«CIVIS LUGDUNENSIS»
Je pressentais bien qu’à la nouvelle de mes fiançailles avec Mlle
Vernon, les amitiés si nombreuses et si vives que j’avais su gagner
s’échaufferaient considérablement. Mais je ne m’attendais certes pas à
les voir se changer, comme sous un coup de baguette magique, en
cousinage. X..., Y... ou Z... m’abordait-il dans la rue, en autobus ou
chez le coiffeur, c’était toujours la même cérémonie. On me félicitait
des deux mains, ce qui, à Lyon, n’est pas commun. On me contait une
cordiale petite histoire entremêlée d’une généalogie que je n’écoutais
guère et l’on terminait par une déclaration de parenté. Je n’y voyais
pas d’inconvénient. J’en témoignais même une joie décente, et tout se
terminait par l’échange d’un: «Au revoir, mon cher cousin», gros comme
le bras. Pourtant, ce cousinage effréné, presque impudent, finit par
m’inquiéter. Redoutant je ne sais quelle plaisanterie, je m’en ouvris à
Calixte. Il me rassura. «Certainement, me dit-il, la plupart de ces
parentés sont un peu lointaines, mais elles ne remontent pas à Adam.»
Puis, il me confia que j’allais devenir, par mon mariage,
arrière-petit-cousin du curé d’Ars. J’en ressentis, naturellement, une
grande fierté et m’en vantai, le soir même, à Jean Caille: «Oh! vous ne
serez pas le seul, mon cher monsieur, me déclara ce publiciste. A Lyon,
je ne connais pas de famille qui ne se flatte de quelque parenté avec le
saint curé.--Chaque ville a ses traditions, répliquai-je. Il importe
avant tout de les respecter. Je demeurerai donc arrière-petit-cousin
reconnaissant et convaincu du curé d’Ars... comme de beaucoup d’autres.»
Deux jours plus tard, je suivais le quai Pierre-Scize, sans rien voir ni
rien entendre et marchant d’un bon pas, comme tout homme qui se rend
auprès de sa bien-aimée, quand je sentis un bras se glisser sous le
mien. Tournant la tête, je reconnus avec ennui mon plaisantin de
Marseillais. Essoufflé, suant et congestionné, il balbutiait: «Hé là!
Philippe, arrête un peu que je te cause!» M’arrêter pour écouter les
calembredaines de ce gros homme à l’optimisme vulgaire et que j’avais à
tout jamais rayé de mes connaissances?
--Excusez-moi, dis-je en doublant le pas, je suis fort pressé.
--Sans indiscrétion, Philippe, où vas-tu?
J’hésitai une seconde puis, avec une complaisance ironique dont je ne
pus me défendre:
--Faire ma cour, lui confiai-je à l’oreille.
--Hé! c’est donc vrai ce que l’on raconte?
--Que raconte-t-on?
--Que tu épouses la petite Vernon.
Je fis de la tête un signe affirmatif. Le Marseillais y répondit par un
juron qui me détermina à accélérer encore mon allure.
--Sacré Philippe, va! Jamais je ne me serais attendu à cela de toi.
--Moi non plus, répliquai-je. Il est vrai qu’on m’y a beaucoup aidé.
J’allais comme le vent, espérant lasser mon homme.
--Philippe, écoute-moi! Arrête-toi! Tu es un as, j’en conviens. Mais
comment diable t’y es-tu pris?
--Vous le saurez un jour, car j’ai l’idée d’un petit livre...
--Une comédie?
--Non, un livre instructif, des «Remarques et avis sur la vie
lyonnaise».
--Tu feras œuvre utile. Mais tâche de la rendre plaisante!... Pas trop
de méditations, de réflexions, de considérations, hé? Des faits, tu
m’entends, des faits!
--Oui, des faits, rien que des faits. Adieu.
--Au revoir, et compliments! La petite Vernon! Ah! coquin... tu as su
godiller!...
J’avais déjà sauté dans le tramway d’Écully que cet homme incivil me
criait encore--avec quelle gesticulation!--du beau milieu de la rue:
«Envoie-moi une lettre d’invitation, je te prie! Je serai heureux
d’aller te présenter mes souhaits...» Que l’on juge de ma confusion:
Joannès Durand-Coyssard et Félix Bernicot me coudoyaient sur la
plate-forme, et j’avais aperçu, à l’intérieur, Mlles Alice et Germaine
Bizolon. Le tramway, en partant, m’arracha à ce supplice.
Tous ceux qui ont vécu à Lyon savent combien il est honorable d’avoir
une résidence d’été à Écully. Ce village, que les hauts murs de ses
propriétés rendent mystérieux au promeneur, est, sans contredit, l’un
des plus distingués de la campagne environnante. L’élite de la société y
villégiature. Saint-Cyr, Saint-Genis-Laval, Collonges-au-Mont-d’Or, sont
également des villages du meilleur ton. On ne saurait en dire autant de
la Demi-Lune, de Tassin, de Charbonnières, qui, malgré de grandes
prétentions, dissimulent mal la société mêlée de leurs villas modernes.
Quant à Brindas, à Genas et à quelques autres, n’en parlez jamais dans
un salon lyonnais: vous feriez sourire. J’étais donc très fier d’aller
faire ma cour à Écully.
La propriété Vernon est une des plus caractéristiques du village: six
hectares de pelouses, bois et avenues centenaires dans une enceinte de
murs de quatorze pieds de haut. On y pourrait soutenir un siège. D’épais
rideaux de verdure la défendent par surcroît contre la curiosité des
voisins. On ne voit personne et personne ne vous voit: c’est le
principal. On se sent vraiment chez soi. On a, pour ainsi dire, _son_
soleil, _ses_ oiseaux et _ses_ brises...
Ce fut dans ce paradis emmuré que nous vécûmes, Marie-Antoinette et moi,
les premières et les plus adorables heures de nos fiançailles... On
était alors au temps des cerises, mais je crois bien que nous ne
songeâmes pas à en cueillir... J’appris à la connaître. Je m’enivrai de
son amour très tendre, très consciencieux et un peu mystique. «Que vous
êtes jolie!» lui murmurais-je parfois sur le ton des plus brûlantes
ferveurs. Et je m’étonnais d’un léger hochement de tête, d’une moue
imperceptible qui semblaient dire: «Qu’y puis-je et qu’importe? Ce n’est
pas pour ma beauté qu’il faut m’aimer.» Elle recevait pourtant mes
baisers avec un émoi que je devinais délicieux. Étais-je sûr de la
comprendre? Le mot «amour» avait-il pour nous le même sens? Qu’ils me
paraissaient étranges, ses doutes, ses scrupules! «Je suis très pieuse,
m’avouait-elle avec un embarras exquis. Ne me reprocherez-vous pas un
jour de l’être trop?» Alors, je lui citais la parole d’Henri Heine: «La
femme sans religion est une fleur sans parfum.» Il n’en fallait pas plus
pour la tranquilliser et la ravir. Elle se serrait contre moi, et je
sentais sa petite main loyale trembler de reconnaissance dans la
mienne...
Le jour du mariage approchant, nous dûmes nous arracher aux charmes
ineffables de tels entretiens pour nous occuper activement de notre
installation. Marie-Antoinette me rejoignait à Lyon presque chaque jour.
Elle fixait à son gré nos rendez-vous. C’était indifféremment dans une
église ou dans une pâtisserie. Jamais je ne bus tant de tasses de
chocolat! Jamais je n’égrenai tant de «bouts de prières», dans tant
d’églises et d’un cœur si allègre. Que de fois aussi nous montâmes à
Fourvière entendre la messe matinale! Ah! la céleste atmosphère de nos
fiançailles! Un petit déjeuner suivait que nous prenions sous la
tonnelle d’un restaurant voisin de la basilique. Marie-Antoinette les
connaissait tous, ces restaurants de Fourvière! «N’entrons pas là,
m’avertissait-elle d’un petit air entendu, le beurre n’y est jamais
frais et le lait a un goût d’amidon.» L’appétit de ma fiancée
m’émerveillait. Les gros sandwiches au jambon ne l’effrayaient pas. Son
mysticisme ne la rendait pas ennemie des réalités...
Nous bâtissions sur le roc.
On peut raisonnablement penser que, durant ces jours définitifs, les
conseils de mon cher Calixte ne me manquèrent pas. «Vous agirez comme
vous l’entendrez, me disait-il un jour, mais il me semble que vous vous
attireriez la reconnaissance de la famille, si vous faisiez établir vos
cartes de visite aux noms de Lavrignais-Vernon.--Cela va de soi»,
répondis-je avec feu. Et je ne cachai pas à mon ami que cette idée
n’avait pas laissé de m’obséder depuis ma seconde rencontre avec
Marie-Antoinette. Calixte eut la condescendance de sourire de cette
facétie que les circonstances rendaient excusable. Puis, nous causâmes
de la cérémonie à l’église. Il s’informa prudemment de la classe que
j’avais choisie et l’approuva. Il m’engagea, à ce propos, à ne pas
lésiner sur les plantes vertes. Je le tranquillisai. Je n’étais pas
arrivé à l’âge de vingt-huit ans sans avoir appris l’importance des
plantes vertes dans les cérémonies de mariage.
Qu’ajouterai-je? Nous reçûmes la bénédiction nuptiale avec toute la
pompe et au milieu de l’affluence que l’on suppose. Il y eut de la
musique, des chants et de magnifiques illuminations. Le défilé de nos
amis et connaissances dura près d’une heure trois quarts. Je donnai plus
de deux mille poignées de mains et Marie-Antoinette reçut environ trois
mille baisers sans cesser de sourire, ce qui me parut admirable. J’étais
quand même bien pressé de l’emmener. Un lunch substantiel nous permit de
réparer nos forces. Au dessert, Calixte nous porta un toast attendri qui
obtint beaucoup de succès en faisant un peu pleurer. Il évoqua
longuement la mémoire de Mme Greillon-Delamotte. M. Taffarel nous
adressa également ses vœux avec une affectueuse bonhomie et m’appela
deux fois «son cher neveu». Rien ne pouvait m’être plus agréable. Nous
nous retirâmes, Marie-Antoinette et moi, aussitôt le dîner fini, dans un
enchantement inimaginable.
Nous fîmes notre voyage de noces en Belgique et en Hollande. Au retour,
nous nous arrêtâmes à Paris selon le désir de ma femme. Nous devions y
passer trois jours: nous y restâmes plus d’une semaine. La curiosité de
Marie-Antoinette, que j’avais jugée distraite et sommeillante, ne nous
accordait aucun repos. Après avoir couru, le jour, les musées et les
églises, nous courions, la nuit, les théâtres de boulevard et les
cabarets artistiques. Jamais ma femme ne manifesta ni hésitation, ni
gêne, ni répugnance. Elle respirait avec une aisance suprême
l’atmosphère la plus «parisienne». «Il faudra pourtant le quitter, ce
cher Paris», me dit-elle un jour avec un soupir de regret. Et elle
ajouta en me passant les bras autour du cou: «Ah! Philippe, il ferait si
bon y vivre!» C’était presque une prière. Je ne crois pas qu’il y ait
jamais eu d’homme aussi interdit que moi... Quand j’eus recouvré un peu
de sang-froid, j’attirai ma femme sur mes genoux et lui tins les propos
que j’estimais les plus propres à la délivrer d’une aussi dangereuse
tentation. Je lui parlai de la vie pleine de charmes qui nous attendait
à Lyon, de son père, de Calixte, de M. Taffarel et de toute cette grande
famille lyonnaise qui faisait certainement des vœux pour notre prompt
retour; de Mme Greillon-Delamotte qui nous avait légué tant d’œuvres
charitables, de notre considération qui allait s’étendre encore avec les
années, les enfants et, sans doute, la fortune, et enfin de l’exemple
que notre situation sociale nous imposait de donner en suivant une vie
exactement lyonnaise. Marie-Antoinette m’écouta dans un grand silence.
Quand j’eus terminé, je sentis sa petite main chercher la mienne: «Vous
avez raison, mon ami, me dit-elle en se pressant contre moi, il faut
partir et partir au plus tôt.» Je réprimai difficilement un soupir de
libération et me hâtai de réunir nos valises.
Dès le soir même, nous prîmes le train pour Lyon. Durant tout le voyage,
Marie-Antoinette demeura un peu songeuse...
Le lendemain de notre arrivée, Calixte me fit inscrire sur les listes
électorales à la mairie du deuxième arrondissement; et, quand cette
petite formalité eut été remplie, il me serra la main en prononçant avec
une certaine solennité ces deux seuls mots:
--_Civis Lugdunensis._
Enfin, le surlendemain, je m’abonnai au _Correspondant_.