--Même ton fils?
--Même lui, surtout s’il est vrai, comme tu le dis, qu’il doute de Dieu.
Mais je le connais, tu as mal lu sa lettre. Ce malheur nous sera
épargné. Il vient d’avoir sa seconde citation. Se battrait-il comme il
se bat, s’il n’était plus chrétien?
Un miracle entrait. En se contentant d’exister, il eût répondu pour la
jeune fille. Un miracle. L’éternelle guerrière qu’on pourrait, dans
toute l’Histoire, suivre à des traces de sang si elle ne laissait aussi
dans son sillage l’ineffable parfum des fleurs. Elle était grande, avec
des épaules larges, régulièrement inclinées, d’où les bras tombaient
purs et ronds. Elle marchait si fièrement qu’elle semblait nue. Elle
était nue. La splendeur sinueuse des chairs obligeait les étoffes à se
modeler sur leurs masses tournantes comme une atmosphère soyeuse qui
l’accompagnait. Du talon haut, de la cheville sculptée à la tête petite
et haute, la longue ondulation charnue montait avec la fermeté glorieuse
d’une plaine qui se déroule sous la lumière de l’été. Cela progressait
sans un heurt, l’oblique élan des jambes longues s’élargissait aux
flancs épanouis que la dépression ondoyante des hanches, pareille au
cadre d’une lyre, réunissait au creux des reins. Du ventre à peine
ondulé au dur jaillissement des seins qui tremblaient à peine sous le
taffetas du corsage, croisé sous eux, les plans soutenus s’élançaient,
tournaient, cintraient la poitrine bombée, érigeaient le cou
cylindrique, d’une pâleur dorée, où battait le sang des artères et au
sommet duquel, sillonnés d’ombres et de flammes, les cheveux noirs à
reflets roux tordus en tresses circulaires couronnaient le crâne rond.
La face était une splendeur fauve, avec la grande bouche aux dents
serrées et régulières, ourlée de sang, gonflée de sucs, le nez droit aux
ailes fières, les immenses yeux gris, enfoncés dans une ombre chaude,
violets à la lueur des lampes et où des étincelles vertes s’allumaient
et s’éteignaient. Elle avait de grands mouvements qui paraissaient
continus et n’avoir jamais commencé et ne devoir jamais finir. Il
suffisait qu’elle marchât, qu’elle tournât la tête, qu’elle levât la
main pour délivrer des ondes musicales. Immobile, elle les captait comme
un troupeau obéissant.
--Que dis-tu, maman?» La voix avait des profondeurs liquides, un flot de
cristal qui heurtait des parois d’airain... «Que dis-tu? Tout le monde
se bat bien, et tout le monde n’est pas chrétien, il s’en faut. Des
socialistes, qui sont partis pour faire la guerre à la guerre, des
instituteurs pour défendre la morale outragée, des Juifs pour se faire
une patrie, des milliers de bourgeois sceptiques, d’ouvriers
révolutionnaires tombent tous les jours au premier rang. Tu connais les
idées de Richard?... Je venais précisément t’annoncer qu’il a décroché,
lui aussi, sa seconde citation, et la médaille militaire, encore... Il a
descendu un avion boche...
Quand elle prononça le nom, ses larges paupières battirent, recouvrant
d’un voile d’or la flamme des yeux gris, son cou, gonflé d’un spasme
musculaire, s’empourpra, sa poitrine battit, monta comme une vague,
tandis que ses épaules ondulaient. Elle n’avait pas une fleur, pas un
bijou, pas un parfum. Mais une telle force d’amour rayonnait d’elle
qu’Élisabeth souffrit dans sa chair desséchée et que Mme Chambrun,
obscurément choquée, faillit se signer. C’était Clotilde, l’aînée, la
fille si longtemps préférée, choyée pour sa passion mystique, et à qui
le mariage, en quelques mois, avait rouvert les portes de l’Éden. Avec
la force de l’époux, la joie révélée peu à peu dans ses plus grandes
profondeurs, l’union miraculeuse des sens larges ouverts avec la vie
universelle, tout l’ancien édifice de l’éducation qu’étayaient tant de
désirs obscurs et d’impressions irraisonnées s’était effondré soudain.
L’époux. L’époux seul, sa puissance infinie, ses idées qu’elle
déterminait comme un brasier crée la lumière, et le lien brûlant qui
l’attachait à lui, entraînant avec elle en lui, confusément, le flot des
souvenirs, des pensées, des sensations, des sentiments confondus.
--Georges est chrétien. Il ne peut pas faiblir. Tous les autres, ton
mari le premier, ne se relèveront plus à la première défaillance. Tous
les socialistes finiront par penser comme celui qui fut le fiancé de ta
sœur. Les instituteurs ne pourront retenir dans le devoir des hommes à
qui ils ont appris qu’il n’y avait pas de Dieu. Les Juifs font déjà des
affaires... Ton père le leur reprochait encore hier. Georges ne faiblira
pas.
--Richard non plus, maman! il est trop vivant pour ça! Il n’aura même
pas de défaillance. Ah! je le connais, je le connais! Il s’enivre de
lui-même. C’est dans sa puissance seule que réside son besoin d’action,
tout lui, ses sentiments, ses goûts, ses idées même. Tu sais combien
j’ai souffert, bien que je l’aimasse déjà, quand il m’a demandée, de ce
qu’il était épicier en gros. J’étais bête. Je voulais un médecin, ou un
avocat, ou un ingénieur, ou un banquier, que sais-je? La veille de la
guerre encore, ça m’ennuyait qu’il vendît de la cassonade et achetât du
raisin sec et ne songeât pas à s’en cacher. Tout ça est loin. Ingénieur,
médecin, avocat, banquier, il eût été le même, un conquérant. Il est
soldat sans effort, et magnifique soldat. C’est un mâle!
Elle avait dressé le buste, secoué sa belle poitrine, puis, devant
l’effarement de sa mère, rougi. Et comme elle se tournait vers sa sœur,
d’un mouvement instinctif, elle lui vit la face si tragique que ses
larmes jaillirent et qu’elle lissa les cheveux de la délaissée avec la
paume de sa main. Élisabeth la laissa faire, pardonna même d’un regard,
mais ne dit rien.
Mme Chambrun avait vu les larmes. Mais elle n’avait pas compris. Quelque
chose bougea dans son cœur: «Tu pleures, Clotilde? Je te comprends.
Hélas! Où est ton refuge, maintenant que tu ne crois plus, contre
l’inquiétude, contre le malheur possible? Comment cette guerre
n’apprend-elle pas à tous où est la vérité, la morale, la paix du cœur?
--Non, maman, je ne pleure pas. Je n’ai pas d’inquiétudes. Je n’ai
jamais eu d’inquiétudes. Il ne lui arrivera rien. Il est trop fort. Ce
n’est pas son aéroplane qui le porte. C’est lui qui porte son aéroplane.
Un homme comme lui ne meurt pas. Il domine les événements.» De nouveau
elle s’était dressée, sa joie refoulait la pitié tendre qu’elle
éprouvait pour sa sœur, l’afflux du sang au cœur noyait les larmes.
Amoureuse de la force, elle était vaincue par la force. Elle trouvait
dans sa défaite sa gloire de femme et la paix. Sa main tremblait d’émoi
sur les cheveux de sa sœur, mais elle ne la regardait plus. Et
Élisabeth, déchirée d’amour et d’envie, l’admirait.
--Et toi, ma pauvre maman? Si tu savais combien je pense à toi, à
Georges!» Elle mentait, elle aimait bien son frère, mais pensait trop à
son mari pour penser beaucoup à son frère. Elle mentait facilement,
éprouvant le besoin de répandre sur tous le bonheur qui l’étouffait.
Elle mentait parfois aux autres, pour leur être agréable, mais à sa
nature jamais. «Comme tu dois souffrir, quand tu songes à ce qu’il
souffre, à ce qui peut lui arriver. Ah! ce n’est pas Richard, lui! C’est
un faible, au fond, et si doux, et qui se bat par noblesse de cœur,
contre ses sentiments, ses besoins, ses moyens, contre lui-même...»
Mme Chambrun baissa la tête. Pleurait-elle? On ne le vit pas. On ne le
voyait jamais. Elle fit un effort sensible. Il ne fallait pas qu’elle
parût moins courageuse que cette fille qui n’avait plus besoin de Dieu.
Elle n’avait plus désormais un sentiment direct. Elle se demandait
toujours de quelle manière elle devait le refouler pour que cela fût
agréable à Dieu. «Georges ne court aucun danger. Un chrétien ne court
jamais de danger. S’il meurt, il est sauvé. Le seul danger que puisse
courir un chrétien, c’est de perdre la foi chrétienne!»
Un silence tomba. Les deux sœurs se regardèrent. C’était donc là leur
mère! Elle livrait son fils au Minotaure parce qu’on lui avait appris
que cela apaiserait Dieu. Elle eût préféré le voir mort plutôt que
détaché de Dieu. Elle avait considéré comme un châtiment à
l’insuffisance de sa piété l’abandon de sa fille aînée, l’indifférence
de sa cadette... Mais cette fois, c’était le drame. Si Dieu permettait
que son fils se retirât de lui au cours du drame, et à propos du drame
où il se manifestait, cela montrerait à coup sûr l’indignité définitive
de la mère et des enfants.
Clotilde appuya son regard sur le regard de sa sœur, longuement,
tendrement. «Tu vois où elle en est, disait ce regard, et comme nous
sommes plus libres!» Élisabeth n’en put supporter l’assurance. Sa vérité
lui échappait. Elle se sentait faible et pauvre devant la force et la
richesse de sa sœur. Devant l’humilité de sa mère, elle sentait la
misère de son orgueil. Où était-elle? Où était-elle? Elle essayait en
vain de fixer, au centre du désarroi de ses sentiments anciens, une
croyance arrêtée, une volonté définitive autour de qui elle eût pu
contraindre ses sentiments nouveaux à graviter. A cet instant, elle ne
pensait qu’à ceci: il y avait dans sa famille deux êtres qui étaient au
feu, deux êtres qui s’y étaient conduits en braves, le fils de sa mère
qui était là, l’époux de sa sœur qui était là. L’être qu’elle aimait,
elle, n’avait pas voulu se battre, il n’avait ni citation, ni médaille,
pas de gloire. Il n’était pas un héros. Pas même un martyr. Il ne
risquait rien pour ses idées. Il voyageait pour son plaisir. Il était à
l’abri des coups. Elle n’avait pas voix au chapitre. Sa mère avait le
droit de sacrifier son fils à ses idées puisque la douleur de le perdre,
qu’elle l’avouât ou non, la laverait de cette idolâtrie. Sa sœur avait
le droit de proclamer la beauté de la guerre puisqu’elle aimait un
conquérant. Elle n’avait aucun droit, elle. Ni Dieu ni l’homme ne
répondaient à son appel. Il y avait là deux chairs sous le couteau, et
ces deux chairs souffraient moins qu’elle, dont le couteau s’écartait!
La mort n’était donc rien, c’était l’amour qui délivrait...
Elle était sauvée. Elle sentit monter les larmes. «Qu’importe que Pierre
soit un héros, mais que je l’aime, et qu’il m’aime.» Un spasme si
violent la traversa, arrêtant son cœur, voilant ses yeux, contracturant
les muscles de sa face, que Clotilde comprit tout:
--Lise, ma sœur, veux-tu que j’écrive à Pierre?
--On n’écrit pas à un fuyard, répondit Élisabeth.