Daniel Clamens était un juif entaché de littérature. Garçon
intelligent, il savait régler ses affaires avec une habileté
telle que bien qu'il ne possédât ni fortune, ni talent, il avait
toujours amplement de quoi subsister jusqu'à la saison nouvelle.
Clamens avait trois frères, l'un compositeur, l'autre sculpteur,
l'autre peintre; lui était auteur dramatique. Des quatre Clamens,
Daniel était le moins fort. Jamais il n'avait obtenu de succès
sérieux. Cependant il était fort connu; la réputation de ses
frères avait convergé sur lui.
Eusèbe l'avait connu au théâtre, et s'était lié à lui. Désireux
de faire accepter par Adéonne un rôle dans une de ses pièces,
Clamens avait été d'une aménité charmante avec le provincial qu'il
avait invité à dîner cent fois, sans que celui-ci acceptât jamais.
Lorsqu'il le vit arriver, il poussa des cris de joie.
--Enfin, vous voilà, lui dit-il, je vous tiens; ce n'est pas
malheureux! Vous ne pouvez savoir combien je vous en voulais de ne
pas me venir voir! Je ne ferai la paix avec vous que lorsque vous
m'aurez promis de revenir.
--Je vous le promets, répondit Eusèbe; je viendrai souvent, j'ai
besoin de me distraire.
--Vous dites cela, mais vous n'en ferez rien; du reste je
comprends que vous restiez au nid: vous devez y être si heureux!
--Je l'étais.
--Ah bah! cela vous a passé?
--Pas tout à fait.
--Y aurait-il de la brouille? demanda Daniel avec inquiétude.
--Oh! du tout! au contraire, répondit Eusèbe; mais il paraît qu'on
se lasse du bonheur comme de toutes choses, et que j'ai besoin de
me distraire.
--A la bonne heure! reprit Clamens, vous m'avez effrayé et étonné
en même temps; Adéonne est si ravissante!
--Bien ravissante en effet, si ravissante, que pour elle j'ai
négligé de suivre les conseils de mon père, oublié le but de ma
vie.
--Vous êtes jeune heureusement. A quelle carrière vous
destinez-vous?
--Je ne sais. Je voulais étudier la vie avant de choisir, mais
voici deux ans que je suis à Paris, et je ne suis pas plus avancé
que lorsque j'ai quitté ma province. Mon ignorance et ma nullité
m'humilient, j'ai honte de ne rien être, parce que je sens que je
ne puis être rien.
--La vie, mon cher, n'est pas chose difficile à connaître. La
grande malice est de savoir ses secrets. Quand on les a pénétrés,
savant ou ignorant, stupide ou spirituel, creux ou profond, on
arrive à tout.
--Hélas! continua Eusèbe, si je n'ai pas été assez habile pour
connaître la vie, comment pourrais-je en percer les secrets?
--Avec la vrille de l'amitié.
--Un peintre, nommé Paul Buck, que je connaissais autrefois, m'a
dit que l'amitié n'existait pas.
--Mon frère le peintre est aussi de cet avis, reprit Clamens; j'ai
toujours pensé que le scepticisme est une maladie qui se gagne en
triturant les couleurs. Méfiez-vous, cher ami, des gens qui nient
les sentiments. Ces gens-là sont mauvais et regardent le monde à
travers leur âme.
--Vous n'aimez donc pas votre frère? demanda Eusèbe.
--Moi! mais je l'adore, répondit le librettiste; seulement je ne
partage pas ses principes. Pour vous prouver que l'amitié existe,
je vous offre la mienne. Vous voulez connaître le monde, étudier
la vie? venez, je vous en montrerai les trucs et les ficelles; je
serai votre guide, votre conseil: à nous deux nous allons faire
de l'anatomie sociale; nous disséquerons l'humanité, et je vous
montrerai la manière de tenir le scalpel.
--Marchons, dit Eusèbe.
--Un instant, reprit son ami. Avant de partir il faut que je
vous donne un avis: si vous voulez tout voir, tout entendre,
tout étudier, il faut, avant de partir, matelasser vos coudes,
capitonner votre langue, et vous mettre du coton dans l'oreille
gauche, afin que ce qui entrera par la droite ne puisse pas
ressortir. Et maintenant, continua Clamens en faisant un geste
formidable, «Suivez-moi,» comme il est dit dans Guillaume Tell.
--Où allons-nous? demanda Eusèbe.
--Mon cher, répondit, le _cicérone_, la meilleure manière
d'arriver quelque part est de ne pas savoir où l'on va.