* * * * *
Il a fallu la bienveillante insistance de M. le professeur Heckel pour
me décider à publier les notes de voyage qui vont suivre. Simples
observations de brousse détachées des carnets d’un naturaliste, elles
n’ont d’autre intérêt que d’être l’expression de ce qu’il a vu touchant
l’histoire naturelle et l’agriculture tropicale, au cours d’un voyage de
dix-huit mois accompli au Soudan et au Sénégal de 1898 à 1900. Ce sont
des notes écrites sans prétention, pendant les fatigues de chaque étape
journalière, souvent même aux haltes de quelques minutes que l’on fait
en marche pour reposer les porteurs, et elles gardent l’empreinte des
circonstances défavorables dans lesquelles elles ont été rédigées. Le
plus souvent, en effet, il m’était impossible de revoir ces notes aux
gîtes d’étapes et dans les postes où je passais. Les naturalistes, au
courant des difficultés que l’on éprouve à préparer d’importantes
collections botaniques dans n’importe quel pays tropical, comprendront
la peine que j’ai dû avoir pour former ces collections dans un pays
nouveau, non organisé et à peine pacifié, où il fallait chaque jour
lever la tente pour aller camper à 25 ou 30 kilomètres plus loin, et
transporter constamment, par tous les temps, ces mêmes collections qui
comprenaient à mon retour, environ 3.000 numéros, 10.000 parts
d’herbiers et plus de deux tonnes d’échantillons de bois, de plantes
dans l’alcool et de produits végétaux divers. Dans de semblables
conditions, même en ayant la bonne fortune de ne pas être terrassé par
la fièvre, il est impossible à un Européen voyageant seul, de songer à
compléter les notes qu’il a prises en route : tout le temps disponible
doit, en effet, être consacré à former les collections et à les
préparer.
Ces notes, ébauchées rapidement, avaient donc besoin d’être
soigneusement revues à mon retour, complétées par des observations que
je n’avais pas eu le temps de consigner en cours de voyage, et élaguées
de tout ce qui était superflu. J’aurais voulu, en outre, donner un
tableau complet des récoltes botaniques de chaque jour et encadrer le
tout dans quelques chapitres où j’aurais généralisé les observations de
détail en présentant un tableau synthétique des résultats de la mission.
Malheureusement, absorbé par les préparatifs d’un nouveau voyage dans
l’Afrique centrale (région du Chari), le temps m’a manqué pour pratiquer
ces retouches et rassembler en un tout uniforme ces extraits de mes
carnets de voyage que je présente tels qu’ils ont été écrits sur place.
Je prie donc le lecteur de m’accorder toute son indulgence pour ce
modeste opuscule.
Dans la seconde partie, je donnerai ultérieurement un tableau des
végétaux utiles les plus remarquables étudiés au cours de mon
expédition.
Qu’il me soit permis d’exprimer ma reconnaissance à M. le professeur
HECKEL qui a bien voulu accueillir ce travail dans les _Annales de
l’Institut colonial de Marseille_ et se charger des retouches, de
l’impression et des corrections avec le concours de M. le professeur
Perrot.
Je tiens à remercier également M. J. POISSON, assistant au Muséum
d’histoire naturelle, et M. HUA, sous-directeur du laboratoire de
botanique systématique de l’Ecole des Hautes-Études, pour les précieux
conseils qu’ils m’ont donnés dans la détermination de mes échantillons
botaniques.
Mon voyage en Afrique tropicale, accompli sous les auspices du Ministère
des colonies, a duré dix-sept mois, de la fin de novembre 1898 à la fin
de mars 1900. Au moment de la capture de Samory, en octobre 1898, M. le
général de Trentinian, lieutenant-gouverneur du Soudan français,
organisa une mission économique dont une partie des membres devaient
étudier les moyens de mettre en valeur la nouvelle colonie. C’est de
cette mission que j’eus l’honneur de faire partie, avec le programme
bien précis de m’occuper de l’étude de la végétation et spécialement des
ressources agricoles et forestières du Soudan.
Pour le remplir, il me fallait une grande liberté d’action et les moyens
de parcourir tout le pays depuis la région forestière de la Côte
d’Ivoire jusqu’à la région désertique du Sahara. Cette liberté et ces
moyens, M. le général de Trentinian me les accorda avec une bonté dont
je lui suis profondément reconnaissant. Après avoir suivi la ligne
d’étapes habituelles : Badumbé-Kita, Bammako et remonté le Niger jusqu’à
Siguiri, je visitai successivement la région sud du Soudan (cercles de
Siguiri, Kankan, Kouroussa, Bougouni) ; l’ancien pays de Samory
(Wassoulou) ; le territoire de Sikasso que nous venions d’occuper après
un siège sanglant (1er mai 1898) ; la région de Sindou et le Pays de
Tourgas (ou Turcas) qui n’était pas encore conquis ; le Territoire de la
Volta (Bobo-Dioulasso et San) ; le Minianka en pleine effervescence
quand je le traversai ; le cercle de Djenné ; la région Nord ;
Tombouctou où je séjournai près d’un mois ; les abords des grands lacs
(lacs Télé, Faguibine, Daouna, Sompi, Débo) ; enfin, je revins par la
merveilleuse vallée du Niger moyen, où je pus étudier à loisir les
prairies du _bourgou_ et fixer l’avenir du coton dans cette contrée.
Pendant tout le temps que dura ce voyage, je reçus les encouragements
les plus bienveillants, l’aide la plus effective de M. le général de
Trentinian, et au moment de rentrer en France, peu de semaines avant la
dislocation du Soudan, il me faisait parvenir à Tombouctou le télégramme
suivant :
_No 2051. Lieutenant-gouverneur à M. Chevalier, chargé de mission,
attendu à Tombouctou._
_« Général de Trentinian me charge de vous transmettre télégramme
suivant ; citation : je suis heureux de vous voir prolonger au Soudan
votre séjour dont la colonie et la science tireront large profit. Obligé
d’aller prendre quelques mois de repos en France, je vous prie
d’adresser vos rapports au colonel Vimard qui connaît vos recherches et
s’intéresse vivement à votre mission. »_
_Signé : Colonel_ VIMARD.
Si je voulais citer tous les officiers et les administrateurs civils qui
favorisèrent mes travaux, il me faudrait nommer tous les Européens
rencontrés dans les postes que je visitai. Je suis très fier de dire que
c’est en grande partie à leur aide, à leur excellente hospitalité qui me
dispensait des soins matériels de la vie pendant mon séjour dans les
postes, à la bonne volonté et même au dévouement qu’ils mirent toujours
à me procurer les escortes et les moyens de transport pour mes
collections — et ce n’était pas une mince besogne ! — c’est grâce à
toutes ces circonstances favorables, dis-je, que j’ai pu recueillir dans
un pays où la végétation est pauvre, des collections relativement
importantes.
Je n’ai garde enfin d’oublier le brave Morifin Khôné, Bambara originaire
du village natal de Samory, et qui, avant mon arrivée avait déjà, comme
domestique d’officiers, couru tous les sentiers du Soudan pendant les
dernières campagnes, et le petit Seïdon Diallo, jeune Toucouleur dont
l’intelligence éveillée me permit de recueillir un ample vocabulaire des
noms de plantes dans les diverses langues soudanaises.
Tous les deux, comme préparateurs, m’ont rendu de grands services, et
l’excellent Morifin m’a accompagné pendant toute la durée de mon voyage
au Soudan avec un dévouement absolu. Collaborateurs inconcients, ils ont
contribué, sans le savoir, à faire connaître aux _hommes blancs_ les
richesses végétales de leur beau pays.
Mon expédition botanique du Soudan était heureusement accomplie et
j’allais rentrer en France, lorsqu’à mon passage à Saint-Louis, dans les
premiers jours de décembre 1899, je fus retenu par M. Chaudié,
gouverneur général de l’Afrique occidentale, pour continuer les mêmes
recherches au Sénégal.
M. Milhe-Poutingon, directeur de l’Afrique à l’_Union coloniale_, nommé
commissaire de l’Exposition du Sénégal (Exposit. Univ. 1900), avait eu
l’heureuse pensée de constituer une mission technique qui devait aller
recueillir sur place les matériaux scientifiques propres à faire
connaître « les ressources qui peuvent se trouver en germe dans les
couches géologiques, dans la faune et la flore si variées et encore si
imparfaitement connues de la colonie ».
Comme botaniste de cette mission qui comprenait en outre : MM. le Dr
LASNET, chargé des recherches ethnographiques ; CLIGNY, des recherches
zoologiques, et P. RAMBAUD de la géologie, je restai quatre mois de plus
en Afrique occidentale. Pendant ce temps, je parcourus une partie du
Cayor et du Baol, la région littorale des Nyayes, la presqu’île du Cap-
Vert, enfin le territoire de la basse et la moyenne Casamance.
L’administration du Sénégal voulut bien continuer à la nouvelle mission
la même bienveillance et les mêmes marques d’intérêt qui avaient tant
favorisé la réussite de l’expédition scientifique du Soudan.
C’est pourquoi je suis heureux de rendre un commun hommage de
reconnaissance à M. le gouverneur général CHAUDIÉ et au général DE
TRENTINIAN.
J’ai en outre de grandes obligations envers : MM. AUBRY-LECOMTE,
directeur des affaires indigènes du Sénégal, et DE CAZE, administrateur
en chef des colonies ; LÉON D’ERNEVILLE, président du Comité local de
l’Exposition du Sénégal ; l’administrateur VALZI et le capitaine SÉGUIN,
commandants des cercles de la Casamance ; MARSAT, maire de Dakar ;
GABARD, maire de Rufisque, mort quelques semaines après mon départ,
victime de son dévouement pendant l’épidémie de fièvre jaune de 1900. Je
les remercie pour l’aide qu’ils m’ont procurée. — Enfin, j’ai trouvé
dans les principaux comptoirs commerciaux de la côte le plus obligeant
accueil, notamment aux factoreries de la _Compagnie française de
l’Afrique occidentale_ et aux maisons _Devès et Chaumet_, _Morel
frères_, _Maurel et Prom_, _Roy et Laglaize_, etc.
Les représentants de ces maisons ont grandement favorisé ma tâche et
m’ont procuré parfois d’utiles renseignements sur la valeur et l’avenir
économique des productions que j’étais chargé d’étudier.
Grâce à ces concours précieux, j’ai pu, malgré la trop courte durée de
la mission du Sénégal, recueillir, outre les produits qui ont figuré à
l’Exposition universelle de 1900 et qui ont été donnés au _Jardin
colonial de Nogent-sur-Marne_, un nombre important de collections de
plantes et noter bon nombre d’observations nouvelles sur l’agriculture
indigène d’un pays déjà étudié à de fréquentes reprises, depuis deux
siècles.
Quelques naturalistes de valeur se sont, en effet, avant mon voyage,
occupés de la flore du Sénégal et ont formé, dans cette contrée, de
riches collections conservées au Muséum d’histoire naturelle de Paris.
Je citerai seulement ceux à qui nous devons les plus importantes
recherches : l’illustre ADANSON parcourut le Sénégal de 1749 à 1753 ; le
jardinier J.-M.-C. RICHARD, fondateur de la station de Richardtoll, le
plus ancien jardin d’essai des colonies françaises, demeura au Sénégal
de 1817 à 1820.
Le pharmacien LEPRIEUR, botaniste distingué, parcourut une grande partie
de la colonie de 1824 à 1829.
Le botaniste-agronome PERROTTET, directeur des cultures de _la
Sénégalaise_, puis, chargé de voyages scientifiques par la colonie,
resta au Sénégal de 1824 à 1829, et à son retour en France, il commença,
en collaboration avec les botanistes GUILLEMIN et CLAUDE RICHARD, la
publication de la _Flore de Sénégambie_, ouvrage dont malheureusement un
seul volume sur trois a été publié de 1830 à 1833.
Le naturaliste HEUDELOT fit un premier séjour au Sénégal de 1825 à 1831,
comme directeur des cultures de l’établissement de Richardtoll et en
rapporta quelques plantes. De 1830 à 1837, il fut chargé de mission au
Sénégal par le Muséum d’histoire naturelle, il parcourut les pays
nouveaux du Wallo et du Ouli, les rives de la Gambie, la Casamance et le
Rio-Nunez. Dans cet important voyage, il a recueilli des collections
botaniques qui ont constitué, jusqu’à ces dernières années, le fonds le
plus considérable concernant la flore de l’Afrique occidentale.
Le jardinier TH. LÉCARD s’occupa d’études agricoles au Sénégal de 1865 à
1867 ; en 1880, le Ministère de l’Instruction publique le chargea d’une
mission dans le Haut-Fleuve ; de ce dernier voyage il rapporta un
herbier assez important et les fameux _Ampelocissus_ ou « vignes du
Soudan » autour desquels on fit tant de bruit en 1881.
Malheureusement la plupart des collections que ces voyageurs ont
formées, au prix d’efforts si pénibles, dorment dans nos musées
nationaux, et, jusqu’à ce jour, il ne s’est pas trouvé un botaniste
français pour reprendre l’œuvre commencée par Guillemin et Perrottet et
interrompue par la mort de l’un et le départ de l’autre pour l’Inde
française. La flore du Sénégal, colonie française depuis cinq siècles,
reste encore à publier !
Les matériaux d’études ne manquent pourtant pas. Pour le Soudan
français, il en est autrement.
Toutes les tentatives faites par des naturalistes, avant l’expédition du
général de Trentinian, pour aller étudier la flore et les productions
agricoles et forestières du Soudan, ont malheureusement échoué.
HEUDELOT avait le désir ardent de pénétrer dans le pays de Bambara,
jusqu’à la province du Bourré et jusqu’au Niger, et revenir ensuite à
travers le Fouta-Djalon. Dans une lettre datée de Saint-Louis, le 10
juillet 1837, lettre retrouvée dans les archives du Muséum, il parle de
ce voyage avec enthousiasme. Il avait, hélas ! trop préjugé de ses
forces. Épuisé par les fatigues de son précédent voyage aux Rivières du
Sud et brisé par les fièvres, il mourut quelques semaines plus tard sans
avoir pu entamer son projet.
En 1880, LÉCARD ne put s’avancer au delà de la moyenne Falémé et il
mourut un mois à peine après son retour en France.
Vers 1888, sur la demande du colonel GALLIÉNI, le Ministère de
l’Instruction publique confiait une mission à un jeune botaniste du
Muséum, M. BERTHELOT, préparateur au laboratoire de botanique
systématique de l’École des Hautes-Études. BERTHELOT mourait à son tour
au Félou peu de jours après son arrivée à Kayes, avant d’avoir pu
commencer ses recherches.
Plus heureux que mes devanciers, j’ai pu, non seulement atteindre le
Niger moyen, mais encore parcourir pendant près d’une année les
territoires de la boucle de ce grand fleuve et m’avancer, d’une part,
dans le territoire de la Haute-Volta, de l’autre, dans le territoire de
Tombouctou, où notre infortuné camarade LEGEAL, le géologue de la
mission du général de Trentinian, avait été massacré par les Touareg
quelques mois plus tôt.
Bien que j’aie vu se succéder toutes les saisons dans cette contrée et
que j’aie accompli un itinéraire de 8.000 kilomètres à travers la
brousse et le long des fleuves soudanais, je demeure convaincu que les
collections que j’ai rapportées sont bien modestes par rapport à ce qui
reste à découvrir dans ces vastes savanes. Elles forment les premiers
éléments pour la flore du Soudan. Mais pour bâtir un monument comparable
à celui que les Allemands ont édifié pour la flore de l’Afrique
orientale allemande, il faudra encore l’effort de nombreux travailleurs.
Les naturalistes français qui voudront s’engager dans cette voie
trouveront, pour leurs recherches, un champ immense, une mine
inépuisable à exploiter. Et à leur retour ils auront, comme nous l’avons
eue, la satisfaction d’avoir accompli le plus beau voyage qu’il soit
possible de rêver et d’avoir goûté dans la brousse immense, au milieu de
la nature vierge, les jouissances les plus pures et les plus variées.
Enfin, s’ils découvrent, parmi les richesses infinies de la flore
tropicale, des produits nouveaux utilisables pour l’homme, ou s’ils
saisissent de meilleurs procédés d’exploitation des produits déjà
employés, ils auront contribué à la grandeur de leur pays dont les
colonies sont aujourd’hui la suprême ressource. En outre, ils auront
aidé, selon leurs moyens, à assurer le développement de la vie humaine
et l’épanouissement de la civilisation dans l’Afrique noire si
déshéritée à tant d’égards.
Paris, le 25 mars 1902.
* * * * *
Mission A. CHEVALIER, 1899-1900. Sénégal-Soudan.
[Illustration : FIG. 2. — BAKEL. Bords du Sénégal.]
UN VOYAGE SCIENTIFIQUE
=A travers l’Afrique occidentale=