RÉCAPITULATIF OU MES PARENTS INTRODUITS

Le lendemain, comme j’escaladais la rue du Griffon, Calixte m’aborda en

grand mystère. «On attend aujourd’hui votre visite, me grommela-t-il à

l’oreille. Tâchez de vous rendre libre.» De ma vie, je n’avais été aussi

ému. Bien que la courtoisie de M. Vernon me fût connue, je craignais

d’être traité sévèrement. Grâce au ciel et à Marie-Antoinette, il n’en

fut rien. M. Vernon me reçut à son bureau avec cette affabilité

légèrement ironique qui lui était familière. Et si je ne jouissais pas

d’une liberté d’esprit suffisante pour bien apprécier son ironie, je

sentis du moins très vivement sa bienveillance. Je me hâtai d’expliquer

ma conduite, de faire une analyse exacte et poussée de mes sentiments,

de fournir tous renseignements utiles, notamment sur ma situation

financière... Quoi de plus naturel en l’occurrence? Je m’aperçus

bientôt, à certains hochements de tête, qu’on en savait à peu près aussi

long que moi. M. Vernon était un homme prudent, et Calixte s’était

montré, à mon insu, le plus zélé des amis. Je n’eus donc rien à

apprendre. On m’invita seulement à confirmer ou à préciser. L’entretien

ne dura pas quarante minutes. M. Vernon me congédia avec de petites

tapes sur l’épaule. Je courus au télégraphe...

Deux jours plus tard, mes parents débarquaient à la gare de Perrache où

j’avais été les attendre. Nos embrassements furent singuliers. Mon père

s’efforçait de simuler un grand courroux et m’accablait d’épithètes

défavorables, tout en me pressant chaleureusement sur sa poitrine. Ma

mère s’appliquait à garder une contenance affligée, mais elle me

regardait sans cesse avec de beaux sourires de tendresse complice. Et

moi, dont la joie passait toutes bornes, je leur disais avec ferveur:

«Elle est ravissante! Elle est exquise!... Et c’est la fille de Gaspard

Vernon! Elle s’est promise à moi dans l’appartement même de Mme

Greillon-Delamotte, et son père me la donne. J’ai su la mériter, la

conquérir. Reconnaissez combien vos critiques étaient injustifiées et,

dès ce soir, allons faire la demande!»

«Je n’y comprends rien, déclarait mon père. C’est évidemment un fameux

parti! Mais qu’est-ce qu’un rêveur comme toi a bien pu dire et faire

pour décider un homme comme Vernon à te donner sa fille?--Je vous en ai

touché deux mots dans mes lettres, répondis-je avec douceur. Je n’y ai

gagné que deux paires de claques, et vous n’avez même pas voulu me

croire.--Je te croirai, répliqua mon père, quand ta prétendue fiancée

m’aura passé les deux bras autour du cou.--Voilà, m’écriai-je, qui ne

tardera guère.» Sur ces mots, nous quittâmes la gare. Déjà ma mère ne

doutait plus de la réalité de mes fiançailles et me prodiguait en

sourdine mes petits noms d’enfant sur tous les tons de la tendresse

heureuse.

Il faisait une belle matinée de juin. Les moineaux piaillaient dans les

bosquets de la place Carnot... Ma mère ne connaissait Lyon que par cette

phrase de Colette dans _la Vagabonde_: «Cinq jours à Lyon sont

interminables.» Ce n’était pas engageant. Je me promis de lui donner de

la ville de la soie une idée plus avantageuse.

Il ne pouvait être question de recevoir mes parents chez moi. Je m’étais

contenté de meubler sommairement deux pièces dans l’attente des volontés

de Marie-Antoinette. Cependant ma mère fut si charmée de l’appartement

qu’elle décida de s’y reposer le reste de la matinée. «Je pousserai un

fauteuil près de la fenêtre, me dit-elle, et je contemplerai cette

colline de Fourvière si joliment ensoleillée, cette molle Saône et cette

floraison de clochers.» Puis elle m’engagea à m’occuper avec diligence

de mes affaires de cœur. Mon père, qui n’avait pas désarmé, m’avertit

qu’il ne consentirait à faire la demande qu’après avoir examiné et

approuvé mon «choix». Je ne me formalisai pas d’une prétention en somme

fort raisonnable. D’ailleurs je connaissais trop le charme irrésistible

de ma bien-aimée pour redouter en quoi que ce fût le jugement paternel.

Ayant pris congé de mes parents, je me rendis sans retard auprès de

Calixte.

«Tout va pour le mieux, annonçai-je à mon retour. Thé à cinq heures chez

mon excellent ami Paterin. Marie-Antoinette s’y trouvera par un heureux

hasard, et nous nous jouerons tous la comédie avec plus ou moins de

naturel et d’esprit, suivant nos dispositions particulières... En

attendant--vous devez avoir faim--il faut aller dîner.»

--Je mangerai solidement, dit mon père. Rien ne creuse l’appétit comme

une nuit en chemin de fer.

Nous partîmes. Ma mère s’informa innocemment de la cuisine lyonnaise.

Était-elle aussi fine que la cuisine parisienne? Je ne pus que lui

répondre par un sourire et un baiser. «Eh bien, Lyonnais, me dit-elle un

peu piquée, conduis-moi donc dans un de tes fameux restaurants!»

Naturellement, je la conduisis chez un marchand de vins. Elle s’en

montra d’abord surprise, voire mécontente, mais au second plat elle

oublia la rusticité du service pour me glisser dans le creux de

l’oreille qu’elle n’avait jamais mangé de nourritures aussi exquises!

Quant à mon père, son optimisme se magnifiait à chaque plat davantage,

et j’en augurais de grandes satisfactions personnelles pour la fin de

l’après-midi.

Le repas terminé, je proposai une promenade au parc de la Tête d’Or.

«Volontiers, me dit ma mère, mais prenons un taxi car je suis un peu

fatiguée de mon voyage.» Je me permis de lui faire observer que la

course en taxi ne nous coûterait pas moins de sept francs cinquante à

huit francs--neuf francs avec les étrennes--alors que le tramway nous

reviendrait seulement à trente-cinq centimes par personne. Ma mère me

considéra avec stupéfaction: «Tu es devenu bien économe!

s’écria-t-elle.--Je suis devenu Lyonnais», répliquai-je tout simplement.

Nous prîmes le tramway.

Je ne chercherai pas à rendre l’émerveillement de ma mère à la vue des

quais du Rhône. «Vous pouvez les admirer, lui dis-je en me frottant les

mains, ce sont les plus beaux de France.» Que dire de son ravissement

quand elle eut franchi la grille monumentale du parc de la Tête d’Or?

Alors, j’osai lui demander si le Bois lui-même ne lui semblait pas

fastidieux avec ses avenues interminables et ses éternels carrefours, en

présence de ce nid de grâces rustiques, de cet abrégé des merveilles de

l’Éden perdu... Elle se plut longtemps à jeter des cacahuètes aux singes

et à regarder les câlines évolutions des panthères. Puis, comme l’heure

de l’entrevue approchait, je lui suggérai de prendre un taxi pour nous

rendre chez Calixte, ce qui lui fit dire que j’étais encore plus

amoureux que Lyonnais...

L’entrevue eut lieu à la satisfaction générale. Chacun joua congrûment

son rôle. Tout de suite séduit par le naturel, le charme délicat et

tendre de Marie-Antoinette, mon père ne montra aucune impatience des

cérémonieuses amabilités de Calixte. Dans la rue, il ne me cacha pas son

enthousiasme: «C’est une fillette exquise et tu n’es qu’un polisson!» ne

cessait-il de me répéter en me serrant le bras avec une tendresse

violente. «Elle est bien jolie, disait de son côté ma mère. J’aime la

fine bonté de son sourire un peu rêveur.--Quel fameux parti! reprenait

mon père. Dès demain, nous irons faire la demande.» Et, comme il

persistait à me bourrer les flancs de petits coups de poing amicaux, je

me vis obligé de le rappeler au respect des convenances. Il arriva que

j’eus à peine le temps de me raidir pour saluer Vital Sévère...

Le lendemain, 12 juin 192., à quatre heures trente de l’après-midi,

après quelques paroles excellentes de ma mère, M. Vernon m’invita

officiellement à faire ma cour à Marie-Antoinette. Mon père, silencieux

et beaucoup plus ému qu’il ne le voulait paraître, se demandait encore

par quel miracle j’avais réussi à lui donner pour bru l’une des plus

charmantes et des plus riches héritières de la vieille bourgeoisie

lyonnaise.

Mes parents demeurèrent trois jours encore à Lyon. Leur enchantement ne

faisait que croître. Mes fiançailles prestigieuses, la succulence de la

cuisine lyonnaise, les séductions de la ville que je leur révélais

passionnément, tout contribuait à entretenir en eux un délicieux

optimisme. Ma mère admirait et louait, sans oublier toutefois qu’elle

était Parisienne. «Reconnais, me dit-elle un jour, que ton Lyon, si

richement doté qu’il soit, n’a pas la perspective des Champs-Élysées.»

Pour toute réponse, je me contentai de sourire. Et, en fait de

perspective, je lui en découvris une de quelque deux cents kilomètres,

du haut des terrasses de Fourvière. «Ce n’est évidemment, lui dis-je, ni

l’Obélisque, ni l’Arc de Triomphe, mais c’est Belledonne, la Meije, le

mont Blanc, et maintes petites curiosités du même genre...--Je n’ai rien

vu de plus grandiose, avoua ma mère... Comment Colette a-t-elle pu

écrire que cinq jours à Lyon sont interminables? On y passerait des

mois...--On y passerait sa vie, répliquai-je avec feu, mais il faut y

avoir ses affaires et être admis dans la bonne société.»

A ces mots, ma mère ne put retenir un soupir: «Je crains bien, me

dit-elle, que ton mariage ne te fixe à Lyon pour toujours.--Je ne m’en

éloignerai qu’à regret, répondis-je. Vous concevez bien que, lorsqu’on a

vécu à Lyon, on ne peut guère se souffrir ailleurs... Et s’il plaisait à

M. Vernon de m’y retenir, il ne manquerait certes pas d’arguments

péremptoires.--Je t’entends, intervint ironiquement mon père, mais je ne

te reconnais plus. Tu as appris à mêler l’intérêt au sentiment comme le

boire au manger. Tu es devenu diablement pratique.--Je croyais vous

l’avoir dit, répliquai-je avec bonne humeur: je suis devenu Lyonnais.»

La veille de leur départ, je conduisis mes parents au concert. Ce

n’était pas sans arrière-pensée. Je comptais sur le charme rare de ces

mondanités pour achever de les rendre enthousiastes de Lyon et de ses

habitants. J’espérais, en outre, tirer une agréable petite vengeance de

certaines railleries paternelles.

C’était un concert de gala donné par un virtuose en tournée mondiale.

C’était aussi un concert «d’exception» que seule, l’extraordinaire

réputation de l’artiste avait pu permettre. Nul n’ignore, en effet, qu’à

Lyon, les cloches de Pâques sonnent le glas de toutes les réjouissances

intellectuelles et artistiques. Il y avait foule. Dès la porte je serrai

quelques mains. J’en serrai davantage encore au contrôle et au

vestiaire. «Tu as beaucoup de connaissances, observa mon père.--Oui,

oui, je ne manque pas de relations, répondis-je. Et songez que l’on

ignore encore mes fiançailles avec Mlle Vernon!» Nous pénétrâmes dans la

salle. Des mains se tendaient toujours sur mon passage. «Voici M.

Lavrignais,» chuchotait-on de tous côtés. Des jeunes gens, qui portaient

sur le visage toute l’excellence de leur parenté, me saluaient d’un

amical: «Bonjour, Philippe!» Des jeunes filles, qui n’avaient pas les

cheveux coupés, me souriaient avec une retenue, une discrétion tout à

fait convenables. Des messieurs graves me frappaient paternellement

l’épaule. Ébahis d’un accueil auquel ils s’attendaient si peu, mes

parents cherchaient une contenance. Je me fis un devoir de les

présenter. Aimable devoir! Solennelle introduction! Ah! comme je

triomphais en secret! «M. Jutet, M. Taffarel,--annonçais-je avec une

sorte d’exaltation contenue--mon père, ma mère--M. Bizolon, M. et Mme

Lazuly, Mme Rodonnet--ma mère...» Quelquefois je m’interrompais pour

poser une question en termes déférents: «Madame, permettez-moi de vous

demander des nouvelles de M. Bernicot.--M. Grivolin est-il revenu de

Paris en bonne santé? J’ai appris qu’il était parti un peu

souffrant.--Madame votre mère compte-t-elle s’installer prochainement au

Point du Jour?--Madame votre tante se plaît-elle dans sa nouvelle villa

de la Demi-Lune?» On m’interrogeait à mon tour et je répondais: «Oui,

madame, je vous remercie. J’ai reçu la visite de votre intéressante

veuve de guerre et je lui ai donné une petite commande.--Je ne pense pas

que M. Vernon et Mlle Marie-Antoinette soient des nôtres, ce soir. Ils

sont montés hier à Écully.--Ce pauvre Calixte a le rhume des foins et

garde la chambre. Il m’a chargé de le remplacer dimanche à la kermesse

de Saint-Cyr.» Puis, je reprenais mes présentations avec le même zèle et

la même componction: «Mon père, ma mère; M. et Mme Durand-Coyssard, Mme

Rivollet, M. Fortuné Sévère...» Mes parents étaient à bout de

politesses. «Tu es donc en relations avec toute la ville? finit par me

demander mon père.--Oh! non, répondis-je, seulement avec la fleur.»

Le concert allait commencer. Nous gagnâmes nos fauteuils. «Que cette

société lyonnaise est aimable! me confiait ma mère. Quelle urbanité!

Quelle exquise familiarité!--C’est une grande famille, reprenait mon

père, enthousiasmé... Philippe, tu es véritablement en famille.--Oui,

oui, acquiesçais-je gaiement, je suis en famille... Le diable fut d’y

entrer.» Notre conversation se brisa là. On jouait le Concerto en _la

majeur_ de Mozart.

Le lendemain, mes parents prirent le train pour Paris. Ils emportaient

de cette soirée et de leur séjour à Lyon un souvenir ensoleillé.

On dira ce que l’on vouldra,

Du Lyon, et sa cruauté;

Toujours, ou le sens me fauldra,

J’estimerai sa privauté:

J’ai trouvé plus d’honnesteté

Et de noblesse en ce Lyon

Que n’ai pour avoir fréquenté

D’aultres bestes un million[1].

[1] Clément Marot.

Calixte; ou, l'introduction à la vie lyonnaise · 第 35 / 58 题