«Je n'ai pas eu l'avantage de connaître personnellement John Wilkes
Booth, et, pour ne désobliger personne, je m'abstiendrai de juger son
action. Au surplus, je suis prêt à convenir qu'en tuant Lincoln cet
honorable gentleman a fait quelque chose de parfaitement inutile, et
il ne faut jamais rien faire de parfaitement inutile. Cet honorable
gentleman se flattait que la mort du tyran mettrait fin à la tyrannie;
il s'est trompé, et il a payé son erreur de sa tête; mais vous avouerez
que sa folie n'était pas d'une espèce commune, qu'il n'est pas donné
à tout le monde de se tromper comme Brutus. Ce qui est hors de doute,
monsieur, c'est que Booth était une âme forte, conduite ou, si vous
l'aimez mieux, égarée par une noble passion. Booth était un héros, Booth
était un patriote. Il adorait son pays, il avait décidé que la cause des
États du Sud était une cause juste et sainte, et que, si elle venait à
succomber, il serait son vengeur. Il avait toujours professé une ardente
admiration pour une femme qu'un de vos poètes n'a pas craint d'appeler
l'ange de l'assassinat, et il s'était juré à lui-même qu'il serait la
Charlotte Corday des États-Unis; il a tenu sa parole. Encore un coup, je
ne veux pas juger son action, je tiens à ne chagriner personne; mais je
me permets d'affirmer que le jour où l'humanité, grâce au progrès de
la raison publique, de l'économie politique, du confort, des
arts industriels, des machines à vapeur, de la philosophie, de la
philanthropie et de tout ce qu'il vous plaira, ne produira plus des
Charlotte Corday et des Booth, elle vaudra encore un peu moins qu'elle
ne vaut.»
Après avoir achevé sa profession de principes, M. Bloomfield se mit
à manger tranquillement une aile de dindonneau truffé, sans s'occuper
autrement du prodigieux scandale que m'avait causé sa harangue. Marat
et Lincoln, Booth et Charlotte Corday, ce rapprochement me paraissait
odieux autant que ridicule; j'en étais comme suffoqué. M. Severn l'était
encore plus que moi. Il prit à son tour la parole et dit:
«Je désire n'être désagréable à personne; mais vous m'avez demandé,
monsieur, si j'avais connu Booth. Oui, monsieur, j'ai eu cet avantage,
qui m'est commun avec un nombre considérable de mes compatriotes. A la
vérité, je n'ai vu qu'une fois ce triste personnage, sans éprouver la
moindre envie de le revoir; il m'en avait coûté six dollars, que je
regrettai d'avoir si sottement employés. C'était dans une petite
ville de l'Ouest, où m'avaient appelé mes affaires; ce soir-la, Booth
s'essayait dans le rôle de Hamlet, et je vous prie de croire sur ma
parole qu'il y fut mauvais, très mauvais, détestable. Il ne faut pas
dire: tel père, tel fils. Le célèbre Junius Brutus Wilkes était
un comédien fort distingué, aussi recommandable dans sa vie privée
qu'applaudi pour son talent. John Wilkes Booth fut le fils très indigne
d'un père que tout le monde admirait et estimait. Quoique enfant de
la balle, il ne fit jamais au théâtre qu'une piètre figure; il y avait
débuté à dix-sept ans, et il donna d'abord quelques espérances; mais
quoi! il était né médiocre, et il méprisait le travail. On assure qu'une
affection des bronches l'obligea de prendre un congé, il est probable
que le dégoût lui vint; dans le fond, il se rendait justice, il se
sentait médiocre, mais on l'aurait tué dix fois plutôt que de l'en faire
convenir.
«C'est une race très dangereuse, monsieur, que celle des artistes sans
talent; ils s'en prennent à vous, à moi, et tôt ou tard nous le leur
payerons. Booth était un vrai cabotin, il l'était jusque dans la moelle
des os, cabotin partout, le jour, la nuit, en chambre et à la ville. Il
ne quittait jamais les planches, il était toujours sur un tréteau,
le monde était pour lui une salle de spectacle éclairée par un grand
lustre, et à toute heure il croyait voir à ses pieds les quinquets
fumeux d'une rampe. Le malheureux n'avait pas assez d'âme pour
comprendre Shakespeare, mais il avait assez d'imagination pour composer
dans sa tête des scènes de mélodrame où Booth jouait le beau rôle,
étonnait le public par l'audace de ses attitudes, par le feu de son
regard, par l'éloquence sublime de ses gestes. A force de s'y appliquer,
il a pris son mélodrame au sérieux, un beau jour il l'a joué _coram
populo_, et il a obtenu enfin ce grand succès d'étonnement, d'émotion,
de larmes et d'épouvante qu'il avait rêvé et vainement poursuivi pendant
toute sa vie. Pour que Booth eût la joie de s'emparer une fois de son
public, de s'imposer à son admiration, de lui faire dire: «Booth est un
grand acteur!» il fallait que Booth tuât Lincoln; Booth a tué Lincoln.
Soyez sûr, monsieur, que, après avoir exécuté son abominable coup, il
a pensé: «Ah! cette fois, je les tiens, je les ai empoignés, ils n'ont
d'yeux que pour moi.» Soyez entièrement convaincu que, lorsqu'il a
traversé la scène, son couteau à la main, l'oeil farouche, la chevelure
hérissée, il a eu le temps de se dire avant de gagner pays: «Dieu!
que je dois être beau, et que je voudrais me voir!» Je vous le répète,
monsieur, on ne saurait trop se défier des hommes à demi-talents et en
général de toute la race des cabotins, lesquels, à vrai dire, ne sont
pas tous au théâtre. Je tiens beaucoup à ne désobliger personne; mais
je me permets d'avancer, d'affirmer, de soutenir que l'assassin du
président Lincoln était un comédien de bas étage, qui, comme vous dites,
vous autres, cherchait son _clou_, et qui malheureusement a fini par le
trouver.»
En dépit de son flegme, M. Bloomfield était rouge d'indignation, et
il ne s'occupait plus de son assiette ni du dindonneau. Les yeux
écarquillés, sa fourchette en l'air, il méditait une réplique
foudroyante. Je craignis que la conversation ne tournât à l'aigre; une
discussion parlementaire et courtoise favorise la digestion, une dispute
la trouble. Je m'empressai de couper la parole à M. Bloomfield, et je
dis à mes deux convives:
«Selon moi, messieurs, vous avez tous les deux raison, et tous les deux
vous avez tort. Je vous accorde, mon cher Bloomfield, que John Wilkes
Booth était un sudiste convaincu, fanatique et même enragé; mais vous me
persuaderez difficilement que cet honorable gentleman fût une Charlotte
Corday et que le vertueux Lincoln fût un Marat. Quant à vous, mon cher
Severn, qui ne voyez en lui qu'un comédien sans talent, je suis prêt à
admettre qu'il était exécrable dans le rôle de Hamlet et que vous avez
sujet de regretter vos six dollars; mais vous convenez que ce pauvre
homme ne manquait pas d'imagination. Les gens qui en ont finissent
toujours par être leur propre dupe; pour employer le mot vulgaire,
ils s'emballent, ils se figurent que c'est arrivé, que leurs passions
imaginaires et fictives sont de vraies passions, que le fantôme qu'ils
se sont forgé est un être en chair et en os, que Lincoln est un affreux
tyran et que Booth a été mis au monde pour le tuer. Un jour, l'histrion
se dit: «Si j'étais Brutus et si j'en venais à me persuader qu'Abraham
Lincoln est César, je choisirais avec soin mon lieu et mon heure.
Je voudrais frapper ma victime devant une foule assemblée, en plein
théâtre. Après lui avoir brûlé la cervelle, je resterais debout dans une
attitude solennelle et dramatique, tenant mon pistolet d'une main, de
l'autre agitant un poignard. Tous les hommes se lèveraient en sursaut
pour me regarder, les femmes s'évanouiraient, et celles qui ne
s'évanouiraient pas diraient: Seigneur Dieu, qu'il est beau! Ce serait
vraiment une superbe scène.» Or il arrive que l'histrion, à force d'y
penser, se prend à croire à César et à détester sincèrement Lincoln.
Chaque soir, avant de s'endormir, il nourrit sa haine au biberon; en se
réveillant, il la retrouve sous son oreiller, et il découvre un matin
qu'elle a des griffes, de vraies griffes, très pointues, très crochues,
qui lui ont poussé pendant la nuit. Peut-être en ce moment lui fait-elle
peur; il se repent de l'avoir trop bien nourrie; il lui dit: Tout doux,
ma belle, ne nous fâchons pas, ceci n'était qu'une plaisanterie. Elle
n'entend pas raison, elle le tourmente, elle l'obsède, elle ne lui
laisse aucun repos, elle veut boire du sang... Eh! parbleu, il lui en
fera boire. Qui pourrait dire, mon cher Severn, où commence et où finit
la sincérité? Booth était un cabotin; mais, quand il a tué Lincoln, il
a cru sérieusement sentir tressaillir en lui l'âme de Brutus. Ce qui me
paraît constant et démontré, c'est qu'il était malade, ce qui est le cas
de beaucoup d'assassins. Je voudrais parier aussi qu'il s'est défendu
quelque temps contre sa maladie et qu'il en est venu à l'aimer. Il en
est ainsi de toutes les maladies de l'esprit, d'où je conclus que
si Booth avait rencontré en temps utile un bon médecin, et que si ce
médecin l'avait mis à un régime rafraîchissant, presque exclusivement
végétal, lui avait administré au besoin quelques bonnes saignées ou
quelques douches d'eau froide sur la tête, ou simplement l'avait
exhorté à voyager, à se distraire, à s'amuser, Booth aurait pu vivre
quatre-vingts ans sans tuer personne. Que n'est-il tombé sous ma patte!
je me serais fait fort de le guérir.»
Mes deux Américains ne goûtèrent ni l'un ni l'autre mes conclusions. Ils
s'accordèrent à me répondre que Booth était un vigoureux gaillard, qui
s'était toujours admirablement porté, qu'il avait toujours joui d'une
parfaite lucidité d'esprit, qu'il avait réfléchi mûrement à son
projet et qu'il l'avait froidement exécuté, qu'il n'avait jamais
connu l'hésitation, ni le repentir, ni aucun scrupule, que d'ailleurs
j'exagérais singulièrement l'efficacité de la médecine, qu'à la rigueur
elle guérit quelquefois les péritonites et les catarrhes, mais que
les maladies de l'âme échappent à son empire, et qu'il n'y a point
de spécifique contre la fièvre de l'assassinat. C'est ainsi qu'ils se
moquèrent de moi et qu'ils faisaient la paix entre eux à mes dépens.
Je les quittai pour aller visiter un malade, et je ne pensai plus à John
Wilkes Booth. Il est si facile de penser à autre chose!