Ouy i’escry rarement & me plais de le faire.

Non pas que la paresse en moy soit ordinaire,

Mais si tost que ie prens la plume à ce dessein,

Ie croy prendre en galere vne rame en la main,

Ie sen au second vers que la Muse me dicte,

Et contre sa fureur ma raison se despite.

Or si par fois i’escry suiuant mon Ascendant,

Ie vous iure encor est-ce à mon corps deffendant,

L’astre qui de naissance à la Muse me lie,

Me fait rompre la teste apres ceste folie,

Que ie recongnois bien: mais pourtant, malgré moy

Il faut que mon humeur fasse ioug à sa loy,

Que ie demande en moy ce que ie me desnie,

De mon ame & du Ciel, estrange tyrannie;

Et qui pis est, ce mal qui m’afflige au mourir,

S’obstine aux recipez & ne se veut guarir,

Plus on drogue ce mal & tant plus il s’empire,

Il n’est point d’Elebore assez en Anticire,

Reuesche à mes raisons il se rend plus mutin

Et ma philosophie y perd tout son Latin.

Or pour estre incurable il n’est pas necessaire,

Patient en mon mal que ie m’y doiue plaire,

Au contraire il m’en fasche & m’en desplais si fort

Que durant mon accez ie voudrois estre mort:

Car lors qu’on me regarde, & qu’on me iuge vn poëte,

Et qui par consequent a la teste mal faite,

Confus en mon esprit ie suis plus desolé,

Que si i’estois maraut, ou ladre, ou verollé.

Encor’ si le transport dont mon ame est saisie,

Auoit quelque respect durant ma frenaisie,

Qu’il se reglast selon les lieux moins importans,

Ou qu’il fist choix des iours, des hommes ou du temps,

Et que lors que l’hyuer me renferme en la chambre,

Aux iours les plus glacez de l’engourdy Nouembre,

Apollon m’obsedast, i’aurois en mon malheur,

Quelque contentement à flater ma douleur.

Mais aux iours les plus beaux de la saison nouuelle

Que Zephire en ses rets surprend Flore la belle,

Que dans l’air les oyseaux, les poissons en la mer,

Se pleignent doucement du mal qui vient d’aymer,

Ou bien lors que Ceres de fourment se couronne,

Ou que Bacchus souspire amoureux de Pomone,

Ou lors que le saffran, la derniere des fleurs,

Dore le Scorpion de ses belles couleurs,

C’est alors que la verue insolemment m’outrage,

Que la raison forcee obeyt à la rage,

Et que sans nul respect des hommes ou du lieu,

Qu’il faut que i’obeisse aux fureurs de ce Dieu:

Comme en ces derniers iours les plus beaux de l’annee,

Que Cibelle est par tout de fruicts enuironnee,

Que le paysant recueille emplissant à miliers

Greniers, granges, chartis, & caues & celiers,

Et que Iunon riant d’vne douce influance,

Rend son œil fauorable aux champs qu’on ensemence,

Que ie me resoudois loing du bruit de Paris

Et du soing de la Cour ou de ses fauoris,

M’esgayer au repos que la campagne donne,

Et sans parler Curé, Doyen, Chantre, ou Sorbonne,

D’vn bon mot faire rire en si belle saison,

Vous, vos chiens & vos chats, & toute la maison,

Et là dedans ces champs que la riuiere d’Oyse,

Sur des arenes d’or en ses bors se degoyse,

(Seiour iadis si doux à ce Roy qui deux fois

Donna Sydon en proye à ses peuples François)

Faire meint soubre-saut, libre de corps & d’ame,

Et froid aux appetis d’vne amoureuse flame,

Estre vuide d’amour comme d’ambition,

Des gallands de ce temps horrible passion.

Mais à d’autres reuers ma fortune est tournee,

Dés le iour que Phœbus nous monstre la iournee,

Comme vn hiboux qui fuit la lumiere & le iour,

Ie me leue & m’en vay dans le plus creux seiour

Que Royaumont recelle en ses forests secrettes,

Des renards & des loups les ombreuses retraittes,

Et là malgré mes dents rongeant & rauassant,

Polissant les nouueaux, les vieux rapetassant,

Ie fay des vers, qu’encor qu’Apollon les aduouë,

Dedans la Cour, peut estre, on leur fera la mouë,

Ou s’ils sont à leur gré bien faicts & bien polis,

I’auray pour recompence, ils sont vrayment iolis:

Mais moy qui ne me reigle aux iugemens des hommes,

Qui dedans & dehors cognoy ce que nous sommes,

Comme le plus souuent ceux qui sçauent le moings,

Sont temerairement & iuges & tesmoings,

Pour blasme ou pour louange ou pour froide parole,

Ie ne fay de leger banqueroute à l’escolle

Du bon homme Empedocle, où son discours m’apprend

Qu’en ce monde il n’est rien d’admirable & de grand

Que l’esprit desdaignant vne chose bien grande,

Et qui Roy de soy-mesme à soy-mesme commande.

Pour ceux qui n’ont l’esprit si fort ny si trempé,

Afin de n’estre point de soy-mesme trompé,

Chacun se doibt cognoistre, & par vn exercice

Cultiuant sa vertu desraciner son vice,

Et censeur de soy-mesme auec soing corriger

Le mal qui croist en nous, & non le negliger,

Esueiller son esprit troublé de resuerie;

Comme doncq’ ie me plains de ma forcenerie,

Que par art ie m’efforce à regler ses accés,

Et contre mes deffaux que i’intente vn procés,

Comme on voit par exemple en ces vers où i’accuse

Librement le caprice où me porte la Muse,

Qui me repaist de baye en ses foux passe-temps,

Et malgré moy me faict aux vers perdre le temps,

Ils deuoient à propos tascher d’ouurir la bouche,

Mettant leur iugement sur la pierre de touche,

S’estudier de n’estre en leurs discours trenchans

Par eux mesmes iugez ignares ou meschans,

Et ne mettre sans choix en égalle balance

Le vice, la vertu, le crime, l’insolence.

Qui me blasme auiourd’hui, demain il me louera,

Et peut estre aussi tost il se desaduouera.

La louange est à prix, le hazard la debite,

Où le vice souuent vaut mieux que le merite:

Pour moy ie ne fay cas ny ne me puis vanter

N’y d’vn mal ny d’vn bien que l’on me peut oster.

Auecq’ proportion se depart la louange,

Autrement c’est pour moy du baragouyn estrange,

Le vrai me faict dans moy recognoistre le faux,

Au poix de la vertu ie iuge les deffaux,

I’assine l’enuieux cent ans apres la vie,

Où l’on dit qu’en Amour se conuertit l’Enuie:

Le Iuge sans reproche est la Posterité,

Le temps qui tout descouure en fait la verité,

Puis la monstre à nos yeux, ainsi dehors la terre

Il tire les tresors, & puis les y reserre.

Doncq’ moy qui ne m’amuse à ce qu’on dit icy,

Ie n’ay de leurs discours ny plaisir ny soucy,

Et ne m’esmeus non plus quand leur discours fouruoye,

Que d’vn conte d’Vrgande & de ma mere l’Oye.

Mais puis que tout le monde est aueugle en son fait

Et que dessous la Lune il n’est rien de parfait,

Sans plus se controller quand à moy ie conseille

Qu’vn chacun doucement s’excuse à la pareille,

Laissons ce qu’en resuant ces vieux foux ont escrit,

Tant de philosophie embarasse l’esprit,

Qui se contraint au monde il ne vit qu’en torture,

Nous ne pouuons faillir suiuant nostre nature.

Ie t’excuse Pierrot, de mesme excuse moy,

Ton vice est de n’auoir ny Dieu, ny foy, ny loy,

Tu couures tes plaisirs auec l’hypocrisie,

Chupin se taisant veut couurir sa ialousie,

Rison accroist son bien d’vsure & d’interests,

Selon ou plus ou moins Ian donne ses arrests,

Et comme au plus offrant debite la Iustice.

Ainsi sans rien laisser vn chacun a son vice,

Le mien est d’estre libre & ne rien admirer,

Tirer le bien du mal lors qu’il s’en peut tirer,

Sinon adoucir tout par vne indifference,

Et vaincre le mal-heur auecq’ la patience,

Estimer peu de gens, suyure mon vercoquin,

Et mettre à mesme taux le noble & le coquin.

D’autre part ie ne puis voir vn mal sans m’en plaindre,

Quelque part que ce soit ie ne me puis contraindre.

Voyant vn chicaneur riche d’auoir vendu

Son deuoir à celuy qui deust estre pendu,

Vn Aduocat instruire en l’vne & l’autre cause,

Vn Lopet qui partis dessus partis propose,

Vn Medecin remplir les limbes d’auortons,

Vn Banquier qui fait Rome icy pour six testons,

Vn Prelat enrichy d’interest & d’vsure,

Plaindre son bois saisy pour n’estre de mesure,

Vn Ian abandonnant femme, filles, & sœurs,

Payer mesmes en chair iusques aux rotisseurs,

Rousset faire le Prince, & tant d’autre mystere,

Mon vice est, mon amy, de ne m’en pouuoir taire.

Or des vices où sont les hommes attachez,

Comme des petits maux font les petits pechez,

Ainsi les moins mauuais sont ceux dont tu retires

Du bien, comme il aduient le plus souuent des pires,

Au moins estimez tels: c’est pourquoi sans errer,

Au sage bien souuent on les peut desirer,

Comme aux Prescheurs l’audace à reprendre le vice,

La folie aux enfans, aux Iuges l’iniustice.

Vien doncq’ & regardans ceux qui faillent le moins,

Sans aller rechercher ny preuues ny tesmoins,

Informans de nos faits sans haine & sans enuie,

Et iusqu’au fond du sac espluchons nostre vie.

De tous ces vices là, dont ton cœur entaché

N’est veu par mes escris si librement touché,

Tu n’en peux retirer que honte & que dommage,

En vendant la Iustice, au Ciel tu fais outrage,

Le pauure tu destruis, la veufue & l’orphelin,

Et ruines chacun auecq’ ton patelin.

Ainsi consequemment de tout dont ie t’offence,

Et dont ie ne m’attens d’en faire penitence:

Car parlant librement ie pretens t’obliger

A purger les deffaux, tes vices corriger,

Si tu le fais en fin, en ce cas ie merite,

Puis qu’en quelque façon mon vice te profite.

A Monsieur de Forqueuaus.

SATYRE XVI.

Puisque le iugement nous croist par le dommage,

Il est temps Forqueuaus, que ie deuienne sage,

Et que par mes trauaux i’apprenne à l’auenir

Comme en faisant l’amour on se doit maintenir:

Apres auoir passé tant & tant de trauerses,

Auoir porté le ioug de cent beautez diuerses,

Auoir en bon soldat combatu nuict & iour,

Ie dois estre routier en la guerre d’Amour,

Et comme vn vieux guerrier blanchi dessous les armes

Sçauoir me retirer des plus chaudes alarmes,

Destourner la fortune, & plus fin que vaillant,

Faire perdre le coup au premier assaillant,

Et sçauant deuenu par vn long exercice,

Conduire mon bonheur auec de l’artifice,

Sans courir comm’ vn fou saizy d’aueuglement,

Que le caprice emporte, & non le iugement:

Car l’esprit en amour sert plus que la vaillance,

Et tant plus on s’efforce, & tant moins on auance.

Il n’est que d’estre fin & de soir, ou de nuit,

Surprendre si l’on peut l’ennemy dans le lit.

Du temps que ma ieunesse à l’amour trop ardente

Rendoit d’affection mon ame violente,

Et que de tous costés sans chois ou sans raison

I’allois comme vn limier apres la venaison,

Souuent de trop de cœur i’ay perdu le courage,

Et piqué des douceurs d’vn amoureux visage

I’ay si bien combatu, serré flanc contre flanc,

Qu’il ne m’en est resté vne goutte de sang:

Or sage à mes despens i’esquiue la bataille,

Sans entrer dans le champ i’attens que l’on m’assaille,

Et pour ne perdre point le renom que i’ay eu,

D’vn bon mot du vieux temps ie couure tout mon ieu,

Et sans estre vaillant ie veux que l’on m’estime,

Ou si parfois encor i’entre en [la] vieille escrime,

Ie gouste le plaisir sans en estre emporté,

Et prens de l’exercice au pris de ma santé:

Ie resigne aux plus forts ces grands coups de maitrise,

Accablé sous le fais ie fuy toute entreprise,

Et sans plus m’amuser aux places de renom

Qu’on ne peut emporter qu’à force de Canon,

I’ayme vne amour facile & de peu de defense,

Si ie voi qu’on me rit, c’est là que ie m’auance,

Et ne me veux chaloir du lieu, grand ou petit,

La viande ne plaist que selon l’appetit.

Toute amour a bon goust pourueu qu’elle recrée

Et s’elle est moins louable, elle est plus asseurée:

Car quand le ieu déplait sans soupçon, ou danger

De coups, ou de poison, il est permis changer.

Aymer en trop haut lieu vne Dame hautaine

C’est aimer en soucy le trauail, & la peine,

C’est nourrir son amour de respect, & de soin,

Ie suis saoul de seruir le chapeau dans le poing,

Et fuy plus que la mort l’amour d’vne grand Dame,

Tousiours comme vn forçat il faut estre à la rame,

Nauiger iour, & nuit, & sans profit aucun

Porter tout seul le fais de ce plaisir commun:

Ce n’est pas, Forqueuaus, cela que ie demande,

Car si ie donne vn coup, ie veux qu’on me le rende,

Et que les combatans à l’egal collerez,

Se donnent l’vn à l’autre autant de coups fourez:

C’est pourquoy ie recherche vne ieune fillette

Experte des longtemps à courir l’eguillette,

Qui soit viue & ardente au combat amoureux,

Et pour vn coup receu qui vous en rende deux.

La grandeur en amour est vice insupportable,

Et qui sert hautement est tousiours miserable,

Il n’est que d’estre libre, & en deniers contans,

Dans le marché d’amour acheter du bon temps,

Et pour le prix commun choisir sa marchandise,

Ou si l’on n’en veut prendre au moins on en deuise,

L’on taste, l’on manie & sans dire combien,

On se peut retirer, l’obiect n’en couste rien:

Au sauoureux traffic de ceste mercerie,

I’ay consumé les iours les plus beaux de ma vie,

Marchant des plus rusez & qui le plus souuent,

Payoit ses creanciers de promesse & de vent,

Et encore n’estoit le hazard, & la perte,

I’en voudrois pour iamais tenir boutique ouuerte,

Mais la risque m’en fasche & si fort m’en deplaist

Qu’au malheur que ie crains ie postpose l’acquest,

Si bien que redoutant la verolle & la goutte,

Ie banny ces plaisirs & leur fais banqueroutte,

Et resigne aux mignons, aueuglez en ce ieu,

Auecques les plaisirs tous les maux que i’ay eu,

Les boutons du printemps, & les autres fleurettes

Que l’on cueille au iardin des douces amourettes,

Le Mercure, & l’eau fort me sont à contre-cœur,

Ie hay l’eau de Gaiac, & l’estoufante ardeur

Des fourneaux enfumez où l’on perd sa substance

Et où lon va tirant vn homme en quintessence.

C’est pourquoy tout à coup ie me suis retiré,

Voulant d’oresnauant demeurer asseuré,

Et comme vn marinier eschappé de l’orage,

Du haure seurement contempler le naufrage,

Ou si par fois encor ie me remets en mer,

Et qu’vn œil enchanteur me contraigne d’aymer,

Combattant mes esprits par vne douce guerre

Ie veux en seureté nauiger terre à terre:

Ayant premierement visité le vaisseau,

S’il est bien calfeutré, ou s’il ne prend point l’eau.

Ce n’est pas peu de cas de faire vn long voyage,

Ie tiens vn homme fous qui quitte le riuage,

Qui s’abandonne aux vents, & pour trop presumer

Se commet aux hazards de l’amoureuse mer:

Expert en ses trauaux pour moy ie la deteste,

Et la fuy tout ainsi comme ie fuy la peste.

Mais aussi, Forqueuaus, comme il est mal-aisé

Que nostre esprit ne soit quelquefois abusé

Des appas enchanteurs de cest enfant volage,

Il faut vn peu baisser le col sous le seruage,

Et donner quelque place aux plaisirs sauoureux:

Car c’est honte de viure & de n’estre amoureux:

Mais il faut en aymant s’aider de la finesse,

Et sçauoir rechercher vne simple maistresse,

Qui sans vous asseruir vous laisse en liberté,

Et ioigne le plaisir auecq la seureté,

Qui ne sache que c’est que d’estre courtisee,

Qui n’ait de maint amour la poitrine embrasee,

Qui soit douce & nicette, & qui ne sache pas,

Apprentiue au mestier, que vallent les appas,

Que son œil, & son cœur, parlent de mesme sorte,

Qu’aucune affection hors de soy ne l’emporte,

Bref qui soit toute à nous, tant que la passion

Entretiendra nos sens en ceste affection:

Si parfois son esprit ou le nostre se lasse

Pour moy ie suis d’auis que l’on change de place,

Qu’on se range autre part, & sans regret aucun

D’absence ou de mespris que l’on ayme vn chacun:

Car il ne faut iurer aux beautez d’vne Dame,

Ains changer par le temps & d’amour & de flame.

C’est le change qui rend l’homme plus vigoureux,

Et qui iusqu’au tombeau le faict estre amoureux:

Nature se maintient pour estre variable,

Et pour changer souuent son estat est durable:

Aussi l’affection dure eternellement,

Pourueu sans se lasser qu’on change à tout moment,

De la fin d’vne amour l’autre naist plus parfaitte,

Comme on voit vn grand feu naistre d’vne bluette.

SATYRE XVII.

Non non i’ay trop de cœur pour laschement me rendre,

L’amour n’est qu’vn enfant dont l’on se peut deffendre,

Et l’homme qui flechit sous sa ieune valleur,

Rend par ses laschetez coulpable son malheur,

Il se defait soy-mesme & soy-mesme s’outrage,

Et doibt son infortune à son peu de courage:

Or moy pour tout l’effort qu’il fasse à me domter,

Rebelle à sa grandeur ie le veux effronter,

Et bien qu’auec les Dieux on ne doiue debattre,

Comme vn nouueau Toitan si le veux-ie combatre,

Auecq’ le desespoir ie me veux asseurer,

C’est salut aux vaincuz de ne rien esperer.

Mais helas! c’en est faict quand les places sont prises,

Il n’est plus temps d’auoir recours aux entreprises,

Et les nouueaux desseins d’vn salut pretendu

Ne seruent plus de rien lors que tout est perdu.

Ma raison est captiue en triomphe menee,

Mon ame déconfite au pillage est donnee,

Tous mes sens m’ont laissé seul & mal aduerty,

Et chacun s’est rangé du contraire party,

Et ne me reste plus de la fureur des armes,

Que des cris, des sanglots, des souspirs & des larmes:

Dont ie suis si troublé qu’encor ne sçay-ie pas,

Où pour trouuer secours ie tourneray mes pas.

Aussi pour mon salut que doi-ie plus attendre,

Et quel sage conseil en mon mal puis-ie prendre,

S’il n’est rien icy bas de doux & de clement,

Qui ne tourne visage à mon contentement?

S’il n’est astre esclairant en la nuict solitaire,

Ennemy de mon bien qui ne me soit contraire,

Qui ne ferme l’oreille à mes cris furieux:

Il n’est pour moy là haut ny clemence, ny Dieux,

Au Ciel comme en la terre il ne faut que i’attende

Ny pitié ny faueur au mal qui me commande,

Car encor’ que la dame en qui seule ie vy,

M’ait auecque douceur sous ses loix asseruy,

Que ie ne puisse croire en voyant son visage,

Que le Ciel l’ait formé si beau pour mon dommage,

Ny moins qu’il soit possible en si grande beauté

Qu’auecque la douceur loge la cruauté,

Pourtant toute esperance en mon ame chancelle,

Il suffit pour mon mal que ie la trouue belle.

Amour qui pour obiect n’a que mes desplaisirs,

Rend tout ce que i’adore ingrat à mes desirs,

Toute chose en aymant est pour moy difficile,

Et comme mes souspirs ma peine est infertile.

D’autre part sçachant bien qu’on n’y doit aspirer,

Aux cris i’ouure la bouche & n’ose souspirer,

Et ma peine estouffee auecques le silence,

Estant plus retenue a plus de violence.

Trop heureux si i’auois en ce cruel tourment,

Moins de discretion & moins de sentiment,

Ou sans me relascher à l’effort du martyre,

Que mes yeux, ou ma mort, mon amour peussent dire.

Mais ce cruel enfant insolent deuenu,

Ne peut estre à mon mal plus longtemps retenu,

Il me contrainct aux pleurs, & par force m’arrache

Les cris qu’au fond du cœur la reuerence cache.

Puis doncq’ que mon respect peut moins que sa douleur

Ie lasche mon discours à l’effort du mal-heur,

Et pousse des ennuis dont mon ame est atteinte,

Par force ie vous fais ceste piteuse plainte,

Qu’encore ne rendrois ie en ces derniers efforts,

Si mon dernier souspir ne la iette dehors.

Ce n’est pas toutesfois que pour m’escouter plaindre,

Ie tasche par ces vers à pitié vous contraindre,

Ou rendre par mes pleurs vostre œil moins rigoureux,

La plainte est inutile à l’homme mal-heureux:

Mais puis qu’il plaist au Ciel par vos yeux que ie meure,

Vous direz que mourant ie meurs à la bonne heure,

Et que d’aucun regret mon trespas n’est suiuy,

Sinon de n’estre mort le iour que ie vous vy,

Si diuine & si belle, & d’attrais si pourueuë.

Ouy ie deuois mourir des trais de vostre veuë,

Auec mes tristes iours mes miseres finir,

Et par feu comme Hercule immortel deuenir.

I’eusse bruslant là haut en des flammes si claires,

Rendu de vos regards tous les Dieux tributaires,

Qui seruant comme moy de trophee à vos yeux,

Pour vous aymer en terre eussent quitté les Cieux.

Eternisant par tout ceste haute victoire,

I’eusse engraué là haut leur honte & vostre gloire,

Et comme en vous seruant aux pieds de vos Autels,

Ils voudroient pour mourir n’estre point immortels.

Heureusement ainsi i’eusse peu rendre l’ame,

Apres si bel effect d’vne si belle flamme.

Aussi bien tout le temps que i’ay vescu depuis,

Mon cœur gesné d’amour n’a vescu qu’aux ennuis,

Depuis de iour en iour s’est mon ame enflammee,

Qui n’est plus que d’ardeur & de peine animee,

Sur mes yeux esgarez ma tristesse se lit,

Mon age auant le temps par mes maux s’enuieillit,

Au gré des passions mes amours sont contraintes,

Mes vers bruslans d’amour ne resonnent que plaintes,

De mon cœur tout fletry l’alegresse s’enfuit,

Et mes tristes pensers comme oyseaux de la nuict,

Volant dans mon esprit à mes yeux se presentent,

Et comme ils font du vray du faux ils m’espouuantent,

Et tout ce qui repasse en mon entendement,

M’apporte de la crainte & de l’estonnement:

Car soit que ie vous pense ingrate ou secourable,

La playe de vos yeux est tousiours incurable,

Tousiours faut il perdant la lumiere & le iour,

Mourir dans les douleurs ou les plaisirs d’amour.

Mais tandis que ma mort est encore incertaine

Attendant qui des deux mettra fin à ma peine,

Ou les douceurs d’amour, ou bien vostre rigueur,

Ie veux sans fin tirer les souspirs de mon cœur,

Et deuant que mourir ou d’vne ou d’autre sorte,

Rendre en ma passion si diuine & si forte,

Vn viuant tesmoignage à la posterité,

De mon amour extresme, & de vostre beauté,

Et par mille beaux vers que vos beaux yeux m’inspirent,

Pour vostre gloire atteindre où les sçauans aspirent,

Et rendre memorable aux siecles à venir,

De vos rares vertus le noble souuenir.

ELEGIE ZELOTIPIQVE.

Œuvres complètes de Mathurin Regnier accompagnées d'une notice biographique et bibliographique, de variantes, de notes, d'un glossaire et d'un index · 第 13 / 22 段