XLVII

Eusèbe, navré, revint chez lui en proie à une fièvre violente.

Malgré mille efforts, il fut obligé de se mettre au lit, où il

resta un mois presque sans connaissance. Lorsqu'il revint à lui,

ce fut Paul Buck et Gredinette qu'il trouva à son chevet. Il

demanda sa femme; on lui répondit qu'elle était près d'une de ses

sœurs mourante.

Quelques jours après, Eusèbe entrait en convalescence et se

promenait au jardin appuyé sur le bras de Gredinette.

--Tenez, mon bon Eusèbe, ça m'ennuie, lui dit la jeune femme; mais

aussi bien, puisqu'il faut que vous appreniez la vérité tôt ou

tard, j'aime mieux vous la dire tout de suite. Apprêtez-vous à un

grand malheur.

--Parlez, répondit Eusèbe; je ne puis pas être plus malheureux.

Après mille détours, Gredinette apprit à Martin que sa femme était

partie avec Isidore Boucain, et que tous deux avaient eu soin

d'emporter la caisse.

Eusèbe ne répondit rien, et son visage n'exprima aucune sensation.

--Il a mieux pris la chose que je ne pensais, dit le soir

Gredinette à Paul.

Peu à peu, Eusèbe recouvra la santé.

--Je vais vous faire mes adieux, dit-il un matin à ses deux

derniers amis; je vais retourner à la Capelette, que je n'aurais

jamais dû quitter. Je vais saluer mon beau-père et je partirai ce

soir. Merci de votre amitié; je ne l'oublierai jamais. Si un jour,

las de la vie, vous voulez goûter le repos, venez sous mon toit,

je vous aimerai comme vous m'avez aimé.

--Ne va pas voir Bonnaud! s'écria Paul, ce pauvre père t'accuse de

la faute de sa fille.

--Moi!

--Oui. Il prétend que ce sont tes _débordements_ avec Adéonne qui

l'ont entraînée au mal. Ne te dérange pas non plus pour Mme de la

Varade: elle est tout entière aux prédications d'un missionnaire

qui fait fureur à Versailles.

--Un missionnaire? Qu'est-ce que cela?

--Les missionnaires, mon ami, reprit Paul avec gravité, ce sont

des hommes ou plutôt des enfants de Dieu qui traversent les mers,

s'exposent à mille dangers, pour aller dans des contrées presque

inconnues porter aux peuplades sauvages la parole de Dieu et la

civilisation; le prêtre dont je te parle a été crucifié, et dix

fois sur le point d'être mangé.

--Je vais le voir, dit Eusèbe, et il sortit.

Le Père Vernier appartenait à la Congrégation des Lazaristes de

Turin. C'était un vieillard à barbe blanche, au teint basané; ses

yeux noirs étaient pleins d'audace et de bonté. Il reçut Eusèbe

avec aménité.

--Que voulez-vous, mon enfant? lui demanda-t-il.

--Mon père, répondit le jeune homme, je me suis meurtri à toutes

les aspérités de la vie; à mesure que je cherchais la vérité, je

m'enfonçais dans le doute; aujourd'hui, je viens à vous comme

l'oiseau blessé qui, tournoyant en l'air, cherche la branche du

vieux chêne pour se reposer. Au nom de votre Dieu, dites-moi où

est le vrai, où se cache le faux?

--Monsieur, reprit sèchement le père Vernier, j'ai dévoué ma vie

au service du Seigneur, j'ai traversé les déserts pour enseigner

sa parole aux peuplades sauvages; je dois mon appui aux humbles et

aux souffrants, mais je n'ai rien à démêler avec les esprits forts

et les philosophes.

Le soir même Eusèbe partait.

Ne trouvant point à Limoges de voiture pour le transporter à la

Capelette, il se décida à faire à pied les six lieues qui le

séparaient de la maison de son père. Un orage violent le força de

s'arrêter à moitié chemin et de coucher dans une auberge de la

route. Pendant que la maîtresse de l'auberge préparait son dîner,

il prit machinalement un livre graisseux qui traînait sur la table

et il lut. Après avoir mangé il se retira dans sa chambre où il

passa la nuit à relire l'humble livre de l'auberge. Dès l'aube,

il descendit et donna un louis à l'aubergiste pour emporter le

livre.

--Pourquoi, se dit-il lorsqu'il fut sur le chemin, ai-je été si

loin m'exposer à tant de douleur, pour chercher le vrai qui était

à ma porte?

Le volume qu'Eusèbe emportait contenait les Évangiles.

--J'ai eu tort de laisser emporter le livre du petit par ce

monsieur, dit l'aubergiste à sa femme.

--Bah! il nous coûtait douze sous, répondit celle-ci.

--S'il nous en a donné vingt francs, reprit le mari, c'est qu'il

valait mieux que ça.

Eusèbe frappa à la grande porte.

--Ah! Seigneur du bon Dieu! s'écria la grande Caty, vous voilà

donc enfin, monsieur Eusèbe. Ah! montez vite, votre père veut tant

vous voir avant de mourir.

Deux secondes après, Eusèbe était près de son père agonisant.

--Te voilà enfin, mon fils, dit le bon M. Martin en râlant, te

voilà. As-tu atteint ton but, et peux-tu me dire avant que je

meure, où est le faux, où est le vrai?

--Père, répondit Eusèbe, le faux est sur terre, le vrai est au

ciel.

--Tu as peut-être raison, dit le moribond, et si M. l'abbé

Jaucourt n'était pas mort, je le ferais venir, s'il en était temps

encore.

--Père, reprit le jeune homme, les prêtres ne meurent pas; ils

n'ont pas besoin de se marier pour se reproduire; la religion est

une mère féconde: pour un de ses enfants qui meurt, il lui en naît

dix.

--C'est possible, mais je ne veux pas l'abbé Faye, murmura Martin

d'une voix éteinte; il a les cheveux rouges. Et il rendit le

dernier soupir.

--Père! père! s'écriait Eusèbe sans se douter que le vieillard fût

mort, croyez-moi, il n'y a de vrai que la grandeur de Dieu.

--Et la bêtise humaine, dit en passant sa tête rousse à travers la

porte l'abbé Faye, que la grande Caty avait été chercher de son

autorité privée.

La bêtise humaine (Eusèbe Martin) · 第 102 / 103 题