IV

Le lendemain, dans l'après-midi, le comte de Penneville se rendit à

l'hôtel Gibbon, dans l'espérance d'y voir son oncle; il ne l'y trouva

pas. Il lui laissa sa carte avec un mot pour lui témoigner son regret

d'avoir fait une course inutile et lui annoncer que Mme Véretz et sa

fille invitaient le marquis de Miraval à venir déjeuner avec elles le

jour suivant. Le marquis lui fit porter sa réponse dans la soirée; il

s'y plaignait d'être indisposé, priait son neveu de l'excuser auprès de

ces dames, dont l'attention le touchait infiniment. Inquiet de la santé

de son oncle, Horace sortit dans la matinée, contrairement à toutes ses

habitudes, pour aller prendre de ses nouvelles. Cette fois encore, le

nid était vide, et le comte eut tout ensemble le chagrin d'avoir perdu

ses pas et le plaisir d'en conclure que le malade se portait bien.

Pressé par Mme Corneuil, il lui écrivit pour lui transmettre une

nouvelle invitation à déjeuner. Le marquis lui fit répondre par un

exprès qu'il venait de se décider à repartir à l'instant pour Paris,

qu'il était fort chagriné de n'avoir pas même le temps de lui faire ses

adieux.

Cette résolution subite et ce départ inattendu émurent beaucoup la

pension Vallaud. On en parla durant une heure d'horloge, et les jours

suivants on en reparla. M. de Penneville fut la premier à se remettre de

sa surprise.

«Arrive que pourra, se dit-il; je serai comme un roc.»

Et il eut bientôt fait de penser à autre chose. La mère et la fille

furent moins philosophes. Mme Véretz éprouvait un étonnement pénible,

une vive contrariété de s'être trompée à ce point, car elle se piquait

de ne jamais se tromper. Mme Corneuil lui disait d'un ton de triomphe:

«Je vous félicite de votre perspicacité. M. de Miraval nous était,

disiez-vous, tout acquis. Il se trouve que sa bienveillance ne va

pas même jusqu'à la politesse la plus élémentaire. Il était venu

en éclaireur, il est retourné bien vite faire son rapport à Mme de

Penneville. Nous aurons avant peu de ses nouvelles, qui ne seront pas

agréables. Je suis sûre que vous n'avez pas su vous tenir avec lui, que

vous lui avez dit des choses compromettantes.

--Ai-je l'habitude d'en dire, ma chère? répondait Mme Véretz. J'avoue

qu'une telle conduite me surprend. Elle est contraire à toutes mes

notions du droit des gens. Avant de faire la guerre, un galant homme la

déclare. Le monstre a bien caché son jeu.

--Vous avez toujours été d'une confiance aveugle.

--Et pourtant les mauvaises langues prétendent que je suis une mère

habile. Ne m'accable pas, ma mignonne. Ce qui m'afflige, c'est qu'un

héritage de deux cent mille livres de rente ne se trouve pas dans le pas

d'un cheval.

--Vous n'avez que cet héritage en tête. Il est bien question de cela!

Il s'agit d'un noir complot, dont nous verrons bientôt les effets. Ce

vilain vieillard nous jouera quelque tour de sa façon.

--Attendons, attendons, répondait Mme Véretz. Il faut du gros canon

pour prendre les forteresses. Tu as beau dire, nous pouvons dormir

tranquilles sur nos deux oreilles.»

Trois jours plus tard, Mme Véretz, qui, en cachette de sa fille, était

sortie de très bonne heure pour aller faire elle-même son marché,

s'introduisit à pas de loup dans l'appartement du comte de Penneville,

entr'ouvrit la porte de son cabinet de travail, et, la main sur le

loquet, elle lui cria:

«Voulez-vous savoir une chose, bel oiseau bleu? On vous en a donné

à garder, et M. de Miraval n'a pas quitté Lausanne. Je viens de le

rencontrer qui traversait la place Saint-François.

--Impossible! répondit-il en laissant tomber sa plume.

--Impossible peut-être, mais encore plus vrai qu'impossible,» dit-elle

en se sauvant.

Horace se rendit incontinent à l'hôtel Gibbon et ne fut pas plus heureux

que les autres fois. Il y retourna dans la soirée, et sa persévérance

fut enfin récompensée. Il eut la joie d'apercevoir M. de Miraval, qui

faisait sa digestion en fumant un cigare sur la terrasse de l'hôtel.

--Eh bien, mon oncle, lui dit-il, ce départ?...

--L'esprit est prompt, la chair est faible, s'écria le marquis. Lausanne

est une ville si charmante, que je n'ai pas eu le courage de m'en

arracher.

--Daignerez-vous au moins m'instruire?...

--Montons dans ma chambre, interrompit-il; nous y serons mieux pour

causer.»

Dès qu'ils y furent entrés, le marquis se laissa tomber sur un sofa en

murmurant:

«Ouf! que je suis las!»

Puis il offrit du geste un fauteuil à son neveu, qui lui dit:

«Une fois pour toutes, expliquons-nous. Ami ou ennemi?

--Recourons au _distinguo_. Ami du cher garçon que voici, mais ennemi

résolu, ennemi juré, ennemi mortel de son mariage.

--Ainsi Mme Corneuil n'a pas eu le bonheur de vous plaire? repartit

Horace sur un ton d'amère ironie.

--C'est tout le contraire, dit le marquis en s'échauffant tout à coup.

Tu ne m'avais pas dit assez de bien de cette femme. Il n'y a qu'un mot

qui serve: elle est adorable.

--Eh bien! mon oncle, cela étant...

--Adorable, te dis-je; mais elle n'est pas du tout ton fait. Et d'abord,

tu crois l'aimer, tu ne l'aimes pas.

--Seriez-vous assez bon pour m'en fournir la preuve?

--Non, tu ne l'aimes pas. Tu la vois à travers vos communs souvenirs de

voyage, à travers le plaisir que tu as eu à lui expliquer le tombeau de

Ti; tu la vois à travers l'Égypte, à travers les Pharaons. Du haut des

pyramides, quarante siècles ont contemplé vos fiançailles, et c'est

pourquoi ton amour t'est cher. Pur mirage du désert que cet amour!

Supprime l'Égypte, supprime Ti, et souffle sur le reste, il ne reste

rien.

--Si c'est là votre seule objection...

--J'en ai une autre. Tu n'es pas de son âge.

--Elle a dix-sept mois deux semaines et trois jours de plus que moi.

Est-ce la peine d'en parler?

--Je veux croire que ton compte est juste; je connais ta rigoureuse

exactitude en toute espèce de calculs. Mais cette femme a l'esprit mûr,

et tu n'es et ne seras toute ta vie qu'un enfant. C'est bien de toi

qu'on pourra dire comme de l'évêque d'Avranches: «Quand donc monseigneur

aura-t-il fini ses études?» Si tu étais dans les affaires, dans la

diplomatie, dans la politique, je te dirais: «Épouse ce phénix, tu es

sûr de ton avenir.» Mais ce perpétuel étudiant épouser une Mme Corneuil,

là, c'est absurde. Tu te flattes de lui communiquer tes goûts et tes

fureurs, qui ne lui inspirent qu'une indulgente pitié. Quand tu lui

parles de Manéthon, tu l'assommes; mais comme elle a tous les talents,

elle a celui de dormir sans qu'on s'en aperçoive.

--Est-ce tout, mon cher oncle?

--Mon doux ami, je te fais grâce du reste.

--Et vous n'attendez pas que je prenne la peine de vous répondre?

--Je t'en dispense; ma conviction est faite.

--Avez-vous écrit à ma mère?

--Pas encore, je ne sais que lui écrire. Mon embarras est extrême.

--S'il vous en souvient, vous m'avez donné votre parole d'oncle et de

gentilhomme que vous ne feriez rien à mon insu.

--Parole d'oncle et de gentilhomme, tu verras mes lettres. Reviens dans

deux jours, à la même heure, car je ne rentre qu'au moment du dîner. Je

te montrerai mon brouillon.

--Voilà qui est entendu, répondit Horace; c'est la guerre, mais une

guerre loyale.»

Et il prit congé de son oncle sans lui donner la main, tant il avait sur

le coeur les impertinents propos que M. de Miraval lui avait tenus; mais

en chemin il ne tarda pas à les trouver plus plaisants qu'impertinents.

Il finit par se les répéter en riant, et ce fut aussi en riant qu'il les

rapporta à Mme Corneuil et qu'il lui fit un récit fidèle, minutieusement

exact de sa visite à l'hôtel Gibbon. Il fut récompensé de sa sincérité

par un sourire enchanteur, par des témoignages de tendresse pleins de

saveur et de délices. Comme dans la charmille, il vit un front radieux

se pencher vers lui pour venir chercher ses lèvres. On a tort de dire

qu'il n'est rien de tel que le premier baiser: le second plongea Horace

dans une si douce ivresse qu'il lui fut impossible de travailler sans

distraction le reste du jour. Il était occupé à se souvenir.

Il n'était pas au bout de ses étonnements. En arrivant le surlendemain

au rendez-vous que lui avait donné son oncle, il apprit que la veille

M. de Miraval était parti, et cette fois tout de bon. Pour où, c'est ce

qu'on ne put lui dire. Il avait soldé sa note, quitté l'hôtel sans autre

explication. Le marquis se doutait-il que les inconséquences, que le

décousu de sa conduite portaient le trouble dans le coeur d'une femme

adorable et attentaient même au repos de ses nuits? Mme Corneuil se

trouva replongée dans ses perplexités, qui prirent sur son humeur. Mme

Véretz eut beaucoup de peine à se défendre, quoique à vrai dire elle

n'eût rien à se reprocher.

«Bah! leur disait Horace, nous nous affectons trop de tout cela. A quoi

bon nous tourmenter, nous mettre martel en tête? Ne soupçonnons pas de

noirs mystères où il n'y en a point. Je n'avais pas vu mon oncle depuis

deux ans. Peut-être, si vert qu'il paraisse, l'âge lui fait-il sentir

ses atteintes; peut-être n'a-t-il plus toute sa tête. Autrefois, il

savait à merveille ce qu'il voulait, il ne le sait plus. J'en suis

désolé, car je l'aime beaucoup, et, si son esprit s'est affaibli, je lui

pardonne de grand coeur toutes les énormités qu'il a pu me dire.»

Il ne sut plus que penser quand, au bout d'une semaine, un matin qu'il

pleuvait à verse, il vit entrer dans son cabinet de travail M. de

Miraval, l'air mélancolique et sombre, le front nuageux, l'oeil éteint.

«D'où sortez-vous, mon oncle? lui cria-t-il.

--Et d'où sortirais-je, si ce n'est de mon hôtel? répondit le marquis.

--Mais vous l'avez quitté depuis huit jours.

--Je parle de l'hôtel de Beau-Rivage, situé au bord du lac, à Ouchy,

port de Lausanne, où je me suis installé depuis que j'ai pris l'hôtel

Gibbon en déplaisance.

--Je sais très bien, dit Horace, que l'hôtel de Beau-Rivage est à Ouchy,

et je n'ignore pas non plus qu'Ouchy est le port de Lausanne. Ce que je

ne sais pas, par exemple, c'est pourquoi vous avez changé de domicile

sans daigner m'en avertir.

--Mille excuses, mon garçon. Je suis si occupé!

--A quoi donc?

--C'est mon secret.

--J'en suis fâché, mon oncle, mais votre secret ne vous rend pas

heureux. Qu'est devenue votre brillante gaieté? Vous me semblez sombre

aujourd'hui comme un verrou de prison. Ne seriez-vous pas tourmenté par

quelque remords?

--Où prends-tu que j'aie des remords? C'est cette maudite pluie qui

m'agace. Regarde le lac, il est trouble et hideux. Pleut-il toujours

dans ce pays? As-tu un baromètre?

--En voici un, derrière vous, et tout à votre service. Mais, je vous

prie, racontez-vous vos secrets à ma mère? Ce brouillon de lettre que

vous deviez me montrer, l'avez-vous dans votre poche?»

Le marquis ne répondit ni oui ni non. Il allait et venait dans la

chambre, en maugréant contre la pluie qui rendait tout impossible, et

de temps en temps il retournait au baromètre, qu'il tapotait avec

insistance dans l'espoir de le décider à marquer beau fixe. Puis, au

milieu d'une jérémiade, il prit son chapeau et sortit aussi brusquement

qu'il était entré, malgré les efforts que fit son neveu pour le retenir

à déjeuner.

Le lendemain, qui était un dimanche, il ne plut pas, grâce à Dieu; mais

en revanche il venta grand frais. Le lac, fouetté par la bise, ne

se possédait plus; il avait des attitudes et des colères d'océan. Le

marquis revint à la même heure, l'air aussi maussade, aussi déconfit

que la veille, pestant contre la bise aussi énergiquement qu'il avait

protesté contre la pluie. Il ne put parler d'autre chose, et il tapota

de nouveau le baromètre, mais cette fois pour le faire descendre.

«L'imbécile a trop monté, murmura-t-il.

--Il n'aura pas compris ce que vous lui demandiez, fit Horace.

--Maître gouailleur, je ne suis pas d'humeur à plaisanter,

répliqua-t-il, et je me sauve.»

Horace tenta vainement de le faire rester, il gagna la porte et

l'escalier; mais son neveu le suivit et, s'emparant de son bras, se

déclara résolu à le reconduire jusqu'à son hôtel. Il espérait le faire

parler en chemin d'autre chose que de la bise. Ils n'avaient pas fait

cinquante pas lorsqu'ils virent arriver une voiture qui allait bon

train, comme pour échapper à l'ouragan, et dans laquelle se trouvaient

Mme Véretz et sa fille. Ces dames revenaient d'entendre la messe à

Lausanne, où l'on peut l'entendre depuis qu'il y a une église catholique

sur la Riponne.

Au moment où l'on allait se croiser, Mme Véretz, qui n'avait jamais les

yeux au talon, donna un ordre à son cocher, et la voiture s'arrêta net.

Horace n'eut garde de lâcher le bras de son oncle, qu'il obligea à faire

halte. Apparemment le charme opérait de nouveau, car, en s'approchant

de la portière, le marquis rencontra le regard de Mme Corneuil et perdit

aussitôt contenance. Il s'inclina gauchement, rougit, marmotta quelques

mots qui n'avaient ni sens ni l'air d'en avoir un. Puis, se dégageant de

l'étreinte de son neveu, il fit un second salut, tourna le dos et gagna

pays.

«Il devient de plus en plus inexplicable, dit Mme Véretz. Je commence à

croire qu'il a mauvaise conscience.

--C'est un conspirateur qui a des scrupules intermittents, dit Mme

Corneuil.

--Il m'a confessé hier qu'il avait un secret, dit Horace.

--Je le devinerai, son secret, reprit Mme Véretz.

--Et moi, pour en avoir le coeur net, j'écrirai dès ce soir à ma mère,»

répondit-il.

Le soir même, comme il arrive quelquefois, la bise tomba brusquement; il

en résulta que le lendemain on ne revit pas le marquis. Mme Véretz alla

aux informations; peut-être avait-elle ses mouches, elle en mit une en

campagne. Quelques heures après, elle eut la satisfaction d'apprendre à

sa fille et à M. de Penneville que chaque matin, sauf les cas de

pluie ou de vent furieux, M. de Miraval s'embarquait sur le bateau qui

traverse le lac d'Ouchy à Évian, qu'il passait la journée en Savoie et

revenait entre chien et loup dîner à son hôtel. Qu'allait-il faire en

Savoie? On se perdit en conjectures. La plus vraisemblable, à laquelle

on s'arrêta, fut que Mme de Penneville avait quitté Vichy pour Évian,

que chaque jour son émissaire, son suppôt, allait l'y rejoindre et

conférer avec elle, qu'avant peu la bombe éclaterait. Mme Véretz émit

sérieusement, quoique sous forme de plaisanterie, le désir qu'on _filât_

le marquis et que M. de Penneville se transportât dès le lendemain à

Évian pour s'assurer de ce qui s'y passait. Sa fille et Horace goûtèrent

peu son idée et déclinèrent sa proposition, l'un par dignité, l'autre

par prudence. Toujours craintive depuis cette nuit où elle avait fait de

si mauvais rêves, Mme Corneuil se disait: Loin des yeux, loin du coeur.

Elle ne se souciait pas qu'une journée durant son bien-aimé mît le

lac entre elle et lui; elle avait peur que, dans les hasards de son

expédition, il ne tombât dans les mains des Philistins et qu'on ne le

lui volât.

On fut bientôt hors de peine. Horace avait écrit à sa mère; il en reçut

la réponse suivante:

«Mon cher enfant, M. de Miraval s'était chargé de te faire connaître

toute ma pensée sur le mariage que tu médites. Que parles-tu de

complots? Ton oncle m'a écrit; pour te prouver à quel point je suis de

bonne foi dans cette affaire qui me donne tant de soucis, je prends le

parti de t'envoyer sa lettre, en te suppliant de ne lui en rien dire,

car sûrement il aurait peine à me pardonner mon indiscrétion. Tu verras

par cette lettre combien il est peu prévenu contre la femme que tu

aimes, et partant combien les objections qu'il fait à ton projet

méritent d'être prises par toi en sérieuse considération. Ta mère, qui

ne souhaite que ton bonheur.»

La lettre du marquis était ainsi conçue:

«Ma chère Mathilde, j'ai tardé à prendre la plume, et je t'en fais mes

excuses. La cas est tout autre que je ne pensais et demande beaucoup

de réflexions. Je n'ai que peu d'espoir de réussir à détacher Horace de

celle que j'appelais «sa couleuvre du Nil». Je t'avais promis d'exercer

en cette rencontre tous mes talents diplomatiques. J'avais tort de me

faire blanc de mon épée; que peut la diplomatie contre une pareille

femme? Tu n'ignores pas que je suis arrivé ici armé de préventions

jusqu'aux dents; tu n'ignores pas non plus que je me connais en hommes

et en femmes, que je ne manque pas d'une certaine vivacité de coup

d'oeil. J'ai vu et j'ai été vaincu; je n'ai pu m'empêcher de le dire à

Mme Corneuil elle-même. Je ne te parle pas de sa miraculeuse beauté,

des grâces de son esprit, de son talent littéraire, qui est de premier

ordre, de la noblesse de ses sentiments. Un mot suffira. Tu sais quelle

était mon horreur pour le mariage; j'ai fait campagne et j'ai gardé du

service un déplaisant souvenir. Eh bien, pour la première fois... tu

crois rêver, ma chère, et pourtant cela n'est que trop vrai. Oui, si

Horace n'existait pas, si Mme Corneuil avait le coeur libre, si mes

soixante-cinq ans ne lui faisaient pas peur, oui, je franchirais le pas

sans hésiter, et je croirais assurer le bonheur des quelques années

que j'ai encore à vivre. Tu te moques de moi, tu as mille fois raison.

Heureusement, Horace existe; au surplus, rassure-toi, je n'aurais aucune

chance d'être agréé. Laissons là ma petite utopie et parlons de ton

fils.--Cela étant, diras-tu, qu'il épouse!--Non, ma chère Mathilde, je

ne crois pas que cette union fût heureuse. Il y a entre ces deux

êtres un désaccord absolu d'humeurs, de goûts, de caractères; il m'est

impossible d'admettre qu'ils soient faits l'un pour l'autre. Je m'en

suis expliqué franchement avec Horace; mais parlez donc raison à un

amoureux. Autant vaut jouer un air de flûte à un poisson. Amoureux et

poissons, j'en ai fait la fâcheuse expérience, sont les gens du monde

les plus difficiles à persuader. Je répéterai pourtant mes tentatives;

je reviendrai à la charge dans un moment propice, et tu auras avant peu

de mes nouvelles. Mais, soit dit sans reproche, je regrette amèrement

d'être venu à Lausanne; tu ne te doutes pas du triste service que tu

m'as rendu en m'y envoyant, des journées orageuses et des nuits agitées

qu'y passe ton vieil oncle, qui t'embrasse.»

Cinq minutes après avoir lu cette lettre, c'est-à-dire à dix heures

du matin, Horace, transgressant toutes les lois du pays, accourait au

chalet, où Mme Véretz le reçut. Il était hors de lui, et la première

chose qu'il fit fut de partir d'un grand éclat de rire.

«Chut! lui dit-elle vivement, en lui pinçant le bras. Oubliez-vous qu'on

ne rit jamais ici le matin?»

Horace jeta un baiser passionné dans la direction du sanctuaire, et il

dit à Mme Véretz:

«Chère madame, allons-nous-en bien vite dans le fond du jardin, car il

faut absolument que je rie.»

Dès qu'ils furent installés dans la charmille:

«Oh! décidément, reprit-il, cette aventure est par trop plaisante!

--Quelle aventure? de quoi s'agit-il?

--Ah! mon oncle, mon pauvre oncle!»

Et il se mit à rire de plus belle.

«De grâce, expliquez-vous, lui dit Mme Véretz.

--Eh! oui... «Honteux comme un renard qu'une poule aurait pris!...» Je

sais mon La Fontaine aussi bien que lui.

--Qui est la poule? demanda-t-elle.

--Imaginez-vous qu'il est éperdument, follement amoureux d'Hortense.»

Mme Véretz bondit.

«Vous me faites un conte à dormir debout! s'écria-t-elle.

--Écoutez plutôt, écoutez, s'il vous plaît.»

Et là-dessus il lut à haute voix les deux lettres, en s'interrompant par

intervalles pour donner un libre cours à sa gaieté.

Le premier mouvement de Mme Véretz fut de rire aussi, le second

d'écouter avec une religieuse attention, le troisième de prendre des

mains d'Horace les lettres qu'il venait de lire et d'en vérifier les

passages les plus intéressants. Il est bon de n'en croire que ses yeux.

«Oh! mon pauvre oncle, s'écriait-il, voilà donc son fameux secret! Il a

dû refaire dix fois son épître avant de l'envoyer; il craignait que ma

mère ne se moquât de lui. Et regardez un peu la peine qu'il se donne

pour plaisanter et comme malgré lui le sérieux de sa passion se trahit.

Ah! oui, il a «des journées orageuses et des nuits agitées». Je le

conçois. Voyez, je vous prie, comme tout s'explique, les incohérences

de sa conduite, ses rougeurs, son trouble, ses accès bizarres de

sauvagerie, les impolitesses qu'il vous a faites, lui si poli, si

esclave des bienséances! Il a juré de ne plus remettre les pieds ici,

comme le papillon se jure de ne plus retourner à la flamme de la bougie.

Chaque matin il se dit: «Quittons Lausanne, partons.» Et il n'a pas le

courage de partir. Et pourtant il ne peut tenir en place, il promène ses

amoureux soucis sur le lac. Nous nous demandions ce qu'il allait faire

en Savoie. Eh! parbleu! il va à Meillerie, pour y contempler le rocher

de Saint-Preux, pour y raconter ses douleurs à cette grande ombre.

Puis il se dit de nouveau: Partons! Il ne part pas, et chaque jour il

recommence à décrire sa lointaine et monotone orbite autour du chalet,

où son coeur est resté.

--Eh oui! c'est bien cela, dit Mme Véretz. Il faut croire que les

planètes aiment le soleil et que pourtant il leur fait peur. C'est pour

cela qu'elles tournent en cercle autour de lui.

--A vrai dire, répondit-il en reprenant son sérieux, ce n'est pas tout à

fait ainsi que les astronomes expliquent la chose.

--Dieu les bénisse!» dit Mme Véretz.

Et, à ces mots, elle coula doucement dans sa poche la lettre du marquis,

qu'Horace ne songeait pas à lui redemander.

«En vérité, reprit-il, j'aime et je respecte mon oncle, et je me fais

une conscience de me moquer de lui. Mais, là, il m'est impossible de

le plaindre. Il s'était chargé d'une vilaine mission, et notez qu'il

se flatte encore de gagner la partie; il caresse je ne sais quel vague

espoir... Dieu! qu'il me tarde de conter cette histoire à Hortense!

Va-t-elle s'en divertir!

--Si vous m'en croyez, mon cher comte, vous ne lui en toucherez pas un

mot, un seul mot, répliqua gravement Mme Véretz. Rions entre nous comme

deux écoliers, mais vous savez qu'Hortense n'aime pas à rire. C'est une

vraie sensitive, et ce qui nous amuse pourrait bien la blesser ou la

chagriner.

--Dieu me garde en ce cas!... Toutefois votre défense m'afflige. Elle

est si bonne, cette histoire! Convenez qu'on en pourrait faire une jolie

comédie. Il faudrait l'intituler _Le renard ou le diplomate pris au

piège_.

--Le titre serait peut-être un peu long, dit-elle. Bah! quand nous

composerons notre affiche, nous aviserons.»

Là-dessus il la quitta; mais il se dit en rentrant chez lui:

«C'est égal, je trouverai tôt ou tard un moment pour en parler à

Hortense.»

V

Il était près de dix heures du soir. La mère et la fille étaient seules

dans leur salon. Mme Véretz brodait au tambour. Mme Corneuil rêvait,

enfoncée dans une causeuse; comme elle ne méditait pas, il était permis

de parler.

«C'est donc demain le grand jour, lui dit sa mère, en levant le nez de

dessus de son ouvrage.

--Que voulez-vous dire?

--M. de Penneville est accouché de ce soir, à terme ou avant terme, je

ne sais. Ce qui est certain, c'est que demain nous avalerons l'enfant.

Il m'a certifié que son manuscrit se composait de soixante-treize

feuillets, ni plus ni moins; tu sais qu'ils sont de conséquence, ses

feuillets. Deux heures d'horloge, nous ne nous en tirerons pas à moins.

Ce diable d'homme a la voix si claire, si retentissante, qu'on entend

sans écouter; bon gré, mal gré, les oreilles s'imprègnent. Tu es une

heureuse femme, ma chère; M. de Miraval l'a dit, tu as le talent de

dormir sans en avoir l'air.

--Voilà une plaisanterie d'un goût douteux, riposta Mme Corneuil avec

hauteur.

--Je ne t'en fais pas un crime, on se défend comme on peut contre Apépi;

chacun s'arrange à sa manière pour ne pas recevoir la pluie... Mon Dieu!

ce cher garçon peut avoir des travers, cela n'empêche pas qu'il n'ait

un coeur excellent et le reste; cela ne l'empêche pas non plus d'être

adoré.

--Eh! oui, je l'adore, répliqua Mme Corneuil d'une voix aigre, ou du

moins M. de Penneville m'est infiniment cher, et je vous prie de n'en

pas douter.»

Mme Véretz se remit à broder, et après quelques instants de silence:

«Bon Dieu! quel dommage!

--Qu'est-ce encore?

--Quel dommage que l'oncle ne soit pas le neveu ou que le neveu ne soit

pas l'oncle!

--De quel oncle parlez-vous?

--Du marquis de Miraval.

--De ce conspirateur? de cet affreux vieillard?

--Tu ne l'as pas bien regardé, il n'est pas affreux du tout. Le regard

est charmant, la voix est jeune, la main potelée et coquette, une vraie

main de diplomate ou de prélat. Il te déplaît donc beaucoup?

--Infiniment.

--Tu es injuste, très injuste, il a plusieurs genres de mérite. D'abord

il est marquis, l'autre n'est que comte, et les comtes courent les

rues. Ensuite il n'a pas soixante mille livres de rente, il en a plus du

triple.

--Deux cent mille, dit Mme Corneuil. A quoi vous arrêtez-vous là?

--Autre avantage: s'il lui plaisait de convoler, il n'aurait pas besoin

de faire agréer son mariage à sa mère. Nous aurons beau faire, Mme de

Penneville ne nous agréera jamais. Tu verras qu'elle se brouillera avec

son fils, et ce sera une mauvaise note pour toi. Le monde en pareil cas

prend toujours le parti des mères. Et puis M. de Miraval n'est pas

un antiquaire, c'est un homme du monde et, qui plus est, un grand

ambitieux. Il a formé le projet de rentrer dans la vie politique; avant

peu de mois, il sera député ou sénateur, à son choix.

--Qui vous l'a dit?

--Lui-même, et il ajoutait que son seul chagrin est de n'être pas marié,

parce qu'il aura besoin d'avoir un salon, et, sans femme, point de

salon. L'autre n'a de goût que pour les caveaux, et il ne soupire

qu'après son cher Memphis, où il t'emmènera.

--Vous savez bien, répondit-elle vivement, qu'Horace fera ce qui me

plaira.

--Ne t'y fie pas. M. de Miraval le définit un doux entêté. Bon Dieu!

qu'irons-nous faire en Égypte, nous qui considérons la vie comme une

mission, comme un apostolat?... Le moyen d'exercer sa mission au fond

d'un hypogée!

--Sur quelle herbe avez-vous marché ce soir?» dit Mme Corneuil, en

secouant sa belle tête de muse ennuyée et en plissant ses lèvres de

Junon, d'une Junon qui n'a pas encore rencontré son Jupiter.

Mme Véretz tirait l'aiguille et fredonnait tout bas une ariette. Ce fut

Mme Corneuil qui renoua l'entretien.

«Non, je ne sais ce qui vous prend. On dirait que vous vous appliquez à

me dégoûter de mon bonheur. Ce mariage, qui l'a voulu, ou du moins qui

l'a conseillé?

--L'amour tient lieu de tout, ma fille. Ne regrette donc rien, puisque

tu l'aimes.

--Mon Dieu! vous savez bien que je n'ai pas rencontré l'homme de mes

rêves. Mais j'aime Horace; je veux dire qu'il m'a plu, qu'il me plaît...

Enfin vous ne m'expliquez pas pourquoi ce soir...

--Bon, pensa Mme Véretz, nous n'en sommes plus à l'adoration.»

Et elle reprit:

«Ma toute belle, M. de Penneville est un superbe parti, je n'en

disconviens pas, et je te l'ai recommandé parce que je n'en avais pas un

plus beau encore à te proposer.

--Tandis que ce soir?...

--Eh! ce soir, j'en sais un autre.»

Mme Véretz se leva de son fauteuil, et, après avoir fouillé dans sa

poche, elle s'approcha de sa fille et lui dit:

«Lis ces deux lettres; je ne te les donne pas, je te les prête, car

M. de Penneville s'est aperçu que je les avais gardées, et je les lui

renverrai demain matin.»

Mme Corneuil passa dédaigneusement les yeux sur la première de ces

lettres; mais, quand elle eut commencé à lire la seconde, elle changea

d'attitude, elle secoua sa langueur, son teint mat se colora, et il se

passa au fond de ses yeux je ne sais quoi que ses longues paupières ne

prirent pas la peine de cacher.

Cependant, quand elle fut au bout de sa lecture, elle se leva, prit une

enveloppe dans un tiroir, y enferma les deux lettres, pria sa mère d'y

mettre l'adresse, sonna Jacquot et lui dit:

«Qu'à l'instant on porte ce pli à M. le comte de Penneville!»

Après quoi elle se rassit dans sa causeuse.

«Ces pattes de mouche te brûlaient les doigts? lui dit en souriant Mme

Véretz.

--Vous auriez pu vous dispenser de me faire lire ces billevesées,

répondit-elle.

--Des billevesées, ma chère? Que dirait le marquis s'il t'entendait?

Il est terriblement allumé, ce pauvre homme. C'est sa faute; pourquoi

s'est-il approché de deux beaux yeux, qui sont accoutumés à faire des

miracles?

--Ah! plus un mot! lui repartit sa fille. Vous savez que je ne puis

souffrir certain genre de badinages.»

Mme Véretz retourna à son tambour. Mme Corneuil se leva, se promena

quelques instants dans la chambre d'un pas inquiet et fiévreux. Puis

elle s'assit au piano et soupira d'une voix émue, passionnée, cette

chanson de Mignon qu'Horace aimait tant. Elle s'arrêta au milieu du

dernier couplet, et se retournant vers sa mère:

«Non, je ne vous comprends pas. Pouvez-vous bien me proposer

sérieusement de renoncer à un homme qui a toute sorte de bonnes

qualités, à un homme digne de mon estime, bien fait de sa personne?

--L'autre matin qu'il riait tant, il avait l'air d'un superbe mouton qui

a appris le copte, interrompit Mme Véretz.

--A un homme, reprit-elle, qui a ma parole. Vous craignez les mauvais

propos; c'est bien alors qu'on trouverait à gloser.

--Il n'est que de prendre ses précautions. Nous ne le quitterons pas, il

nous quittera.

--Et à qui le sacrifierais-je? A un septuagénaire.

--Ah! permets, le marquis n'a que soixante-cinq ans, et il ne les paraît

pas. C'est un homme d'un beau passé et d'un aimable avenir. Je lui

prédis les plus beaux succès de tribune, ce genre de succès qui fait

qu'on pense à vous pour un portefeuille. La France est si pauvre en

hommes! Et puis, ma chère adorée, dis-toi bien qu'il n'y a que les

vieillards qui sachent aimer. Ils vous savent tant de gré de ce qu'on

leur fait la grâce de les supporter! J'ajoute que M. de Miraval a le

goût fin, il apprécie notre littérature. C'est écrit, il la trouve «du

premier ordre».

Là-dessus, Mme Véretz quitta de nouveau sa broderie, courut à sa fille,

et la serrant dans ses bras:

«Tu te fâches? dit-elle. Eh bien, n'en parlons plus. La partie n'est pas

égale entre M. de Penneville et son oncle. L'un te plaît...

--Vous n'avez jamais le mot juste... Il ne me déplaît pas.

--Et l'autre te déplaît.

--Mon Dieu! il me déplaisait.

--Bien! les voilà de niveau et de plain-pied, logés à la même enseigne.

Les paris sont ouverts.

--Vous avez raison, je finirai par me fâcher sérieusement,» répliqua Mme

Corneuil, qui alluma une bougie pour se retirer dans sa chambre.

Elle allait sortir, elle s'approcha d'une fenêtre, contempla un instant

la voûte étoilée, comme pour y chercher une inspiration. Puis elle dit à

sa mère d'un ton résolu et solennel:

«Soyez certaine que je ne consulterai que mon coeur. Si vous vous

méprenez sur mes sentiments, je me réserve le droit de vous désavouer.»

Mme Véretz l'embrassa de nouveau, en lui disant:

«Tu es un vrai roi de Prusse, toi; tu parles de ton coeur, de ta

conscience; tu laisses faire en te réservant de désavouer. Allons, je

serai ton Bismarck.»

Et, à ces mots, elle reconduisit son ange adoré jusqu'à la porte du lieu

très saint.

Le lendemain, il tomba dans les premières heures de la matinée une

petite pluie fine, qui mouillait; cependant le marquis ne rendit

pas visite à son neveu, ce qui affligea fort Mme Véretz; peut-être

s'était-elle promis de l'arrêter, de s'emparer de lui au passage. Dans

l'après-midi, le temps s'éleva, et elle proposa à sa fille de sortir

avec elle en calèche. Horace ne les accompagna pas; il tenait à revoir

une fois encore son manuscrit, pour que le soir il n'y eût pas d'accroc

dans sa lecture; il estimait que la mariée ne serait jamais assez belle.

Comme ces dames revenaient de leur promenade en longeant la belle

esplanade de Montbenon, qui commande une vue admirable sur le lac et les

Alpes, Mme Véretz, dont les yeux de furet voyaient tout, aperçut par la

portière le marquis mélancoliquement assis sur un banc solitaire. Elle

descendit lestement de voiture et pria sa fille de retourner au logis

toute seule. Quelques minutes après, sans faire semblant de rien, elle

passait à dix pas devant le marquis et poussait un petit cri de joyeuse

surprise. M. de Miraval s'aperçut qu'entre les Alpes et lui il y avait

un chignon du plus beau rouge; il aimait mieux les cheveux blonds, mais

il prit galamment son parti.

«Bénie soit Sa Majesté le Hasard! s'écria Mme Véretz. Vous êtes mon

prisonnier, monsieur la marquis; rendez-vous à discrétion.»

Il lui offrit son bras, en lui disant:

«Mon geôlier me plaît beaucoup, chère madame.

--Je vous dispense d'être galant, répondit-elle. Je vous demande

seulement de me parler à coeur ouvert, si toutefois c'est une chose à

demander à un diplomate. Voyons, voulez-vous être sincère!

--Je le serai autant qu'Amen-Heb, surnommé le Véridique, lui dit-il,

intendant des troupeaux d'Ammon et grammate principal.

--Convenez d'abord que j'ai le droit de vous questionner. Votre conduite

à notre égard n'a-t-elle pas été singulière? Depuis le jour où M.

de Penneville vous a présenté à nous, vous avez pris à tâche de nous

éviter, de nous fuir.

--Oh! croyez, madame...

--En vérité, qu'avons-nous bien pu vous faire? Vous avez sûrement

découvert que je suis une sotte.

--Chère madame, dès la première minute où j'ai eu l'honneur de vous

voir, je vous ai tenu pour une femme de beaucoup d'esprit, et je ne m'en

dédis pas.

--En ce cas, est-ce ma fille qui a eu le malheur de vous déplaire?

--Votre fille! s'écria le marquis. Serais-je assez maudit de Dieu et des

hommes!.. Mais elle est adorable, votre fille.

--C'est le mot de la lettre, pensa Mme Véretz; il a raison de s'y

tenir.»

Puis elle reprit:

«Monsieur le marquis, quel est donc ce mystère?

--Eh! madame, lui dit-il en la regardant de travers, vous êtes une femme

très fine, et vous vivez avec des gens qui déchiffrent des hiéroglyphes.

Je crains bien que vous ne m'ayez deviné.

--Vous vous faites une idée exagérée de ma clairvoyance: je n'ai

rien deviné du tout. Voyons, serait-il vrai, comme le prétend M. de

Penneville, que vous ayez un secret?

--Est-ce que par hasard mon neveu l'aurait pénétré, ce secret? Vous

m'épouvantez; il est le dernier homme du monde à qui j'oserais faire mes

confessions!

--Je le crois sans peine, pensa-t-elle. Allons, nous tenons le lièvre

par les oreilles.»

Elle pressa doucement le bras du marquis et lui dit:

«Décidément je ne vous comprends pas, et j'ai la passion de comprendre.

Vous ne voulez pas me le révéler, ce terrible secret?

--Jamais, madame, jamais. Je n'ai pas encore perdu le respect du mes

cheveux blancs, ils me font peur; voulez-vous que je les couvre d'un

ineffaçable ridicule?

--Vous êtes seul à vous apercevoir qu'ils sont blancs, dit-elle en lui

jetant une oeillade des plus encourageantes.

--Et puis, reprit-il, vous me trahiriez auprès d'Horace. C'est la

première fois qu'un oncle a tremblé devant son neveu.

--Il y faut renoncer, se dit Mme Véretz avec quelque dépit; ses cheveux

blancs et son neveu le gênent. Il ne parlera pas avant que l'autre ait

quitté la place.»

Après une pause:

«Monsieur le marquis, si vous aviez été moins avare de vos visites, vous

nous auriez fait à la fois honneur et plaisir, car il me tardait de vous

voir pour vous entretenir d'une inquiétude qui me travaille. J'ai mon

secret, moi aussi, et je désirais vous le confier. Oui, depuis quelques

jours j'ai l'esprit fort troublé. M. de Penneville, qui a la fâcheuse

habitude de tout dire...

--Très fâcheuse en effet, madame, je la lui ai souvent reprochée.

--Sans le corriger, poursuivit-elle, puisqu'il nous a rapporté une

conversation qu'il avait eue avec vous, sans nous taire aucun des

scrupules qui vous sont venus au sujet de son mariage.

--Je le reconnais bien là, le malheureux, fit le marquis.

--Cela m'a donné beaucoup à penser, et je suis obligée de rendre

hommage à votre haute raison. Je dois passer condamnation, je m'étais

cruellement abusée. Il n'y a pas entre ces jeunes gens cette harmonie

des caractères et des goûts qui est la première condition du bonheur.

--Que j'ai de plaisir à vous entendre! s'écria-t-il. L'harmonie des

goûts, c'est là le point; encore n'est-ce pas assez. Dans les vues de

la Providence et dans les miennes, le mariage doit être une société

d'admiration mutuelle. Or il est venu à ma connaissance... Oui,

chère madame, je connais une femme du plus rare mérite. Elle a publié

d'admirables sonnets, que lui envierait Pétrarque, s'il était encore

de ce monde, et un traité sur les devoirs et les vertus de la femme

que Fénelon consentirait à signer, si Bossuet ne lui en disputait

l'honneur... M'écoutez-vous?.. Elle a fait don de ces précieux volumes à

un homme qui prétend l'aimer; l'infortuné n'a pu les lire jusqu'au

bout. Que dis-je? je les ai vus, ces deux volumes; l'un n'est coupé qu'à

moitié, l'autre est encore vierge, absolument vierge..... Le plus beau

de l'affaire est que le pauvre garçon s'imagine qu'il les a lus, et

il est prêt à jurer qu'il les admire..... Mais n'allez pas conter mon

historiette à Mme Corneuil.

--Quand Mme Corneuil, ce qui ne peut manquer d'arriver un jour ou

l'autre, répondit-elle en souriant, publiera un livre sur les devoirs

des mères, soyez sûre qu'elle comptera l'indiscrétion au nombre de

leurs vertus. Hélas! oui, les mères sont tenues quelquefois d'être

indiscrètes, et l'historiette que vous m'avez contée est bien propre à

éclairer ma fille sur ses sentiments et sur ceux qu'on affecte d'avoir

pour elle. Au surplus, je dois vous confesser qu'elle-même...

--Parlez, madame, parlez. Vous devez, dites-vous, me confesser

qu'elle-même...

--Oh! ma fille est une âme profonde qui renferme ses sentiments. Mais,

depuis quelque temps, je la vois pensive, soucieuse, presque triste, et

je me demande si elle n'a pas fait, elle aussi, ses réflexions.»

Le marquis lâcha le bras de Mme Véretz pour s'essuyer le front avec son

mouchoir. Il y a dans ce monde des sueurs de joie.

«Ah! tu jubiles, mon bonhomme, lui disait intérieurement Mme Véretz, et

tu ne penses plus à tes cheveux blancs... Voyons si tu vas parler.»

Le marquis ne parla pas. On eût dit que son allégresse lui faisait

oublier où il était et avec qui. Il finit pourtant par s'en souvenir.

Il s'empara de la main de Mme Véretz et la porta presque amoureusement

à ses lèvres, si bien qu'elle crut à une méprise. Puis, après quelques

instants de méditation:

«Madame, lui dit-il, ce qu'il y a de plus difficile au monde, c'est de

perdre son chien.»

Elle se mit à rire et lui répondit:

«Je vous avais prévenu que je vous demanderais un conseil.

--Chère madame, répliqua-t-il, dans tous les hommes qui se mêlent

d'écrire, il y a une passion plus forte et qui a la vie plus dure que

l'amour: c'est l'amour-propre, et, pour tuer l'amoureux, il suffit

quelquefois d'égratigner l'auteur avec la pointe d'une épingle.

--Nous sommes faits pour causer ensemble, lui dit-elle; nous nous

comprenons à demi-mot. Mais, je vous prie, monsieur la marquis, si

l'épingle produit cet effet miraculeux, me direz-vous votre secret?

--Non, madame, mais je vous l'écrirai.

--Voilà qui est bien entendu,» répondit-elle en lui tendant ses deux

mains, qu'il serra dans les siennes avec une reconnaissance convulsive.

Après quoi elle reprit le chemin de la pension Vallaud en se disant:

«Cet homme est le gendre idéal, celui de mes rêves.»

Amours fragiles Le roi Apépi—Le bel Edwards—Les inconséquences de M. Drommel · 第 8 / 24 题