Adéonne était née à Saumur, entre le deuxième et troisième acte
de _Thérèse ou l'Orpheline de Genève_. Mlle Vacher, sa mère,
jouait l'orpheline innocente et persécutée. Depuis le matin, elle
sentait quelque chose d'anormal dans son organisation; mais la
brave demoiselle, en digne artiste qu'elle était, n'avait pas
voulu faire manquer la recette. Du reste, le public n'y perdit
rien: on fit une légère coupure, et la pièce continua; rien ne
fut changé, il n'y eut qu'une orpheline de moins et une petite
fille de plus, laquelle fut le lendemain baptisée sous les noms
de Françoise-Joséphine Vacher, née de demoiselle Marie-Augustine
Vacher, artiste dramatique, et de père inconnu. Comme il va sans
dire, l'aventure fit sensation dans Saumur. Les dames de la ville
envoyèrent du linge, et les élèves de l'école de cavalerie, qui
depuis dix mois applaudissaient Augustine, firent entre eux une
souscription qui rapporta assez pour éloigner pendant deux mois de
la couche de la pauvre artiste le spectre de la misère.
Seul, le lieutenant de Baudibard de Saint-Fayol ne donna rien.
Le capitaine Bertuchot prétendit que c'était pour éloigner les
soupçons.
A quoi le sous-lieutenant de Vic, qui ne mettait pas de dragonne
à sa langue, répondit que le sous-lieutenant de Baudibard de
Saint-Fayol était un fat et qu'à ce compte tout le monde aurait pu
se dispenser de donner.
Le lieutenant de Baudibard de Saint-Fayol, qui avait l'oreille
chaude,--il était de Pau ou de Bayonne, peut-être de Dax, mais ce
qu'il y a de certain c'est qu'il avait l'oreille chaude,--avertit
que la chose ne se passerait pas comme ça. Le lendemain, il prit
le sous-lieutenant de Vic à part pendant le pansage.
--Lieutenant de Vic, lui dit-il, persistez-vous à vous dire le
père de l'enfant?
--On n'a jamais pu savoir... répondit M. de Vic.
--Demain, à cinq heures du matin, sur la route de la Flèche, nous
pourrons éclaircir ce mystère.
--Nous éclaircirons tout ce que vous voudrez, mon lieutenant,
répliqua courtoisement M. de Vic.
La nouvelle se répandit bien vite dans la ville que deux officiers
s'allaient battre au sujet de la petite de la comédienne.
Le général commandant l'École n'en dormit pas.
--Salomon, dit-il à son aide de camp, se trouvant dans une
semblable occurrence, aurait ordonné qu'on partageât la bambine
entre les deux pères. Malheureusement, la position est plus tendue
que dans le fameux procès jugé par ce grand roi. Si je prononçais
le même jugement que lui, la pauvre petite serait hachée menu
comme chair à pâté. Or, ce qu'il y a de plus simple, c'est de
consigner mes deux gaillards.
Ainsi fit-il, et il fit bien.
Mlle Vacher quitta Saumur, pour aller gagner son pain sous
d'autres cieux; elle parcourut toute la France. Cinq ans après,
ses engagements portaient cette mention peu honorable:
«_Le directeur aura le droit d'utiliser la fille de ladite
demoiselle Vacher toutes les fois qu'il le trouvera nécessaire
pour son spectacle, moyennant un cachet de quarante centimes par
représentation._»
Joséphine naquit entre deux _portants_ de coulisses, et son
enfance n'eut d'autres horizons qu'une campagne en carton et un
ciel de calicot.
C'est mal dire: Joséphine n'eut pas d'enfance. A dix ans, elle
eût fait rougir un dragon; à douze, elle aurait fait pâlir un
carabinier.
La demoiselle Vacher, sa mère, en était venue à jouer les duègnes.
Ne pouvant se suffire à elle et à sa fille, elle s'associa avec
un drôle du nom de Gouzir, lequel jouait les _pères-nobles_ et ne
pouvait vivre seul avec ses trop modestes appointements.
A Nantes ou à Tours, Joséphine, qui avait alors quinze ans, resta
trois jours absente de la maison. Gouzir la gourmanda; sa mère se
contenta de lui dire:
--Nous partons pour Paris dans deux mois; tu aurais bien pu
attendre.
A Paris, le ménage vit bien des mauvais jours; mais enfin, un
homme qui avait vu Joséphine à la salle Molière, fit du bien à la
famille; après celui-ci un autre, et ainsi de suite, jusqu'à M.
Fontournay, qui s'amouracha de la jeune fille et fit une pension
à ses parents, à la condition qu'il resterait chez eux. Cette
clause fut fatale à la pauvre Vacher et à l'infortuné Gouzir. Que
faire en un gîte, à moins que l'on n'y boive? Ils burent tant,
tant, tant, qu'un matin on les trouva morts. Devant Dieu soit
leur âme, si tant est qu'ils aient eu une âme, supposition bien
invraisemblable.
Fontournay avait quatre-vingt mille francs de rentes et un égoïsme
à faire envie à un roi. Mathématique dans ses vices, il les
enfermait dans son secrétaire et ne les faisait sortir que pour
quelques heures seulement, et chacun à leurs jours, comme on fait
des chevaux de prix qui ne quittent l'écurie que pour raison de
santé.
Fontournay était buveur, mais non ivrogne; mangeur, mais non
gourmand; sa lubricité s'arrêtait à la porte du dévergondage et
n'y frappait que pour en imposer au monde des vieux viveurs. Ce
bon riche n'éprouvait aucun sentiment sincère pour Joséphine; il
ne l'aimait ni d'amour, ni d'amitié, ni d'habitude. Il la gardait
cependant avec soin, et c'eût été pour lui un grand chagrin de la
perdre.
Lorsque la connaissance s'était faite, Fontournay avait éprouvé,
en trouvant Joséphine, une satisfaction semblable à celle que
ressentirait un bibliomane en découvrant une édition rare d'un
ouvrage insignifiant. Depuis longtemps il était fort ennuyé de
recruter ses amours au Conservatoire ou dans le monde des lorettes
célèbres. Il avait remarqué, cet observateur profond, que toutes
les _biches_ ont à peu de chose près la même physionomie, et que
le passe-port de l'une pourrait servir à toutes les autres:
Cheveux châtain foncé,
Yeux bruns,
Front bas,
Bouche grande,
Nez relevé ou court.
Signes particuliers: Toilette ridicule, parler bête.
Cette monotonie ennuyait le cher homme. De plus, il avait aussi
remarqué que les créatures, qui se font un grand nom dans le
monde galant, ne doivent, la plupart du temps, leur succès qu'à
une excentricité ou à une opposition complète du type vulgaire.
Cette fille pâle, au nez effilé, aux narines dilatées, aux cheveux
fauves, l'avait séduit; il se disait: J'ai trouvé l'oiseau rare.
Le soir où, au mépris des convenances, Joséphine Vacher avait fait
son apparition dans la baignoire d'avant-scène louée à l'année à
l'Opéra-Comique par Fontournay, il se fit un grand bruit du côté
des vieillards, et les jeunes gens dirent: «Ce vieux diable de
Fontournay nous a déterré une charmante maîtresse pour l'avenir.»
Joséphine fut l'événement de la soirée. Les femmes du monde la
regardèrent avec une effronterie extrême, et toutes firent la même
question au journaliste Narcisse Beauramier, qui, ce soir-là,
allait de loge en loge, chercher ou répandre des nouvelles:
--Comment nommez-vous cette créature qui se pavane dans la loge de
M. Fontournay?
--Belle dame, répondait Beauramier avec finesse, c'est encore un
mystère.
Fontournay était ravi. Le lendemain il combla Joséphine de
cadeaux, lui constitua une maison, des appointements fixes, et lui
donna un professeur de piano et de chant pour l'occuper.
Joséphine avait mené une vie trop agitée pour ne pas être
satisfaite de son repos. Un jour que sa femme de chambre, gagnée
par un ami de Fontournay, l'engageait à accepter des offres
brillantes et une vie plus libre, Joséphine répondit:
--Les femmes ne sont pas nées pour être libres. Je pense que M.
Brannery ne vaut pas mieux que M. Fontournay; autant mépriser
celui-ci qu'un autre. J'y suis habituée.
Pendant deux ans, Joséphine ne donna à son protecteur aucun sujet
de plainte. Elle ne sortait jamais, et malgré un espionnage bien
organisé, Fontournay ne put parvenir à la découvrir en rupture de
fidélité.
Ce bonheur tranquille finit par ennuyer le bon bourgeois. La femme
dont il avait été si fier n'avait pas secondé ses vues. Au lieu de
briller beaucoup, de le tromper un peu, de faire parler d'elle,
elle vivait comme une bourgeoise. Un matin, il pensa qu'il fallait
en finir et chercher ailleurs.
--Chère enfant, dit-il à Joséphine, j'ai à vous annoncer une chose
assez triste pour moi. Des obligations, des affaires, comment
dirai-je! des nécessités de famille, me forcent à vous quitter.
Ne m'interrompez pas. Vous savez que je ne suis pas ingrat,
j'ai toujours agi avec vous en galant homme; je continuerai.
Vous toucherez votre pension pendant un an encore, et vous
aurez toujours un ami en moi. Ainsi, c'est entendu, à dater
d'aujourd'hui, nous serons de bons camarades.
--Quelle jolie scène je vous ferais si je vous aimais! répondit
Joséphine en souriant.
--Je vois avec plaisir que vous prenez mieux la chose que je ne le
pensais.
--Je ne la prends ni bien ni mal; cela m'est indifférent, voilà
tout.
--Je crois cependant, reprit Fontournay, mériter quelques regrets.
--Vous avez tort.
--Vous êtes peu gracieuse pour moi, chère belle.
--Raisonnons. Vous m'avez donné une parcelle de vos revenus; cela
vous convenait, si vous l'avez fait c'est que vous pensiez que
ce que je vous donnais valait autant. Des regrets, dites-vous,
pourquoi? Je trouverai facilement une affection comme la vôtre.
Vous venez me raconter que vous êtes un galant homme; qu'est-ce
que cela me fait? N'ai-je pas été loyale, moi, dont le métier est
de ne pas l'être? Vous m'avez prise sans savoir pourquoi, vous me
quittez de même. Je n'ai rien à dire et je ne dis rien; mais de
grâce ne me parlez pas de regrets; les regrets n'étaient pas dans
le marché.
Fontournay était venu avec l'intention très-arrêtée de quitter
Joséphine. En chemin il s'était promis d'être fort et de ne céder
à aucune prière, de résister aux larmes que la belle ne manquerait
pas de verser. La façon avec laquelle sa maîtresse acceptait la
rupture changea complétement ses idées. Par un retour subit, que
les penseurs expliqueront, s'ils le peuvent, il éprouva un violent
chagrin en pensant que la femme dont il voulait se défaire à tout
prix un instant auparavant le quittait sans se faire prier.
--Je voulais vous éprouver, ma Joséphine, dit-il, l'épreuve n'a
pas été heureuse; laissez-moi croire que vous aviez pénétré ma
pensée et que vous avez voulu me tourmenter.
--Je ne m'amuse jamais à ces riens-là. Depuis trois mois mon parti
est pris, je débute demain à l'Opéra-Comique. Si je réussis, je
veux être seule et libre comme une brave artiste. Si je tombe,
j'irai m'enterrer dans une campagne que je connais près de Nantes.
Je n'ai jamais respiré, j'ai besoin d'air.
--Vous allez débuter, s'écria Fontournay avec stupéfaction, que me
chantez-vous là?
--Demain je vous chanterai l'_Ambassadrice_. En ce moment, je vous
dis la vérité: mes débuts sont annoncés. Afin de ne subir aucune
observation de votre part, j'ai changé de nom. Joséphine était un
nom absurde, commun, impossible. Maintenant je m'appelle Adéonne.
Demandez à l'affiche.
Fontournay ne répondit pas d'abord. Ce que lui disait sa maîtresse
le jetait dans une stupéfaction profonde. Souvent il avait songé
à faire de Joséphine une artiste, non par intérêt pour elle, mais
pour la voir admirée, applaudie, désirée même,--surtout désirée,
c'eût été la fête de sa vanité. Sa nature vulgaire l'avait empêché
de reconnaître une organisation d'élite dans une fille qu'il avait
eue presque pour rien. Joséphine débutait sans recommandations,
sans protecteur; ce qui faisait supposer avec raison au vieux
viveur, qu'on avait reconnu en elle des qualités vraiment
supérieures. Ses regrets furent profonds.
--Quoi! dit-il, c'est de vous dont on parle tant depuis deux mois,
c'est vous qui êtes Adéonne?
--C'est moi.
--Et vous me l'avez caché?
--Parfaitement.
--Mais savez-vous que c'est indigne, que jamais pareille
ingratitude ne...
--Jusqu'à présent vous n'avez été qu'ennuyeux; vous allez devenir
ridicule. Finissons-en. Vous aviez assez de moi et vous me
quittiez comme un vieil habit dont on ne veut plus. Par un retour,
dont je n'ai que faire de rechercher la cause, vous avez changé
d'avis; tant pis pour vous. Vous ai-je parlé d'ingratitude, moi,
lorsque vous êtes venu me dire que des raisons de famille, de
convenances, que sais-je, vous forçaient de rompre avec moi? Non,
je n'ai rien dit; faites de même. Entre nous, il serait injuste
qu'en amitié le bail fût renouvelable à la volonté du preneur.
C'est le contraire. Tout est pour le mieux.
--Joséphine, s'écria Fontournay, vous ne pouvez pas me quitter
ainsi, c'est impossible. Je vous donnerai ce que vous voudrez;
cherchez, imaginez les choses les plus chères, vous les aurez.
--Je ne veux rien.
--Je ne sais que vous dire, que vous offrir, moi, reprit le
galant homme la larme à l'œil; vous me quitterez plus tard; mais
laissez-moi vous guider, vous protéger dans la nouvelle voie
que vous voulez parcourir. Je ne vous demanderai rien, vous me
recevrez quand vous voudrez, je ne suis pas gênant. Voyons, un bon
mouvement, je vous le demande à genoux.
Le vieillard tomba lourdement aux pieds de la fille Vacher, qui se
contenta de lui dire:
--Vous savez, mon cher, que si je reculais mon fauteuil, vous ne
pourriez plus vous relever.
--Joséphine, vous savez mes principes. Si c'est un caprice qui
vous trotte par la tête, dites-le-moi sans crainte.
--Vous étiez ridicule; voilà que vous devenez ignoble.
--Ah! vous n'avez pas de cœur, murmura Fontournay en se remettant
péniblement debout. Et il sortit en poussant un de ces soupirs qui
attendrissent quelquefois les huissiers, mais jamais la femme qui
vous quitte.
Les débuts d'Adéonne furent heureux. En quinze jours, Fontournay
vieillit de dix ans. Il avait écrit cent fois sans recevoir
de réponse. Un matin, il se redressa radieux: il venait de
reconnaître l'écriture d'Adéonne sur l'adresse d'une lettre que
son domestique lui apportait. Il prit le pli en tremblant.
--Je savais bien qu'elle me reviendrait, dit-il, et il lut:
«Tous les hommes sont les mêmes: les vieux sont assommants, les
jeunes sont méprisables. Assommez-moi, et que ça finisse.