DIALOGUE SUR LE GRAND CHEMIN

D’où venaient-ils? Où allaient-ils? Peut-être n’en savaient-ils rien

l’un et l’autre. Depuis un moment déjà, ils cheminaient côte à côte,

sans s’être encore parlé. L’un était un long homme maigre, grisonnant

déjà, avec des os saillants, des traits creusés, la taille droite, un

regard triste et un grand pas régulier et majestueux. L’autre petit,

replet, des yeux plissés, un crâne chauve, une figure de magot. Celui-là

propre et net, sous la poussière de la route, à travers qui luisaient

des boutons d’uniforme et quelques galons d’or pâli. Celui-ci tout

huileux de taches, avec un habit mal coupé.

--Je suis pharmacien, dit enfin le petit homme.

--Et moi soldat, dit l’homme long.

--Avez-vous fait la guerre? interrogea le pharmacien.

--Oui, répondit le soldat. Et cela d’un ton mort, sans que remuât son

visage.

--Je vous envie. L’homme qui n’a pas fait la guerre n’a pas vécu...

Il y eut un silence prolongé. Le pharmacien était timide. Il n’eût pas

dit cette phrase audacieuse si l’autre n’eût été soldat.

On ne s’entendait guère sur son compte dans le pays d’où il venait. On

le disait patriote parce qu’il ne haïssait pas ce pays. On le disait

internationaliste parce qu’il ne haïssait pas tout ce qui n’était pas ce

pays. On le jugeait immoral parce qu’il demandait parfois qu’on lui

définît le droit. Anticlérical parce qu’il n’allait pas à la messe.

Clérical parce qu’il ne passait jamais devant la cathédrale de l’endroit

sans étudier longuement les sculptures du porche et les verrières de la

nef, que les dévots ne voyaient pas. Parce qu’il n’avait pas de

principes, illogique ou pur logicien, selon l’interlocuteur. Idéaliste,

dès qu’il interprétait les faits. Réaliste, dès qu’il s’en prenait aux

idées. Sceptique, parce que sa foi n’était pas accessible aux autres.

Mystique, parce qu’assez souvent il prononçait le nom de Dieu. Insexué,

parce qu’il cachait sous une pudeur invincible une force amoureuse

immense. Sans passions, parce qu’il n’était ni buveur, ni fumeur, ni

inverti, ni morphinomane. Sage, parce qu’il était fou. Et fou, parce

qu’il était sage.

--Je hais la guerre, répondit enfin le soldat.

Il avait gardé sa voix morne. Mais elle était très fortement articulée,

et bien qu’il n’y eût pas un mot plus accentué ni plus précipité que

l’autre, ils sortaient d’entre ses dents jointes avec une énergie

tranquille, comme un rang anonyme d’hommes allant au combat. Il était

d’un bloc, lui, et sans mystère. On savait tout ce qu’il pensait, même

quand il ne parlait pas. Il n’avait que des idées simples et les suivait

jusqu’au bout.

--Je hais la guerre. Un jour viendra, qui est proche, où personne n’en

voudra plus.

--C’est un point de vue, dit le pharmacien. Certains jours, je me dis

qu’il est ridicule de croire qu’il n’y aura plus de guerre. D’autres

jours, je me dis qu’il est ridicule de croire qu’il y en aura toujours.

Car enfin, c’est vrai, la guerre est horrible. Mais l’est-elle plus que

la vie?

--Le jour, dit le soldat, où tous les hommes et toutes les femmes qui

sont auront connu la guerre, fait la guerre, souffert de la guerre, la

guerre aura vécu.

--Ainsi soit-il, dit le pharmacien. Mais après les hommes et les femmes

qui sont, d’autres seront. Je n’ai point votre faculté d’arrêter la vie

en marche, de lui interdire pour toujours un procédé qui pourra lui

servir. Voyez-vous, la vie crée sans cesse, rompt les équilibres

anciens, déborde la raison qui la canalise un siècle... Qu’est-ce que la

guerre? Un moyen de recréer un équilibre rompu, ou d’en établir un

nouveau. Peut-être en trouvera-t-on d’autres. Mais ce n’est pas sûr.

Car, si l’un des habitants de la maison est plus fort que ceux qui

l’entourent, et sent ou croit sentir qu’il va périr avec eux parce que

les autres délibèrent au lieu de soutenir le toit qui va tomber, est-il

tellement à blâmer s’il assomme le plus entêté à l’empêcher d’agir?

Après tout, quand on ne sait plus, c’est une solution la guerre. Et

parfois, une solution, il en faut...

--Tueriez-vous? dit le soldat.

--Non, dit le pharmacien.

--Alors, vous déléguez les autres à ce travail?

--Le hasard a voulu que ce ne fût pas ma besogne. Et voilà tout. Sans

ça, j’aurais fait comme vous, qui ne voulez pas tuer, et tuez. J’aurais

tué. Mais je crois bien que je n’en aurais rien su. On ne tue pas, à la

guerre. On libère une vie latente qui remue au fond des entrailles de

l’organisme universel. L’individu n’est qu’un phagocyte à la guerre.

--Il est vrai, dit le soldat. J’ai tué et n’en éprouve aucun remords.

L’action guerrière est inconsciente. Elle est condamnée par cela.

--Par cela elle est justifiée, comme l’amour. On ne crée que dans

l’inconscient.

Une seconde, le soldat parut sortir de la fausse impassibilité des

hommes fiers dont le cœur s’entoure de pierre, comme pour les préserver

des salissures du dehors. Il avait peut-être aimé, mais il ne voulait

pas le dire. Et il parut souffrir. Et comme le pharmacien reprenait:

--Croyez-vous que la guerre, que vous voulez tuer pour les souffrances

qu’elle cause, en déchaîne plus que l’amour?

--Moins, dit-il, mais on les voit mieux. D’ailleurs--sa parole hésita

pour la première et la dernière fois--je n’ai pas souffert de l’amour...

--Si fait moi, dit le pharmacien, qui rougit un peu, et la paume de la

main sur la bouche, toussa deux coups. Il est vrai que moi, je ne me

bats pas.

--Dans la guerre on tue, dit l’autre. C’est fort rare dans l’amour. Et

prenez garde. On tue, dans la guerre, sans avoir envie de tuer. Tandis

que dans l’amour on a envie de tuer, et on ne tue pas.

--Reste à savoir, dit le magot, si ce n’est pas l’amour qui provoque la

guerre, ce formidable instinct qui pousse l’un au vice, l’autre à la

conquête, le troisième au renoncement et tous trois à la tragédie. Qui

sait si on ne tue pas, dans la guerre, pour se détendre les nerfs de ne

pas tuer dans l’amour? Et si ce n’est pas parce qu’on tue sans haine

qu’on a l’impression de ne pas tuer? Je le répète: «à la guerre, on ne

tue pas.»

--Soit, mais on ne crée pas.

--On crée.

--Allons donc! Dites-moi ce qui naît de ces boucheries? Autrefois,

peut-être, quand les hommes n’avaient pas d’autres moyens de se

connaître? Mais c’est fini. Ces moyens, ils les ont forgés. Ils

repoussent l’inconscient. Malgré tout l’esprit monte, et la solidarité.

La guerre sociale seule est possible encore, car les hommes sauront

pourquoi ils se battront.

--Pas plus que nous. Pour des prétextes. Plus je crois à la puissance de

la foi et moins je crois à la valeur des prétextes de la foi. Les hommes

ne savent pas ce qui naît des révolutions. Ni des guerres. Croyez-vous

donc que ceux dont vous parliez aient aperçu la fécondité de leurs

guerres? C’est vous qui la voyez, après des siècles. Ce qui naît de la

boucherie? Je répondrai mille ans plus tard. La guerre jette dans

l’avenir un tourbillon d’énergies inconnues. Son utilité? laissez-moi

rire. Condamnez-vous le feu parce que vous n’arrivez pas à y allumer

votre chandelle? la mer, le jour où elle est trop grosse pour que vous y

preniez votre bain? Les hommes veulent quelque chose. Et ce n’est pas

tout à fait ça qui vient. Ils exigent de l’utile. Ils exigent de

l’immédiat. Ils n’ont pas souvent l’un et l’autre. L’accouchement, sans

doute, est utile à la sage-femme, ce n’est pourtant pas pour elle que se

fait l’accouchement. Un enfant vient, quelque chose de neuf paraît. On

ne peut pas dire autre chose. Avez-vous des enfants, Monsieur?

--Non.

--Quand votre femme sera grosse, saurez-vous qui sera l’enfant? et si

vous voulez un garçon et qu’elle vous donne une fille, la

prétendrez-vous stérile pour cela? Et si l’enfant, au lieu d’être Jésus,

est César, ou l’inverse, trouverez-vous qu’il est manqué? d’ailleurs,

saurez-vous s’il est Jésus, ou César? Vous serez mort avant.

Le soldat, un moment, s’arrêta sur la route, croisa les bras, pencha le

front.

--Si c’est la souffrance qui crée, il est inutile d’accepter celle de la

guerre, après celle de l’amour, puisque la mort qu’on trouve à la guerre

supprime la souffrance et que l’amour, dites-vous, est plus terrible que

la guerre, et moins mortel.

--Dans l’amour, dit le pharmacien, c’est l’individu qui souffre. Dans la

guerre, le corps social. Et, là sans doute, est sa vertu. Quand vient la

guerre, le drame de l’amour dépasse l’individu pour bouleverser tous les

hommes et arracher à leur automatisme deux ou trois générations. Par la

séparation, la peur, le risque, le chaos, la responsabilité et la mort,

la guerre disperse à l’infini le drame, accroît la passion et l’esprit.

Et l’amour surtout se déchaîne, hurle, brûle, dévaste, jette au drame

sexuel les êtres hier les plus forts. Les cœurs, les sens sont plus

ravagés que la terre, retournés jusqu’au granit. Les forêts sont

broyées, les sources déplacées et le cœur des volcans ouvert. L’homme et

la femme éperdus tournent sur l’abîme. La tragédie sème partout les

réalités éternelles.

Deux minutes, il se tut. Ses yeux s’agrandissaient sous les paupières

lourdes et fixaient un point invisible qui paraissait noyé au centre de

la flamme qu’elles révélaient en s’élevant.

--Songez, dit-il, à la cellule mystérieuse qui enferme en quelques

millièmes de millimètres l’incommensurable amas de toutes les images et

de toutes les forces du présent et du passé. Songez à l’exaltation

amoureuse de la seconde où elle est lancée dans l’avenir par ces enfants

tragiques qui sont à l’âge des plus puissantes illusions et dont l’un

sort du combat pour y revenir et y tomber et dont l’autre ne sait si

cette première étreinte ne sera pas la dernière aussi. Comparez ça à la

fornication maussade du rond de cuir et de sa bourgeoise infidèle entre

le lait de poule et le bonnet de nuit. Vous saurez où se tient le dieu

qui nourrit du sang de la guerre son monstrueux devenir. L’esprit sort

de l’action, d’autant plus fort qu’elle est plus forte. Pour que naisse

un enfant sublime, il faut que, dans la même ivresse, l’homme risque sa

peau, la femme son bonheur.

--Le fils de l’assassin et de l’alcoolique est le grand homme désigné,

dit le soldat.

--L’assassin et l’alcoolique sont des malades, et le guerrier n’en est

pas un. L’illusion désintéressée sépare la guerre du crime, et tout est

là.

--L’illusion guerrière est morte.

--C’est une ressemblance de plus avec l’amour, qui commence dans

l’enthousiasme et finit dans la lassitude. L’exaltation de l’amour au

cours des grands drames sociaux n’est sans doute que le reflux de

l’exaltation guerrière. En tous cas, à ces heures-là, la puissance

amoureuse règne. Et voyez-vous, l’esprit est forme. Il est concret. Il

se transmet comme le sang, comme la structure du squelette, comme la

couleur des yeux. Il précipite ses mirages dans le plus lointain avenir.

Je vois cent mille fois plus d’énergie créatrice dans l’étreinte de deux

enfants se sachant guettés par la mort que dans tous les discours

prononcés depuis le commencement de la terre pour organiser la paix. Il

n’y a que l’amour, l’amour seul. Et tout ce qui l’exalte multiplie

l’homme intérieur et modèle son avenir pour des générations entières...

L’amour seul. Sous toutes ses formes. Du plus élevé au plus bas, au

viol, à l’inceste, à tout ce que vous voudrez. L’instinct pur, rendu à

lui-même...

--La guerre purifie, dit le soldat, et il rit, d’un rire étranglé.

--Elle purifie le soldat, dit le pharmacien, et vous en êtes la preuve.

Pour les autres... La vie, mon cher monsieur, est une orgie sexuelle

continue, que la guerre brasse et révèle dans ses grandes profondeurs.

Ce n’est pas, il est vrai, la moralité du monde qu’accroît le drame.

C’est sa subtilité, sa sensibilité, son énergie, sa puissance de

création. Tous les hommes sont Prométhée, le jour où Dieu sème la

guerre. Ils s’y brûlent le poing, mais ils y saisissent le feu.

--Celui qui saisit le feu ne tue pas, dit le soldat, si ce n’est lui le

plus souvent. Il l’installe sur la hauteur.

--Et les bateaux, qu’il fascine, se brisent sur les récifs. L’esprit

crée la guerre, qui crée l’esprit.

--L’esprit monte. Il vaincra. Il se vaincra. Il exterminera la guerre.

Par le réseau nerveux qu’il étend sur le globe, il sentira qu’il est

partout, et que tuer une part de lui-même, c’est tuer l’autre.

--Ou l’exalter.

--La férocité primitive reculera devant l’esprit. Quand tous les hommes

seront moi, qui hais la guerre, ou vous-même qui l’acceptez mais qui

avez horreur du sang, tous refuseront de tuer, tous.

--L’inconscient reprendra, je vous le dis en vérité. Notre esprit

accomplit au-dedans de lui-même mille fois plus de silencieux massacres

que le primitif qui tue avec sa hache de silex. Le plus cruel des êtres,

c’est l’esprit. Mais il se le cache à lui-même, surtout quand il forge

ou aiguise de nouvelles armes à la mort. C’est un monstre, je vous le

dis. Les grands anthropoïdes ne se battent pas entre eux. Les premiers

hommes vivaient de fruits, peut-être. Le fauve était l’ennemi principal,

ou le froid. Quand l’homme tuait l’homme, il était innocent. Sa férocité

est venue avec son sadisme, c’est-à-dire avec la civilisation, et ce

n’est pas seulement dans la guerre qu’elle s’est manifestée. Elle est

entrée dans l’art, dans les mœurs, dans l’industrie, dans la science

même, qui constate et progresse avec cruauté. L’esprit de l’homme noble,

alors, s’est tendu tout entier à écarter la férocité de la guerre, à en

supprimer la haine, à l’organiser en jeu. Remarquez qu’à mesure que la

guerre devient plus terrible, l’homme tue moins directement. Plutôt que

d’y renoncer, il la transforme. Il installe peu à peu l’anonymat dans la

tuerie, comme s’il voulait arracher l’esprit, non au spectacle de la

mort, mais au spectacle de la haine. Les formes musculaires et directes

de la guerre agonisent aujourd’hui. L’esprit monte, à coup sûr. Et c’est

pourquoi l’autorité passe des muscles dans l’esprit...

--L’autorité tuera la guerre.

--A moins qu’elle ne la provoque pour maintenir l’autorité.

--L’autorité descendra toute vers ceux qui sont en bas, quand ceux qui

sont en bas sauront s’entendre pour vaincre ceux qui sont en haut.

--Et la guerre civile naîtra, pour une harmonie quand même victorieuse

qui se déroulera impassible entre ses flancs, du charnier des guerres

nationales. Et ainsi de suite. Il y aura toujours entre les hommes des

différences de niveau. Et vous savez ce qui se passe dans les vases

communiquants? L’eau du plus haut se précipite en avalanche. Voyez-vous,

la vie continue, et, pour continuer, elle tue...

--La vie s’éduque, dit le soldat. Elle se règle, se stylise, et c’est

même cela qui est la civilisation. Je vous l’ai dit. J’admets et même

j’admire que la guerre ait pu être, en d’autres temps, un moyen

d’orchestrer la vie. Automatiquement, ce moyen-là doit disparaître ou

rentrer au-dedans de l’homme où le drame jouera dans les limites de

l’esprit. Que la férocité première persiste, je le veux, si vous le

voulez. Mais elle changera de forme. L’homme, de plus en plus, répugne à

verser le sang. Quand j’ai tué, je ne l’ai pas senti, c’est vrai. Mais

je l’ai vu. Et ça suffit. Je n’oublierai pas que j’ai tué. Quand tous

les hommes auront tué, aucun homme ne l’oubliera. Oui, le massacre

intérieur de l’amour, le massacre intérieur de la vie sont plus

terribles mille fois que le massacre de la guerre. Mais ils ne versent

pas le sang. Tout est là. Tu ne tueras point. Car cet être est fait

comme toi, et ni pour toi, ni pour lui, tu ne crois à une autre vie.

Quand l’homme ne croira plus, il refusera de tuer. Enseignez-lui la

vérité.

--Si vous n’avez pas souffert d’avoir tué, vous n’avez pas tué, dit

l’homme, et si vous avez oublié que vous avez souffert, vous n’avez pas

souffert. L’homme oublie, et là est sa force. Il réinvente et redécouvre

sans arrêt. Enseignez-lui la vérité. Il oubliera la vérité. Il n’oublie

pas le mythe seul, ou le renouvelle, parce qu’il est son besoin même

d’imaginer sans lassitude le moyen de continuer la vie et de la conduire

plus haut. La vérité? J’ai connu sa sœur dans le temps. Elle s’appelait

la beauté. Je la crois morte. Elle était atteinte du cerveau. Prenez

garde! c’est de famille. Elle ne pouvait se reconnaître toutes les fois

qu’elle consultait son miroir. Ainsi, quand elle y voyait une réunion de

pauvres en guenilles, porteurs d’ulcères et crachant leurs poumons, elle

niait que ce fût elle, mais elle s’y reconnaissait tout de suite quand

un nommé Rembrandt lui présentait le miroir. Elle ne pouvait dire

pourquoi, alors, elle voyait si distinctement ses guenilles, ses

ulcères, les lambeaux de ses poumons, et pourquoi elle ne les voyait

plus, bien qu’elle s’y reconnût encore, quand Rembrandt passait le

miroir à un nommé Titien. Voyez-vous, j’ai bien peur que la vérité, sa

sœur, soit déjà sérieusement atteinte, malgré les soins des docteurs en

Sorbonne dont les uns raclent ses orteils et savonnent son visage, dont

les autres polissent et repolissent son miroir. La Bruyère, Lenain,

Vauban nous content, par exemple, que la vérité, sous le règne de Louis

XIV, dit le Grand, c’est que la misère du peuple fut atroce. Mais

Racine, Molière, La Fontaine, Turenne, et Lenain, et La Bruyère et

Vauban eux-mêmes, et après tout Louis XIV, ne sont-ils pas aussi la

vérité? Saint-Simon dit la vérité quand il nous laisse entendre que

Versailles et ses bosquets sentaient la merde. Mais Versailles et ses

bosquets, qui ne sentent plus la merde, ne sont donc pas aussi la

vérité? Ils durent, et l’odeur se dissipe. Il y a votre vérité. Il y a

la mienne. Il y a celle de tel blessé que vous avez dû voir sur vos

champs de bataille: ses jambes sont mortes, il ne peut retenir son urine

ni ses excréments. Il y a celle du fossoyeur luisant de santé et de

graisse qui creuse, en sifflotant, la maison des morts. J’en connais qui

cherchent la vérité avec les rats, dans la moisissure des archives.

D’autres, sur des tableaux crasseux. D’autres, au fond d’une cornue.

D’autres, dans un cliché photographique. D’autres, dans leur journal.

D’autres, dans une symphonie de Beethoven. Et d’autres dans un

phonographe. Pour saisir la vôtre--que je respecte--vous en retranchez

avec soin la réalité. Je ne connais pas la vérité. Je connais la

réalité, celle que croient, ou découvrent, ou nient, ou démontrent, ou

créent les réalistes et les idéalistes, les intuitifs et les

rationalistes, les optimistes et les pessimistes, les guerriers et les

pacifistes, les poètes et les crétins. On nous dit maintenant que l’art

grec fut un mensonge. Possible. Mais comme il reste--et reste seul--de

la Grèce dite historique, voilà qu’il est la vérité. Vous me direz que

son harmonieux équilibre repose sur un abîme d’illusions et d’erreurs.

Peut-être m’amènerez-vous par là à reconnaître qu’il y a, en effet, une

vérité générale et une beauté générale, mais ce ne seront point les

vôtres, je le crains. La vérité? C’est que la vie ne cesse pas d’être un

phénomène cruel. La beauté? C’est que la vie ne cesse pas d’être un

phénomène nouveau. La beauté? la vérité? C’est l’imagination des forts.

Elles sont dans Jésus-Christ, certes, mais aussi dans Napoléon. Tous

deux mentaient, pourtant. L’un aux autres en mentant à lui. L’autre à

lui en mentant aux autres. Elles sont dans Titien, certes, mais aussi

dans Rembrandt. Tous deux mentaient à tous les autres, puisque la vision

de tous les autres n’est pas semblable à la leur. Mais voilà, ils sont

les plus forts. Ils durent. L’Histoire n’existe pas en dehors de ceux

qui la font. Ce n’est pas ceux qui enseigneront _la_ vérité qui tueront

la guerre, mais ceux qui seront assez forts pour imposer aux hommes

_leur_ vérité. Je souhaite que ce soit les pacifistes. Souhaitez que les

pacifistes d’aujourd’hui ne fassent pas demain la guerre pour maintenir

leur paix.

Le soldat se dressa:

--Des mots, monsieur! Je ne veux plus me battre sans passion.

--Et le prolongement de la passion, qu’en faites-vous? On se bat

aujourd’hui sans passion parce qu’il y a un siècle, on s’est battu avec

passion. On se battra avec passion dans deux siècles parce

qu’aujourd’hui on se bat sans passion. Il n’est pas passionnant de

prendre un lavement, mais on le prend parce que l’avant-veille on a trop

passionnément mangé.

--Encore des mots! Je me moque d’hier. Je me moque de demain. J’en ai

assez d’être un esclave.

--Un mot aussi.

--Non, une chose.

--Soyez donc Napoléon, répondit le pharmacien.

--Pour égorger Napoléon et rendre impossible la guerre, je mourrais

volontiers.

--Vous feriez donc la guerre pour cela. Et vous seriez l’esclave d’une

foi que je suis libre de ne pas partager, bien qu’étant aussi un

esclave. L’homme n’a pas le choix entre la liberté et l’esclavage, mais

quoi qu’il arrive et partout, entre deux formes d’esclavage. Si le

socialisme tue la guerre, ce que je ne regarde pas comme absolument

impossible, ce sera en se soumettant à un esclavage spirituel que les

religions du moyen-âge ont seules connu jusqu’ici. Et encore!

--En attendant, on mangera. En attendant on ne tuera pas le passant

parce qu’un autre passant vous aura mis, en vous le désignant du doigt,

une escopette entre les mains.

--Les animaux domestiques mangent leur saoul et ne tuent pas. Tout

système d’éducation qui tend à donner du pain, suppose le mépris de ceux

pour lesquels on l’imagine. Même quand il invoque et pratique les

principes les plus libéraux, le pédagogue est un chaouch. Toute

démocratie qui gouverne par des idées amène le règne de l’esclave, parce

que l’idée est aristocratie et que le plus grand nombre, dans ce

domaine, est fait pour obéir. Tout droit nouveau ne se conquiert qu’à

condition de croire à certains enseignements d’ordre disciplinaire qui

tiennent les foules dans la foi. D’autres viennent, qui ne croient pas,

c’est la guerre avec ceux qui croient, parce que leurs boyaux sont

pleins. Même parfait, un organisme crée à chaque seconde un grand flot

de vie imprévue qui tend d’elle-même, dès qu’elle est mûre, à vaincre et

à s’organiser. La révolution et la guerre sont la condition du progrès,

dont le but dernier nous paraît être la paix et la stabilité.

L’équilibre du monde est fondé sur la foi. L’intérêt et l’intelligence

brisent l’équilibre du monde, que le lyrisme rétablit. De l’un à

l’autre, il y a la révolution et la guerre, qui ont été données à

l’homme pour tuer l’illusion mourante et nourrir l’illusion naissante de

son sang.

Le soldat regarda le ciel:

--Si tout n’est que sanglant passage d’une illusion qui meurt à une

autre qui mourra, vous interdisez à l’homme jusqu’à l’espoir de

l’illusion.

--Détrompez-vous, j’ai la seule éternelle. C’est l’illusion de ma

puissance--où je sens l’illusion de l’humanité elle-même--à

m’illusionner. C’est l’illusion artiste, l’ivresse de sentir, la

souffrance de connaître, l’ivresse de sentir encore après avoir souffert

en connaissant. Je m’enivre du vertige de m’illusionner quand même,

sachant que tout est illusion. Le plus grand poète est Montaigne.

--J’avoue, dit le soldat, que je ne pensais guère à lui, quand je tuais.

Et d’ailleurs, je ne l’ai pas lu. Parfois, aux heures de repos, je

lisais ceux qui ont chanté la guerre, afin d’arracher à mon dégoût

l’illusion héroïque du sacrifice et du renoncement. Mais j’étais jeune

alors. Quand on est saturé de tranchées, d’attaques, de bombes, de

grenades, de mitrailleuses, de gaz toxiques, de pétrole enflammé, de

faim, de soif, de froid au ventre et aux pieds, d’ennui, on se fout des

poètes, monsieur le Pharmacien!

--Et eux, qui créent la guerre, de vous... Le plus grand poète est

Montaigne. Les autres n’ont pas souri. Il est le seul qui ait souri. Le

plus grand, vous dis-je. Il se meut dans l’espace intellectuel, partout

encerclé par la mort, comme un musicien. Il orchestre les idées. Les

autres se révoltent, objurguent, gémissent, menacent. Lui seul joue avec

tous les aspects du monde, même avec celui de la mort. L’amusement qu’il

a de vivre va jusqu’à s’amuser de mourir. Il danse sur le feu et l’eau.

Un moment, il se tut. Le soldat revoyait sa vie. Le jour du départ pour

sa première guerre. Le jour où, entre deux tueries, une femme, qu’il

aimait, s’était livrée à lui dans un bref élan de désir. C’étaient les

deux sommets lyriques du voyage à travers le feu. Le carnage et la

luxure y grondaient dans les flammes tristes où son esprit s’alimentait.

Il entendait, lointaine, égale, la voix de l’homme immoral:

--Le poète est comme la guerre. Il est le plus utile à l’homme, mais son

utilité n’apparaît pas. Quand les métaphysiciens se trouvent acculés aux

derniers repaires de l’idée, quand ils ont délogé Dieu, tout ce que fait

cet être inconcevable, l’homme, qui doit mourir et qui le sait et qui

agit pourtant comme s’il ne devait pas mourir ou s’attendait à revivre,

tout ce que fait l’homme est un jeu. L’art est un jeu, aussi la science,

aussi la guerre. Et la vie, après tout. Mais ont-ils vu qu’une seule

chose est utile: le jeu? N’est-ce donc rien que d’accroître notre

puissance par l’exercice de nos dons? N’est-ce pas tout? Êtes-vous

jamais monté à bord d’un sous-marin, monsieur? Un jour, j’ai circulé

dans cette forêt sans clairières de barres et de roues de fer, d’anneaux

et de tubes de cuivre, de manettes, de fils, de câbles, d’écrous, de

claviers et de pistons. J’étais avec un homme vertueux que ce spectacle

désolait.--Tout cela, disait-il, pour tuer! Tant d’invention, tant

d’ingéniosité, tant d’énergie perdues!--Ce jour-là, monsieur le soldat,

à cette minute, en entendant pleurer ce juste, j’ai compris. J’ai

compris, et une ivresse singulière m’a saisi. L’homme est un poète,

d’abord. Et après? Un poète. Ce qu’il y a d’admirable en lui, c’est

qu’il aime à tel point le jeu, qu’il va, au lieu d’y renoncer, à mesure

que la vie se perfectionne et se complique, jusqu’à perfectionner et

compliquer les moyens de perdre la vie. Mourir, plutôt que de ne pas

jouer. On me dit que la guerre tuera la guerre parce qu’elle n’amuse

plus. Je réponds qu’il y a des ressources: l’air, l’océan, et qu’on y

songe. On me dit que, privé de foi, l’homme ne voudra plus mourir. Je

réponds, moi, qu’il n’atteindra toute sa taille que quand il mourra,

incrédule, pour s’amuser.

--Tu ne tueras point, dit le soldat.

I

La clameur de la rue entrait par les fenêtres. Onde après onde, comme

des spasmes de torture ou de volupté. Des flots humains grondaient

dehors, la fièvre y roulait en tumulte, les transparents et les

enseignes lumineuses flamboyaient. Le même soir offrait aux passions

engourdies la certitude d’une guerre et le meurtre d’un héros.

La famille Chambrun se mettait à table. Le père et la mère se faisaient

face. Comme depuis vingt-cinq ans. La pendule était maintenant de marbre

rouge et de bronze massif, mais elle avait le même son aux mêmes heures.

L’argent pesait plus lourd que le ruolz d’antan sur la table, mais la

même viande y fumait. Que le geste de l’homme fût devenu plus

péremptoire et son visage plus cordial, que les paupières de la femme

jouassent sur ses yeux comme des rideaux plus épais, ils ne lisaient pas

l’un dans l’autre plus couramment. Rien n’éclaire, que la passion de

manifester sa nature. Rien, même le miracle d’avoir fait un être vivant.

En face d’une place vide, il y avait une jeune fille. Ses cheveux fauves

étaient tordus avec des rubans bleus. Animée de longs yeux vivants, de

dents, de lèvres ardentes, une admirable grâce souple courait du corps

entier en lignes ondoyantes vers l’éclatante joie du teint.

Précisément, Élisabeth parlait. Elle vivait tout haut, dressant son

buste à chaque affirmation nouvelle, brûlant d’un enthousiasme que son

père ne semblait pas partager. Commissionnaire en marchandises, il

craignait l’arrêt des affaires. Patriote avant tout, il savait bien

qu’on dicterait la paix à Berlin dans les trois mois, mais que d’argent

à dépenser! Et les impôts! Et la Révolution! Et la concurrence

étrangère! Mme Chambrun parlait peu. Elle ne parlait jamais beaucoup.

Trois cuirasses couvraient son cœur: le satin des robes montantes, la

graisse de la cinquantaine, les principes définitifs. Avait-elle aimé?

C’est possible. Avait-elle souffert? C’est possible. On n’en avait

jamais rien su, Chambrun pas plus que les autres. Le confesseur était

discret.

Élisabeth parlait. Les gros bouquets épars insinuaient l’odeur des roses

dans l’odeur de ses cheveux. Sur le frémissement des vitres qu’ébranlait

le bruit de la rue, sa voix émouvante éveillait des vibrations plus

hautes. Les verres de la table et du lustre striaient de flammes son

regard. Comment savoir où commence notre empire sur les choses, l’empire

des choses sur nous? Aux autres la table pesante, le service cossu, les

chaises de chêne sculpté, l’épais tapis de couleur sombre, les rideaux

de velours grenat dont pas un seul pli ne bouge, les toiles primées sur

le mur. A elle le souffle des fleurs, les lumières dansantes, les

tintements clairs du cristal, tout ce qui rôde de vivant dans les ombres

et les murmures. Elle disait sa foi dans le destin de la France. Ne

suffisait-il pas qu’une jeune fille qui était belle et dont la voix

avait le son, la fraîcheur, la limpidité de l’eau pure eût cette foi,

pour que la France eût ce destin?

--J’y perdrai de l’argent.

--Qu’importe, papa, nous vaincrons.

--Sans doute, sans doute, et vite. Mais d’ici là, il faut maintenir le

crédit... C’est un peu compliqué pour ta petite tête... Plus tard, tu

comprendras...

--Qu’importe, papa, le droit est avec nous, le reste suivra.

--Mais ta dot?

--Je m’en moque.

--On dit ça...

--Et ton frère, Élisabeth, songe qu’il est soldat, qu’il partira des

premiers!... Et Mme Chambrun, partagée entre l’orgueil et la crainte,

les interrogeait du regard.

Élisabeth, brusquement muette, fixait un point sur la nappe. M.

Chambrun, toujours cordial, proclamait sa certitude de voir son fils

rentrer avant la fin de l’hiver «avec l’épaulette et la croix»...

Élisabeth secouait ses cheveux: «Papa a raison. Et puis j’ai mon brevet

d’infirmière. Si Georges est blessé, je m’installe à son chevet.

D’ailleurs, papa a raison. Il reviendra glorieux, et indemne.» «Dieu

veuille nous accorder cela, concluait Mme Chambrun. Je prierai tant. Et

lui-même est si pieux. Si Dieu le rappelle à lui, Georges est de ceux

qui n’ont rien à craindre de la mort.» Élisabeth, une vague de sang tout

à coup montée au visage, mordait sa lèvre supérieure, baissait le nez,

avec une colère sourde, un peu d’envie, quelque humiliation. M.

Chambrun, de plus en plus cordial, riait: «Ne nous attendrissons pas,

voulez-vous? Buvons à la France.»

Un jeune soldat entrait justement dans la pièce, et, au moment où M.

Chambrun levait son verre, s’approchait à pas de loup d’Élisabeth et lui

mettait les deux mains sur les yeux. Elle allait pleurer, elle rit,

tourna vivement la tête, tendit le front, tendit les bras. Il était

assez grand, mais un peu fluet et pâle, imberbe, blond, de teint mat

uniformément, le visage pur, les yeux fiers, un air de jeunesse extrême.

Pourtant, à cet instant, fébrile, racontant sa journée en s’asseyant à

table, le régiment assemblé dans la cour de la caserne, la présentation

du drapeau, l’allocution du colonel, la _Marseillaise_, l’enthousiasme

général, les cris de la foule massée derrière les grilles, l’ovation,

les fleurs jetées, le délire muet des soldats. «C’était beau, c’était

beau. Ils ne peuvent éprouver ce que nous éprouvons. Ils ne tiendront

pas devant nous. Nous marcherons comme un seul homme. Dieu est avec

nous. Vous verrez...» Il pleurait presque. Élisabeth, très pâle, ne

retenait plus ses larmes. Mme Chambrun le regardait avec orgueil, le

seul orgueil qu’elle voulût se permettre, ne pouvant faire autrement. M.

Chambrun avait la gorge aussi serrée qu’au théâtre et tambourinait la

_Sambre et Meuse_ sur la table pour cacher son émotion. La clameur de la

rue entrait par les fenêtres.

Onde après onde, comme des spasmes de torture ou de volupté. Un peuple

titubant comme une bacchante enivrée, comme elle secouant autour de ses

tempes les pampres et les cheveux roux. Nul n’entendait, au fond de

l’ombre, le rire sinistre du Dieu. Il n’est de grand poète que celui qui

ne cesse pas un moment, même dans l’amour, de fixer la mort. Pour qu’un

peuple tout entier se hausse au suprême lyrisme, il faut qu’il soit face

à la mort. Si Dieu rit, à ces heures-là, c’est qu’il ne se sent pas

vivre en dehors de ces heures-là.

Le dessert. Un autre homme entra, jeune aussi. Il avait de longs cheveux

bruns, une face osseuse et inquiète, des yeux gris enfoncés sous des

arcades creuses, des lèvres aux coins abaissés. Il était si pâle, si

défait, qu’Élisabeth et Georges se levèrent, lui prenant les mains. Il

parla tout de suite à voix basse...

--Ils l’ont tué. Tout à l’heure. Près de moi. Un coup de revolver

derrière la tête. Il s’est affaissé... J’étais de ceux qui l’ont porté.

Il y avait un officier en uniforme, nu-tête, qui tenait un coin de la

couverture. Il était tout blanc... Ils l’ont tué pour sauver la

patrie... Ils ont tué la patrie...!

Il s’asseyait, au bout de sa tension nerveuse, et pleurait à gros

sanglots. Georges lui serrait une main. Élisabeth écartait ses cheveux

pour lui essuyer les tempes. Mme Chambrun préparait un grog. Chambrun,

planté près de lui, répétait: «Qui? Mais qui? Qui a-t-on tué? le

Président?...»

La voix plus basse encore, le jeune homme murmurait: «Jaurès, Jaurès...»

M. Chambrun respira.

Élisabeth, d’un mouvement ardent, appuyait sur son cœur une des mains du

jeune homme, et, penchée sur lui, l’embrassait longuement sur les yeux.

Mme Chambrun sursautait:

--Que fais-tu, ma fille... Tu n’y penses pas... Tu n’es que sa fiancée.

Adolphe, ce n’est pas moi qui l’ai élevée ainsi, je te le jure.

Le grog, posé à faux sur le bord de la table, se répandait sur le tapis.

Chambrun, les deux mains levées, répétait:

--En voilà une histoire! En voilà une histoire!» et, pirouettant sur ses

talons, arpentait la pièce. «En voilà une histoire! C’était à prévoir,

d’ailleurs. On n’excite pas impunément les passions populaires. Sans

doute, il parlait bien. Mais que de mal il nous a fait! C’était à

prévoir, et ma foi, j’ai beau faire, je ne partage pas votre

indignation, jeune homme. Je connais vos idées. Vous savez combien,

malgré votre fortune, j’ai hésité à donner ma fille à un

révolutionnaire. Je me suis dit que l’âge et les responsabilités de la

famille vous assagiraient. Et puis, je suis là... Mais vous allez tout

de même un peu loin. Après tout, ce n’est qu’un bavard de moins... et un

bavard dangereux...

Pierre Lethievent ne pleurait plus. Il avait doucement écarté la jeune

fille. Il regardait Chambrun du fond des profondes orbites, chaque mot

traversait son cœur. C’était le père d’Élisabeth, ce gros homme vulgaire

qui piétinait son jardin... Sa voix, toujours basse, trembla:

--Révolutionnaire? Je ne sais pas si je le suis... Mais je l’aimais.

Comment peut-on ne pas aimer une force? Comment faites-vous?

--Des mots, des mots. Il nous conduisait aux abîmes. Et bien que je

réprouve l’assassinat politique, j’estime que c’est un danger de moins

que nous aurons à surmonter pendant la guerre...

Pierre haussait sa voix, où la fureur montait: «C’est notre première

défaite. Lui seul, peut-être, eût remonté la pente... Maintenant, nous

sommes perdus.»

--Ah! permettez! Vous ne diriez pas ça si vous aviez entendu Georges

tout-à-l’heure... Vous allez voir ce que vous allez voir. Ils seront

balayés!

--Ils seront à Paris dans un mois. Vous ne les connaissez pas. Vous ne

connaissez pas l’Allemagne...

--Mais si, et mieux que vous. J’y fais des affaires. J’y suis allé dix

fois... C’est très riche, c’est très puissant, mais c’est du bluff, de

la façade. Ça tombera d’un seul coup devant une charge à la baïonnette.

--Je connais ça. A Berlin! à Berlin! C’est même mieux. La première fois,

au moins, ils n’étaient pas aussi riches et pas plus nombreux que nous.

--Mais les Anglais sont là!

--Qui n’ont pas d’armée.

--Mais nous avons les Russes! Les Cosaques seront à Berlin avant nous.

--Avec les manches à balais qui leur servent de fusils et les tuyaux de

poêle qui leur servent de canons. D’ailleurs, qu’importe... Nous

méritons la défaite. L’Allemagne naît, et nous mourons...

Élisabeth, depuis un moment, s’était un peu écartée. Elle écoutait, les

yeux tout grands, les deux mains le long du corps.

--Pierre, Pierre! C’est vous qui dites ça. Prenez garde, le chagrin vous

égare, si la passion politique aveugle papa. Vous voulez la paix, vous

me l’avez dit cent fois. Et vous faites le jeu de ceux qui veulent la

guerre!

--Nous aussi nous l’avons voulue, ou fait comme si nous la voulions,

mais sans y croire, sans la préparer. Nos remparts étaient de carton.

Mieux vaut s’effacer devant la trombe. Après tout, c’est le meilleur

moyen d’éviter la honte de la guerre. Jetons nos armes. Nous aurons la

paix malgré eux...

--A condition de cirer leurs bottes. Jamais!

Elle était debout devant lui, une douleur violente aux lèvres.

--Jamais, vous dis-je. C’est une morale de domestique, et c’est vous,

vous, c’est vous Pierre, qui nous la servez?

Ses épaules ondulaient, ses cheveux tordaient des flammes, ses narines

battaient, ses dents éclataient dans le sang. Il fut ébloui, s’élança

vers elle, voulut prendre une de ses mains, qu’elle retira furieuse,

puis, d’un mouvement, lui rendit...

--Élisabeth, voyez votre frère, et tant et tant d’enfants... Ce sera une

boucherie... Tant d’enfants, tant d’enfants! L’homme croit encore à

Moloch. Songez-y Élisabeth! Lise!

--Mais ce sont eux qui perpétuent ce culte horrible. Ce sont eux qui ont

relevé les autels de la guerre. Mon frère, c’est Thésée qui part pour

aller forcer le Minotaure! Regardez-le!

Elle le montrait d’un bras fier, tout droit, tout blanc, le front levé.

--Élisabeth, écoutez-moi. Ils sont la force, la seule force organisée du

monde, la seule capable d’organiser le monde. Et la force organisée est

la seule digne de vivre.

--Nous verrons bientôt si notre force n’est pas digne de faire plier la

leur. Vous me faites pitié. Vous parlez comme un enfant battu, comme un

malade.

Elle avait retiré sa main.

--Mais vous ne les connaissez pas. Nous ne pouvons rien, rien. Ils

n’avaient pas besoin de nous faire la guerre. Ils nous tenaient déjà

avant. Même dans l’hypothèse invraisemblable où ils seraient battus, ils

nous ressaisiraient après. Même vainqueurs, nous perdons tout!

--Qu’importe, Pierre! Nous sommes le seul peuple au monde qui se moque

d’être payé.

--Des poires, quoi!

Elle se dressa:

--Oui, des poires! Mais pour cela, depuis mille ans, notre esprit règne,

même quand on prétend qu’il nous a quittés, même s’il nous a quittés!

--Idéal bourgeois, morale bourgeoise. L’ordre futur est avec eux.

--C’est possible, et je n’en sais rien, ni vous... Mais je sais que nous

vaincrons, parce que je ne veux pas que la terre soit une caserne, même

si l’eau chaude y circule, même si tout le monde y porte du linge blanc,

même s’il y a des salles de lecture, même si les cabinets y sont bien

tenus, même si le système des verrous y est pratiqué...

Épuisés de souffrance aiguë, ils se regardaient. Brusquement, il la

haïssait. Elle le haïssait. Un abîme s’ouvrait entre eux, qu’un seul mot

eût comblé, ils le sentaient encore. Mais une fierté sauvage leur

interdisait de le dire. Mme Chambrun s’était enfuie. Georges semblait ne

pas comprendre, promenant de l’un à l’autre ses grands yeux. M. Chambrun

profitait du premier silence pour placer son mot:

--L’organisation? Affaire d’autorité. Si nous étions bien gouvernés...

Pierre se tournait vers lui, les crocs dehors:

--Oui, je sais. Il pleuvrait au printemps, il gèlerait en hiver, et un

mois avant la moisson, nous aurions une chaleur sèche!

--Dites donc, jeune homme, vous vous fichez de moi. Vous avez tort. Nous

ne sommes pas encore passés par la Mairie! Vous feriez mieux de vous

engager, puisque vous n’avez pas été assez costaud pour faire un soldat!

--Papa, c’est indigne.

Il vit sa fille devant lui. Cela arrêta net son accès d’idéalisme. Il

pensa soudain à la fortune de Pierre, et non moins vite il se calma...

--Allons, allons! je plaisante. Donnez-moi la main. Il faut être unis

devant l’ennemi, que diable! L’Union sacrée...

Il s’avançait, son gros rire et son gros ventre devant lui. Mais

l’insulté, les mains aux poches, reculait vers la porte, prêt à rompre,

dans sa fureur intransigeante d’ascète intellectuel.

Au moment de la franchir, il trouva Georges devant lui. L’enfant lui

entourait les deux épaules des deux bras:

--Ne t’en va pas. Je te défends de t’en aller. Nous t’aimons. Je sais

que tu souffres. Mais songe à la grandeur du drame. Tout doit

s’effacer... Tout, surtout les sentiments particuliers. Qu’est-ce que le

meurtre d’un homme politique devant ce qui va se passer?

--Mon petit Georges, tu ne dirais pas ça si les ouvriers, qui l’aimaient

comme moi, refusaient de marcher.

La roue · 第 9 / 22 题