Pierre Lethievent parcourait la libre Helvétie. Depuis dix mois qu’il
s’y trouvait, il en connaissait toutes les gares, toutes les montagnes,
tous les hôtels. Il avait revu plusieurs fois les mêmes endroits,
atteint d’une fièvre ascensionnelle et déambulatoire qui s’alimentait
d’elle-même et qu’aucun site, aussi célèbre qu’il fût, aussi cher qu’il
payât pour le contempler, n’apaisait. Il avait vu sept fois le soleil se
lever sur le Righi, il avait fait trois fois l’ascension de la Dent
Blanche, deux fois celle de la Jungfrau. Il avait parcouru quatre fois
six lacs, exploré neuf glaciers, visité une grotte de glace dont un
tourniquet défendait l’entrée et où un virtuose incomparable jouait de
l’accordéon. Il avait bu le café au lait une fois à quatre mille cent
vingt-trois mètres de hauteur. Il avait côtoyé en funiculaire des
gouffres impressionnants. Il était monté sans secousses pour trois
francs trente centimes à dix mille six cent onze pieds et trois lignes
au-dessus du niveau de la mer. Maintes fois, il s’était livré à la
méditation solitaire dans cinq forêts de sapins. Maintes fois, il avait
loué une nacelle pour glisser sur l’eau calme de quelque lac du milieu
duquel on entendait tinter les clochettes des troupeaux, et lâché les
rames afin de rêver. Il avait skié en hiver. Il avait skatingué en été.
Qu’il logeât à l’hôtel de Winkelried, au chalet de l’Oberland, à
l’auberge de l’Edelweiss, au palace de Guillaume Tell ou à la pension du
Ranz des Vaches, du fond des vallées brumeuses, du bord des eaux
tranquilles, du sommet des monts sourcilleux, quatre fois par jour à la
même seconde, il avait entendu le tumulte strident des gongs marquer
l’heure des repas, huit fois par jour, quatre fois par nuit à la même
heure, un roulement lointain et d’impérieux sifflets annoncer le passage
des trains, quarante-deux fois à la même minute, une trompe signaler
l’arrêt des tramways, et chaque soir, avec les deux minutes et trois à
cinquante-cinq secondes prévues par le calendrier d’avance ou de retard,
toutes les fenêtres fleuries de tous les sanatoria s’ouvrir au moment
précis où le soleil couchant inondait de teintes roses la neige sur les
hauteurs.
Il avait voulu étouffer sous la multiplicité et l’amas des sensations
esthétiques la plaie qui cuisait et lançait au centre vivant de son
être. Cette plaie, au contraire, s’était élargie jusqu’à envahir tout à
fait le formidable ennui qui lui venait de tous ces plaisirs tarifés, de
toutes ces sublimités honnêtes, de toute cette beauté indiscutable, de
tout cet impitoyable bonheur. L’image d’une jeune fille ne quittait pas
cette étendue déserte et monotone qu’il voyait se dérouler en lui quand
il y tournait ses regards. Elle était de jour en jour plus floue, cette
image, mais plus hallucinante ainsi. Après la douleur crue des premières
semaines, l’angoisse insistante, entêtée, s’était installée à demeure.
Il voyageait en forcené, elle l’accompagnait paisible. Elle assistait
aux réunions pacifistes où il parlait, discutait, s’indignait, votait.
Quand il écrivait à ceux de ses amis qui étaient dans la bataille les
lettres les plus passionnées pour les détourner du sacrifice consenti,
de l’esclavage subi ou du jeu librement cherché, il la voyait courant
dans l’ombre de sa plume. Son intelligence était libre. Il raisonnait de
tout, sur tout, avec la subtilité et la rigueur d’autrefois. Mais
l’image restait en marge. Jamais il ne la réunissait à la sensation
vivante par les mille secrets passages qui font d’un esprit supérieur le
fleurissement continu, toujours frais et frémissant, de tous les sens en
émoi. Il n’avait plus que deux ressources pour retrouver l’unité de son
être: chasser l’image de sa mémoire ou l’incorporer à sa chair...
L’amour lui interdisait la première, l’orgueil la seconde. Il errait...
Pour la troisième fois, il débarquait à Lucerne, hésitant à descendre en
Italie--où l’appelait la propagande--par le Saint-Gothard. Il s’était
assis au bord du lac, sur la terrasse d’un hôtel. Le temps était
admirable, doux, plein de fraîcheur et de calme. Une chute d’après-midi
vermeille donnait à l’air et aux formes du monde l’occasion la plus
favorable pour apparaître dans leur gloire à qui sait les regarder. Il
se sentait un besoin d’admirer presque douloureux. Cependant, ici comme
ailleurs, pour la centième fois, il trouvait à l’eau paisible des tons
savonneux, aux neiges ensoleillées des violets et des mauves froids,
interchangeables de montagne à montagne et de saison à saison, aux
forêts de sapins des bleus ardoisés, neutres, sans reflets, sans
transparence, aux formes colossales entourant le lac de partout une
monotonie immobile et bouchée. Pas un plan vigoureux et net révélant à
l’intelligence l’architecture de la terre, pas une ligne assez ferme et
soutenue pour imposer à son éternel besoin d’ordre quelque direction
évidente qui devînt à la fois une certitude pour les sens et une
inquiétude pour le cœur. Il ferma les yeux, afin de voir plus nettement
l’image qui insistait sur le fond terne de sa méditation désenchantée.
Et comme elle était là, toujours présente, comme elle lui tendait les
bras, la tête en arrière, avec un rire enivré, ainsi qu’il se souvenait
de l’avoir vue la veille de la rupture et qu’il la voyait toujours, il
comprit soudain. Il comprit et pour la première fois réunit à une idée
vivante son chagrin. Il comprit la vision poétique et banale que
certains peuples ont de la terre qui les nourrit. Il comprit pourquoi
ils cherchaient en eux et reportaient candidement dans leurs paysages
d’où la vie aérienne des lumières et l’harmonie formelle sont proscrites
avec le feuillage bruissant, nuancé, éclairé en-dessous par les feux
mouvants du soleil, avec la poussière colorée où jouent les fantômes,
avec la gloire illuminante des mille reflets dansant dans la vapeur
d’opale au bord des mers, un refuge sentimental contre la vulgarité de
ces paysages et l’ennui qui s’en dégage. Il saisit dans un éclair le
sens profond de la musique, protestation des âmes élevées contre la
platitude ou la grossièreté de la nature et des mœurs, monument
intérieur dressé par le héros sur le chaos environnant des sentiments et
de l’espace. Et comme il rouvrait les yeux, comme son regard embrassait
les montagnes, il vit que les mille chalets dispersés sur leurs pentes
avaient l’air très sûrs d’être honnêtes, d’abriter partout la vertu,
mais qu’aucun d’eux ne lui montrait un profil fier, une arête grave et
nue, la moindre humble façade exprimant dans sa coloration, ses
proportions et son dessin une idée commune à tous, claire, tranchante et
poursuivie obstinément dix siècles à travers le feu et le fer.
Une servante rose, avec la nuque blonde, les bras nus, des bas blancs
bien tirés sur des chevilles un peu lourdes, le servait. Flanqué de pain
grillé, de miel, de beurre, le café au lait, qui était exquis, l’écœura.
Il se leva, gagna sa chambre, contempla avec irritation la propreté
presque incroyable de la pièce, ses meubles frais, les lavabos fixés au
mur, leurs robinets d’eau chaude, d’eau froide, d’eau tiède, tous ces
indices d’une civilisation que son manque d’imagination prophétique
l’obligeait de trouver parfaite. Il ouvrit sa fenêtre, regarda les bois
presque noirs, les glaciers hautains, les eaux mornes. Quelque chose
d’inexpliqué étouffait son cœur. «Je ne comprends rien à tout ça! C’est
honnête, oui. Mais c’est informe. Quelle est la forme de tout ça, dans
notre commun souvenir? C’est heureux, oui. Et après? Si c’était trop
heureux? Ou trop paisible?» Une douleur aiguë le traversa: «Zut!» Il
sortit en tirant violemment la porte. Comme il mettait le pied sur le
palier, une femme, la tête baissée, montait la dernière marche. Elle
leva la tête, l’aperçut, fit un cri léger, s’arrêta. C’était Élisabeth
Chambrun.
Ils étaient face à face. Ils auraient pu s’étreindre s’ils s’étaient
tendu les bras. Elle s’appuya du dos à la rampe où se crispèrent ses
deux mains. Il recula jusqu’au mur. Ils se croisaient sur la piste de
guerre et s’observaient avec une attention aiguë, comme pour guetter les
frémissements et les tassements musculaires qui précèdent le bond. Aucun
élan l’un vers l’autre. Il la trouvait maigre, vieillie, laide, avec un
visage osseux, la peau tirée et desséchée, les épaules rentrantes et,
dans la mise, mille imperceptibles négligences dont l’ensemble
l’outrageait. Il vit qu’elle avait souffert, qu’elle souffrait, qu’il en
était cause. Il essaya d’avoir pitié. Il ne put pas. Il n’aimait plus.
La réalité le délivrait de l’image. Il respira. Il se sentit impitoyable
et fort.
Elle, au contraire, le trouvait beau, plus qu’autrefois. Sa peau s’était
hâlée, elle était d’or et de feu sombre. Sa poitrine était plus large.
Le masque avait une fierté meurtrie, qu’accentuait la courbe de la
bouche, ferme et descendante aux coins, la profondeur des orbites où la
flamme de l’œil jouait dans les ombres bleuâtres, le modelé violent du
front vertical, bossué au-dessus des sourcils, creux aux tempes. Elle
lui en voulait d’être ainsi, alors qu’elle enlaidissait. Elle se
souvint. Il était parti. Il avait fui. Il ne lui avait pas écrit une
lettre. Il était bien mis, bien portant. Elle pensa à Georges, hâve,
malpropre, enlisé dans la boue rouge de sa tranchée. Et, comme elle
rencontrait son regard presque hostile, il lut du mépris dans le sien.
Cela dura dix secondes. D’autres personnes montaient. D’abord Clotilde
Esperandieu, toujours splendide, qui s’arrêta interdite, puis M.
Chambrun, les bras au ciel:
--Comment, c’est vous Lethievent! En voilà une rencontre! Je ne suis pas
fâché de vous voir...»
Il s’interrompit. Il avait surpris l’attitude de Pierre et d’Élisabeth,
leur silence, la gêne de Clotilde qui avait baissé la tête, et, du bout
de l’ombrelle, traçait des hiéroglyphes sur le tapis du palier.
--Comment! vous boudez encore? Il y a beau temps que je ne pense plus à
ces histoires, moi! Embrassez-vous donc, sapristi!
Et il poussa Pierre vers Élisabeth.
Elle ne voulut pas qu’il comprît sa haine. C’est pour cela qu’elle
tendit sa main. Une main molle, qu’il serra vite, en s’inclinant un peu.
M. Chambrun était radieux.
--Je vous savais bien en Suisse, Georges me l’avait écrit, mais je ne
m’attendais pas à vous voir presque le jour de notre arrivée. Le monde
est petit.» Il sentit qu’il fallait parler de la patrie: «Sans doute, je
n’approuve pas votre conduite. Mais après tout, vous êtes réformé...
Allons! vous dînez avec nous. C’est étonnant ce que cet air de la
montagne ouvre l’appétit.»
Pierre, devant la main large tendue, hésita une seconde à y poser la
sienne. Mais sa haine pour le père était partie avec son amour pour
l’enfant. Vis-à-vis d’eux, l’indifférence. Vis-à-vis de tout, une
lassitude infinie. Il vit dans cette soirée une diversion à l’ennui. Il
répondit à l’étreinte, baisa le bout des doigts de Clotilde dont il
avait toujours aimé l’animalité généreuse, accepta d’un signe de tête et
descendit sur la terrasse de l’hôtel.
Le dîner fut assez morose. Tous s’observaient. Seul, M. Chambrun gardait
sa verve. Il était venu pour ses affaires et avait décidé ses filles,
dont la santé était médiocre, à l’accompagner. Pierre, en effet, en
regardant avec plus d’attention Clotilde, surprit des mouvements
fébriles, un tremblement léger des lèvres, quelques signes de nervosité,
d’inquiétude, presque de souffrance, d’autant plus visibles qu’il se la
rappelait plus puissante, plus calme, plus triomphalement assise dans la
paix conquérante des sens toujours enivrés. Il s’informa. Son mari,
depuis deux mois, était en «mission spéciale». Elle le savait vivant, il
lui donnait de ses nouvelles par la Suisse précisément. Mais auparavant,
presque une semaine sur deux, elle quittait Paris pour passer quelques
jours avec lui dans un de ces villages de l’arrière-front, à proximité
des parcs d’aéroplanes, où le fruit défendu prenait une incomparable
saveur. Elle conta leurs ruses pour se voir. Elle parla du bruit du
canon, des convois sur les routes, du passage des armées. Ils en vinrent
à la guerre. M. Chambrun semblait gêné. Pierre disait la paix prochaine,
la rupture du front étant de part et d’autre impossible, les soldats
s’affirmant partout résolus à ne pas passer un second hiver. M. Chambrun
hochait la tête, jugeait la paix encore lointaine, ne paraissait pas y
tenir. «Il faut aller jusqu’au bout. Les Anglais s’organisent. Les
affaires reprennent. On les aura!» Pierre pensait à Georges, dont une
lettre, huit jours avant, lui avait avoué la détresse. Mais il était
assis à la table de Chambrun. Il serra les poings, il serra les dents.
Chambrun, d’ailleurs, réussissait à parler d’autre chose:
--Au diable la guerre, mes enfants! Quelle paix ici! Et quel pays!
En effet, le soleil étant caché par les montagnes, mais encore présent
sur l’horizon, un jour égal et blanc éclairait la table, ses cristaux,
ses métaux, ses verres, les fruits nouveaux qu’on apportait. Partout la
paix et le confort. Le public des dîneurs, sans doute, était mêlé. Peu
de Français,--eux seuls peut-être,--mais pas mal de gentlemen courtois
et corrects, en smoking, avec de jolies femmes blondes en costumes de
soirée, qui jasaient comme des oiseaux. Quelques profils aigus, bruns et
durs, de péninsulaires de race. Surtout des messieurs entre deux âges au
crâne rasé, au cou gras, au visage rose avec des balafres violacées,
qui, dans l’indifférence générale, échangeaient à voix presque haute des
propos coupés de gros rires et mangeaient beaucoup. Une neutralité
tacite régnait. Les deux baies étaient grandes ouvertes. La nature aussi
restait neutre. Dans le calme infini, on entendait des bruits de rame,
des meuglements éloignés, des tintements argentins, la sirène d’un
bateau. Les eaux du lac, de plus en plus ardoisées, avec de grandes
plaques livides par endroits, s’assombrissaient peu à peu. La couronne
noire des pins, fleuronnée de chalets pittoresques, les entourait de
partout. Tout en haut, sur le ciel vert pâle, un glacier rouge, sans
nuances, s’éteignait.
--Est-ce beau! Est-ce beau!» L’enthousiasme de Chambrun délivrait la
fureur de Pierre.
--J’admire qu’un paysage aussi accidenté puisse être aussi plat, dit-il.
Élisabeth, le nez dans son assiette, n’avait pas dit un mot depuis le
début du repas. Pourtant, à cette phrase qu’il lança brusquement, sur le
ton passionné d’autrefois, elle leva les yeux sur lui. Clotilde,
surprise, le regardait aussi. Il était nerveux. Il passait une main
rapide sur ses cheveux désordonnés. Il déplaçait son couteau, ses
verres, avec ces mouvements saccadés qu’elles connaissaient l’une et
l’autre et qui annonçaient l’orage. Chambrun protestait:
--Comment? Mais c’est superbe! Ce paysage est d’une sérénité qui
attendrirait un Turc!
--Justement, il est trop serein. Il manque d’accent. Je l’ai trop vu,
depuis dix mois, toujours pareil, même quand il neige. C’est une affiche
de gare. Il m’assomme.
Clotilde l’interrogeait:
--Tiens! vous n’aimez pas ça? Moi non plus d’ailleurs. Ça me glace...
Mais pourquoi y êtes-vous?
--D’abord, j’ai tenté de l’admirer, puis, comme j’avais à y faire, j’y
suis resté. Mais j’en ai assez. Je ne suis pas né exclusivement pour
boire le meilleur lait du monde, dormir dans les meilleurs hôtels,
gravir les meilleures montagnes. Je veux vivre.
--Pourtant ce pays est hors de la guerre. Il veut rester hors de la
guerre. Il jouit de tous les bienfaits de la paix. Vous devriez l’aimer
pour cela.
Ce coup droit toucha Pierre au cœur. Il éprouvait la souffrance que la
même idée lui avait donnée, un peu avant sa rencontre avec Élisabeth...
--C’est vrai, mais je ne puis. Je veux un milieu passionné, et non
raisonnable, curieux, et non instruit, une nature ardente, et non
pittoresque, une civilisation enthousiaste, et non confortable...
Élisabeth levait décidément les yeux, oubliait les fruits sur son
assiette, appuyait ses coudes sur la nappe, son menton sur le dos de ses
mains croisées, le regardait sans le savoir. Elle parla:
--Il y a pourtant de belles choses, ici. Nous venons de Bâle. Nous y
avons vu le Musée. Vous aimiez bien ces maîtres-là, autrefois, Holbein,
Bœcklin...
Sa voix que, depuis dix mois, il n’avait plus entendue, se brisait en
notes si pures, comme si d’anciens sanglots maîtrisés y avaient mis leur
houle pour toujours, qu’il fut violemment remué. Il parla sans la
regarder, comme s’il s’adressait à un absent:
--Précisément, j’en arrive aussi. C’est là que j’ai compris. J’admire
Holbein, toujours. C’est la seule œuvre définie, volontairement abrégée,
qu’il y ait dans la peinture allemande. C’est sa seule protestation
visible contre le sentimentalisme, le pittoresque attendri, le lyrisme
diffus et flou. Elle choisit. Elle élimine. Et comme elle est seule, par
ici, à éliminer et à choisir, elle souligne le manque de cohésion
spirituelle de cette civilisation. C’est un refuge de la sensibilité
conquérante, comme la musique en est un du sentiment outragé... Holbein,
c’est un cri viril dans le silence unanime... Les musiciens viendront
bientôt, beaucoup plus haut, loin des glaciers, là où la plaine est
sombre, vers le versant des mers polaires... Et vers le versant du
soleil, un peu plus bas, là où les vallées sont blondes, Rousseau, ce
musicien de la pensée modulée par les chocs du cœur... Quant à
l’autre...
Au vol, il surprit une Élisabeth passionnée, vivante, reprise, que ses
paroles soulevaient...
--Quant à l’autre... J’avais vu des photos, autrefois. Et surtout
j’avais lu des livres. Ah! celui-là est bien au plan de son milieu, qui
n’en a pas. Ah! il ne proteste pas, lui! Pauvre diable, qui se croit
seul dans les foudres du Sinaï! C’est un lac sans reflets, mais plaqué
de noir et de rouge, où des touristes se mirent, un Baedeker sous le
bras. Il s’exténue à exprimer par la peinture un tas d’idées pâteuses
qui ne sont pas de son ressort. Il patauge dans ses mythes puérils pour
en tirer quelque symbole étique trempé de café au lait et barbouillé de
confitures où la groseille prend une intention dionysiaque, le melon un
sens moral, la reine-claude une vertu idéaliste... O Renoir!
Soulagé, il sourit en regardant Élisabeth. Et il reconnut l’image. Elle
n’était plus maigre. Ses épaules s’ouvraient, se déployaient avec
orgueil, sa poitrine battait, se gonflait sous le corsage. Elle n’était
plus laide. Fixés sur lui, ses yeux foisonnaient de lueurs qui
enveloppaient de longues caresses sa propre imagination délivrée et pour
la première fois depuis dix mois planant à sa hauteur nécessaire. Le
sang, monté aux joues, au front, aux tempes, noyait les creux, comblait
les rides, dorait le cerne des paupières. La mise n’était plus négligée.
Trois tapes machinales avaient remis en place la masse fauve des cheveux
où ses mains serraient un ruban, tordaient, lustraient une mèche
tombante. Sans s’en apercevoir, elle avait pris à un bouquet, sur la
table, une anémone qu’elle piquait à l’échancrure du corsage. La
pénétration de l’esprit avait remué ses entrailles, réveillé le besoin
obscur d’une communion plus intime, comme l’odeur d’un fruit ouvre la
faim. La profonde unité de la vie amoureuse les environnait tous deux.
Son cou se gonfla, elle laissa monter les larmes. Clotilde, jalouse,
labourée, conquise, regarda Pierre avec une moue affectueuse et
souffrante en baisant la main de sa sœur. Chambrun déclarait qu’il ne
comprenait pas ces théories, qu’il ne voyait pas ce qu’il pouvait y
avoir de commun entre un lac et un peintre, à moins qu’il ne fût
paysagiste...
--Ta-ta-ta! La nature reste, vous avez beau dire, mon garçon. Et vous ne
me prouverez pas que celle-ci n’est pas grandiose... Grandiose... Je le
maintiens. Et puis, elle porte à la rêverie. Elle est tellement
au-dessus de nos moyens artistiques!
Et son geste embrassait le cercle des montagnes mornes, de l’eau morose,
y rassemblant la foule des mangeurs dont les faces commençaient à luire
et les conversations à couvrir le bruit des mâchoires. Le contentement
de la nourriture amorçait la communion.
Pierre s’assombrit. Il était jeune. Tout ce qui n’était pas sa propre
passion l’irritait. Il n’avait pas encore assez la connaissance de
lui-même pour se respecter dans les autres, même quand ils n’étaient pas
respectables. Il perdait son temps à vouloir réformer les autres, plutôt
que de s’approfondir. Il se contint. Mais il se tut. Et comme Élisabeth
le fixait, suppliante, sentant qu’il regagnait son aire, seul, il lui
jeta un regard dur.
Le lendemain matin, à l’heure du petit déjeuner,--la vie sentimentale se
rythme ici sur les repas--Pierre descendit sur la terrasse. Élisabeth,
qu’il comptait y trouver, n’y était pas. Il avait mal dormi. Elle aussi.
Mais lui de regrets, de remords. Elle de révolte. Il ne l’aimait donc
plus qu’un mot de son père ait suffi à l’écarter d’elle, après cette
minute immortelle où ils s’étaient ensemble, et si facilement, reconquis
sur leur orgueil? De nouveau, elle le haït, retrouvant ses mauvais mots
de la soirée, sa fureur contre la guerre, ses ironies sur la patrie, ses
silences vindicatifs. Et lui, de nouveau, l’adora. Pourquoi n’avait-il
pas retenu ce bonheur immense, de la voir redevenir belle parce qu’il
redevenait vivant, de l’emporter dans son vol, vaincue, ravie, où il
voulait?
--Que m’importe cet imbécile! Je l’aime. Elle m’aime. Pourquoi ne
vient-elle pas?
Elle ne vint pas. Il passa la matinée à monter dans sa chambre, espérant
la rencontrer dans l’escalier, dans les couloirs, à en descendre en
quelques bonds, certain de la trouver sur la terrasse. Elle ne vint pas.
M. Chambrun non plus. Ni Clotilde. Le coup de gong du déjeuner de midi
était donné depuis longtemps. Il s’informa. Ils avaient prévenu qu’ils
ne déjeuneraient pas. Un tumulte douloureux emplit sa poitrine. Il ne
prit rien, sortit, erra au hasard, déterminé à la trouver, à s’humilier.
Et il parcourait, à grands pas, les rues, les quais, les promenades,
courant après deux jupes qui tournaient à un coin, sautant dans un
tramway où il venait d’entrevoir un chignon, un chapeau à travers la
vitre. Une fois, comme le funiculaire le déposait au _Gütsch_, il
reconnut de loin, à une table de café, la silhouette de Chambrun. Il
courut, s’arrêta à vingt mètres. Chambrun causait avec deux messieurs
corpulents, qui montraient leur nuque rose et rase entre le col d’un
pardessus mastic et un chapeau de feutre vert. Ni Élisabeth, ni Clotilde
n’étaient là. Il redescendit, gagna l’hôtel, où on lui apprit qu’elles
étaient rentrées, puis ressorties. Rentrées, ressorties? C’était pour
lui. Il eut un espoir fou, reprit sa course errante... Comme il
traversait pour la dixième fois la Reuss sur un de ses ponts de bois
décorés de vieilles peintures, il aperçut les deux femmes qui venaient
au-devant de lui.
Il s’élança, les mains tendues. Élisabeth ne les prit pas. De nouveau,
il la vit hostile, sans beauté, près de sa sœur qui secouait la tête
tristement en le regardant. Cette fois, il ne lui en voulut pas d’être
laide. C’est à lui qu’il en voulut. Maintenant, il savait que sa laideur
n’était pas définitive. Elle serait belle tout de suite si elle voulait
le regarder.
--Élisabeth, écoutez-moi.
--Pour quoi faire?
--Vous ne pouvez pas refuser de m’entendre. Vous n’en avez pas le droit.
--Pas le droit? Comme si vous ne me l’aviez pas donné depuis dix mois!
--Écoutez-moi, écoutez-moi.
Clotilde avait disparu. Le temps était bas et triste. Le courant
chantait sur les pilotis, faisant frémir les planches. Les squelettes de
la Danse Macabre semblaient entrechoquer leurs os.
--Écoutez-moi. Je vous aime. Souvenez-vous. J’ai eu tort de vous quitter
ainsi. J’étais fou... L’assassinat, la guerre, j’étais fou...
Pardonnez-moi. J’ai trop souffert... Si vous saviez!
--Et moi, croyez-vous que je n’aie pas souffert? Elle parlait durement,
avec un accent découpé. «Ah! vous souffriez? Et moi, et moi... Vous êtes
parti sans un mot, sans un regard, lâchant votre fiancée comme une
gueuse... Vous ne m’avez pas même écrit. Vous m’avez préféré je ne sais
quelles idées, je ne sais quel orgueil. Quand ma chair était happée par
la guerre, vous vous êtes écarté de l’engrenage. Vous avez préféré la
paix à mon amour!» Cette fois, elle avait les yeux dans ses yeux. Au
bout des mains serrées, ses doigts s’étaient joints. Du talon, elle
martelait les planches: «Que faites-vous ici, quand ceux de votre âge
meurent, quand Georges, en ce moment, peut-être, tombe dans sa tranchée,
quand on fusille Richard ou qu’il s’écrase sur le sol, quand vos amis
sont entre la tempête et vous. Cela pour vous protéger. Cela pour vous,
qui êtes ici. Cela pour vos semblables, les neutres, qui se voilent les
yeux d’une main et détroussent les cadavres de l’autre. Vous, vous!»
Elle tremblait de colère. De nouveau, elle fut très belle. Mais comme il
se sentait aimé, comme il la tenait sous sa griffe, comme ce n’était
plus ce silence épouvantable du matin, l’incertitude, l’absence, la
perspective encore de longs mois, d’années sans la voir, sans entendre
parler d’elle, il se tassa dans sa demi-victoire, il fit front. Il ne
voulut pas qu’elle pensât hors de lui-même. Il songea au miracle de la
veille, quand elle roulait dans son sillage, éperdue de reconnaissance à
ne dépendre que de lui.
--Je fais ce que je peux pour arracher mes amis au massacre, pour
arrêter le massacre. Georges vient de m’écrire. Il désespère. Il est
écœuré. Et tous ainsi, partout. Vous n’êtes donc pas encore saoulée de
sang?
Elle blêmit, mais sentit la houle guerrière monter de ses entrailles et
soulever son cœur.
--Vous savez que s’il faut le mien pour que le massacre cesse, il
cessera à l’instant. Mais à condition que le bourreau, après, jette sa
hache, rentre dans sa patrie, cultive son jardin. Je lui pardonne par
amour pour ceux de la Marne, qui lui ont cassé les genoux.
--Le bourreau, mais c’est l’internationale toute entière du capital!
Ceux de la Marne? Des esclaves. Avez-vous jamais réfléchi à la somme de
lâcheté qu’il faut pour se laisser jeter à la tuerie contre son gré? La
patrie? les patries? elles ne commenceront à vivre que le jour où mourra
la guerre.
--Si nous ne tuons pas la guerre, vous savez bien que ce sera le
triomphe de la patrie qui croit le plus à la patrie et aura déchaîné la
guerre. Par haine du chauvin d’ici, vous en êtes un de là-bas.
--Mais eux vivent, du moins. C’est le peuple le plus vivant. Il est
organisé. Il est cohérent. Il va d’un bloc; et nous ne sommes que
poussière.
Elle eut un rire ardent.
--La poussière a brisé le bloc. Et pour vous le bloc est force et la
poussière lâcheté. Riez donc avec moi, Monsieur le logicien. C’est vous
qui profitez du sacrifice, visitez les musées, ascensionnez,
philosophez, palabrez, c’est vous le lâche!
--Hélas! vous savez bien que je ne profiterai pas de ce que vous appelez
le sacrifice. Vous savez bien que ma vie est perdue. Vous savez bien que
la France m’est interdite. Je suis un réprouvé.
--Alors, pourquoi as-tu fait ça?
Il chancela.
--Ma conscience me défend de tuer.
--Niaiserie. A la guerre, on ne tue pas. On délivre. Ah! vous êtes un
réprouvé! Auriez-vous donc une patrie, comme les autres? Votre
conscience est bonne fille. Elle laisse mourir les «lâches» pour
défendre le sol, les eaux, les mots, les images qui l’ont faite. Et vous
le savez bien, et vous le savez bien! Vous profitiez plus qu’eux de la
patrie. Ils en bêchaient la terre, vous en mangiez le pain. Vous en
respiriez les fleurs, l’âme.
--C’est cette âme qui m’a appris l’amour de l’âme universelle
qu’expriment toutes les patries dans un langage différent.
--Soit. Mais si l’une de ces patries veut broyer l’âme de la vôtre?
Il ne répondit pas. Ils avaient quitté le petit pont. D’instinct, à
travers les rues de la ville, ils se dirigeaient vers l’hôtel. Pierre
regardait distraitement les devantures cossues, hymnes plastiques au
tourisme et à la santé, où les vingt ours taillés dans le mélèze pour
orner les encriers, les parapluies, les couteaux, les étagères, les
pendules, exprimaient des besoins esthétiques à coup sûr beaucoup plus
honnêtes que ceux dont la carte postale obscène témoigne aux louches
étalages des métropoles enragées de la luxure et du combat. Une détresse
immense environnait son amour. Toujours hostile, mais inquiète de son
silence, celle qui marchait près de lui attendait. Il allait dire: «Je
vous aime» quand, au tournant de la dernière rue avant d’arriver à
l’hôtel, ils se heurtèrent à Clotilde qui venait au-devant d’eux, un
télégramme à la main:
--Où est papa? Georges...
--Georges, mon Georges!