Je me soignai du mieux qu'il me fut possible, et ma santé sortit
victorieuse des émotions que je venais de traverser. Pour être franc, je
ne fus pas douze heures au collège sans constater que la discipline y
était moins sévère qu'à Vaudelnay, que les plaisirs de mon âge m'y
attendaient en plus grand nombre. Cependant, par une sorte de politesse
affectueuse pour ma famille, j'eus soin de ne pas manifester trop
clairement cette surprise agréable, et j'eus le tact de laisser croire
que les blessures de mon coeur prenaient du temps pour se cicatriser.
« Tâche de ne pas trop penser à nous, écrivait ma mère. Tu te ferais du
mal, mon cher Gaston! »
Hélas! si elle avait pu entendre son cher Gaston remplissant de ses cris
joyeux les quinconces des grandes cours, si elle avait pu le voir
vainqueur à tous les jeux, triomphateur dans toutes les batailles, elle
aurait été bien vite rassurée! Bientôt son coeur maternel fut assailli
d'une autre crainte. Grâce au bon curé de Vaudelnay, j'étais, sans que
personne s'en doutât et sans m'en douter moi-même, d'une jolie force
dans toutes les matières qui composaient le programme peu chargé de ma
classe. Les premières compositions me révélèrent comme destiné à tous
les succès.
« Nous sommes fiers de tes bonnes places, m'écrivait-on. Mais ne
travaille pas trop! »
C'est, j'en ai peur, de tous les conseils que m'a donnés ma mère, le
seul que j'ai toujours pieusement suivi.
Les vacances de Pâques me virent arriver à Vaudelnay resplendissant de
santé, chargé de diplômes, de croix et de témoignages. Rien qu'à la
façon dont mon grand-père m'embrassa, je compris que le temps était
passé où je n'avais le droit, quand nous étions à table, ni d'accepter
du vin d'extra ni de refuser des épinards. Je sentis que j'étais devenu
quelqu'un, d'autant plus que mon uniforme, dans lequel j'apparaissais
pour la première fois, me semblait devoir rehausser extrêmement la
dignité de mon apparence. Durant une heure, la famille assemblée
spécialement en mon honneur m'examina, me pesa, me mesura comme si je
venais de faire le tour du monde. L'aréopage décida contradictoirement
que je rappelais d'une façon prodigieuse mon ancêtre l'amiral, qui était
brun avec le visage en lame de couteau, mon arrière grand-oncle
l'archevêque, qui était camard, et une parente encore vivante, Dieu
merci, qui passait, je l'avais entendu dire plus d'une fois, pour une
des jolies femmes blondes de la cour de Charles X.
Au milieu de ces discussions agréables, l'heure du dîner arriva. Comme
nous allions nous rendre à table, une petite personne, que je ne
reconnus pas tout d'abord tant elle avait grandi, s'approcha de moi plus
timidement, je le gagerais, que la parente ci-dessus nommée n'abordait
le dernier roi de la monarchie légitime.
--Tiens, Rosie! m'écriai-je d'un air affable de bon prince. Tu es donc
toujours ici?
Au regard que me jeta l'oncle Jean, il me vint un soupçon que la phrase
n'était pas des plus heureuses, mais, dans l'agitation générale,
personne que lui n'avait dû la remarquer. Je réparai mes torts en
embrassant ma cousine qui ne levait pas les yeux sur moi, et en lui
donnant la main pour passer à table. J'appris le lendemain dans la
conversation qu'elle travaillait beaucoup, quelque chose comme douze
heures par jour, car tous les habitants féminins de Vaudelnay s'étaient
cotisés, pour ainsi dire, afin de pousser son éducation. Ma grand'mère
lui enseignait la couture, ma tante Frédérique la grammaire et
l'orthographe, ma tante Alexandrine le dessin et le piano, ma mère
l'écriture, le calcul et l'histoire sainte. Je frémis rien que de penser
à ce surmenage.
Elle trouva cependant moyen, je ne sais comment, d'être à mon jardin
quand je passai par là dans ma tournée de propriétaire. Jamais, dans le
temps de ma plus grande ferveur d'horticulture, mes plates-bandes
n'avaient été plus magnifiques. D'un oeil anxieux l'enfant guettait mes
impressions.
--Oh! oh! m'écriai-je complaisamment, tu m'as bien remplacé, Rosie!
--Cela te fait plaisir? balbutia-t-elle.
--Mais oui, certainement.
Et, sans pousser l'éloge plus loin, je continuai ma route vers la pièce
d'eau où les cygnes, qui me voyaient venir, s'approchaient de la rive
pour prendre de ma main la pâture attendue.
Aux grandes vacances du mois d'août, je repassai par là, mais Rosie ne
m'attendait pas pour mendier mon approbation. Le jardin était en friche.
Elle aussi avait dû se dire: A quoi bon!
--La paresseuse! pensai-je. Il faudra que je la gronde.
Mais un poney que je trouvai dans une stalle de l'écurie--j'avais
rapporté tous les prix de ma classe--m'ôta l'envie et le temps de
gronder personne, surtout un être d'aussi médiocre conséquence que
Rosie. Je la vis assez peu durant ces deux mois qui s'enfuirent comme un
songe, au milieu de plaisirs de toute sorte. D'autres années passèrent.
Après le poney vint un fusil et je ne rêvai plus que lièvres, perdreaux,
contrepied et remise.
Puis la mort entra au château, et, quand elle connut le chemin de cette
maison pleine de vieillards, elle y revint souvent comme si, la perfide!
elle ne se plaisait qu'aux faciles besognes. L'un après l'autre, les
_ancêtres_ s'en allèrent tous dormir dans le caveau creusé sous
notre chapelle. Alors l'oncle Jean, resté seul de sa génération, quitta
Vaudelnay, lui aussi, avec sa petite-fille, héritière de quelques
milliers d'écus laissés par la tante Frédérique. L'autre, la tante
Alexandrine, à cheval sur les vieux usages, avait testé en ma faveur.
Mes parents restaient maîtres du domaine, et Dieu sait avec quelle joie
ils auraient conservé sous leur toit l'oncle Jean et sa petite-fille. On
le supplia de garder son appartement dans la vieille tour, mais il ne
voulut rien entendre.
--Quand mon frère et mes soeurs étaient là, dit-il, je pouvais y être
aussi. Un octogénaire de plus ou de moins, cela ne tirait pas à
conséquence. Mais le temps a marché. Un vieux comme moi doit faire place
aux jeunes. D'ailleurs, il vaut mieux pour Rosamonde qu'elle passe
quelque temps à Paris.
Jamais on ne put l'en faire démordre. Un beau jour il s'éloigna sans
bruit de Vaudelnay, suivi de Rosie et de Lisbeth. A cette époque, je
faisais mon droit à Paris et je ne pus adresser mes adieux à la branche
cadette de ma famille.
En m'annonçant leur départ, ma mère me fit connaître leur domicile dans
un quartier de l'autre monde, quelque part derrière le Luxembourg.
« Tu iras les voir souvent, m'écrivait-elle. Je voudrais être sûre
qu'ils seront heureux, mais j'en doute, non seulement parce qu'ils
possèdent fort peu de bien, mais encore parce qu'ils vont être perdus
dans cette grande ville, sans un ami. Dieu sait que ton père et moi nous
avons mis tout en oeuvre pour empêcher ce départ qui nous désole. Mais
tu connais ton oncle!.... »
A la lecture de cette lettre, je m'étais bien promis d'aller voir dans
les trois jours l'oncle Jean et sa petite-fille, ce qui eût été une
entreprise peu difficile si j'avais habité le quartier latin. Mais
j'appartenais à la catégorie des étudiants du grand monde qui
demeuraient autour de la Madeleine dans des entresols charmants,
allaient chaque soir dîner en ville, et se rendaient à l'École, quand
leurs devoirs sociaux le leur permettaient, dans des tilburys
irréprochables de tenue. Je crois même, Dieu me pardonne, que j'y suis
allé à cheval une fois ou deux avant de faire mon tour de Bois.
Je ne voudrais pas me faire meilleur que je ne suis, mais j'affirme que
je me réveillai un beau matin en me disant:
--Aujourd'hui, qu'il vente ou qu'il grêle, j'irai voir mon oncle et ma
cousine.
Malheureusement il me fut impossible de retrouver l'adresse envoyée par
ma mère. On dira qu'il était bien simple de la demander; mais
j'appartenais alors à cette classe nombreuse d'êtres toujours prêts à
braver pour leur famille ou leurs amis tous les supplices du monde sauf
un seul: la peine effroyable d'écrire une lettre.
C'était, il faut en convenir, un grand défaut, et je le reconnaissais
moi-même avec franchise. Toutefois il était racheté, selon toute
apparence, par de sérieuses qualités, car je devenais l'ami de quiconque
m'avait approché une fois.
Quand j'y réfléchis d'un peu plus loin, je présume que la première de
ces qualités consistait dans la fortune dont mon père, retenu à
Vaudelnay par sa santé, me faisait jouir avec une générosité qui était
chez lui un système. J'avais en plus le don d'être « amusant », qui me
faisait rechercher partout, bien que les gens amusants fussent alors
moins rares qu'aujourd'hui, ainsi qu'en témoigneront tous mes
contemporains.
Je crois pouvoir en appeler au même témoignage pour constater que
j'étais joli garçon, bien fait de ma personne, bon valseur, fin
cavalier, ni trop naïf ni trop blasé pour mon âge, plein d'aversion pour
tout ce qui était malpropre et mal odorant au physique et au moral.
Comme trait caractéristique, j'ajouterai que j'étais alors réglé dans
mes moeurs à l'égal d'un chartreux, ou, pour mieux dire, d'un forçat.
Mon cheval, mes amis, mes études un peu négligées, mes nouveaux devoirs
d'homme du monde pris tout à fait au sérieux, c'était de quoi composer
une existence qui ne me laissait guère le temps de penser à mal et
aurait en outre brisé les muscles d'un athlète. Il faut joindre à cela
que les femmes du monde que je voyais de près m'empêchaient d'admirer
les autres, ce qui peut paraître une originalité invraisemblable.
D'ailleurs elles-mêmes refusaient méchamment de croire à la préférence
dont je voulais bien les favoriser, et leur bienveillance à mon égard
n'allait pas sans une défiance mal déguisée. Elles m'examinaient, me
retournaient, me maniaient avec précaution, comme on fait d'un bibelot
dans un étalage, quand on ne compte pas risquer l'emplette.
Enfin, j'étais irréprochable, bon gré mal gré, et s'il m'était resté,
par-ci par-là, une heure libre pour ma cousine et pour l'oncle Jean, je
me demande ce qui m'aurait manqué pour être la perfection absolue. Dans
les bals, je voyais déjà les regards des mères marquer mon front de
vingt-trois ans du sceau des élus, tandis que dans le secret de leur
coeur, elles pensaient:
--Voilà un garçon qu'il faudra suivre. Encore une saison ou deux, et ce
sera un parti hors ligne s'il ne déraille pas.
Ah! si les jeunes gens savaient pourquoi les mères vont au bal, pourquoi
elles y conduisent leurs filles, au prix de fatigues sans nombre! S'ils
savaient pourquoi les jeunes personnes sourient, font de l'esprit,
dansent et vont au buffet! S'ils savaient!.... Mais, parbleu! à
l'entrain qu'ils y apportent aujourd'hui pour la plupart, je soupçonne
qu'ils savent. D'ailleurs, que ne savent ils pas? Et comme c'est
ennuyeux, triste, désespérant de _savoir!_