Depuis vingt minutes bien comptées, il lisait. On l'écoutait ou
l'on paraissait l'écouter. Le joli salon du chalet était situé au
rez-de-chaussée, et, la soirée étant tiède, on avait laissé la fenêtre
ouverte. S'il y avait eu des passants, le bruit de leurs pas aurait pu
le déranger; mais, grâce à Dieu, il ne passait personne. Jacquot et
sa trompette s'étaient retirés dans leur mansarde où ils dormaient
paisiblement dans les bras l'un de l'autre. Les oiseaux du parc étaient
convenus de se taire pour pouvoir mieux l'entendre, sans perdre un mot;
il est vrai qu'on était dans la saison où ils ne chantent pas. Du sein
des demeures éthérées, les étoiles, ces habitantes de l'éternel silence,
lui jetaient un regard ami. Il lisait avec dignité, avec feu, avec
conviction, mais avec modestie. De temps à autre, il s'arrêtait pour
dire:
«Trouvez-vous que j'aille trop vite? Dans mon enfance, on me reprochait
de bredouiller. Avez-vous de la peine à me suivre? Voulez-vous que je
recommence? Vous allez me demander mes preuves; attendez, je les fournis
plus loin. Si vous avez quelque observation à me faire, ne vous gênez
pas, je vous en serai fort obligé.»
Mais on n'avait garde de lui adresser aucune observation, et personne ne
le conjura de recommencer.
Nous avons dit qu'il avait la précieuse faculté de combiner ses
sensations, ce qui lui permettait de se procurer plusieurs plaisirs à la
fois, et tous ces plaisirs divers n'en faisaient qu'un. Par la croisée
entre-bâillée pénétrait dans le salon une exquise senteur de troène
fleuri. Il respirait avec volupté ce parfum, et, bien qu'il fût très
appliqué à sa lecture, il contemplait par instants les étoiles, et il
pensait à deux beaux yeux bruns, mêlés de fauve, plus doux à regarder
que tous les astres du ciel. Ces yeux si doux, il ne les voyait pas; Mme
Corneuil s'était assise à l'écart sur un divan moelleux, et l'importune
clarté de la lampe n'arrivait pas jusqu'à elle. A demi couchée
et muette, elle était tout oreilles; l'ombre est favorable au
recueillement. Je ne voudrais point jurer cependant qu'elle n'eût pas
quelques distractions; peut-être pensait-elle par intervalles à deux
volumes qui n'avaient pas été coupés. Mme Véretz était assise à son
tambour, en face du lecteur, à qui, tout en brodant, elle adressait de
petits signes de tête approbatifs. Son sourire et le pétillement de ses
yeux verts exprimaient assez le vif intérêt qu'elle portait aux Hycsos,
à moins que ce sourire ne voulût dire simplement:
«Dieu soit loué, mon cher monsieur, l'habitude rend tout supportable.»
Il lisait, tournant les feuillets à regret, car il se sentait si heureux
qu'il souhaitait que son bonheur et sa lecture ne prissent jamais fin.
Avant qu'il commençât, une main délicate, qu'il aurait voulu toujours
garder dans la sienne, avait placé devant lui un grand verre d'eau
sucrée. Il y trempa ses lèvres, toussa pour s'éclaircir la voix, puis
reprit en ces termes:
«Nous avons démontré que l'histoire de Joseph, fils de Jacob, telle
qu'elle est contenue dans les chapitres XXXIX et suivants de la
_Genèse_, présente un caractère manifeste d'authenticité. Les noms
propres, si importants en de pareilles manières, en font foi. Comme
chacun sait, l'officier de Pharaon, chef de ses gardes ou de ses
eunuques, qui avait acheté Joseph aux Ismaélites, et avec la femme
duquel il eut cette déplorable aventure d'où il ne réussit à se tirer
qu'en lui laissant son manteau, s'appelait Potiphar, et Potiphar n'est
pas autre chose que Pet-Phra, qui signifie consacré à Ra ou au dieu
solaire. Joseph reçut du Pharaon le titre de Zphanatpaneach, qu'il faut
traduire par Zpent-Pouch; or Zpent-Pouch veut dire créateur de la vie,
ce qui prouve assez la gratitude que les Égyptiens gardaient à Joseph
pour avoir pourvu à leur subsistance pendant la famine. On lui donna en
mariage la fille d'un prêtre de On ou Annu...»
Ici, il se tourna vers Mme Véretz pour lui dire:
«Est-il besoin de vous expliquer que On ou Annu est la ville du soleil,
ou Héliopolis?
--Me feriez-vous ce cruel affront?» lui répondit-elle.
«On lui donna donc en mariage, reprit-il, la fille d'un prêtre de On ou
Annu, laquelle s'appelait Asnath, mot qui s'explique par As-Neith et qui
témoigne qu'elle était consacrée à la mère du soleil. Après cela, il ne
nous reste plus qu'une chose à démontrer, à savoir que le Pharaon sous
le règne duquel Joseph arriva en Égypte était bien le roi des Hycsos,
Apépi.»
--Nous y voilà donc enfin, s'écria joyeusement Mme Véretz. J'ai toujours
aimé cet Apépi sans le connaître.
--Oh! je ne prétends pas le surfaire, répondit-il, et je n'oserais pas
affirmer qu'il fût précisément aimable; mais c'était un homme de mérite,
et vous verrez qu'il est digne en quelque mesure de la considération que
voulez bien lui témoigner. Je ne vous dirai pas non plus qu'il fût beau,
mais sa figure avait du caractère. Vous me demanderez comment je le
sais. Il y a, madame, au musée du Louvre, dans l'armoire A de la salle
historique, une figurine un peu fruste en basalte vert où l'on avait cru
reconnaître le meilleur style saïte. Malheureusement, les cartouches
ont disparu. Madame, j'ai les plus sérieuses raisons de penser que cette
précieuse statuette n'est pas du tout saïte, que c'est le portrait d'un
roi pasteur, et que ce roi pasteur était Apépi. Ainsi vous voyez...»
Il porta de nouveau le verre à ses lèvres, avala une seconde gorgée avec
méthode, comme il faisait tout; puis, poursuivant sa lecture:
«A cet effet, nous sommes obligés de reprendre les choses de plus haut.
Ce fut vers l'année 1830 avant l'ère chrétienne que les souverains de
la dynastie thébaine commencèrent à se soulever contre les Hycsos. Après
une longue et pénible lutte, où ils connurent toutes les vicissitudes de
la fortune, ils refoulèrent les Pasteurs dans la basse Égypte. Plus d'un
siècle après, le roi Raskenen était assis sur le trône de Thèbes, et
il est fait mention de lui dans un papyrus du Musée britannique, dont
l'importance ne peut échapper à personne.--Il arriva, est-il écrit dans
ce papyrus, que la terre d'Égypte devint la propriété des méchants, et
il n'y avait pas alors un roi doué de la vie, du salut et de la force.
Mais voici, le roi Raskenen apparut, doué de la force, du salut et de
la vie, et il régnait sur le pays du midi. Les méchants étaient dans la
forteresse du soleil, et tout le pays était soumis à des corvées et à
des tributs. Le roi des méchants s'appelait Apépi, et il choisit pour
son seigneur, c'est toujours le papyrus qui parle, le dieu Sutech,
c'est-à-dire le dieu Set, qui n'est autre que le dieu Typhon, génie du
mal.»
--Il est certain, interrompit Mme Véretz, que Sutech, Set, Typhon...
Quand on y regarde de près, cela se ressemble fort.
--Oh! de grâce, chère madame, lui dit-il, nous touchons au point
capital.»
Et il reprit:
«Il lui bâtit un temple en solide maçonnerie, et il ne servit aucun
des autres dieux qui étaient en Égypte. Voilà ce que nous apprend le
papyrus, et cet important document prouve que: 1° les rois pasteurs
avaient établi leur résidence dans le Delta; 2° qu'ils tenaient sous
leur domination toute la basse Égypte; 3° qu'Apépi...»
En ce moment, il s'avisa qu'il n'avait pas entendu depuis longtemps
cette voix adorée, qui chantait si bien la chanson de Mignon, et s'étant
tourné du côté du divan, il dit:
«On l'appelle aussi Apophis, mais Apépi est le vrai nom. Lequel des deux
préférez-vous, Hortense?»
Hortense ne répondit pas; peut-être l'émotion du récit lui avait-elle
coupé la parole.
«Apophis ou Apépi, lui cria Mme Veretz. Choisis hardiment. M. de
Penneville s'en remet à ta discrétion.»
Hélas! elle ne répondit pas davantage.
Horace tressaillit; il sentit courir dans tout son corps un long
frisson, qui était un avertissement de sa destinée. Il se leva, se
saisit de la lampe, marcha précipitamment vers le divan. Ce n'était que
trop vrai, et il n'en pouvait douter, Mme Corneuil dormait.
Peu s'en fallut qu'il ne laissât échapper de sa main cette lampe, qui
éclairait son désastre. Il la posa sur un guéridon.
«Dieu, quel sommeil! s'écria Mme Véretz. Ne seriez-vous pas un peu
magnétiseur?»
Elle faisait un mouvement pour réveiller sa fille; il l'en empêcha en
lui disant avec un ricanement amer:
«Oh! je vous prie, respectez son repos.»
On aurait tort d'imaginer qu'il ne souffrait que dans son amour-propre
d'auteur et de lecteur. Un jour s'était fait en lui; il venait de
comprendre subitement que depuis plusieurs mois il s'était trompé ou
laissé tromper. Immobile et tout d'une pièce, il contemplait d'un oeil
dur, fixe, perçant, le visage de la belle endormie, dont la pose était
coquette, car elle savait dormir. Rien n'était plus charmant que le
désordre de ses beaux cheveux, dont une boucle pendait le long de sa
joue. Ses lèvres ébauchaient un demi-sourire; il est probable qu'elle
faisait un rêve heureux; elle s'était réfugiée dans un monde où il n'y a
point d'Apépi.
Horace la regardait toujours, et je ne sais quelles écailles tombaient
une à une de ses yeux. Si charmante qu'elle fût, de minute en minute
il voyait s'évanouir ses grâces, et il fut sur le point de la trouver
laide. En vérité, il ne la reconnaissait plus. Le miracle qui s'était
fait à Saqqarah, au sortir du tombeau de Ti, venait de se défaire;
il n'y avait plus rien entre cette femme qui dormait et l'Égypte. En
quittant le Caire, elle avait emporté dans ses cheveux blonds, dans son
sourire, dans son regard, un peu de ce soleil qui fait mûrir les dattes,
qui réjouit le coeur des lotus, qui amuse par des mirages le sable jaune
du désert et pour lequel l'histoire des Pharaons n'a point de secrets.
L'auréole dont elle avait couronné son front venait de s'éteindre en
un instant, et il s'aperçut, lui aussi, que ses paupières étaient
trop longues, que sa lèvre était trop mince, que ses bras, mollement
arrondis, se terminaient par des mains prenantes, qu'il y avait une
griffe là-dessous et de petits plis autour de sa bouche comme à ses
tempes, et que ces rides naissantes, dont il ne s'était jamais avisé,
trahissaient le travail sourd des petites passions, ces inquiétudes de
la vanité qui vieillissent les femmes avant le temps. D'où lui venait sa
subite clairvoyance? Il était en colère, et, on a beau dire, les grandes
colères sont lumineuses.
«Il faut lui pardonner, dit Mme Véretz. Je l'ai guettée du coin de
l'oeil; elle a lutté courageusement; par malheur, ses nerfs ne sont pas
aussi solides que les miens. Vous l'aviez déjà mise à de rudes épreuves;
elle s'en est tirée avec honneur; mais quoi! peut-on résister à la
longue au plus terrible des ennuis, à l'ennui pharaonique? Prenez-y
garde, mon cher comte. Elle a pour vous tant d'estime, tant d'amitié! Il
suffit quelquefois d'un travers pour lasser le coeur d'une femme.»
Et lui montrant du doigt tour à tour les yeux fermés de sa fille et les
soixante-treize feuillets:
«Mon cher comte, il faut choisir entre ceci et cela.»
Il l'écoutait en l'observant d'un air hagard, et ses cheveux rouges lui
firent horreur.
«En vérité, madame, lui dit-il, il me semble que je commence à vous
connaître.»
A ces mots, il retourna vers la table, rassembla les feuillets, les
enferma dans son portefeuille, mit le portefeuille sous son bras, fit un
profond salut et détala.
Comme il contournait le chalet pour gagner la grande allée du parc:
«Tu peux te réveiller, ma chère, dit en riant Mme Véretz. Nous voilà
délivrés à jamais du roi Apépi, qui vivait quarante siècles avant
Jésus-Christ.»
Une tête apparut au-dessus du rebord de la fenêtre, et une voix cria du
dehors:
«Mettons-en seize, madame, car il faut toujours être exact.»
Le comte de Penneville rentra chez lui, la mort dans l'âme. Ce qu'il
regrettait amèrement, c'était moins une femme qu'un songe. Pendant de
longs mois, une chimère avait été la délicieuse compagne de sa vie; elle
ne le quittait pas, elle s'intéressait à tout ce qu'il faisait, elle
mangeait et buvait avec lui, elle travaillait avec lui, elle rêvait avec
lui; elle lui parlait, et il lui répondait, et ils se comprenaient à
demi-mot; elle avait une voix qui lui fondait le coeur, elle avait des
cheveux blonds qui un jour avaient frôlé sa joue, elle avait aussi des
lèvres que deux fois les siennes avaient touchées. En y pensant, il lui
prit une colère qui fit diversion à sa douleur; le pauvre et naïf garçon
aurait beaucoup donné pour ravoir ses deux baisers.
Cependant il conservait encore un vague espoir.
«Non, cela ne se peut, cela ne se passe pas de la sorte, pensait-il. Il
est impossible qu'elle m'ait laissé partir ainsi pour toujours. Elle me
rappellera, elle est occupée à m'écrire. Avant minuit, Jacquot viendra,
m'apportant une lettre qui expliquera tout.»
Jacquot ne vint pas, et bientôt une horloge voisine sonna minuit. Cette
voix lamentable ressemblait à un glas funèbre; cette horloge pleurait
quelqu'un qui venait de mourir, et Horace reconnut que sa chère
compagne, que sa chimère n'était plus de ce monde. Désormais il était
seul, tout seul, et sa solitude l'épouvanta. Il laissa pendre son front
sur sa poitrine, de grosses larmes descendirent le long de ses joues.
En relevant la tête, il s'avisa qu'il n'était pas seul, qu'il y avait
sur sa table une petite statuette d'un pied de haut, qui le regardait,
qu'elle s'appelait Sekhet, la secourable, et qu'elle allongeait vers
lui son joli museau de chat, dont le froncement était empreint d'une
miséricordieuse bienveillance. Il courut à elle, la prit dans ses mains.
«Ah! te voilà, lui dit-il; comment t'avais-je oubliée? Je ne suis pas
seul, puisque tu me restes. Quelqu'un disait ici même que les roses se
fanent, que les dieux demeurent. Je t'aime, tu m'aimes, et nous nous
aimerons toujours.»
En parlant ainsi, il caressait sa taille fine, ses hanches arrondies, et
il finit par la baiser dévotement sur le front. Il lui parut que cette
bonne petite Sekhet plaignait ses peines, qu'elle était tout émue, tout
attendrie, qu'elle avait un bon petit coeur comme une soeur grise ou
simplement comme une honnête créature humaine; il lui parut aussi qu'il
y avait des larmes dans ses yeux, quoiqu'elle fût déesse, et qu'elle lui
rendait son baiser, quoiqu'elle fût en faïence bleue. Il lui parut enfin
qu'elle lui disait:
«Tu m'es revenu, je ne te prêterai plus à personne.»
Eh! bon Dieu, elle l'avait si peu prêté!
Il se sentit réconforté; il avait purifié son coeur et ses lèvres. Il se
planta devant la glace, contempla son image. Il acquit la certitude que
le comte Horace avait les yeux un peu rouges et que nonobstant le comte
Horace était un homme. Il alla chercher deux grandes malles vides, qu'il
avait remisées dans un réduit; il les apporta dans sa chambre l'une
après l'autre; dix minutes plus tard, il était occupé à les remplir.
Le lendemain dans l'après-midi, le marquis de Miraval, qui par une
exception singulière n'avait pas traversé le lac, quoiqu'il fît ce
jour-là un vrai temps de demoiselle, reçut à la fois deux lettres, l'une
qui fut apportée par le facteur, l'autre que lui remit Jacquot, tout
habillé de neuf.
La première, écrite d'une main ferme et tranquille, était conçue en ces
termes:
«Mon cher oncle, la place est libre; vous pouvez la prendre. Si vous
avez des commissions pour Vichy, veuillez, je vous prie, me les adresser
à Genève; j'y coucherai ce soir, et j'en repartirai demain par le
train express de trois heures ou, pour mieux dire, de trois heures et
vingt-cinq minutes. Agréez l'expression de tous les voeux que je fais
pour votre bonheur et l'assurance de mon inaltérable affection.»
La seconde, hâtivement gribouillée, contenait ceci:
«Monsieur le marquis, vous aviez tristement dit vrai; il n'aimait pas
ou il aimait bien peu, puisqu'il n'a pu pardonner à la femme qu'il
prétendait aimer de s'être assoupie pendant la lecture d'un mémoire sur
le roi Apépi. Je vous laisse à deviner ce qu'en a pensé ma fille; elle
a toisé le personnage, et une femme n'aime plus l'homme qu'elle toise.
J'apprends qu'il se met en route à l'instant; vous n'avez donc plus à
craindre mes indiscrétions. Rien ne vous empêche désormais de m'écrire
votre secret, ou plutôt faites mieux, venez nous le dire ce soir en
dînant avec nous.»
Jacquot rapporta à Mme Véretz la réponse que voici:
«Chère madame, il faut donc vous le révéler, ce terrible secret! J'ai
une passion déplorable, que je cache avec grand soin, par respect
pour mes cheveux blancs; ceux de mes amis qui la connaissent m'en ont
cruellement plaisanté. Je vous l'avoue en rougissant, j'adore la pêche à
la ligne. Quand Mme de Penneville m'envoya à Lausanne pour y traiter
une affaire de famille, je me consolai de ce dérangement, en me disant:
Lausanne est près d'un lac, je pêcherai. Mon premier soin en arrivant
fut de me procurer des lignes et tout l'attirail nécessaire. Je n'osais
pas pêcher dans votre voisinage, craignant d'être surpris et que mon
neveu ne se moquât de moi. Je m'informai; on m'assura qu'il se trouvait
en Savoie, près d'Évian, un joli petit parage très poissonneux. Il y
a une auberge sur la côte; j'y louai une chambre, où j'installai mes
engins, et chaque matin je traversais le lac pour aller satisfaire ma
passion. Puisque je vous ai promis d'être véridique comme Amen-Heb,
grammate principal, voyez un peu à quoi m'entraîne cette fureur. Je
quittai Lausanne pour Ouchy dans l'unique dessein de me rapprocher du
poisson; j'oubliai si bien l'affaire qui m'avait amené que j'allai voir
deux fois seulement mon neveu, un jour qu'il ventait et un jour qu'il
pleuvait, parce que ces jours-là on ne pêche pas; enfin je refusai deux
invitations à déjeuner des plus attrayantes, parce qu'en m'y rendant je
me serais privé pendant deux journées entières du plaisir de pêcher.
Ce qui est lamentable, c'est que malgré mes soins, mon attention, ma
persévérance, je ne prenais rien, hormis quelques misérables goujons. Je
me disais: C'en est trop, partons. Et je ne partais pas. En débarquant
à Lausanne, je croyais encore au poisson, je n'y crois plus, et c'est
ainsi que nos illusions s'en vont avec nos années, nous en semons notre
route. Toutefois, je ne sais par quel miracle j'ai réussi avant-hier à
prendre une anguille de fort jolie taille, qui est venue obligeamment
mordre à mon hameçon, et là-dessus je pars. L'honneur de mes cheveux
blancs est sauf.
«Veuillez, chère madame, présenter à votre adorable fille et agréer
pour vous-même les compliments empressés et respectueux du marquis de
Miraval.»
Nous renonçons à décrire l'expression que revêtit la figure de Mme
Véretz en prenant connaissance de cette réponse, l'embarras vraiment
cruel qu'elle éprouva à la communiquer à sa fille, et la scène
véritablement épouvantable que lui fit cet ange adoré. Mme Corneuil est
moins à plaindre que sa mère, puisque dans son désastre elle a du moins
la ressource de soulager son coeur par les reproches les plus véhéments,
par les récriminations les plus virulentes, par des exclamations comme
celle-ci: «N'est-ce pas toi qui es la cause de tout?» On raconte qu'il
y a eu dans ce siècle une reine très intelligente, très éclairée, pleine
de bons sentiments, qui exerçait une grande et légitime influence dans
les affaires de l'État. Le roi son époux aimait à prendre ses conseils
et s'en trouvait bien. Malheureusement, il lui arriva un jour de se
tromper, et le sort de toute une vie se décide souvent en une minute.
De ce moment, elle ne fut plus consultée; les gens qu'elle recommandait
n'étaient plus agréés; son auguste époux disait: «Tout ce monde m'est
suspect, ce sont les amis de ma femme.» Pour s'être trompée une fois,
Mme Véretz a perdu toute son influence, tout son crédit. Sa fille lui
rappellera éternellement qu'un jour elle lui a fait lâcher la proie pour
courir après une ombre en cheveux blancs.
Quand le comte Horace de Penneville se présenta à la gare de Genève,
impatient de s'embarquer dans le train qui part non à trois heures, mais
à trois heures et vingt-cinq minutes de l'après-midi, son étonnement fut
grand d'apercevoir à l'un des coins du wagon où le hasard le fit monter
le marquis de Miraval, son grand-oncle, qui, tout en l'aidant à caser
convenablement sous les banquettes et dans le filet ses innombrables
petits paquets, lui dit:
«J'ai réfléchi, mon fils; il faut se défier des femmes qui tour à tour
aiment Apépi et ne l'aiment plus.»