Lorsque tous les honnêtes bourgeois amis de Bonnaud et de Lansade
eurent bien mangé, ils ne se levèrent pas de table, ils se mirent
à boire, et quand ils eurent bu, ils se mirent à chanter.
Ce fut Bonnaud, le père de la fiancée, qui commença; les convives
firent chorus.
* * * * *
Prenez dix viveurs usés par toutes les débauches; enfermez-les par
une nuit d'hiver avec dix courtisanes dans l'un des splendides
salons du pavillon d'Armenonville, au milieu du bois de Boulogne,
loin de tous regards, exempts de toute contrainte; donnez-leur
de l'or pour jouer; ordonnez qu'on leur serve les vins les plus
exquis de la meilleure cave du monde. Une fois tout cela fait,
vous n'attendrez pas longtemps pour voir un tableau participant de
l'enfer du Dante, et du _Rêve de bonheur_. Au moment où toutes les
passions qui grouillent dans le cœur de l'homme seront déchaînées,
entrez, et dites à cette hideuse compagnie de se mettre aux
fenêtres pour voir passer deux jeunes mariés qui sortent de
l'église. Alors vous verrez, je vous le dis, un spectacle étrange
et navrant. La tourmente de l'orgie s'apaisera, les chants
cesseront, la noce passera et les rires des jeunes amies de la
fiancée troubleront seuls le silence et le recueillement de la
saturnale émue.
Les hommes penseront à leurs sœurs, à leurs mères, à leur jeunesse
perdue dans le vice et dans la débauche. Les femmes, ces dix
femmes abjectes, traînées dans toutes les hontes, tressailliront
en voyant le voile blanc de la jeune fille vierge. Peut-être, à
elles dix, trouveront-elles deux larmes, l'une pour leur présent
avili, l'autre pour leur honnêteté à jamais perdue. Si l'une
d'entre elles, plus ivre ou plus perdue que les autres, voulait
jeter une insulte à la face de la vertu qui passe, son imprécation
resterait étranglée dans sa gorge, et ses compagnes d'avilissement
la mépriseraient.
Eh bien, pour le mariage, ce sacrement redoutable parmi les plus
redoutables, pour cet acte horrible ou sublime, qui rive à jamais
deux êtres à une chaîne dont chaque anneau brisé est une douleur
ou une honte, les bourgeois n'ont pas le moindre respect; ils
attendent le moment où le prêtre aura fini pour entonner des
chansons grivoises et dire des choses qui, ailleurs, ne seraient
qu'obscènes.