I
.....Il y a quelques années, nous dit le docteur Meruel, je vis paraître
ou plutôt reparaître chez moi deux Américains, deux Yankees, deux libres
citoyens de la plus libre des républiques. Ils ne se connaissaient
point, mais je les connaissais fort bien tous les deux. Jadis je les
avais guéris, l'un d'une péritonite aiguë, l'autre d'une laryngite
catarrheuse. Ils s'en souvenaient, et, leurs affaires les ayant ramenés
en Europe, à peine débarqués à Paris, ils étaient venus me voir, charmés
de m'apprendre et de me prouver qu'ils étaient encore en vie. Je veux
beaucoup de bien aux malades que j'ai guéris; il me semble qu'ils y ont
mis de la bonne volonté, qu'ils se sont piqués de faire honneur à mes
ordonnances, et je leur sais gré de cette attention, qui vraiment n'est
pas commune; bref, je me considère un peu comme leur obligé, et leur
nom demeure à jamais inscrit dans le livre d'or de ma mémoire. J'eus
du plaisir à revoir mes Américains; je les retrouvais bien portants,
gaillards, prospères, francs de toute avarie, et, pour leur en témoigner
ma satisfaction, je les emmenai dîner dans un café du boulevard.
Ils s'appelaient l'un M. Severn, l'autre M. Bloomfield; M. Bloomfield
était démocrate, M. Severn était républicain. C'est vous dire que M.
Severn et M. Bloomfield n'ont jamais été et ne seront jamais du même
avis sur quoi que ce soit. Il y parut pendant le dîner; quel que fût
le point en question, ils ne s'entendaient sur rien, hormis sur
l'excellence d'un château-yquem qui leur plaisait infiniment. Je
m'abstins d'abord de leur parler politique, craignant qu'ils ne se
prissent aux cheveux. Je ne tardai pas à me rassurer; ils étaient
plus tranquilles, plus posés, plus flegmatiques que beaucoup de leurs
compatriotes, et ils auraient pu se disputer vingt-quatre heures durant
sans avoir envie de s'étrangler. Entre la poire et le fromage, M.
Severn, je ne sais à quel propos, s'avisa de citer avec éloge une parole
«du regrettable, de l'inoubliable Abraham Lincoln», assassiné quelques
semaines auparavant par John Wilkes Booth. M. Bloomfield tressaillit
légèrement, puis il se pencha sur son verre, l'examina quelques
instants, le porta à ses lèvres, le vida d'un seul trait. Ce fut toute
sa réponse.
De toutes les méchantes et vilaines actions qu'a vues s'accomplir dans
le cours des siècles notre pauvre globule terraqué, j'estime que la
plus criminelle, la plus inexcusable, la plus insensée, est l'assassinat
consommé par John Wilkes Booth, sur la personne du vertueux président
Abraham Lincoln. J'ai toujours ressenti les plus vives sympathies pour
celui que les Américains appelaient _the old Abe_, pour cet homme de
rien, pour ce fils de ses oeuvres, chargé par un décret du destin de
gouverner et de sauver la république étoilée à l'heure la plus critique
de son histoire.
Il parut d'abord inférieur à sa tâche, on se moquait de lui, on le
mettait au défi de porter jusqu'au bout son écrasant fardeau. Lui-même
semblait douter de ses forces, de son jugement et de son bonheur. Le
Sud remporta d'éclatantes victoires, la rébellion se croyait sûre de son
triomphe, l'Europe abusée se persuada que les États-Unis avaient vécu.
Cependant, à mesure que le danger croissait, Abraham Lincoln sentait son
courage s'affermir, et il voyait plus clair dans son esprit comme dans
celui des autres. Il n'avait pas ces illuminations soudaines du génie
qui abrègent les réflexions; il était condamné à réfléchir beaucoup et
longtemps avant de savoir nettement ce qu'il avait à faire; mais, une
fois qu'il le savait, la foudre fût tombée devant lui sans le détourner
de son chemin. Il avait une âme droite comme un jonc, la sainte
opiniâtreté, l'entêtement du bien, une vertu pleine de gravité, de
retenue, de modestie et de silence. Il ne parlait guère, mais il faisait
tout ce qu'il disait, se souciant peu de ce que l'univers pouvait penser
de lui; sa grande affaire était de plaire à sa conscience et que Lincoln
fût content de Lincoln. Que lui importait cette fumée qu'on appelle
la gloire? Il avait un devoir sacré à remplir, il s'acquittait de sa
redoutable besogne avec une parfaite simplicité, et il sauvait une
république sans faire plus de bruit ni de gestes qu'un bûcheron liant
son fagot ou qu'un savetier raccommodant un soulier qui fait eau. Il
avait toujours possédé l'estime, il finit par conquérir l'admiration.
Il touchait au terme de ses efforts, il allait se reposer dans son
triomphe; la fortune avait tourné, le Sud vaincu posait les armes, le
général Lee venait de capituler, Washington était en fête. Le soir du 14
avril 1865, Lincoln se rend au théâtre, où on ne le voyait pas souvent;
il voulait prendre sa part de l'allégresse populaire. Il écoutait la
pièce en souriant et applaudissait les acteurs du bout des doigts. Un
homme se présente subitement dans sa loge, décharge sur lui un pistolet;
la balle l'atteint derrière l'oreille et pénètre dans le cerveau. On se
lève de toutes parts, on crie, on court à lui. Le meurtrier réussit à
s'échapper; il s'élance sur la scène, qu'il traverse en brandissant un
couteau, et, avant de s'enfuir, il s'écrie d'une voix tragique: _Sic
semper tyrannis!_ Le malheureux s'imaginait qu'il venait de tuer un
tyran. Le croyait-il ou faisait il semblant de le croire? Certaines gens
ont la cervelle ainsi faite qu'ils croient tout ce qu'il plaît.
«L'un de vous, messieurs, demandai-je à mes Américains, l'un de
vous a-t-il jamais eu l'occasion de rencontrer John Wilkes Booth, et
pourriez-vous me dire quel homme c'était?»