mes parents seraient si
heureux! Ma cousine aussi, j'en suis sûr.
Un éclair brilla dans les yeux du baron, tellement que je m'attendais à
le voir accepter séance tenante. Puis subitement,--sur ce beau visage
loyal de vieux gentilhomme on lisait comme sur celui d'un enfant,--une
expression d'embarras, presque de crainte, vint succéder à la joie.
L'oncle Jean baissa les yeux. Dieu me pardonne! on aurait pensé que je
l'intimidais. Je crus avoir deviné ce qui causait cet air déconfit, et,
comme j'étais encore tout vibrant de l'enthousiasme causé par le récit
romanesque à peine achevé, je fis appel à toute ma diplomatie et je dis
d'un ton plaisant:
--Tenez, mon oncle, je vois où le bât vous blesse. Gageons que vous avez
fait quelques folies de jeune homme et que...vous êtes en avance sur
votre pension. Pourquoi ne renverserions-nous pas, dans l'occasion, le
vieil ordre des choses? Assez longtemps l'on a vu les oncles prêter
quelques louis à leurs neveux pris de court par leurs fredaines....
--Tu es un brave garçon! interrompit mon oncle en me tendant la main.
Parole d'honneur! j'accepterais ce que tu m'offres s'il en était besoin,
ne fût-ce que pour édifier les neveux de l'avenir en leur montrant que
les oncles rendent ce qu'ils empruntent. Mais la question d'argent n'est
pas ce qui m'arrête. Une ou deux affaires impossibles à remettre me
retiennent ici pour une semaine ou deux, peut-être plus.
--Qu'à cela ne tienne. Quand vos affaires seront finies, mettez-vous en
route. En arrivant à Vaudelnay, je vais faire mon rapport à mes parents
et, bon gré mal gré, ils vous obligeront à nous rendre visite. Nous
viendrions plutôt tous trois vous chercher!
--Bon, fit mon oncle. Nous verrons; je ne dis pas non. En attendant,
charge-toi pour eux de toutes nos tendresses.
L'heure était venue de prendre congé, chose d'autant plus facile qu'on
ne faisait rien pour me retenir. Mon oncle, évidemment, ne tenait pas à
me voir rencontrer ma cousine. Il m'accompagna jusqu'à l'escalier, à
travers un véritable dédale de fleurs, de plantes vertes et d'oiseaux.
--Si j'en juge par ce que j'aperçois, remarquai-je, votre petite-fille
est restée campagnarde.
L'oncle Jean leva les yeux au ciel avec un désespoir comique.
--Tu ne vois rien! gémit-il. Rosie nourrit des poissons rouges dans sa
chambre, et dans un coin du grenier, Lisbeth, à ses heures perdues,
soigne l'éducation d'une famille de lapins blancs. En voilà qui doivent
s'amuser!
--Des lapins de la race de Vaudelnay, peut-être? demandai-je en songeant
à l'admiration de Rosie pour mes élèves de jadis.
--C'est bien possible, fit mon oncle d'un air distrait.
Nous nous quittâmes en nous disant:--_A bientôt,_--locution
parallèle à cette autre: _Votre couvert est toujours mis._ La
phrase est courte, harmonieuse et n'engage rien.
J'arrivai le surlendemain soir à Vaudelnay, moulu par les fatigues d'un
voyage interminable, car j'avais tenu à ne pas quitter _Annibal_
que le chemin de fer énervait beaucoup, et que je désirais offrir intact
à l'admiration des Poitevins en général et de mon père en particulier.