VI

Depuis vingt minutes bien comptées, il lisait. On l'écoutait ou

l'on paraissait l'écouter. Le joli salon du chalet était situé au

rez-de-chaussée, et, la soirée étant tiède, on avait laissé la fenêtre

ouverte. S'il y avait eu des passants, le bruit de leurs pas aurait pu

le déranger; mais, grâce à Dieu, il ne passait personne. Jacquot et

sa trompette s'étaient retirés dans leur mansarde où ils dormaient

paisiblement dans les bras l'un de l'autre. Les oiseaux du parc étaient

convenus de se taire pour pouvoir mieux l'entendre, sans perdre un mot;

il est vrai qu'on était dans la saison où ils ne chantent pas. Du sein

des demeures éthérées, les étoiles, ces habitantes de l'éternel silence,

lui jetaient un regard ami. Il lisait avec dignité, avec feu, avec

conviction, mais avec modestie. De temps à autre, il s'arrêtait pour

dire:

«Trouvez-vous que j'aille trop vite? Dans mon enfance, on me reprochait

de bredouiller. Avez-vous de la peine à me suivre? Voulez-vous que je

recommence? Vous allez me demander mes preuves; attendez, je les fournis

plus loin. Si vous avez quelque observation à me faire, ne vous gênez

pas, je vous en serai fort obligé.»

Mais on n'avait garde de lui adresser aucune observation, et personne ne

le conjura de recommencer.

Nous avons dit qu'il avait la précieuse faculté de combiner ses

sensations, ce qui lui permettait de se procurer plusieurs plaisirs à la

fois, et tous ces plaisirs divers n'en faisaient qu'un. Par la croisée

entre-bâillée pénétrait dans le salon une exquise senteur de troène

fleuri. Il respirait avec volupté ce parfum, et, bien qu'il fût très

appliqué à sa lecture, il contemplait par instants les étoiles, et il

pensait à deux beaux yeux bruns, mêlés de fauve, plus doux à regarder

que tous les astres du ciel. Ces yeux si doux, il ne les voyait pas; Mme

Corneuil s'était assise à l'écart sur un divan moelleux, et l'importune

clarté de la lampe n'arrivait pas jusqu'à elle. A demi couchée

et muette, elle était tout oreilles; l'ombre est favorable au

recueillement. Je ne voudrais point jurer cependant qu'elle n'eût pas

quelques distractions; peut-être pensait-elle par intervalles à deux

volumes qui n'avaient pas été coupés. Mme Véretz était assise à son

tambour, en face du lecteur, à qui, tout en brodant, elle adressait de

petits signes de tête approbatifs. Son sourire et le pétillement de ses

yeux verts exprimaient assez le vif intérêt qu'elle portait aux Hycsos,

à moins que ce sourire ne voulût dire simplement:

«Dieu soit loué, mon cher monsieur, l'habitude rend tout supportable.»

Il lisait, tournant les feuillets à regret, car il se sentait si heureux

qu'il souhaitait que son bonheur et sa lecture ne prissent jamais fin.

Avant qu'il commençât, une main délicate, qu'il aurait voulu toujours

garder dans la sienne, avait placé devant lui un grand verre d'eau

sucrée. Il y trempa ses lèvres, toussa pour s'éclaircir la voix, puis

reprit en ces termes:

«Nous avons démontré que l'histoire de Joseph, fils de Jacob, telle

qu'elle est contenue dans les chapitres XXXIX et suivants de la

_Genèse_, présente un caractère manifeste d'authenticité. Les noms

propres, si importants en de pareilles manières, en font foi. Comme

chacun sait, l'officier de Pharaon, chef de ses gardes ou de ses

eunuques, qui avait acheté Joseph aux Ismaélites, et avec la femme

duquel il eut cette déplorable aventure d'où il ne réussit à se tirer

qu'en lui laissant son manteau, s'appelait Potiphar, et Potiphar n'est

pas autre chose que Pet-Phra, qui signifie consacré à Ra ou au dieu

solaire. Joseph reçut du Pharaon le titre de Zphanatpaneach, qu'il faut

traduire par Zpent-Pouch; or Zpent-Pouch veut dire créateur de la vie,

ce qui prouve assez la gratitude que les Égyptiens gardaient à Joseph

pour avoir pourvu à leur subsistance pendant la famine. On lui donna en

mariage la fille d'un prêtre de On ou Annu...»

Ici, il se tourna vers Mme Véretz pour lui dire:

«Est-il besoin de vous expliquer que On ou Annu est la ville du soleil,

ou Héliopolis?

--Me feriez-vous ce cruel affront?» lui répondit-elle.

«On lui donna donc en mariage, reprit-il, la fille d'un prêtre de On ou

Annu, laquelle s'appelait Asnath, mot qui s'explique par As-Neith et qui

témoigne qu'elle était consacrée à la mère du soleil. Après cela, il ne

nous reste plus qu'une chose à démontrer, à savoir que le Pharaon sous

le règne duquel Joseph arriva en Égypte était bien le roi des Hycsos,

Apépi.»

--Nous y voilà donc enfin, s'écria joyeusement Mme Véretz. J'ai toujours

aimé cet Apépi sans le connaître.

--Oh! je ne prétends pas le surfaire, répondit-il, et je n'oserais pas

affirmer qu'il fût précisément aimable; mais c'était un homme de mérite,

et vous verrez qu'il est digne en quelque mesure de la considération que

voulez bien lui témoigner. Je ne vous dirai pas non plus qu'il fût beau,

mais sa figure avait du caractère. Vous me demanderez comment je le

sais. Il y a, madame, au musée du Louvre, dans l'armoire A de la salle

historique, une figurine un peu fruste en basalte vert où l'on avait cru

reconnaître le meilleur style saïte. Malheureusement, les cartouches

ont disparu. Madame, j'ai les plus sérieuses raisons de penser que cette

précieuse statuette n'est pas du tout saïte, que c'est le portrait d'un

roi pasteur, et que ce roi pasteur était Apépi. Ainsi vous voyez...»

Il porta de nouveau le verre à ses lèvres, avala une seconde gorgée avec

méthode, comme il faisait tout; puis, poursuivant sa lecture:

«A cet effet, nous sommes obligés de reprendre les choses de plus haut.

Ce fut vers l'année 1830 avant l'ère chrétienne que les souverains de

la dynastie thébaine commencèrent à se soulever contre les Hycsos. Après

une longue et pénible lutte, où ils connurent toutes les vicissitudes de

la fortune, ils refoulèrent les Pasteurs dans la basse Égypte. Plus d'un

siècle après, le roi Raskenen était assis sur le trône de Thèbes, et

il est fait mention de lui dans un papyrus du Musée britannique, dont

l'importance ne peut échapper à personne.--Il arriva, est-il écrit dans

ce papyrus, que la terre d'Égypte devint la propriété des méchants, et

il n'y avait pas alors un roi doué de la vie, du salut et de la force.

Mais voici, le roi Raskenen apparut, doué de la force, du salut et de

la vie, et il régnait sur le pays du midi. Les méchants étaient dans la

forteresse du soleil, et tout le pays était soumis à des corvées et à

des tributs. Le roi des méchants s'appelait Apépi, et il choisit pour

son seigneur, c'est toujours le papyrus qui parle, le dieu Sutech,

c'est-à-dire le dieu Set, qui n'est autre que le dieu Typhon, génie du

mal.»

--Il est certain, interrompit Mme Véretz, que Sutech, Set, Typhon...

Quand on y regarde de près, cela se ressemble fort.

--Oh! de grâce, chère madame, lui dit-il, nous touchons au point

capital.»

Et il reprit:

«Il lui bâtit un temple en solide maçonnerie, et il ne servit aucun

des autres dieux qui étaient en Égypte. Voilà ce que nous apprend le

papyrus, et cet important document prouve que: 1° les rois pasteurs

avaient établi leur résidence dans le Delta; 2° qu'ils tenaient sous

leur domination toute la basse Égypte; 3° qu'Apépi...»

En ce moment, il s'avisa qu'il n'avait pas entendu depuis longtemps

cette voix adorée, qui chantait si bien la chanson de Mignon, et s'étant

tourné du côté du divan, il dit:

«On l'appelle aussi Apophis, mais Apépi est le vrai nom. Lequel des deux

préférez-vous, Hortense?»

Hortense ne répondit pas; peut-être l'émotion du récit lui avait-elle

coupé la parole.

«Apophis ou Apépi, lui cria Mme Veretz. Choisis hardiment. M. de

Penneville s'en remet à ta discrétion.»

Hélas! elle ne répondit pas davantage.

Horace tressaillit; il sentit courir dans tout son corps un long

frisson, qui était un avertissement de sa destinée. Il se leva, se

saisit de la lampe, marcha précipitamment vers le divan. Ce n'était que

trop vrai, et il n'en pouvait douter, Mme Corneuil dormait.

Peu s'en fallut qu'il ne laissât échapper de sa main cette lampe, qui

éclairait son désastre. Il la posa sur un guéridon.

«Dieu, quel sommeil! s'écria Mme Véretz. Ne seriez-vous pas un peu

magnétiseur?»

Elle faisait un mouvement pour réveiller sa fille; il l'en empêcha en

lui disant avec un ricanement amer:

«Oh! je vous prie, respectez son repos.»

On aurait tort d'imaginer qu'il ne souffrait que dans son amour-propre

d'auteur et de lecteur. Un jour s'était fait en lui; il venait de

comprendre subitement que depuis plusieurs mois il s'était trompé ou

laissé tromper. Immobile et tout d'une pièce, il contemplait d'un oeil

dur, fixe, perçant, le visage de la belle endormie, dont la pose était

coquette, car elle savait dormir. Rien n'était plus charmant que le

désordre de ses beaux cheveux, dont une boucle pendait le long de sa

joue. Ses lèvres ébauchaient un demi-sourire; il est probable qu'elle

faisait un rêve heureux; elle s'était réfugiée dans un monde où il n'y a

point d'Apépi.

Horace la regardait toujours, et je ne sais quelles écailles tombaient

une à une de ses yeux. Si charmante qu'elle fût, de minute en minute

il voyait s'évanouir ses grâces, et il fut sur le point de la trouver

laide. En vérité, il ne la reconnaissait plus. Le miracle qui s'était

fait à Saqqarah, au sortir du tombeau de Ti, venait de se défaire;

il n'y avait plus rien entre cette femme qui dormait et l'Égypte. En

quittant le Caire, elle avait emporté dans ses cheveux blonds, dans son

sourire, dans son regard, un peu de ce soleil qui fait mûrir les dattes,

qui réjouit le coeur des lotus, qui amuse par des mirages le sable jaune

du désert et pour lequel l'histoire des Pharaons n'a point de secrets.

L'auréole dont elle avait couronné son front venait de s'éteindre en

un instant, et il s'aperçut, lui aussi, que ses paupières étaient

trop longues, que sa lèvre était trop mince, que ses bras, mollement

arrondis, se terminaient par des mains prenantes, qu'il y avait une

griffe là-dessous et de petits plis autour de sa bouche comme à ses

tempes, et que ces rides naissantes, dont il ne s'était jamais avisé,

trahissaient le travail sourd des petites passions, ces inquiétudes de

la vanité qui vieillissent les femmes avant le temps. D'où lui venait sa

subite clairvoyance? Il était en colère, et, on a beau dire, les grandes

colères sont lumineuses.

«Il faut lui pardonner, dit Mme Véretz. Je l'ai guettée du coin de

l'oeil; elle a lutté courageusement; par malheur, ses nerfs ne sont pas

aussi solides que les miens. Vous l'aviez déjà mise à de rudes épreuves;

elle s'en est tirée avec honneur; mais quoi! peut-on résister à la

longue au plus terrible des ennuis, à l'ennui pharaonique? Prenez-y

garde, mon cher comte. Elle a pour vous tant d'estime, tant d'amitié! Il

suffit quelquefois d'un travers pour lasser le coeur d'une femme.»

Et lui montrant du doigt tour à tour les yeux fermés de sa fille et les

soixante-treize feuillets:

«Mon cher comte, il faut choisir entre ceci et cela.»

Il l'écoutait en l'observant d'un air hagard, et ses cheveux rouges lui

firent horreur.

«En vérité, madame, lui dit-il, il me semble que je commence à vous

connaître.»

A ces mots, il retourna vers la table, rassembla les feuillets, les

enferma dans son portefeuille, mit le portefeuille sous son bras, fit un

profond salut et détala.

Comme il contournait le chalet pour gagner la grande allée du parc:

«Tu peux te réveiller, ma chère, dit en riant Mme Véretz. Nous voilà

délivrés à jamais du roi Apépi, qui vivait quarante siècles avant

Jésus-Christ.»

Une tête apparut au-dessus du rebord de la fenêtre, et une voix cria du

dehors:

«Mettons-en seize, madame, car il faut toujours être exact.»

Le comte de Penneville rentra chez lui, la mort dans l'âme. Ce qu'il

regrettait amèrement, c'était moins une femme qu'un songe. Pendant de

longs mois, une chimère avait été la délicieuse compagne de sa vie; elle

ne le quittait pas, elle s'intéressait à tout ce qu'il faisait, elle

mangeait et buvait avec lui, elle travaillait avec lui, elle rêvait avec

lui; elle lui parlait, et il lui répondait, et ils se comprenaient à

demi-mot; elle avait une voix qui lui fondait le coeur, elle avait des

cheveux blonds qui un jour avaient frôlé sa joue, elle avait aussi des

lèvres que deux fois les siennes avaient touchées. En y pensant, il lui

prit une colère qui fit diversion à sa douleur; le pauvre et naïf garçon

aurait beaucoup donné pour ravoir ses deux baisers.

Cependant il conservait encore un vague espoir.

«Non, cela ne se peut, cela ne se passe pas de la sorte, pensait-il. Il

est impossible qu'elle m'ait laissé partir ainsi pour toujours. Elle me

rappellera, elle est occupée à m'écrire. Avant minuit, Jacquot viendra,

m'apportant une lettre qui expliquera tout.»

Jacquot ne vint pas, et bientôt une horloge voisine sonna minuit. Cette

voix lamentable ressemblait à un glas funèbre; cette horloge pleurait

quelqu'un qui venait de mourir, et Horace reconnut que sa chère

compagne, que sa chimère n'était plus de ce monde. Désormais il était

seul, tout seul, et sa solitude l'épouvanta. Il laissa pendre son front

sur sa poitrine, de grosses larmes descendirent le long de ses joues.

En relevant la tête, il s'avisa qu'il n'était pas seul, qu'il y avait

sur sa table une petite statuette d'un pied de haut, qui le regardait,

qu'elle s'appelait Sekhet, la secourable, et qu'elle allongeait vers

lui son joli museau de chat, dont le froncement était empreint d'une

miséricordieuse bienveillance. Il courut à elle, la prit dans ses mains.

«Ah! te voilà, lui dit-il; comment t'avais-je oubliée? Je ne suis pas

seul, puisque tu me restes. Quelqu'un disait ici même que les roses se

fanent, que les dieux demeurent. Je t'aime, tu m'aimes, et nous nous

aimerons toujours.»

En parlant ainsi, il caressait sa taille fine, ses hanches arrondies, et

il finit par la baiser dévotement sur le front. Il lui parut que cette

bonne petite Sekhet plaignait ses peines, qu'elle était tout émue, tout

attendrie, qu'elle avait un bon petit coeur comme une soeur grise ou

simplement comme une honnête créature humaine; il lui parut aussi qu'il

y avait des larmes dans ses yeux, quoiqu'elle fût déesse, et qu'elle lui

rendait son baiser, quoiqu'elle fût en faïence bleue. Il lui parut enfin

qu'elle lui disait:

«Tu m'es revenu, je ne te prêterai plus à personne.»

Eh! bon Dieu, elle l'avait si peu prêté!

Il se sentit réconforté; il avait purifié son coeur et ses lèvres. Il se

planta devant la glace, contempla son image. Il acquit la certitude que

le comte Horace avait les yeux un peu rouges et que nonobstant le comte

Horace était un homme. Il alla chercher deux grandes malles vides, qu'il

avait remisées dans un réduit; il les apporta dans sa chambre l'une

après l'autre; dix minutes plus tard, il était occupé à les remplir.

Le lendemain dans l'après-midi, le marquis de Miraval, qui par une

exception singulière n'avait pas traversé le lac, quoiqu'il fît ce

jour-là un vrai temps de demoiselle, reçut à la fois deux lettres, l'une

qui fut apportée par le facteur, l'autre que lui remit Jacquot, tout

habillé de neuf.

La première, écrite d'une main ferme et tranquille, était conçue en ces

termes:

«Mon cher oncle, la place est libre; vous pouvez la prendre. Si vous

avez des commissions pour Vichy, veuillez, je vous prie, me les adresser

à Genève; j'y coucherai ce soir, et j'en repartirai demain par le

train express de trois heures ou, pour mieux dire, de trois heures et

vingt-cinq minutes. Agréez l'expression de tous les voeux que je fais

pour votre bonheur et l'assurance de mon inaltérable affection.»

La seconde, hâtivement gribouillée, contenait ceci:

«Monsieur le marquis, vous aviez tristement dit vrai; il n'aimait pas

ou il aimait bien peu, puisqu'il n'a pu pardonner à la femme qu'il

prétendait aimer de s'être assoupie pendant la lecture d'un mémoire sur

le roi Apépi. Je vous laisse à deviner ce qu'en a pensé ma fille; elle

a toisé le personnage, et une femme n'aime plus l'homme qu'elle toise.

J'apprends qu'il se met en route à l'instant; vous n'avez donc plus à

craindre mes indiscrétions. Rien ne vous empêche désormais de m'écrire

votre secret, ou plutôt faites mieux, venez nous le dire ce soir en

dînant avec nous.»

Jacquot rapporta à Mme Véretz la réponse que voici:

«Chère madame, il faut donc vous le révéler, ce terrible secret! J'ai

une passion déplorable, que je cache avec grand soin, par respect

pour mes cheveux blancs; ceux de mes amis qui la connaissent m'en ont

cruellement plaisanté. Je vous l'avoue en rougissant, j'adore la pêche à

la ligne. Quand Mme de Penneville m'envoya à Lausanne pour y traiter

une affaire de famille, je me consolai de ce dérangement, en me disant:

Lausanne est près d'un lac, je pêcherai. Mon premier soin en arrivant

fut de me procurer des lignes et tout l'attirail nécessaire. Je n'osais

pas pêcher dans votre voisinage, craignant d'être surpris et que mon

neveu ne se moquât de moi. Je m'informai; on m'assura qu'il se trouvait

en Savoie, près d'Évian, un joli petit parage très poissonneux. Il y

a une auberge sur la côte; j'y louai une chambre, où j'installai mes

engins, et chaque matin je traversais le lac pour aller satisfaire ma

passion. Puisque je vous ai promis d'être véridique comme Amen-Heb,

grammate principal, voyez un peu à quoi m'entraîne cette fureur. Je

quittai Lausanne pour Ouchy dans l'unique dessein de me rapprocher du

poisson; j'oubliai si bien l'affaire qui m'avait amené que j'allai voir

deux fois seulement mon neveu, un jour qu'il ventait et un jour qu'il

pleuvait, parce que ces jours-là on ne pêche pas; enfin je refusai deux

invitations à déjeuner des plus attrayantes, parce qu'en m'y rendant je

me serais privé pendant deux journées entières du plaisir de pêcher.

Ce qui est lamentable, c'est que malgré mes soins, mon attention, ma

persévérance, je ne prenais rien, hormis quelques misérables goujons. Je

me disais: C'en est trop, partons. Et je ne partais pas. En débarquant

à Lausanne, je croyais encore au poisson, je n'y crois plus, et c'est

ainsi que nos illusions s'en vont avec nos années, nous en semons notre

route. Toutefois, je ne sais par quel miracle j'ai réussi avant-hier à

prendre une anguille de fort jolie taille, qui est venue obligeamment

mordre à mon hameçon, et là-dessus je pars. L'honneur de mes cheveux

blancs est sauf.

«Veuillez, chère madame, présenter à votre adorable fille et agréer

pour vous-même les compliments empressés et respectueux du marquis de

Miraval.»

Nous renonçons à décrire l'expression que revêtit la figure de Mme

Véretz en prenant connaissance de cette réponse, l'embarras vraiment

cruel qu'elle éprouva à la communiquer à sa fille, et la scène

véritablement épouvantable que lui fit cet ange adoré. Mme Corneuil est

moins à plaindre que sa mère, puisque dans son désastre elle a du moins

la ressource de soulager son coeur par les reproches les plus véhéments,

par les récriminations les plus virulentes, par des exclamations comme

celle-ci: «N'est-ce pas toi qui es la cause de tout?» On raconte qu'il

y a eu dans ce siècle une reine très intelligente, très éclairée, pleine

de bons sentiments, qui exerçait une grande et légitime influence dans

les affaires de l'État. Le roi son époux aimait à prendre ses conseils

et s'en trouvait bien. Malheureusement, il lui arriva un jour de se

tromper, et le sort de toute une vie se décide souvent en une minute.

De ce moment, elle ne fut plus consultée; les gens qu'elle recommandait

n'étaient plus agréés; son auguste époux disait: «Tout ce monde m'est

suspect, ce sont les amis de ma femme.» Pour s'être trompée une fois,

Mme Véretz a perdu toute son influence, tout son crédit. Sa fille lui

rappellera éternellement qu'un jour elle lui a fait lâcher la proie pour

courir après une ombre en cheveux blancs.

Quand le comte Horace de Penneville se présenta à la gare de Genève,

impatient de s'embarquer dans le train qui part non à trois heures, mais

à trois heures et vingt-cinq minutes de l'après-midi, son étonnement fut

grand d'apercevoir à l'un des coins du wagon où le hasard le fit monter

le marquis de Miraval, son grand-oncle, qui, tout en l'aidant à caser

convenablement sous les banquettes et dans le filet ses innombrables

petits paquets, lui dit:

«J'ai réfléchi, mon fils; il faut se défier des femmes qui tour à tour

aiment Apépi et ne l'aiment plus.»

Amours fragiles Le roi Apépi—Le bel Edwards—Les inconséquences de M. Drommel · 第 9 / 24 题