«Ne t'échauffe pas, ne t'emporte pas. Je ne voudrais pour rien au monde
te désobliger; mais je suis si étonné, si surpris... Dis-moi, qu'est-ce
donc que cette statuette en faïence bleue coiffée d'un grand nimbe, à
la taille fine, au museau de chatte, qui tient dans sa main droite je ne
sais quelle façon de guitare?
--Ce n'est pas une guitare, mon oncle, c'est un sistre, symbole de
l'harmonie du monde. Eh quoi! vous ne reconnaissez pas dans cette
statuette la déesse Sekhet, la Bubastis des auteurs grecs, qu'on avait
surnommée la grande amante de Ptah, divinité tour à tour bienfaisante
et vengeresse, qui, selon toute apparence, représentait la radiation
solaire dans sa double fonction?
--Mille excuses, je crois me la remettre. Et cette rose qu'elle semble
flairer d'un air malveillant... Ah! cette rose, je n'ai plus besoin de
demander d'où elle vient.
--Eh! oui! elle m'a été donnée par cette femme dont il est impossible de
se rappeler le nom.
--Mais permets, je le sais très bien, ce nom... Mme Corneuil... N'est-ce
pas Corneuil? Eh bien! mon doux ami, ne te semble-t-il pas que la déesse
Sekhet ou Bubastis, qui représente la radiation solaire, attache des
yeux courroucés, flamboyants d'indignation sur la rose pourpre, et
qu'elle maudit la rivale que tu as eu l'insolence de lui préférer?
Prends-y garde, les roses se fanent; les roses et celles qui les donnent
ne vivent qu'un jour; les déesses sont immortelles et leurs rancunes
aussi.
--Rassurez-vous, mon oncle, répliqua Horace en souriant. La déesse
Sekhet regarde cette fleur d'un oeil fort doux. Si vous l'interrogiez,
elle vous dirait: Les cinquante héritières que vous avez proposées au
comte de Penneville sont toutes ou la plupart de sottes créatures, à
l'esprit court et futile, uniquement occupées de chiffons et de misères;
aussi je l'approuve fort d'avoir dédaigné ces poupées et de vouloir
épouser une femme comme il y en a peu, une femme dont l'intelligence est
aussi distinguée que son coeur est aimant, une femme qui adore l'Égypte
et à laquelle il tarde d'y retourner, une femme qui ne sera pas
seulement pour votre neveu la plus douce des sociétés, mais qui
s'intéressera passionnément à ses travaux, qui l'aidera de ses conseils,
qui sera la confidente de toutes ses pensées...
--Et qui méritera d'être un jour de l'Institut comme lui, interrompit
M. de Miraval. Ce sera charmant de vous y voir entrer bras dessus
bras dessous. Horace, je renonce à te réciter la fin de mon discours.
Permets-moi seulement de t'adresser une ou deux questions. Voyons,
où cet inconcevable accident s'est-il produit? Où donc ce fier
Hippolyte?... Oh! mais, je le sais; ta mère m'a raconté que c'était à
Memphis, au fond d'une cave.
--Ma mère n'a pas été discrète, répondit Horace; mais soit! c'était au
fond d'une cave. Nous appelons cela un hypogée.
--Va pour l'hypogée. Mes idées se débrouillent; je me rappelle à présent
que c'était dans le tombeau du roi Ti.
--Ti n'était pas un roi, mon oncle, répliqua-t-il sur un ton
d'indulgente mansuétude. Ti était un des grands feudataires, un des
barons de quelque souverain de la quatrième dynastie, laquelle régna
deux cent quatre vingt-quatre ans, ou peut-être de la cinquième, qui,
vraisemblablement, fut aussi memphite.
--Dieu me préserve de soutenir le contraire! Vous voilà donc dans ce
tombeau. Illuminée par l'amour, Mme Corneuil déchiffra couramment une
inscription hiéroglyphique, et, touché de ce beau miracle, tu tombas à
ses pieds.
--Ces miracles ne se font pas, mon oncle. Mme Corneuil ne lit pas encore
les hiéroglyphes, mais un jour elle les lira.
--Et c'est pour cela que tu l'aimes, malheureux?
--Je l'aime, s'écria Horace avec feu, parce qu'elle est admirablement
belle, parce qu'elle est charmante, parce qu'elle est adorable, parce
qu'elle a toutes les grâces, et qu'auprès d'elle toute femme me paraît
laide. Oui, je l'aime, je lui ai donné pour jamais mon coeur et ma vie;
tant pis pour qui ne me comprend pas.
--Peste! voilà parler, repartit M. de Miraval, et voilà de l'amour.
Mais, mon cher enfant, je ne te reproche pas d'aimer cette femme; libre
à toi. Ce qui me fâche, c'est que tu veux l'épouser. Eh! grand Dieu!
où en serions-nous si l'on était tenu d'épouser toutes les femmes qu'on
aime?... Voyons, entre quatre yeux, est-ce donc une vertu si farouche?»
Horace fronça le sourcil et répondit sèchement:
«Assez, mon oncle! Ah! je vous prie, pas un mot de plus.
--A vrai dire, je ne sais rien, poursuivit le marquis; je n'y étais
pas. Mais ta mère, paraît-il, a pria des informations, et les mauvaises
langues prétendent...
--Assez, vous dis-je, répéta Horace en haussant la voix. Si tout autre
que vous me parlait sur ce ton d'une femme pour qui mon estime égale ma
tendresse, d'une femme qui est digne de tous les respects, il aurait ma
vie ou j'aurais la sienne.
--Tu comprends bien que je n'ai aucune envie de me battre avec toi, ô
mon unique héritier! Dame! que deviendrait l'héritage? Puisque tu me le
dis, je demeure convaincu que Mme Corneuil est une personne absolument
irréprochable; mais où diable ta mère a-t-elle pris ses renseignements?
Elle assure que c'est tout simplement une ambitieuse, voire une
intrigante, et que son rêve... Là, es-tu bien sûr que cette femme ne
soit pas de la race des habiles? Es-tu bien sûr qu'elle s'intéresse
sincèrement, passionnément aux exploits des Pharaons et au dieu Anubis,
conducteur des âmes? Es-tu bien sûr que les petits moyens ne produisent
pas quelquefois de grands effets et qu'elle n'ait pas joué là-bas, dans
le caveau de Ti, qui n'était pas roi, mais baron, une petite comédie
dont un égyptologue de ma connaissance a été la dupe? J'imagine, quant
à moi, que le beau garçon que voici, eût-il le nez de travers, les
yeux ternes et le regard louche, Mme Corneuil l'aimerait encore, par
l'excellente raison que Mme Corneuil a mis dans son bonnet de s'appeler
un jour comtesse de Penneville.
--Vraiment, vous me faites pitié, mon oncle, et je suis bien bon de
vous répondre. Prêter de misérables calculs d'intérêt et de vanité à
une pareille femme, à l'âme la plus fière, la plus noble, la plus pure!
Tenez, vous devriez rougir de vous abuser à ce point. Elle m'a raconté
toute sa vie, jour par jour, heure par heure. Dieu sait qu'elle n'a rien
à cacher! Pauvre sainte créature, mariée toute jeune et malgré elle, par
la tyrannie de son père, à un homme qui n'était pas digne de toucher du
doigt le bas de sa robe! Et pourtant elle lui a tout pardonné. Si vous
saviez avec quelle tendre sollicitude elle l'a soigné dans ses derniers
moments!
--Mais il me semble, mon bel ami, qu'elle a été récompensée de ses
peines, puisqu'il lui a laissé sa fortune.
--Et à qui donc l'aurait-il laissée? N'avait-il pas beaucoup à réparer?
Non, jamais femme n'a tant souffert et ne fut plus digne d'être
heureuse. Une seule chose l'aidait à supporter le dur fardeau de ses
chagrins. Elle était intimement persuadée qu'un jour elle rencontrerait
un homme capable de la comprendre et dont l'âme serait à la mesure de
la sienne.--Oui, me disait-elle l'autre soir, je croyais en lui, j'étais
sûre qu'il existait, et la première fois que je vous ai vu, il m'a
semblé que je vous reconnaissais et je me suis dit: Ne serait-ce pas
lui?... Mon oncle, lui et moi, nous sommes le même homme, et ce sera
la gloire de ma vie. Elle m'aime, vous dis-je, elle m'aime, vous n'y
changerez rien, et brisons là, s'il vous plaît.»
Le marquis passa deux fois ses mains dans ses cheveux blancs et s'écria:
«Je te déclare, Horace, que tu es le plus candide des ingénus et le plus
naïf des amoureux.
--Je vous affirme, mon oncle, que vous êtes le plus obstiné et le plus
incurable des sceptiques.
--Horace, j'atteste le sphinx que voici et le museau de la déesse Sekhet
que la poésie est la maladie des gens qui n'ont pas vécu.
--Et moi, mon oncle, je prends à témoin la lune que voilà et cette rose
pourpre, qui vous regarde en se moquant de vous, que le scepticisme est
le châtiment de ceux qui ont peut-être abusé de la vie.
--Et moi, je te jure par ce qu'il y a de plus sacré, par le grand
Sésostris lui-même...
--Oh! mon oncle, comme vous tombez mal! Je sais bien qu'on ne peut pas
vous en vouloir, vous n'avez guère étudié l'histoire d'Égypte, ce n'est
pas votre affaire; mais apprenez que, s'il y a jamais eu dans ce monde
une réputation surfaite et même usurpée, ce fut celle de l'homme que
vous appelez le grand Sésostris et qui au demeurant s'appelait Ramsès
II. Jurez, si vous le voulez, par le roi Chéops, vainqueur des Bédouins;
jurez par Menès, qui bâtit Memphis; jurez par Aménophis III, dit
Memnon, ou, si vous l'aimez mieux, par Snéfrou, avant-dernier roi de la
troisième dynastie, qui soumit les tribus nomades de l'Arabie Pétrée;
mais apprenez que votre grand Sésostris était en somme un homme fort
médiocre, d'un mérite très mince, qui a poussé la vanité jusqu'à faire
effacer sur les monuments le nom des souverains ses prédécesseurs,
pour y substituer la sien, ce qui a fait prendre le change aux esprits
légers, à Diodore de Sicile tout particulièrement, et introduit dans
l'histoire les plus déplorables erreurs. Votre Sésostris, bon Dieu! il
n'a jamais vécu que sur un exploit de ses jeunes années. Soit adresse,
soit bonheur, il était parvenu à sortir d'une embuscade vie et bagues
sauves. Voilà la belle prouesse qu'il a fait retracer cent et cent fois
sur les parois de tous les édifices construits sous son règne; ce fut là
son éternel Valmy, son sempiternel Jemmapes. Je vous le demande, quelles
conquêtes a-t-il faites? Il opéra des razzias de nègres, parce qu'il
avait besoin de maçons; il fit la chasse à l'homme dans le Soudan, et
son seul titre de gloire est d'avoir eu cent soixante-dix enfants, dont
soixante-neuf fils.
--Diable! c'est bien quelque chose que cela... Mais enfin, qu'en veux-tu
conclure?
--J'en conclus, répondit Horace, à qui l'incident avait fait perdre de
vue le principal, j'en conclus que Sésostris... Non, reprit-il, j'en
conclus que j'adore Mme Corneuil et qu'avant trois mois elle sera ma
femme.»
Le marquis se leva brusquement, en s'écriant:
«Horace, mon héritier et mon petit-neveu, viens dans mes bras!»
Et comme Horace, immobile, le regardait d'un air interdit:
«Faut-il te le répéter? Viens dans mes bras, continua-t-il, je suis
content de toi. Vrai, ta passion me rajeunit. J'aime la jeunesse,
l'amour et la candeur. Je croyais que tu n'avais pour cette femme qu'une
fantaisie, un caprice de tête, je vois que ton coeur est pris, et on ne
peut mieux faire que d'écouter la voix de son coeur. Pardonne-moi mes
sottes questions et mes objections impertinentes. Ce que j'en ai dit,
c'était pour l'acquit de ma conscience. Ta mère m'avait fait ma leçon,
je l'ai répétée comme un perroquet. Il ne faut pas leur en vouloir à ces
pauvres mères; leurs scrupules sont toujours respectables. La tienne...
--Oh! vous touchez là à l'endroit sensible et douloureux, interrompit le
jeune homme. Mais je saurai bien la ramener, je lui écrirai dès demain.
--Encore un coup, n'écris pas; ta prose n'a pas le don de lui plaire.
Mais elle a beaucoup de confiance en moi. Ma parole aura du poids. Mon
fils, me voilà tout prêt à passer à l'ennemi; si l'aimable femme qui
demeure ici près est vraiment ce que tu dis, je serai ton avocat auprès
de ta mère, et nous lui ferons entendre raison. Veux-tu me présenter à
Mme Corneuil! Je lui tâterai le pouls, et je te promets...
--Êtes-vous bien sincère, mon oncle? lui demanda Horace, en le regardant
d'un air de défiance et de défi. Puis-je compter sur votre parfaite
loyauté? Vous ne chercherez pas?...
--Foi d'oncle et de gentilhomme! interrompit à son tour le marquis.
--En ce cas, embrassons-nous, et cette fois sera la bonne,» répondit
Horace, en prenant la main qu'il lui tendait.
L'oncle et le neveu restèrent quelque temps encore à causer comme de
bons amis. Il était près de minuit, quand M. de Miraval se souvint que
sa voiture l'attendait sur le chemin pour le ramener à son hôtel. Il se
leva et dit à Horace:
«Il est donc convenu que tu me présenteras demain?
--Oui, mon oncle, à deux heures précises.
--C'est ton heure, l'heure où tu la vois?
--C'est une de mes heures. Je ne travaille jamais entre le déjeuner et
le dîner.
--Et tout cela est réglé comme du papier de musique. Tu as raison, il
faut mettre de la méthode en toute chose, même dans l'amour, et tout
faire avec poids, nombre et mesure. J'ai connu un philosophe qui disait
que la mesure est la plus belle définition de Dieu... Mais, à propos,
j'ai fait ma sieste cette après-midi, et je n'ai plus sommeil. Prête-moi
un livre qui me tiendra compagnie dans mon lit. Tu possèdes sans doute
les oeuvres de Mme Corneuil?
--En doutez-vous?
--Ne me donne pas son roman, je l'ai déjà lu.
--C'est un pur chef-d'oeuvre, dit Horace.
--Pour mon goût, il y a un peu trop de brouillard là-dedans. Mais le
bruit court qu'elle a publié des sonnets.
--Ce sont de vrais bijoux, s'écria-t-il.
--Et un _Traité sur l'apostolat de la femme_.
--O l'admirable livre! s'écria-t-il encore.
--Prête-moi le _Traité_ et les sonnets. Je les lirai cette nuit, pour me
préparer à l'entrevue de demain.»
Horace se mit aussitôt en quête des deux volumes, qu'il eut beaucoup de
peine à retrouver. A force de s'agiter, il les découvrit enfin sous un
gros tas d'in-quarto qui les écrasaient de leur terrible poids. Il dit à
son oncle en les lui présentant:
«Soignez-les comme la prunelle de vos yeux. C'est elle qui ma les a
donnés.
--Sois sans inquiétude, je sens le prix de ce trésor,» lui répondit le
marquis.
Et du même coup il s'avisa que le _Traité_ n'était coupé qu'à moitié et
que le volume de sonnets ne l'était pas du tout, ce qui fit naître dans
son esprit plusieurs réflexions qu'il garda soigneusement pour lui.