PRÉFACE

* * * * *

_Vers la fin de l’année 1899, après avoir consulté divers spécialistes

coloniaux au nombre desquels il voulut bien me comprendre, M. le

gouverneur général Chaudié prit la louable résolution de faire organiser

une mission de jeunes savants appelés à aller étudier sur place les

richesses naturelles peu connues encore du Sénégal et d’en rapporter des

spécimens pour les faire figurer à l’exposition universelle de 1900.

C’était la meilleure manière d’appeler l’attention sur des produits

jusque là restés sans utilisation ou même inconnus, et d’asseoir sur une

étude raisonnée et méthodique de ces ressources l’effort de la

colonisation et la mise en valeur du Sénégal. Cette mission fut

constituée ainsi qu’il suit : M. le Dr Lasnet, médecin des colonies,

était appelé (ses observations antérieures sur la côte occidentale

d’Afrique le désignant plus particulièrement pour cette spécialité) à

étudier l’ethnographie et à diriger la mission ; M. Cligny, agrégé,

docteur ès sciences, et plus particulièrement zoologiste, était chargé

de l’étude de la faune ; M. Rambaud, licencié ès sciences et plus

spécialement géologue, était chargé des études stratigraphiques et

géologiques ; enfin, à M. Chevalier, botaniste, licencié ès sciences,

était réservée toute la partie essentiellement végétale. Pour être

complet, je dois ajouter que M. Tranchant, peintre, ancien élève de

l’École des Beaux-Arts, avait été, à titre d’adjoint, chargé de la

partie artistique. L’œuvre de cette mission, bien que réalisée dans un

temps très limité (elle arriva de Saint-Louis en novembre 1899 et devait

rentrer en avril 1900, date de l’ouverture de l’Exposition), a donné des

résultats inespérés. Ils ont fait l’admiration de tous ceux à qui a pu

échoir la bonne fortune de pouvoir examiner en détail les produits

qu’elle a exposés dans le pavillon du Sénégal-Soudan au Trocadéro. On

peut dire sans crainte qu’elle a fait mieux connaître et apprécier le

Sénégal._

_Mais la principale contribution apportée à ce succès est certainement

due à M. A. Chevalier dont la sphère d’action et d’observation a été de

beaucoup plus large que celle de ses collègues. Ce jeune savant avait,

en effet, utilisé toute l’année 1898 à une exploration scientifique du

Soudan, organisée par le général de Trentinian, en vue d’étudier les

ressources végétales d’une vaste région dont la conquête était récente.

Il la terminait à peine et se proposait de rentrer en France pour

prendre un repos très mérité, pour mettre de l’ordre dans ses

magnifiques récoltes, enfin pour en publier les résultats, lorsque, à

son passage à Saint-Louis, en fin 1899, M. le gouverneur général Chaudié

lui demanda de poursuivre son œuvre au Sénégal. Et c’est ainsi que nous

avons eu le double avantage de voir au Trocadéro les produits végétaux

utilisables et peu connus du Soudan et du Sénégal exposés sous le nom de

M. Chevalier._

_Voici comment s’exprime fort justement, au sujet de cette collection,

l’auteur anonyme de la notice sur le_ Pavillon du Sénégal-Soudan _à

l’Exposition de 1900[1] : « Les collections exposées par ce distingué

botaniste occupaient la plus grande partie des vitrines réservées à la

mission. Elles ne renfermaient cependant qu’un nombre infime des plantes

qu’il a recueillies au cours de ses deux explorations. M. Chevalier a

parcouru un itinéraire de 8.000 kilomètres et a réuni 10.000

échantillons botaniques qui permettront d’élaborer une flore à peu près

complète du Sénégal et une flore déjà sérieuse du Soudan._

_« Dans ses collections figuraient de nombreux spécimens de Graminées,

de plantes alimentaires et de plantes médicinales. Les plantes

industrielles, les plantes tinctoriales et textiles, les plantes à

caoutchouc et à gomme étaient aussi largement représentées._

_« Citons une curieuse plante saccharifère : le_ bourgou, _qui croît en

abondance et sans culture aux rives du Niger, et sur laquelle M.

Chevalier a, le premier, attiré l’attention. Le_ bourgou _pourrait,

d’après lui, servir à fabriquer sur place un sucre à bon marché à

l’usage des noirs. Citons encore la liane à indigo_ Caraba (Lonchocarpus

cyanescens) _dont il a le premier signalé l’emploi par les indigènes._

_« Dans son exploration de la flore, M. Chevalier a été préoccupé

surtout de la recherche des végétaux qui peuvent contribuer au

développement économique de la colonie en lui fournissant des produits

utilisables. Il s’est demandé quels sont les meilleurs procédés de

culture et de récolte, par quels moyens on peut améliorer les espèces

existantes. La notice et les rapports dont sa mission fait l’objet

seront consultés avec fruit par tous ceux que préoccupe l’avenir de

notre grande colonie de l’Afrique occidentale. » J’ai cité ce passage

tout entier parce qu’il indique déjà dans quel sens sera orienté et avec

quelle ampleur de vue conçue la relation de ce voyage par son auteur._

_La mission organisée par le général de Trentinian comprenait une

quinzaine de membres. On connaît les intéressants rapports de M.

Coppolani, chargé de l’étude des questions afférentes à l’Islam, ceux de

M. Henri Hamet sur le caoutchouc ; M. Baillaud a fait connaître, dans

la_ Géographie _(1900), ses observations sur l’organisation économique

du pays et sur les routes commerciales qu’il a suivies dans le nord.

Quant aux artistes de la mission, MM. Mérite et H. de la Nézière, leurs

œuvres ont figuré, en 1900, au Salon et à l’Exposition universelle

(Pavillon du Sénégal-Soudan). En somme, cette exploration a montré que

si le Soudan n’est pas d’une richesse incomparable, il recèle cependant

suffisamment d’éléments de prospérité pour devenir une colonie de

premier ordre. Ses produits forestiers de haute valeur, comme le

caoutchouc et la gomme, une agriculture indigène très avancée, enfin une

population déjà nombreuse de noirs généralement intelligents, attachés

au sol, facilement perfectibles en tant que cultivateurs ou éleveurs,

sont autant de facteurs déjà acquis pour une colonisation rapide, si

nous savons les utiliser conformément aux espérances de la France. Cette

mission aura en outre mieux fait connaître le pays et fourni des

résultats généraux très appréciables, capables d’éclairer la route que

la colonisation devra suivre désormais, et de la fixer sur les moyens

d’ensemble dont elle peut disposer. Ce sera donc le grand honneur du

général de Trentinian d’avoir été un des premiers à préparer cette

colonisation en envoyant sur place des chercheurs spécialisés dans

diverses branches de la science en vue d’étudier, au Soudan, les

ressources de tout ordre. Il est à souhaiter que ce double exemple, venu

d’une part du général de Trentinian et de l’autre de M. Chaudié, soit

contagieux, car il reste encore bien des colonies à explorer avec

méthode. Malheureusement la dislocation du Soudan a fait, au point de

vue qui nous occupe, reléguer au second plan l’intérêt d’ensemble qui

résulte de ces explorations scientifiques et qui s’attachait à cette

contrée, une alors, et aujourd’hui démembrée. Dans cette mission

spéciale au Soudan, M. Chevalier était chargé de toute la partie

botanique, et c’est son journal de voyage que nous publions

partiellement ici aujourd’hui._

_Embarqué à Bordeaux le 18 novembre 1898, il arrivait à Bamakou, sur les

bords du Niger moyen, dans les premiers jours du mois de janvier 1899.

Le séjour de M. Chevalier dans la boucle du Niger se divise en deux

étapes très distinctes : d’une part, l’itinéraire à travers la région

sud et le territoire militaire de la Volta ; de l’autre, le parcours des

régions du nord et en particulier la traversée de la région de

Tombouctou. Partout il a fait preuve des mêmes qualités : d’une part,

endurance aux privations qu’impose forcément une pareille mission, et,

de l’autre, opiniâtreté au travail de récolte et sagacité profonde dans

l’observation. Je voudrais laisser, avant qu’il aborde les détails du

superbe et long voyage dont le panorama va se dérouler sous ses yeux, le

lecteur sous l’impression de l’immensité des difficultés vaincues et de

la fécondité des résultats obtenus malgré les moyens très restreints

dont disposait la mission. M. Chevalier, oubliant un moment la fin

tragique de son camarade Legeal, avec la modestie qui le caractérise, a

bien déclaré dans une des nombreuses conférences qu’il a faites depuis

son retour, qu’au moment où il réalisait son voyage, on pouvait déjà

circuler à travers presque tout le Soudan français, même dans les

territoires militaires, sans le secours d’une escorte armée. Il est allé

plus loin et affirme que dans les provinces encore inexplorées, mais où

le prestige du blanc est solidement assis, l’Européen, accompagné de

deux ou trois tirailleurs dont les chéchias et les fusils en imposent

toujours, passera sans difficulté partout où des troupes plus fortes

échoueront. Mais ce sont là des manifestations de la confiance que donne

légitimement le succès, et, à ce point de vue, nul n’était plus autorisé

que M. Chevalier à tenir ce langage rassurant pour tous les explorateurs

de l’avenir._

Professeur Dr Édouard HECKEL,

_directeur-fondateur des_ Annales de

l’Institut colonial.

* * * * *

Voyage scientifique à travers l'Afrique occidentale · 第 3 / 19 题