M. Drommel éclata de rire, tant la question lui sembla baroque.

«Prince, répondit-il, Mme Drommel est d'un pays où les femmes savent

aimer, parce qu'elles ont de l'âme, du _Gemüth_.

--Le _Gemüth_! Qu'est-ce donc cela?

--Impossible de vous le faire comprendre, cela ne peut se traduire ni en

italien ni en français. Qu'il vous suffise de savoir qu'une femme qui a

du _Gemüth_ n'aime qu'une fois et ne se sauvera jamais avec l'_autre_.

--Même quand il ne serait pas camus?

--Une femme qui a du _Gemüth_, répliqua solennellement M. Drommel,

méprise de tout son coeur ce qu'on appelle dans ce pays-ci la bagatelle,

et pour les femmes de ce pays-ci, la bagatelle est tout.»

Là-dessus il lui reprocha de prendre son aventure trop au tragique;

il lui représenta que les vrais philosophes ne s'émeuvent de rien, ne

s'étonnent de rien et ne sont jamais jaloux, que les femmes après

tout ne sont que de jolis jouets, quand elles ne sont pas de grands

empêchements, _maximum impedimentum_, qu'au surplus l'affinité élective

est une loi fatale, une loi sacrée, dont il faut s'accommoder avec

gaieté et bonne humeur. Il partit de là pour l'engager à étudier

sérieusement la sociologie, science d'un prix inestimable, qui nous

apprend à mépriser tous les petits accidents dont s'affecte le profane

vulgaire.

Ce fut en devisant ainsi qu'ils arrivèrent à Fontainebleau, où ils

firent un excellent déjeuner, arrosé des meilleurs vins. Après cela, ils

visitèrent le château; à vrai dire, M. Drommel le trouva inférieur à sa

réputation, décida qu'on l'avait surfait comme la forêt; la cour ovale,

la porte dorée, la salle du conseil le laissèrent froid. Il trouva même

beaucoup à reprendre dans la merveilleuse galerie de Henri II; pour un

peu, il aurait prétendu qu'il y avait mieux à Goerlitz. Cependant, en

traversant la cour de la fontaine, il prit quelque plaisir à contempler

les ébats des fameuses carpes; il daigna acheter au rabais une

brioche rance, qu'il leur jeta avec un sourire de majesté débonnaire;

comprirent-elles, en la dévorant, à quelle glorieuse main elles étaient

redevables de leur bonheur?

Au retour, la conversation tomba sur la gymnastique allemande. M.

Drommel entreprit d'expliquer au prince de Malaserra que, grâce à

un système d'éducation et d'entraînement que les autres peuples sont

réduits à envier sans le pouvoir imiter, l'Allemagne est non seulement

le seul pays où les femmes aient du _Gemüth_, mais le seul où les hommes

aient des muscles. Pour l'en mieux convaincre, il retroussa ses manches

et montra ses robustes poignets au prince, qui, hélas! n'avait que

son âme à montrer, tant il était maigre. Ils venaient en ce moment de

laisser leur voiture sur le grand chemin, ils suivaient un sentier qui

conduit à un chaos de rochers dont le propriétaire de Malaserra désirait

faire les honneurs à son cher ami. Arrivés dans ce lieu sauvage et

solitaire, M. Drommel voulut que le prince pût juger par ses yeux des

prodiges qu'accomplit la gymnastique allemande. Il se mit à soulever

d'énormes pierres, à porter à bras tendu des fragments de roc. Le prince

émerveillé l'engagea à se débarrasser de son pardessus et de tout son

attirail de touriste, qui le gênaient; mais M. Drommel affirma que rien

n'était capable de le gêner, et, comme il avait la tête un peu dure, il

ne se laissa pas persuader. Le prince lui demanda s'il était aussi agile

que fort et le mit au défi de grimper jusqu'à la cime d'un rocher

fort abrupt. M. Drommel accepta cette nouvelle épreuve, d'où il sortit

triomphant, quoique hors d'haleine et trempé de sueur. Il fit après cela

quelques sauts périlleux, jusqu'à ce que le prince, devenu pensif, lui

dit:

«Je frémis, mon cher ami; oui, vous me faites frémir. Laissez donc,

en voilà assez. Si par un malheur dont je serais inconsolable il vous

arrivait quelque accident, comment oserais-je reparaître devant la femme

qu'elle vous adore?»

Ils regagnèrent leur voiture. De ce moment, le prince fut moins causant;

il devint même taciturne: il semblait distrait, préoccupé, mélancolique.

M. Drommel s'imagina qu'il pensait à la princesse de Malaserra. Je

croirais plutôt que les merveilles que produit la gymnastique allemande

et les prouesses de son cher ami l'avaient rendu rêveur, qu'il lui

enviait ses incomparables jambes, la puissance de ses bras musculeux;

les plus belles âmes sont sujettes à l'envie. Pour M. Drommel, il était

enchanté de sa journée et d'avoir passé quelques heures de plus dans

l'intimité d'un homme d'élite, qui l'honorait de son amitié et dont

la conversation était aussi instructive que ses manières étaient

séduisantes. Ce qui surtout le remplissait d'aise, c'est que sa petite

excursion ne lui avait rien coûté, attendu que le prince de Malaserra

avait tout payé, la voiture, le déjeuner, les pourboires, tout, sauf la

brioche rance dont les carpes s'étaient régalées.

Une autre satisfaction l'attendait à son arrivée. Mme Drommel avait eu

raison du petit Lestoc, non sans peine. Elle se trouvait en possession

d'une aquarelle, qui avait été peinte dans l'après-midi avec une furie

toute française et offerte à titre de souvenir, de don purement gratuit

ou peu s'en fallait. Cette charmante aquarelle représentait un bout de

grand chemin. D'un côté se dressait un énorme chêne qui n'avait pas une

feuille; il était mort ou quasi mort; à main gauche, un sentier courait

dans un bois de pins. A l'un des coudes du sentier, on voyait de dos un

joli couple d'amoureux, qui apparemment s'étaient pris de querelle.

Un jeune homme, agenouillé dans la poussière, élevait au ciel des bras

suppliants; il implorait son pardon ou mendiait une grâce. Vêtue d'une

robe jaune paille, la jeune femme, penchant vers lui sa tête blonde,

le menaçait d'une baguette de coudrier qu'elle agitait dans l'air. Elle

avait laissé tomber son parasol, qui avait roulé à quelques pas plus

loin et sur lequel se jouait un furtif rayon de soleil.

M. Drommel se plaignit que le sujet fut un peu léger; il se plaignit

aussi que le peintre eût esquivé la principale difficulté de son art

en montrant de dos ses personnages. Il était curieux, il aimait

l'exactitude en toute chose; il aurait voulu voir ces deux visages.

Cependant la double tache que faisaient la petite femme et le parasol

de soie caroubier le charma, et, par une de ces intuitions soudaines

qui sont propres au génie, il conçut incontinent le plan d'un article

à écrire sur l'école du plein air. Il fit remarquer à sa femme que

l'aquarelle n'était pas signée. Elle lui montra, sur un rocher de grès

qui assistait muet à la querelle des deux amants, ces mots, écrits en

caractères très fins: _Souvenir du 1er octobre 1879_. Elle lui montra

cet autre mot: _Sempre_, qui veut dire en italien «toujours», et à

ce propos elle lui apprit que _sempre_ était le nom de guerre d'Henri

Lestoc.

«Jamais et toujours! dit M. Drommel, voilà, à ce qu'il semble, des

vocables que ce petit homme affectionne, et il faut croire que Mlle

Dorothée les employait volontiers. Mais, je te prie, est-il devenu

raisonnable? combien demande-t-il pour ces deux taches?

--Ton idée était bonne, lui dit-elle; il s'est contenté d'un abonnement

perpétuel à _la Lumière_, ce qui lui fait d'autant plus d'honneur qu'il

ne sait pas l'allemand.

--Il en sera quitte pour l'apprendre, répondit-il. Allons, voilà qui est

bien; mais par exemple c'est lui qui payera le port.»

Il ajouta en embrassant sa femme et lui tirant doucement l'oreille:

«La journée t'a paru longue? Bah! console-toi, ma chatte; il n'y a rien

à voir dans leur Fontainebleau.»

V

Cette fois, Mme Drommel fut du dîner. Son aimable présence mit en joie

la petite table ronde autour de laquelle se réunirent les convives de la

veille; il en est de la beauté comme du bon vin: elle réjouit le coeur

de l'homme. Le petit Lestoc fut le seul qui ne fit pas fête à cette

jolie femme. Il ne paraissait pas se douter qu'elle fût là. Il était

distrait, préoccupé; il avait le regard rêveur et le front nuageux. M.

Drommel en conclut malignement qu'il regrettait ses trois cents

francs; il le plaisanta finement sur son silence, sur son air raide et

taciturne.

«Excusez-moi, répondit le jeune homme; je creuse un problème. Oh! j'y

arriverai; mais il y a là une question de lieu, de temps, de méthode qui

me donne beaucoup à penser.

--La méthode est la grande chose, dit M. Drommel. Jeune homme,

faites-moi part de vos perplexités, je vous aiderai à résoudre ce cas

embarrassant.

--Je compte bien sur vous pour m'y aider, répliqua-t-il; mais vous

m'y aiderez sans avoir besoin de parler. Je gage que l'inspiration me

viendra en vous regardant.»

Et il se replongea dans sa méditation.

Sur ces entrefaites, l'ex-commissaire de police arriva. En voyant

paraître son ennemi intime, M. Drommel se renfrogna; cet homme lui était

souverainement antipathique; il se promit de ne pas manquer l'occasion

de lui dire son fait.

Le prince de Malaserra avait secoué sa mélancolie; assis à côté de Mme

Drommel, il se montrait galant et attentif.

«Le sort de M. Drommel, lui dit-il, il est le plus enviable de tous les

sorts; mais ce que je lui envie surtout, c'est qu'il est adoré par une

femme qu'elle est, paraît-il, un ange de douceur et de complaisance.

Et pourtant, qu'a-t-il besoin d'être heureux, M. Drommel? Il m'a dit

lui-même qu'il se consolerait facilement de tous les petits accidents

qui pourraient lui arriver. Les sociologues, ils se consolent de tout.

--Surtout des chagrins des autres, je le crois sans peine, interrompit

M. Taconet, en remuant ses épais sourcils. Mais, quant aux petits

accidents qui peuvent les atteindre dans leur chère personne, je les

crois à cet égard aussi tendres aux mouches que le premier pékin venu.»

Le regard de M. Drommel s'alluma; on en vit jaillir cette flamme qui

sort quelquefois de l'oeil des sages et qui dévore le profane vulgaire.

Si M. Taconet eut la vie sauve, cela prouve qu'il est solidement bâti et

de forte trempe.

«Un homme qui se respecte, lui cria M. Drommel, s'abstient soigneusement

de parler de ce qu'il ne sait pas. Que savez-vous de la sociologie?

--J'en sais, répliqua-t-il, ce que vous avez bien voulu nous en

apprendre hier au soir. Au surplus, que Dieu bénisse les sociologues!

mais j'ai déjà rencontré dans ma vie beaucoup de faiseurs de paradoxes,

et je puis vous certifier que, le cas échéant, leurs paradoxes étaient

à la merci des accidents et ne les consolaient de rien. Il y a des

gens qui ne prennent leur parapluie que quand le temps est beau et qui

l'oublient chez eux dès qu'il se gâte. Aussi sont-ils mouillés comme le

commun des martyrs.

--Et moi, repartit impétueusement M. Drommel, je connais des gens qui

traitent de paradoxes toutes les vérités qui dépassent la médiocrité de

leurs pensées et la faiblesse de leur petit entendement.

--Croyez-moi, reprit M. Taconet, il faut se défier des opinions

singulières. Le lieu commun est le fond de la vie!

--Les lieux communs sont le cachet des sots, répondit M. Drommel en

colère.

--Et les inconséquences, dit l'autre, sont le propre des sociologues.

Tôt ou tard, ils ont le sort de l'écolier limousin.

--Que voulez-vous dire avec votre Limousin?

--Il est donc inconnu à Goerlitz? Voici l'histoire. Un jour, je ne sais

quand, Pantagruel se promenait après boire par la porte d'où l'on va à

Paris, et il advint qu'il rencontra un écolier tout joli et qui venait

par icelui chemin.--Mon ami, d'où viens-tu? lui dit-il.--L'écolier

répondit:--De l'alme, inclyte et célèbre académie que l'on vocite

Lutèce, où nous déambulions par les compites et quadrivies, en despumant

la verbocination latiale.--Bren, bren, dit Pantagruel, qu'est-ce

que veut dire ce fou! Je crois qu'il nous forge ici quelque langage

diabolique. Par Dieu! je lui apprendrai à parler; mais devant,

réponds-moi, d'où es-tu?--A quoi l'écolier répondit: «L'origine primève

de mes aves et ataves fut indigène des régions lemoviques.»--J'entends

bien, dit Pantagruel, tu es Limousin pour tout potage.--Et le prenant

à la gorge: «Tu écorches le latin; par saint Jean! je t'écorcherai tout

vif.» Lors commença le pauvre Limousin à crier: «Vee dicou gentilastre,

laissas a quo au nom de Dious, et ne me touquas grou!» Ce qui

signifiait: «Eh! dites donc, mon gentilhomme, laissez-moi, au nom de

Dieu, et ne me touchez pas.»--Dieu soit loué! répondit Pantagruel, à

cette heure tu parles limousin.

--Je n'entends rien à cette histoire, s'écria M. Drommel; mais, si en

la racontant vous aviez l'intention de m'insulter, je vous jure que vous

m'en rendrez raison.»

L'ex-commissaire lui répondit:

«C'est bien de cela que vous avez besoin, comme le disait je ne sais

plus qui.»

A ces mots, M. Drommel, ne se possédant plus, se leva pour courir sus à

l'insolent; heureusement, sa femme l'arrêta par le bras, tandis que le

prince de Malaserra le retenait par une des basques de son habit, en lui

disant:

«Les philosophes ils ne se fâchent jamais.

--Au nom de Dious! ne vous disputez pas, dit tranquillement le petit

Lestoc. Vous m'empêchez de piocher mon problème.

--Bah! lui dit M. Taconet sans se départir de son flegme, quand on est

deux à chercher, l'un aidant l'autre, on finit toujours par trouver.»

En prononçant ces paroles, il regardait fixement Mme Drommel, qui ne put

s'empêcher de rougir jusqu'au blanc des yeux. Il ajouta:

«Au surplus, qui de nous n'a son problème à piocher? Gageons que Son

Excellence M. le prince de Malaserra a le sien, qui l'occupe beaucoup,

et c'est lui qu'il faut plaindre, car personne ne l'aidera.

--Je ne sais ce que vous voulez dire, répondit le prince un peu troublé,

en fourrant son nez dans son assiette.

--Monsieur, reprit l'ex-commissaire, s'adressant à M. Drommel, j'ai peu

de goût pour vos idées, pour vos manières, pour votre personne, et

aussi bien il n'y a qu'un mot qui serve, je suis de Metz, et vous êtes

Allemand. Cependant j'étais venu ici déterminé à vous donner un bon

conseil; mais de l'humeur dont vous êtes...

--Je n'ai que faire de vos conseils, interrompit-il, et le seul service

que vous puissiez me rendre est de me délivrer de votre sotte présence.

--Qu'à cela ne tienne, tout est pour le mieux,» répondit en souriant M.

Taconet.

Et, jetant sa serviette sur la table, il sortit.

Nous avons le regret de dire que son départ soulagea tout le monde, y

compris le petit Lestoc, qui s'écria:

«Décidément cet homme est un gêneur.»

Quant à M. Drommel, il jura par la synthèse universelle et par la

gymnastique allemande qu'il retrouverait ce croquant, ce bélître, et lui

ferait payer cher ses insolences.

«Eh quoi! mon cher ami, lui dit le prince, irez-vous vous commettre avec

une espèce? car il est une espèce, cet homme, et un esprit tout à fait

subalterne. Je vous l'ai déjà dit, la police en France elle n'a aucune

éducation. Et puis, le combat serait trop inégal. Je vous ai vu à

l'oeuvre cette après-midi. Dieu! quel gymnaste, quels poignets et quel

équilibriste! Ma parole d'honneur, les rochers ils avaient peur de vous,

ils ne pouvaient vous regarder sans frémir, et ils frémissent encore.»

Il raconta à Mme Drommel les prouesses par lesquelles s'était illustré

son mari en revenant de Fontainebleau. Il les célébra en si bons termes

que le héros de l'aventure, chatouillé dans son amour-propre, finit par

se dérider.

«M. Drommel, je n'ai qu'un reproche à lui faire, poursuivit le prince;

il n'admire pas assez la forêt, et pourtant elle est une belle chose la

forêt. S'il la voyait par la lune!... Mais savez-vous quoi? La nuit elle

est douce, elle est tiède, et la lune elle éclaire. Que diriez-vous si

nous irions souper à Franchard? Le vin d'Aï, vous savez qu'il est bon,

et j'ai dans mon armoire un pâté de perdreaux truffés qu'il attendait

une occasion... O mon cher ami, vous ne direz plus que la forêt on l'a

surfaite, quand vous l'aurez vue par la lune.»

La proposition fut goûtée comme elle le méritait. Les forêts et la lune

ne révélant toutes leurs beautés qu'aux piétons, il fut convenu que M.

Drommel et le prince feraient une partie de la route à pied, que Mme

Drommel irait les rejoindre en voiture dans les gorges d'Apremont,

emportant avec elle les bouteilles et le pâté, et que de là on

s'acheminerait de compagnie sur Franchard.

«Et vous, joli garçon, neveu de Mlle Dorothée, naïf enfant de la Brie et

glorieux représentant de l'école du plein air, ne serez-vous pas de la

partie?» s'écria M. Drommel.

Le joli garçon commença par refuser, alléguant qu'il avait affaire

ailleurs. M. Drommel insista, le pressa vivement. Il aimait à faire

politesse aux gens sans bourse délier, aux frais d'autrui; il était

charmé que le vin d'Aï, que le pâté de perdreaux du prince de Malaserra

lui servissent à payer l'aquarelle. Nous avons déjà dit qu'il était

fort entendu dans ce genre de petites combinaisons. Mme Drommel ne

prit aucune part à ce débat, elle paraissait absolument indifférente au

dénouement. Sans mot dire, elle pliait et dépliait son éventail, seul

confident de ses pensées.

«Eh bien, soit! répondit enfin le jeune homme. Quoique le vin d'Aï et

les perdreaux truffés ne me disent rien, je ne veux pas vous désobliger.

Mais j'ai la sainte horreur des voitures; encore un héritage qui me

vient de ma tante Dorothée. J'irai là-bas tout seul par des sentiers

que je connais, où je serai fort à mon aise pour rêver à mon satané et

délicieux problème, car il est délicieux mon problème. Il a un visage

comme il n'y en a pas deux dans tout l'univers, une gorge et des bras

faits au tour, une taille ronde et souple, des cheveux clairs à rendre

jaloux le soleil, un sourire qui donne la fièvre, et avec cela un joli

petit coeur tout vide, il n'y a rien dedans, c'est une maison à louer.

Oh! que bienheureux sera le locataire, s'il a le bon esprit de faire

un bail à vie!... Je vous répète que je l'adore, mon problème; j'en

raffole, j'en perds la tête, je donnerais mon corps et mon sang pour le

résoudre, pour le posséder, pour qu'il soit à moi tout entier, et vive

Dieu! j'en viendrai à bout dès ce soir, ou que le diable emporte mon

âme et l'école du plein air!... ce qui ne m'empêchera pas, messieurs,

d'arriver avant vous à Franchard.»

Cela dit, il quitta la salle en courant.

«Ma parole d'honneur! il est devenu fou, dit M. Drommel à sa femme.

--Sa folie ne me déplaît pas,» répondit-elle d'un ton bref, car depuis

un moment elle avait le souffle un peu court.

Il était onze heures et demie quand M. Drommel et le prince de Malaserra

quittèrent la grande avenue de Barbison pour s'engager dans la cavalière

de la Mare du Revoir, qui conduit aux gorges d'Apremont en grimpant et

serpentant au travers d'un éboulis. La lune, qu'on avait priée à cette

petite fête, s'était piquée de faire honneur à la parole d'un prince.

Elle avait revêtu tous ses atours, elle était charmante, elle était

coquette; on eût dit une lune toute fraîche, fabriquée pour la

circonstance. Elle se plaisait à argenter le sable fin des sentiers,

elle semait à profusion ses diamants sur les blocs de grès. Deux nuages

noirs laissaient entre eux un intervalle d'un bleu sombre où elle

voguait mollement, ils cherchaient à l'arrêter au passage, et tout à

coup elle disparaissait, comme mangée par la nuit. L'instant d'après,

elle recommençait à répandre dans la forêt ses mystérieuses blancheurs,

son pâle sourire, la douceur de ses longs silences, que Virgile a

chantés.

Quand les deux piétons eurent atteint la crête de la colline, le prince

s'arrêta, et montrant de la main à M. Drommel l'océan de verdure qui se

déroulait devant eux:

«Eh bien, mon ami, lui dit-il, ne trouvez-vous pas cela fort beau, et ne

frémissez-vous pas?

--Prince, je ne frémis jamais, repartit M. Drommel. Cela n'est pas dans

mes moyens.»

Et il redressa brusquement sa puissante nuque, appliqua ses poings sur

ses hanches. Il avait l'air de jeter le gant à la forêt, il la mettait

au défi d'émouvoir M. Drommel.

«Comment donc êtes-vous fait, mon ami? Votre coeur il est de chêne,

il est de bronze... Moi je trouve cela tout à fait romantique. Ah! le

romantisme il est un certain vague dans l'âme.

--Le romantisme est un poison qui engourdit le sang, qui amollit les

cervelles, qui énerve les volontés, répliqua M. Drommel de sa voix

aiguë, dont l'intonation gouailleuse était tempérée par le respect qu'on

doit aux princes. Nous en sommes bien revenus, nous autres Allemands. De

sottes gens prétendaient jadis que les Français avaient pris la

terre, les Anglais la mer, et qu'il n'était resté pour tout potage aux

Allemands que le bleu du ciel. Aujourd'hui la terre est à nous, un jour

nous aurons la mer, et nous laisserons le bleu à qui voudra. Des âmes

fortes et rusées dans des corps d'acier, voilà ce qui convient aux

maîtres du monde. Nous possédons la force, nous avons César, la ruse

nous vient, et déjà Rome se sent revivre en nous.»

Ainsi s'exprimait M. Drommel, saisi d'un noble transport, et il appuyait

sa pensée en frappant la terre du pied. Ses deux bras étendus, qui

semblaient s'allonger jusqu'à perte de vue, menaçaient à la fois le

Sénégal et la Chine.

«Je vous laisse la force, mon ami, répondit le prince, et la ruse,

ô pauvre moi! elle n'est pas mon affaire... Mais la rêverie elle a

toujours été la compagne de mon coeur.

--Défiez-vous du vague dans l'âme, prince, lui cria M. Drommel; il est

cause que vous vous trompez de chemin.»

En effet, le prince, s'étant remis en marche, venait d'enfiler un

sentier mal tracé, qui aboutit à un dévaloir ou pour mieux dire à un

véritable casse-cou, dans lequel il ne serait pas prudent de s'aventurer

de nuit.

«Laissez donc, répondit-il, je connais la forêt comme le fond de ma

poche.

--Permettez, prince, dit M. Drommel, un homme tel que vous peut se

tromper une fois par hasard, sans que cela tire à conséquence. La gorge

d'Apremont est ici, devant nous. Vous me l'avez montrée de loin en

revenant de Fontainebleau; il me suffit de voir les choses une fois,

elles me restent dans l'oeil, et en voilà pour l'éternité.»

Le prince de Malaserra n'en voulait pas démordre et cherchait à

l'entraîner; mais M. Drommel était un homme de fortes convictions.

Malgré le prestige qu'exerçaient sur lui deux palais, les plus beaux

oliviers de la Sicile et le nom si bien sonnant de Malaserra, son

entêtement l'emporta sur son respect; pour la première fois il s'éleva

une légère contestation entre les deux amis; mais ce nuage se dissipa

bientôt. Le prince finit par confesser son erreur, il se rendit de

bonne grâce, il revint sur ses pas. L'instant d'après, on entendit le

roulement d'une voiture.

«Ma femme, dit M. Drommel, est arrivée avant nous et nous attend.»

Il se trompait, car la voiture ne s'arrêta pas; elle passa tout droit et

s'éloigna rapidement.

«Il paraît, mon cher ami, dit le prince, que nous trouverons de la

société à Franchard; la lune elle a beaucoup d'amateurs.»

Ils allaient déboucher sur la grande route. Le cirque de rochers qu'ils

venaient de traverser, s'élargissant tout à coup, offrit à leurs

yeux les plus beaux accidents de terrain et l'un des sites les plus

admirables de la forêt. Devant eux se dressaient au milieu d'une lande

quatre ou cinq chênes énormes aux branches tortueuses et tourmentées,

semblables à de grands bras tragiques; ces cinq patriarches se

détachaient sur un ciel blanc et contemplaient leur ombre sommeillant à

leurs pieds dans la bruyère. Plus loin, de minces bouleaux, à l'écorce

argentée, émergeaient comme des fantômes du sein des fourrés épineux.

Le sol s'élevait en gradins, couronnés de lierre et de ronces. Des

genévriers d'une taille extraordinaire montraient de toutes parts leur

front ébouriffé, leur verdure noire, maigre et hérissée. Quelques-uns

semblaient être en colère, on ne savait pourquoi. D'autres causaient

tranquillement avec la lune. Il y en avait un qu'on eût pris pour un coq

gigantesque qui dormait, sa tête rentrée dans ses plumes. Les blocs

de grès faisaient çà et là des taches de neige dans les feuillages. Le

rocher de Marie-Thérèse ressemblait à un sphinx accroupi, qui propose

des questions aux passants et qui les mange, quand ils répondent de

travers. Rochers, arbres, chênes, genévriers, ils avaient tous cet air

particulier aux choses qui ont longtemps vécu, qui ont un passé, des

habitudes, des souvenirs, une histoire à raconter, et sur lesquelles les

siècles ont usé leur lime et les tempêtes leurs fureurs.

Quoique M. Drommel considérât l'admiration comme une faiblesse coupable,

il ne put se défendre d'un certain saisissement; il observa pendant

deux minutes ce site merveilleux, où le sauvage s'unit à la noblesse des

formes, à la beauté des lignes, et qui, n'en déplaise à la lune et au

prince de Malaserra, l'eût frappé bien davantage encore s'il l'avait vu

de jour. Il se remit bien vite de son émotion; il déclara que les forêts

françaises manquent de cette intimité qui caractérise le moindre bocage

allemand, que les chênes français ont toujours un air apprêté, un

peu poseur, qu'on ne trouve qu'en Allemagne des arbres parfaitement

naturels, qui aient du _Gemüth_. Il ajouta aimablement qu'il était du

reste enchanté de sa petite expédition, que, lorsqu'on avait le bonheur

de posséder pour _cicerone_ un prince de Malaserra, tous les lieux de la

terre semblent beaux.

Cependant il avait martel en tête; Mme Drommel n'arrivait pas. Il

n'aimait point à attendre, et pour la première fois de sa vie il

attendait.

«Mme Drommel elle nous est bien nécessaire, lui dit le prince. Non

seulement sa présence elle est adorable, mais c'est elle qui a le

champagne et le pâté.»

Il ajouta que sans doute il y avait eu erreur, que le cocher avait fait

passer Mme Drommel par un autre chemin, que le mieux était de se diriger

à pied sur Franchard, où ils ne pouvaient manquer de la retrouver. M.

Drommel répondit du ton le plus assuré que jamais sa femme ne s'était

écartée d'un iota de ses instructions, qu'elle était absolument

incapable de passer par d'autres chemins que ceux qu'il lui prescrivait,

que son départ avait été retardé par quelque incident. Il proposa au

prince d'aller à sa rencontre, en s'acheminant par la grande route

dans la direction de Barbison. Le prince s'y résigna, non sans faire la

grimace.

A peine eurent-ils fait deux cents pas:

«Mon ami, regardez cet arbre, s'écria-t-il. N'est-il pas beau,

celui-là?»

Il lui montrait du doigt, au bord de la route, celui qu'on a appelé _le

Rageur_, et, comme chacun sait, _le Rageur_ est un gros chêne qui, à

vrai dire, n'est plus; il a rendu les armes, il est fini. Adieu les

bourgeons et les glands! il ne lui reste qu'un tronc crevassé, des

branches sans rameaux, couvertes de balafres et de cicatrices; qui

pourrait compter ses blessures? En vain les derniers printemps lui ont

chanté leurs plus douces chansons, ils n'ont pu le réveiller, rien

n'a remué dans son vieux coeur et dans sa sève tarie. Il n'a plus de

feuilles, et les oiseaux l'évitent. Longtemps il a bataillé contre les

vents, contre les noirs hivers, contre les destins; il s'est endormi à

jamais dans sa lassitude, et il porte sur son front ravagé l'étonnement

de sa fin. Mais ce vaincu est mort debout, il est encore solide sur ses

pieds, sa suprême défaite ressemble à une victoire.

--J'ai vu mieux que cela dans la Suisse saxonne, répondit M. Drommel. Si

gros qu'il paraisse, gageons que j'en fais le tour avec mes bras.»

Il courut s'appliquer les bras étendus contre l'arbre, qui le laissa

faire; mais il reconnut aussitôt le ridicule de sa prétention.

«Je veux savoir de combien il s'en faut, s'écria le prince de Malaserra.

Mon ami, je vous prie, restez là comme vous êtes. J'ai une petite

méthode à moi pour mesurer les arbres; c'est une petite expérience que

je veux faire.

M. Drommel craignait d'avoir blessé son cher prince en se permettant

deux fois de n'être pas de son avis, en refusant à deux reprises

d'obtempérer à ses désirs. Il voulut se faire pardonner d'avoir pris

cette liberté grande; il se prêta, le sourire aux lèvres, à une petite

expérience dont le sens lui échappait.

Avec une agilité étourdissante, le prince avait détaché de son cou une

longue écharpe de soie rouge qu'il portait sous son manteau et dont les

bouts traînaient jusqu'à terre. De l'un des bouts il lia solidement le

poignet gauche de M. Drommel, qui le regardait avec des yeux étonnés.

Puis il enroula l'écharpe autour du tronc.

Je crains qu'elle ne soit trop courte, dit-il, et la petite expérience

elle serait manquée. Avancez bien le bras droit. L'écharpe elle n'aura

pas de jeu; mais ce n'est pas un malheur.»

La minute d'après, le second poignet de M. Drommel était lié aussi

solidement que l'autre.

«Qu'est-ce que cela prouve, mon cher prince? fit-il. Décidément, je ne

comprends rien à votre petite méthode.»

Il n'en put dire davantage; profitant de ce qu'il avait la bouche

ouverte, le prince y avait introduit de ses doigts subtils une jolie

petite poire d'angoisse en caoutchouc, tenue par un cordon élastique,

qui fut ramené vivement derrière une grosse tête, laquelle savait

beaucoup de choses, mais n'avait pas deviné celle-là.

Puis, d'un coup de canif, le prince coupa la courroie de la sacoche,

qu'il ouvrit pour s'assurer que les rouleaux d'or et les billets de

banque s'y trouvaient.

Alors, d'un ton presque suppliant et avec un sourire exquis, que M.

Drommel n'oubliera jamais, que M. Drommel reverra souvent dans ses

rêves:

«Excusez-moi, mon cher ami, murmura-t-il, je vous les rendrai à

Malaserra.»

Et il disparut.

Amours fragiles Le roi Apépi—Le bel Edwards—Les inconséquences de M. Drommel · 第 21 / 24 题