Il survient quelquefois dans la vie des circonstances si bizarres, si
étranges, si imprévues, que le premier mouvement est de ne pas croire.
On n'y est plus, on ne se reconnaît pas. On se dit: Où suis-je? est-ce
bien moi?--Et on se frotte les yeux pour se réveiller; mais, pour se
frotter les yeux, il faut avoir les mains libres, et c'est un bonheur
que n'a pas tout le monde.
M. Drommel demeura d'abord confondu, comme éperdu de son aventure.
Le coup l'avait étourdi, hébété; il ne parvenait pas à rassembler ses
pensées, ses souvenirs; il y avait un gros nuage entre l'univers et lui.
Sa première idée fut de se croire à Goerlitz, dans son jardin, sous un
berceau de chèvrefeuille; il fut tenté de s'écrier: «Ada, apporte-moi
mes pantoufles et va-t'en bien vite à l'imprimerie dire à ces paresseux
qu'ils m'envoient mes épreuves.» Le jardin disparut; il aperçut
distinctement un carrefour de forêt, et il se souvint que tantôt il y
avait dans cette forêt deux hommes qui se promenaient au clair de la
lune et qui s'entretenaient des effets que peut produire le vague dans
l'âme. L'un était un sociologue, qui avait trouvé la synthèse; l'autre
était un prince sicilien, et le prince traitait le sociologue de pair
à compagnon, ce qui le flattait infiniment. En cet instant, une grosse
mouche, qui prenait la lune pour le soleil et qui avait oublié d'aller
se coucher, se heurta contre son front. Il voulut la chasser et ne put
pas. Ce fut pour lui une occasion de découvrir qu'il avait les
deux mains liées par les deux bouts d'une écharpe et qu'il était le
prisonnier d'un chêne. Il regarda le chêne, le chêne le regarda. Il fut
sur le point d'appeler son cher prince, pour qu'il vînt le délivrer;
mais, ses idées s'étant débrouillées, il s'avisa que c'était son noble
ami qui l'avait attaché à l'arbre, avant de lui voler sa bourse et de
se sauver. Il crut le voir courir, il crut entendre le bruit sourd que
faisait une sacoche bien garnie en détalant à toutes jambes au travers
des fourrés et des fondrières, et il fit la réflexion judicieuse qu'à
chaque minute qui s'écoulait cette sacoche gagnait de l'avance, devenait
plus difficile à rattraper, qu'entre elle et lui il y aurait bientôt
toute l'épaisseur d'une forêt.
Alors son sang bouillonna dans ses veines; il lui sembla que sa colère
décuplait ses forces, qu'il avait à ses pieds des bottes de sept lieues
pour rejoindre son voleur, des bras d'acier pour le saisir, des mains
de fer pour l'étrangler, et il fit un violent effort pour se dégager.
L'arbre ne le lâcha pas, il garda son prisonnier. On l'avait insulté,
cet arbre, on lui avait fait l'affront de le comparer aux sapins de la
Suisse saxonne; il prenait sa revanche, il se vengeait, et la vengeance
est douce au coeur des vieux arbres, même quand ils sont morts. Quand
M. Drommel eut reconnu la vanité de ses efforts et que la gymnastique
allemande avait trouvé son maître, il éprouva un accès de rage, il fut
comme suffoqué par le sentiment de son impuissance, auquel se joignaient
l'humiliation d'avoir été dupe, la honte d'avoir pu croire aux oliviers
et aux oranges de Malaserra, l'amer chagrin de s'être laissé berner par
un faux prince, par un escroc de haute volée, qui dans ce moment faisait
sans doute des gorges chaudes en pensant à son cher ami. S'il n'avait
pas eu un bâillon sur la bouche, il aurait poussé un cri plus terrible
que celui qui jadis dans les plaines d'Ilion épouvanta les Grecs et les
Troyens; mais son cri lui resta au cou. Pour la seconde fois M. Drommel
regarda le chêne et le chêne regarda M. Drommel, il avait l'air de lui
dire: «Souviens-toi, mon grand sociologue, que la sélection est la loi
de ce monde et qu'il n'y a de sacré dans la nature que le droit du plus
fort.» Le fait est qu'il ne disait rien; mais peut-être n'en pensait-il
pas moins. Qui peut savoir ce qui se passe dans l'âme d'un chêne mort?
M. Drommel se calma, s'apaisa. «Elle va venir, pensa-t-il; car il est
impossible qu'elle ne vienne pas.» C'était de sa femme qu'il entendait
parler. A vrai dire, il était tourmenté par l'idée qu'il allait s'offrir
à ses yeux dans une situation bien peu digne de lui. Elle aurait peine
à reconnaître son maître et son dieu, elle le prendrait en pitié, son
prestige en souffrirait. Il cherchait péniblement dans sa tête les
termes d'une explication propre à sauver sa dignité. Cependant les
quarts d'heure succédaient aux quarts d'heure, et Mme Drommel ne venait
pas, et personne ne passait sur la route, à l'exception de celui qui
passe sans cesse dans les forêts, de ce rôdeur infatigable qui va, vient
et tantôt court à perte d'haleine; tantôt s'arrête pour muser, frôlant
de son aile la cime des arbres, secouant les faînes des hêtres pour
s'assurer qu'elles sont solides, remuant les feuilles, dérobant les
secrets des nids et disant aux oiseaux qu'il réveille: Ne vous dérangez
pas, je passe mon chemin, je suis le vent, je suis l'éternel passant.
Comment se faisait-il que Mme Drommel ne vint pas? Comment une femme
si dévouée, si attentive, qui avait toutes les clairvoyances du coeur,
n'était-elle pas avertie par un pressentiment secret de l'affreuse
détresse à laquelle se trouvait réduit l'objet unique de son culte? Une
idée sinistre traversa l'esprit de M. Drommel. Il se rappela certains
propos de son cher prince, l'admiration que Mme Drommel avait inspirée
à ce scélérat, les empressements qu'il lui avait témoignés pendant le
dîner. Ce monstre ne lui avait-il pas confessé à lui-même qu'il était né
avec une disposition fatale à convoiter la femme d'autrui? Il lui parut
démontré que ce pick-pocket doublé d'un don Juan lui avait volé du même
coup sa femme et sa bourse, que le cocher de Fontainebleau était un
argousin à la solde du ravisseur, qu'il avait emmené sa chère Ada dans
quelque repaire, qu'en cet instant elle se débattait dans les bras d'un
faux prince, en s'écriant: «Johannes, mon éternel amour, défends-moi
contre cet infâme!» Il fut saisi d'un nouveau transport de rage, il
rassembla tout ce qui lui restait de force pour tenter une fois encore
de rompre les noeuds où ses poignets étaient pris. Ne pouvant parler à
son arbre, il lui dit avec les yeux: «Ne vois-tu pas qu'il faut que je
coure après elle?» Son arbre ne sourcilla pas, et l'écharpe résista.
Elle était d'une excellente étoffe: le prince de Malaserra n'achetait
jamais que de la marchandise de première qualité et du meilleur choix.
Le désespoir de M. Drommel se transforma par degrés en une sorte de
stupeur. Il tourna la tête, promena dans la clairière ses yeux hagards.
Il lui parut qu'il y avait là beaucoup de gens occupés à se moquer
de lui. Les cinq grands chênes qu'il apercevait au loin dans la lande
causaient entre eux; ils trouvaient que _le Rageur_ avait fait preuve
d'esprit, qu'on n'en pouvait demander davantage à un arbre mort, qu'il
avait joué un bien bon tour à un sociologue allemand. Les genévriers
se haussaient sur la pointe des pieds pour observer la scène, pour se
rendre compte de cette aventure. Celui qui ressemblait à un grand coq
ne dormait plus; il avait sorti sa tête de son noir plumage, et il
regardait. Les rochers blancs se dressaient dans les hautes herbes pour
attacher sur le prisonnier leurs yeux mornes et séculaires. La lune
elle-même le contemplait d'un oeil blême, ironique, narquois. Il y avait
derrière elle une petite étoile très brillante, qui lui servait de
page; cette étoile était en joie et dansait, tant le cas lui paraissait
plaisant. M. Drommel s'indigna de l'insolente et maligne curiosité
qu'osaient témoigner ces rochers latins et cette lune velche. Il sentit
que l'inviolable majesté de la sociologie allemande était insultée en sa
personne; il pensa aux canons Krupp, et il appela à son secours le
grand empire germanique et son omnipotent chancelier. Malheureusement,
l'empire germanique était occupé ailleurs. Il sifflait un air de chasse
et se disposait à lancer ses chiens sur quelque chose ou sur
quelqu'un; il aiguisait son oeil pour savoir ce qui se préparait à
Saint-Pétersbourg, il prêtait l'oreille pour savoir ce qui se disait
à Vienne. Bref, M. Drommel eut beau implorer son assistance, l'empire
germanique ne bougea point, et les canons Krupp n'eurent garde de se
déranger.
Les souffrances physiques font quelquefois une diversion utile aux
douleurs morales. A vrai dire, M. Drommel ne souffrait pas précisément
du froid. Il se trouvait par bonheur que cette nuit d'octobre était
presque tiède; au surplus, il était bien vêtu, sans compter qu'il n'est
rien de tel qu'une grande colère pour vous tenir chaud. Mais
l'attitude contrainte et immobile à laquelle il était condamné
gênait singulièrement la circulation de son sang; il éprouvait des
fourmillements insupportables, et ses deux clavicules lui faisaient
mal. Une pénible langueur s'empara de lui. Il n'était plus maître de ses
idées et se sentait défaillir. Il lui semblait que sa cervelle s'était
vidée, que les sublimes théories dont son orgueil était amoureux
venaient de s'envoler comme une fumée, de se dissiper comme un nuage. Il
ne trouvait plus dans sa royale tête que certaines maximes très sottes,
très vulgaires, très rebattues, fort triviales, qu'on peut ramasser
à tous les coins de rue, et pour lesquelles il professait jadis un
souverain mépris. Apparemment M. Taconet avait eu raison d'avancer que
le lieu commun est le fond de la vie, puisque M. Drommel employait son
temps à méditer sur des aphorismes tels que ceux-ci:
«L'homme n'est vraiment libre que lorsqu'il peut disposer de ses bras et
de ses jambes.
«Si mes jambes étaient libres, je m'en servirais pour courir après ma
sacoche et ma femme, et si je pouvais disposer de mes bras, j'en ferais
usage pour étrangler mon voleur.
«Le génie est la chose du monde la plus inutile quand on a les poignets
pris dans un noeud coulant.
«La propriété est sacrée; ceux qui attentent au bien d'autrui sont des
scélérats.
«Lorsqu'on a une femme, on entend la garder pour soi.
«Tous les faux princes mériteraient d'être mis en croix.
«La vie est pleine d'accidents fâcheux; mais le plus fâcheux de tous les
accidents est un gros arbre auquel on se trouve étroitement lié. On lui
parle, et il n'entend pas, parce qu'il est sourd; on l'interroge, et il
ne répond pas, parce qu'il est muet; en quoi il ressemble à la destinée,
qui, elle aussi, est sourde et muette et ne répond mot à toutes les
questions qu'on lui peut faire.»
Si peu romantique que fût M. Drommel, il avait, comme le prince de
Malaserra, du vague dans l'âme. L'angoisse toujours croissante qu'il
éprouvait, les vives douleurs qu'il commençait à ressentir à l'épaule
et dans les bras lui portèrent au coeur. Il vit la lune disparaître
derrière la crête d'un coteau, et la nuit se fit dans sa pensée comme
dans les gorges d'Apremont. Il perdit à moitié connaissance. Ce fut un
bonheur pour lui; il fut dispensé de la tâche ingrate de compter les
heures et les minutes. Le temps coula plus rapidement.
Il recouvra ses sens à la pointe du jour; la fraîcheur du matin dissipa
sa somnolence, le rendit à lui-même. Il rouvrit et leva les yeux. Le
premier objet qu'il avisa fut un écureuil, qui, perché sur la plus haute
branche d'un pin, fronçant le nez, la queue en panache, attachait
sur lui son oeil vif et l'observait avec une attention soutenue. Cet
écureuil, à ce qu'il faut croire, n'avait jamais de sa vie rencontré
de sociologue; il était bien aise d'en voir un, de s'assurer comment
c'était fait, ne fût-ce que pour pouvoir en parler. Dès qu'il eut
satisfait sa curiosité, il fit une gambade, se perdit dans le taillis.
M. Drommel baissa la tête, et il aperçut devant lui, juste à la hauteur
de ses yeux, quelque chose qui frappa vivement son regard et son esprit.
C'étaient des caractères gravés à la pointe du couteau dans l'écorce du
_Rageur_; libre à vous de les voir, ils y sont encore. Ces caractères
formaient l'inscription que voici:
A. D.
H. L.
79.
SEMPRE.
Ce mot de _sempre_ fit jaillir une étincelle de son cerveau. Il regarda
autour de lui, il s'avisa que le lieu où il se trouvait, le vieux chêne
mort, la route, le sentier qui se perdait dans un bois de pins, il
avait déjà vu tout cela en peinture. Où donc? Dans une charmante petite
aquarelle. On voyait aussi dans cette aquarelle un amant agenouillé aux
pieds de sa maîtresse. M. Drommel se souvint que cette jolie femme était
blonde, qu'elle avait une robe jaune paille et un parasol rouge. Il lui
revint à la mémoire que la veille au matin, comme il se promenait près
d'un kiosque, il avait entendu un jeune homme qui s'écriait: «Convenez
que c'est un sot.» Était-il prouvé que le sot fût M. Taconet? Un peu
plus tard, le même jeune homme avait dit: «J'en demandais quatre, je
n'en demande plus que trois.» S'agissait-il bien de trois cents francs?
M. Drommel crut même se rappeler qu'en ce moment il avait vu une femme
qui s'appelait Ada, qu'elle était émue, qu'elle avait la joue en feu.
Un poison brûlant coula dans toutes ses veines, la jalousie le prit à la
gorge et la serra plus fortement que l'écharpe du prince de Malaserra ne
serrait ses deux mains; il lui sembla que tout ce qu'il avait souffert
dans cette nuit de malheur était peu de chose auprès de ce qu'il
ressentait depuis deux minutes. Tous les souvenirs qu'il venait
d'évoquer s'étaient rassemblés, combinés, tassés dans sa tête, et il en
était résulté une grosse évidence. Il lui paraissait clair comme le jour
que le neveu de Mlle Dorothée s'était moqué de lui, que l'école du plein
air est une école de jeunes libertins, et que l'inscription qu'il avait
sous les yeux signifiait ceci: «Le 1er octobre 1870, Ada Drommel
et Henri Lestoc ont pris un gros chêne à témoin qu'ils s'aimeraient
toujours.»
Un bruit de pas se fit entendre. Un promeneur qui s'était levé matin
pour aller à la cueillette des champignons parut sur la route. Ce
promeneur, qui avait d'énormes sourcils, s'arrêta tout à coup, frappé
d'étonnement; il plaça ses deux mains au-dessus de ses yeux en guise
d'abat-jour, il aperçut distinctement un gros chêne et un gros homme, et
il lui sembla que ce gros homme avait contracté une intime liaison avec
ce gros chêne.
«O dieux hospitaliers, que vois-je? cria-t-il. Voilà un genre de
synthèse qui ne manque ni d'imprévu ni de piquant.»
Il ajouta:
«Hier soir, s'il m'en souvient, mon cher monsieur, vous m'avez signifié
que j'étais de trop. Dois-je m'en aller ou avez-vous changé d'avis?»
Point de réponse, et pour cause. Il continua d'avancer, s'approcha,
reconnut le cas, et il eut bientôt fait de débarrasser M. Drommel de son
bâillon. Alors tout ce que le coeur du prisonnier avait amassé de colère
rentrée, de rage impuissante, de malédictions silencieuses, sortit,
déborda; ce fut un torrent, ce fut une avalanche.
«Ce sont des drôles, des scélérats; vous les connaissez, arrêtez-les...
Il y avait plus de cinq mille francs dans ma sacoche, je les ai comptés
hier matin. Faites jouer le télégraphe, car c'est un faux prince, un
prince de carton... Il m'ont indignement trompé; Mlle Dorothée est
une coureuse, l'école du plein air est une sentine... Vous savez
bien qu'elle a une robe jaune paille et un parasol rouge, comme dans
l'aquarelle. Donnez partout son signalement, elle n'a pas eu le temps
d'aller bien loin, elle a mal au pied... Je vous ai déjà dit qu'elle est
toute neuve, elle était pendue à mon cou par une courroie qu'il a coupée
avec un canif. Ils m'ont tout pris, tout volé. Y a-t-il par hasard des
tribunaux et des lois dans ce triste pays? Votre forêt est une caverne,
un vrai coupe-gorge. Je le dirai, je l'écrirai, tout l'univers le saura.
On ne se moque pas d'un homme comme moi, et, quand je le tiendrai par sa
moustache blonde, je l'arracherai poil à poil... N'allez pas croire un
mot de ce qu'ils vous répondront. Ils mentent tous comme l'_asinus_, ils
n'ont pas plus de vergogne qu'une danseuse. Dansera bien qui dansera le
dernier!.. M'entendez-vous? Un parasol rouge. Et l'autre, qui se croit
bel homme avec son teint blême et ses oliviers! S'il y avait une police,
il serait sous les verrous depuis vingt ans. Êtes-vous assez niais pour
croire à ses oliviers, vous? Il n'y a pas plus de Malaserra en Sicile
que dans mon oeil... Mille tonnerres! Qu'attendez-vous pour les arrêter?
Je veux qu'on les coffre tous, qu'on les bâtonne et qu'on les pende.»
A ces mots, Taconet l'interrompit en s'écriant:
«Vee dicou gentilastre, au nom de Dious ne me touquas grou... Quand je
vous disais que les sociologues parlent quelquefois limousin!»
M. Drommel ne l'écoutait pas, il continuait d'écouler son torrent.
Les mots se pressaient, s'entre-choquaient sur ses lèvres, qui ne
suffisaient pas à ce débordement. Il entremêlait dans sa harangue sa
sacoche, sa femme, la moustache blonde du petit Lestoc, la barbe noire
du prince de Malaserra, l'école du plein air, les pick-pockets, les
tribunaux, les prisons, la potence et tout l'univers. Pendant ce temps,
M. Taconet travaillait activement à le délier, et quand il eut fini:
«De quoi vous plaignez-vous, mon grand philosophe? lui dit-il avec un
sourire un peu trop goguenard. Vous ne croyez donc plus aux affinités
électives? Vos espèces, votre femme, tout circule, et vous n'êtes pas
content? Là, vous avez l'humeur difficile.»
Il changea de ton en voyant le pauvre homme, qui avait enfin les mains
libres, pâlir, flageoler sur ses jambes, prêt à se trouver mal.
Se repentant de ses ironies, il le soutint dans ses bras, l'aida à
s'asseoir sur le talus de la route, tira de sa poche un flacon de rhum,
dont il lui fit avaler une gorgée. Il se comparait en lui-même au bon
Samaritain.
Le rhum produisit un effet magique. En un clin d'oeil M. Drommel
recouvra ses forces et toute la vivacité de son humeur bouillante. La
première chose qu'il fit fut de saisir son sauveur à la gorge en lui
criant:
«Vous êtes commissaire de police, je vous rends responsable de tout.
--Vous vous trompez, répondit M. Taconet; adressez-vous à mon
successeur.
--Tout est donc faux, dans ce pays, les commissaires comme les princes?
--Commissaire, je le fus, je ne le suis plus... Mais en vérité, mon
cher monsieur, vous n'êtes pas homme commode. Quoique je n'eusse pas de
preuves, il m'était venu des soupçons touchant ce prince de Malaserra,
dont la visage me plaisait peu; j'étais disposé à vous en faire part,
vous m'avez envoyé au diable, et à l'heure qu'il est vous voulez
m'étrangler... Laissez donc, votre malheur n'est pas si grand que vous
le pensez. M. Lestoc est un gentil garçon, incapable d'enlever une femme
et de se la mettre sur les bras; il prend quelquefois, mais il rend
toujours. Vous retrouverez Mme Drommel. En général, lorsqu'on perd sa
femme, on la retrouve. Quant à la sacoche, je ne réponds de rien, mais
si je puis vous être bon à quelque chose...»
M. Drommel ne le laissa pas achever. Il avait cru confier ses malheurs à
un représentant de la loi; il rougissait d'avoir dérogé en les racontant
et en ouvrant son âme à un simple croquant qui s'appelait M. Taconet. Il
abaissa sur lui un regard de suprême mépris, et, sans vouloir accepter
le secours de son bras, il s'achemina vers Barbison avec une majesté
vraiment olympienne, que l'ex-commissaire de police ne put s'empêcher
d'admirer.
Il avait dit vrai M. Taconet; il est absolument certain que M. Drommel
ne tarda pas à retrouver sa femme. Au premier tournant du chemin, il
la vit accourir à lui. L'abordage fut tragique; mais les protestations
qu'elle lui fit et l'innocence de ses beaux yeux désarmèrent bientôt
sa fureur. Elle lui affirma qu'elle était partie en voiture à l'heure
convenue, qu'elle l'avait attendu longtemps dans les gorges d'Apremont,
que, ne le voyant pas venir, elle avait continué sa route, espérant
toujours le rejoindre, qu'arrivée à Franchard elle avait trouvé M.
Lestoc, qu'elle avait envoyé incontinent le jeune homme à la recherche
de son cher Johannes, tandis qu'elle-même se rongeait, se dévorait
d'inquiétude. Le petit Lestoc, qui survint en ce moment, répéta de
point en point toute cette histoire. En ce qui concernait la fameuse
inscription gravée sur l'écorce du _Rageur_, il représenta à M. Drommel
qu'il y a des hasards de coïncidence dont les esprits graves se gardent
bien de rien conclure. M. Drommel interrogea en secret le cocher,
qui confirma par ses dires la parfaite exactitude de cette double
déposition. A la vérité, il avait l'air narquois; mais les cochers de
Fontainebleau sont tous narquois, sans que cela tire à conséquence.
Aussi ne faut-il ajouter aucune foi au témoignage suspect d'un bûcheron,
qui se trouvait dans les environs de Franchard quand Mme Drommel y
arriva, et qui n'a pas craint d'avancer qu'elle n'était pas seule,
qu'il a vu, de ses yeux vu, un jeune homme assis auprès d'elle dans la
voiture. Que deviendrait la réputation des femmes si l'on se mettait à
tenir pour parole d'évangile tout ce que peut dire un bûcheron?
L'essentiel est que M. Drommel ait pris le bon parti: il abjura ses
soupçons téméraires, il crut fermement à l'innocence de l'école du
plein air. Le petit Lestoc acheva de se concilier ses bonnes grâces
en l'assistant dans toutes ses démarches pour recouvrer son argent, et
surtout en lui ouvrant sa bourse, car il lui prêta cinq mille francs
avec de grandes facilités de remboursement. Il lui gagna si bien le
coeur, que M. Drommel l'engagea à faire avec sa femme et lui le voyage
d'Italie. Le jeune homme a des affaires urgentes qui le retiennent
encore à Paris, mais on s'est donné rendez-vous à Venise. Mme Drommel
souriait en lui disant adieu, elle sourira en le revoyant au mois de
février, et le printemps se mettra de la partie. Honni soit qui mal y
pense!
Quant à la sacoche, c'est une autre affaire, et il a été impossible de
la retrouver, impossible de mettre la main sur le prince de Malaserra.
Une bonne femme prétend qu'elle a rencontré dans la gorge aux Néfliers
quelqu'un qui lui ressemblait. Nous sommes en mesure de certifier qu'il
n'est pas dans la forêt, qu'on ne l'y retrouvera jamais, non plus que le
Grand-Veneur noir qui apparut à Henri IV et que la jument de Gargantua.
On raconte qu'un communiste à tous crins, qui réclamait dans ses écrits
le partage universel, vint à hériter de soixante mille francs; il publia
une seconde édition de son livre, dans laquelle il démontrait que, toute
réflexion faite, il serait plus équitable et plus humain de ne partager
que les fortunes supérieures à trois mille livres de rente. M. Drommel
ne se rendra jamais coupable d'une si criante inconséquence. Il s'est
borné à faire insérer dans _la Lumière_ un article explicatif, destiné
à établir nettement que l'État seul a le droit de mettre en circulation
les espèces, et que dans la société à venir tous les voleurs
continueront d'être mis sous clef; il propose même qu'on leur donne
de temps à autre la bastonnade. Il publie en ce moment un récit de son
voyage. Il déclare dans sa préface que, somme toute, la France n'est pas
un pays aussi corrompu qu'on le prétend, qu'il est facile d'y rencontrer
de jeunes artistes pleins de talent et fort aimables, mais qu'en
revanche les aubergistes et les commissaires de police français, en
charge ou démissionnaire, sont de vilains malotrus, qui mériteraient
qu'on leur administrât une verte correction pour leur enseigner les
égards que les races subalternes doivent aux races supérieures.
«Patience!» répondaient Panurge et M. Taconet.