--Cet animal, s’il avait voulu!...
--Nous ne serions peut-être pas où nous en sommes, dis-je en achevant la
phrase.
--C’est cela même!
C’est vrai, pensai-je, une fois seul, il y eut une époque où à peu près
_tout le monde_ était boulangiste, sauf, bien entendu, les
francs-maçons, les quelques socialistes et les clans de politiciens
opportunistes et radicaux qui se disputaient les faveurs de la Marianne
enjuivée.
Mais le général ne sut pas _vouloir_. Il n’eut ni l’audace réfléchie de
Bonaparte, ni le sang-froid de Monk. Ce fut un romantique sentimental
qui, alors que la France l’exhortait à la délivrer de sa vermine,
choisit de roucouler aux pieds d’une Marguerite tuberculeuse. Voilà ce
qui arrive quand on préfère à la gratitude du pays les baisers à la
créosote d’une Dame aux Camélias mondaine.
Très brave en tant que soldat!--il l’a prouvé en Indo-Chine, en Italie
et contre la Commune--Boulanger manqua de courage civil. De tous les
côtés, on lui criait:--Fais le coup de force, renverse le régime; nous
te suivrons...
Il recula, ayant pris trop au sérieux les absurdes déclamations de
Victor Hugo dans les _Châtiments_ et dans _l’Histoire d’un Crime_.
Peut-être aussi, son idée fixe de rester dans la légalité se
doublait-elle du sentiment de son insuffisance à remplir le rôle
magnifique et redoutable qui lui était offert.
Et puis quels pitoyables lieutenants pour le seconder! Déroulède,
Thiébaud, Pierre Denis, Barrès, deux ou trois autres mis à part, quel
ramassis d’aventuriers et de pamphlétaires besogneux autour de lui! Un
Laguerre, à vendre comme une fille des rues, un Mermeix, un Vergoin et
surtout, traître probable, le juif Naquet!
Lui-même cultiva par trop l’équivoque; flattant les républicains,
marivaudant avec les bonapartistes, caressant les royalistes pour en
tirer des subsides, distribuant des poignées de main aux disciples de
Blanqui, allant en cachette à Prangins sonder le prince Jérôme, dînant
chez la duchesse d’Uzès, il usa son prestige à louvoyer entre les partis
avec l’arrière-pensée de les duper tous au profit de son ambition. Il y
eut du sous-officier fricoteur chez Boulanger. A mon avis, dans _l’Appel
au Soldat_--livre remarquable d’ailleurs et dont certains chapitres
resteront comme de grandes pages d’histoire--Maurice Barrès l’a peint un
peu trop en beau.
Sans génie, mais doué d’un charme incontestable, Boulanger n’eut pas
besoin de se donner beaucoup de peine pour séduire les masses. Les
circonstances le portèrent. Le jour où elles ont cessé de le favoriser,
il prit la fuite d’une façon piteuse, puis s’effondra. Sa mort ne fut
pas celle d’un Caton, ni même d’un Marc-Antoine, mais celle d’un Roméo
suranné.
Emporté par le courant révisionniste, stimulé par quelques-uns de mes
camarades de lettres qui ne juraient que par Boulanger, je me mêlai à
plusieurs manifestations.
J’ai raconté, dans un autre livre, comment je rendis visite au général.
Mais il entrait dans mes actes plus d’impatience de voir ce qui allait
arriver que de conviction profonde.
Le soir de la fameuse élection du 27 janvier, nous nous tenions,
quelques amis et moi, près de l’entrée du restaurant Durand, situé place
de la Madeleine et où Boulanger, entouré de ses principaux partisans,
attendait le résultat du vote. Ne doutant pas qu’il ne fût favorable à
notre chef, frémissant du désir d’achever la déroute des parlementaires,
nous ne quittions pas des yeux le balcon du premier, où un transparent
communiquait le chiffre des voix obtenues dans les vingt
arrondissements. La foule les saluait de clameurs triomphales car, en
tout lieu, Boulanger l’emportait sur son adversaire.
La police était en désarroi; la garde acquise au général; on savait que
la garnison l’idolâtrait. Enfin le bruit courait que les ministres, pris
de panique, faisaient leurs malles pour décamper en tapinois et se
blottir dans les cachettes, préparées d’avance, où ils espéraient se
dérober au premier feu des représailles. Toutes les chances étaient donc
pour le général.
Il allait manquer à sa fortune.
Vers onze heures, on connut le résultat définitif. Paris avait élu
Boulanger à plus de quatre-vingt mille voix de majorité. Tout de suite
s’éleva, depuis la Madeleine jusqu’aux extrémités des boulevards, le cri
qui dictait son devoir à Boulanger:--A l’Élysée! A l’Élysée!
Dans les salons de Durand, les amis de Boulanger le pressaient d’obéir à
la volonté populaire. Déroulède se montrait le plus éloquent Mais l’élu
tergiversait, se dérobait, multipliait les arguties pour ne rien faire.
Puis il déclara qu’il lui fallait se recueillir, seul, dans un cabinet
adjacent. Or, dans cette pièce, il y avait Marguerite de Bonnemain. Que
lui dit-elle? Sans doute quelque chose dans ce genre: Ah! mon Georges,
si tu descends dans la rue, tu cours le risque d’attraper un mauvais
coup. Reste donc dans mes bras; n’écoute pas tous ces exaltés qui te
trompent!...
--Tu as raison, ma chérie, dut-il répondre.
Défaillance d’une âme amollie par des excès sensuels, et devenue
incapable de se hausser le cœur! Est-ce que Bonaparte a consulté
Joséphine au 18 Brumaire? Ou plutôt, est-ce que Joséphine, au lieu de
l’énerver, ne le seconda pas en dupant le naïf directeur Gohier?...
Boulanger rentra dans le salon et déclara, d’un ton qui ne souffrait pas
de réplique, que, satisfait de sa victoire électorale, il refusait
absolument de tenter une action violente contre le régime.
Alors Thiébaud, plein d’amertume et de prévisions sinistres, tira sa
montre:
Il est minuit cinq, dit-il, depuis cinq minutes le boulangisme est en
baisse...[11]
[11] Pauvre Thiébaud, si convaincu et si chimérique! Il avait coutume
de psalmodier cette sentence:--La France n’est pas rouge, la France
n’est pas blanche, elle est bleue...
Léon Daudet, dans Salons et Journaux, a dessiné, d’un crayon alerte,
une amusante silhouette de Thiébaud après le boulangisme.
C’était exact. De ce jour le déclin de Boulanger commença; il alla en se
précipitant jusqu’au coup de revolver final.
Il ne faut rien regretter de cette déconfiture. Boulanger dictateur,
c’était probablement la guerre avec l’Allemagne. L’armée du service de
cinq ans était magnifique et d’une solidité à toute épreuve. La nation,
vibrante de patriotisme, fût entrée en campagne avec allégresse. Mais
quel chef d’État ou quel généralissime pour une pareille crise!...
Au surplus, sous la forme césarienne et plébiscitaire ou livrée aux
factions de Parlement, la démocratie constitue l’organisme politique le
plus défectueux qui se puisse concevoir. Aristophane l’a bien jugée:
Démos, berné et flagorné par Cléon ou s’éprenant de la guerre et du
cheval noir de Lamachos, est incapable de discernement. Il lui faut un
guide immuable et qui ne dépende pas de son vote: le Roi.
* * * * *
La déroute du boulangisme coïncidait avec le scandale du Panama. On se
rappelle cette immense coquinerie financière où l’on entendit un
ministre, Rouvier, un président de la Chambre, Floquet, avouer leurs
concussions en invoquant, pour excuse, des nécessités politiques. Cent
quinze parlementaires de gauche furent convaincus d’avoir vendu leur
vote ou leur influence aux Lesseps, tripoteurs de vaste envergure, qui,
contre l’avis des spécialistes s’entêtaient à creuser, sur des plans
insensés, le canal qui devait joindre les eaux de l’Atlantique à celles
du Pacifique.
Malgré mille manœuvres louches et un large emploi de la corruption,
l’entreprise échoua. Quantité de petites gens qui leur avaient confié de
chétives économies furent ruinées. Mais, grâce à la défaillance d’une
Justice à l’image du régime, les _chéquards_ du Parlement furent
acquittés ou obtinrent des non-lieu, sauf un seul, Baihaut, qui,
tardivement tourmenté de scrupules, reconnut son crime et devint le bouc
émissaire des Chambres.
Je ne veux pas remuer cet amas de pourriture démocratique ni rouvrir les
ulcères purulents qui rongeaient les parties honteuses de Marianne.
Maurice Barrès a raconté le Panama dans un livre magistral, _Leurs
Figures_, où la vigueur vengeresse du style n’a d’égale que la force de
la pensée. Cette œuvre reste et restera.
Ce que je retiendrai de l’épisode, c’est ceci: nombre de boulangistes,
enragés de n’avoir pas réussi à détruire des institutions qu’ils
haïssaient sans trop savoir quoi mettre à la place; beaucoup
d’actionnaires du Panama, constatant que les principaux coupables se
tiraient du cloaque à peu près indemnes et conservaient les sommes
qu’ils avaient détournées, devinrent des anarchistes.
Lorsque Ravachol dynamita des magistrats, lorsque Vaillant jeta sa bombe
inoffensive parmi les députés, lorsque Émile Henry tua les premiers
venus, lorsque Caserio poignarda le président Carnot, ces humiliés et
ces offensés, s’ils n’osèrent applaudir en public, ne laissèrent pas de
ressentir une trouble gratitude à l’égard des fous et des assassins que,
par une aberration du sens moral fréquente à cette époque, ils tenaient
pour des justiciers.
D’ailleurs, l’état de la société mondaine favorisait le développement de
la doctrine anarchiste. Un matérialisme jouisseur, des mœurs
débraillées, l’incohérence gouvernementale, les querelles des factions,
la survenue de tribus juives apportant, avec une odeur de ghetto, les
rêveries meurtrières des nihilistes--tout contribuait à pervertir les
esprits dévoyés par plus d’un siècle d’intoxication révolutionnaire.
En maints salons, où les cosmopolites coudoyaient les _snobs_, on
écoutait avec considération les esthètes qui préconisaient, comme
panacée sociale, un horrible mélange de Nietzsche, d’Ibsen et de
Tolstoï.
Des _cercleux_, plus stupides que des pingouins, des caillettes
hystériques admirèrent Laurent Tailhade lorsqu’à propos des meurtres
anarchistes, il déclara: «Qu’importent les vagues humanités, pourvu que
le geste soit beau!»
On ne saurait croire la vogue qu’obtint cette cruelle ineptie analogue à
celle d’Oscar Wilde qui, dans le même temps, demandait qu’on supprimât
les vieillards, «parce qu’ils sont laids», disait-il.
Châtiment providentiel: le premier fut éborgné par une bombe libertaire;
le second finit--on sait comment.
Dans la littérature, et particulièrement chez les symbolistes,
l’individualisme sans frein présentait trop d’affinités avec
l’anarchisme pour que celui-ci n’y conquît pas des adeptes.
On vit par exemple Pierre Quillard, qui était pourtant un doux poète et
un helléniste de valeur, publier un _Éloge de Ravachol_, où le bandit
était comparé à--saint François d’Assise. Tout simplement...
A cause de ma formation romantique, j’étais trop enclin à me conduire
d’après des sentiments désordonnés, pour ne pas imposer silence à la
raison lorsqu’elle contredisait le goût que j’avais alors pour les
émotions violentes. D’autre part, l’esprit de révolte couvait toujours
en moi et ne demandait qu’à m’incendier de nouveau l’imagination. Les
bonnes habitudes prises au régiment, ce n’était que--des habitudes.
Comme elles ne s’appuyaient pas sur des principes fermes, judicieux et
stables, comme aussi je me nourrissais de philosophies négatrices,
j’étais tout préparé à devenir un anarchiste, ainsi que beaucoup de mes
confrères.
Mon introducteur dans l’Anarchie fut ce Milo, qui, on s’en souvient
peut-être, caricaturait nos professeurs au collège. Très doué comme
dessinateur, mais fort décousu dans son existence, nonchalant et
rêvassier, il était venu à Paris comptant sur son crayon pour vivre. Il
n’avait pas réussi à sortir de l’obscurité. D’où de l’aigreur contre une
société qui, estimait-il, méconnaissait son réel talent, puis de la
rancune, puis de la haine et, en conséquence, son affiliation à un
groupe communiste dont les divagations de Bakounine constituaient le
_Credo_.
J’avais retrouvé Milo dès ma sortie de l’armée. Longtemps, épris de la
seule littérature, je ne donnai guère d’attention à ses tirades
subversives. Et puis, à défaut de convictions politiques, je gardais un
certain bon sens--inné en moi--le même qui m’avait fait saper le socle
de l’idole Mallarmé. Il m’empêchait d’admettre que, pour réaliser le
bonheur intégral de l’humanité, désormais libre et consciente
d’elle-même, il fallait d’abord tout détruire en commençant par les
inégalités sociales.
Mais, peu à peu, sous l’action des causes que j’énumère ci-dessus, puis
influencé par le prosélytisme opiniâtre de Milo, je me laissai aller à
la dérive. Comme tant d’autres, je m’écriai en toute occasion: Ni Dieu,
ni Maître! J’entonnai l’hymne anarchiste qui s’intitule les _Briseurs
d’Images_ et dont voici un couplet des plus caractéristiques:
Les rois sont morts, les dieux aussi,
Demain, nous vivrons sans souci,
Sans foi ni loi, sans esclavages:
Nous sommes les briseurs d’images!...
Il n’était pas dans ma nature de poser des bornes aux idées qui me
séduisaient surtout quand elles surexcitaient en moi l’orgueil de penser
soi-disant _au-dessus_ de mes contemporains. Puis l’âge d’or futur
présenté par l’Anarchie comme un idéal accessible ravissait en moi le
poète. J’y vivais plus que dans le présent parfois morose. Tous mes
livres de cette période portent l’estampille de cette illusion
chatoyante. Même en mes articles, employant l’insinuation et
l’allégorie, pour ne pas effaroucher le public, je donnais toujours
quelque coup de griffe à la Religion, à la famille, à l’autorité sous
toutes ses formes. Pour l’armée, comme je n’aurais pu, sans mentir,
dénoncer ses tares en corroborant mes critiques de griefs personnels, je
me tenais dans les généralités.
Mon hallucination--c’est le mot propre--dura six ans, de 1893 à 1899.
Comment elle se dissipa, je le dirai plus loin. Qu’on me permette
auparavant d’esquisser le croquis d’un milieu anarchiste où je
fréquentais assez souvent et ensuite d’émettre quelques réflexions sur
la genèse de l’Anarchie au XIXe siècle.
* * * * *
Georges Valois, qui a traversé, comme moi, l’Anarchie a eu raison de
dire dans son livre si substantiel _D’un siècle à l’autre_:
«Les hommes d’ordre croient, en général, que les hommes de désordre sont
d’horribles personnages, à l’âme noire, pleine de passions sanguinaires
et de haine féroce, ayant l’appétit de la destruction. C’est une grosse
erreur. Les groupements révolutionnaires appellent à eux,
nécessairement, des hommes qui possèdent ces caractéristiques
antisociales, et il y en a plus chez eux que dans les groupements
d’ordre, pour la raison bien simple qu’un pillard trouve toujours à
piller pendant une révolution, quelle qu’elle soit. Mais, en temps de
paix, les groupements révolutionnaires sont formés d’hommes qui ne
diffèrent des autres que par l’esprit et qui ne sont ni plus ni moins
sanguinaires, ni plus ni moins haineux que la plupart de leurs
contemporains. Il se trouve même, parfois, qu’inférieurs par leur
philosophie sociale à un citoyen normal qui ne possède que deux ou trois
bons principes d’ordre, ils soient d’une qualité morale supérieure à
beaucoup d’hommes considérés comme les piliers de l’ordre moral et
social. C’est ce qui fait souvent le prestige de certains
révolutionnaires beaucoup plus que leurs idées, que le bon sens commun
juge absurdes avec raison. Il n’est pas rare, et je dois même dire que
c’est fréquent, que les théoriciens de l’anarchie intégrale soient des
hommes mus par la volonté de créer de l’ordre. Ils ont une autre
conception de l’ordre que les hommes d’ordre: elle est fausse, je le
sais assez, mais ce n’est qu’une erreur intellectuelle.»
Rien de plus exact. J’ajouterai qu’il est téméraire de mettre en doute,
comme on le fait trop souvent dans les milieux conservateurs, la bonne
foi des théoriciens de l’Anarchie.--De la bonne foi, ils en possèdent à
revendre, car ils sont tellement persuadés du bien-fondé de leur
doctrine qu’ils se laisseraient tuer en souriant plutôt que de la
renier. Et c’est pourquoi ils sont si dangereux, tout en demeurant,
quant aux mœurs, les plus paisibles des humains.
A l’appui de mon dire, je retrouve dans mes notes la relation d’une
rencontre chez Jean Grave, avec Élysée Reclus, qui fut, à la fois, un
savant distingué, un rêveur ingénu et une âme profondément charitable.
Voici donc mes souvenirs à ce sujet.
Au bas de la rue Mouffetard, face à l’église Saint-Médard, célèbre
depuis les convulsionnaires jansénistes, une haute maison, à façade
enfumée, crevassée, sordide. Un escalier obscur, dont les marches
vermoulues mènent à une mansarde où se rédige _la Révolte_, journal qui
représente à cette époque--1893--quelque chose comme le moniteur de
l’Anarchie.
C’est là qu’habite Jean Grave, ancien cordonnier, converti aux idées
libertaires par Kropotkine, puis promu rédacteur en chef de la feuille
hebdomadaire dont la périodicité est assurée, tant bien que mal, par des
cotisations venues d’un peu partout--voire de l’Amérique du Sud.
Dans le fond de la mansarde, sous l’angle surbaissé du toit, un lit de
fer aux couvertures en désordre. Près de la fenêtre étroite, une large
table en bois blanc, posée sur des tréteaux et couverte de paperasses.
Trois ou quatre chaises de paille. Au mur, une caricature du président
Carnot représenté en crieur de journaux vendant _la Révolte_. Une autre
donnant l’effigie de Rothschild accroché à une potence. Car, comme le
dit encore Valois, «il y avait, chez beaucoup d’anarchistes, un
antisémitisme certain.»
Jean Grave se tient assis contre la table et griffonne un article où les
principes de l’Anarchie sont formulés avec rigueur et selon un
pédantisme des plus naïfs.
C’est un petit homme trapu, aux épaules carrées, doué d’un ventre qui se
permet de bedonner. Sa tête toute ronde grisonne. Une moustache en
brosse coupe sa face sous des sourcils en broussaille.
Jean Grave n’est pas méchant. Il appartient à cette catégorie
d’anarchistes qui se contentent, la plupart du temps, de rêver à ce que
serait ce paradis terrestre du communisme dont, par amour pour elle, ils
voudraient gratifier l’humanité.
D’ailleurs, il désapprouve ceux des libertaires qui recommandent «la
reprise individuelle» et «la propagande par le fait».
On sait que ces euphémismes--qui seraient cocasses s’ils ne
dissimulaient d’affreuses réalités,--signifient le vol et le meurtre.
Pour Jean Grave, il est d’une honnêteté scrupuleuse et ne tuerait pas un
moustique, en eût-il été piqué dix fois de suite.
Vis-à-vis Jean Grave, accoudé sur la table et dévorant un tome de
Hœckel, le compagnon Martin, ancien séminariste, maintenant orateur dans
les réunions ouvrières. Il est maigre, famélique, affublé d’une
redingote pleine de taches et tournée du noir au roux. Des yeux pleins
de chassie; un énorme nez qui lui encombre toute la figure.
Malgré son apostasie, Martin a gardé quelque chose de clérical dans
l’attitude et dans les propos.
Un jour, érigeant un index solennel, il articula, devant moi, cette
déclaration:--Nous sommes les Pères de l’Église anarchiste et nous en
promulguons les dogmes.
Mais il fut vivement rabroué par Jean Grave en ces termes:--As-tu fini
de poser au Souverain-Pontife, espèce de défroqué!...
Martin n’en reste pas moins convaincu qu’il est un apôtre, un
docteur--presqu’un Prophète. Au surplus, vivant, lui aussi, dans un
songe. Lorsqu’il fut arrêté en 1894 et englobé dans le procès des
Trente, il s’étonnait qu’on lui reprochât quelque chose.
--Mais, je n’ai rien fait, disait-il, que me veut-on?
Il fut acquitté.
Le matin d’avril où je trouve les deux rédacteurs de _la Révolte_ en
tête à tête, comme je viens de le décrire, j’avais été convoqué par
Grave pour faire la connaissance d’Élysée Reclus.
Je suis assez impatient de cette entrevue. D’abord, j’admire Reclus pour
cette œuvre magistrale, la _Géographie universelle_, où la beauté du
style met en valeur une science hors de pair. Ensuite, le sachant
anarchiste, je désire fort l’entendre parler sur la doctrine. J’espère
qu’il confirmera mes convictions libertaires encore mal assises.
En l’attendant, nous causons. Je me souviens que Jean Grave me reprocha
de donner trop d’attention à la poésie. Il se croyait un esprit très
positif et tenait les vers pour un bruit agréable mais vain. En
conséquence, il m’exhorte à fabriquer des brochures en prose à l’usage
des prolétaires.
--Je le ferai peut-être, dis-je, mais, ô Jean Grave, cela ne m’empêchera
pas de versifier, car je chéris la Muse.
Il hausse les épaules:--Ces poètes... Tous des enfants!...
Quant à Martin, en fait de poésies, il n’apprécie que celles de
Verhaeren, homme excellent mais rimeur barbare, qui, à cette époque,
produit, en un patois mi-wallon, mi-flamand, des rhapsodies vaguement
subversives.
Survient Milo, le dessinateur. J’ai dit ses sentiment haineux contre la
société et la violence de ses opinions. A peine entré, il nous en donne
des preuves par une sortie enragée contre les politiciens en vedette; et
il parle de massacres nécessaires.
Je dois dire qu’il rencontre peu d’écho dans la mansarde.
Jean Grave, perdu de chimères d’ordre spéculatif, ne s’enthousiasme pas
pour les apologistes de la bombe et du poignard. Martin n’aurait pas
donné une chiquenaude au propriétaire le plus implacable de Paris. Pour
moi, j’avais l’horreur du sang versé, fût-ce pour des théories dont je
n’apercevais pas alors les conséquences homicides.
L’arrivée de Reclus rompt les propos sanguinaires tenus par Milo. Le
célèbre géographe est un homme de petite taille, à la barbe blanche, aux
yeux bleus, où brille un regard très profond et très doux. Un aimable
sourire entr’ouvre ses lèvres sur une denture intacte malgré l’âge.
Il a pour chacun de nous des mots gracieux. Quand Grave m’a présenté, il
me complimente pour des articles publiés récemment et où j’ai exposé la
doctrine.
Ensuite, nous descendons déjeuner chez un mastroquet de la rue
Mouffetard. Végétarien mitigé, Reclus mange des œufs sur le plat et
quelques légumes. Mais il ne fait nulle observation en nous voyant
absorber du saucisson et du gigot saignant aux haricots. Il ne boit que
de l’eau sans se formaliser de ce que nous buvons du vin au litre. En
lui, rien du prêcheur ni du puritain-rasoir, quoiqu’il fût d’origine
protestante.
La conversation effleure d’abord des sujets quelconques. Puis Grave, que
préoccupe un litige avec divers compagnons, dit soudain à Reclus:--Il
faut que je vous demande un avis. Vous savez que j’ai publié, dans _la
Révolte_, un article où je soutiens que dans une société comme la nôtre,
les Anarchistes ne devaient pas voler, car, ce faisant, ils se
conduisent comme les bourgeois qui sont eux-mêmes les voleurs, étant
propriétaires. Là-dessus, des camarades ont récriminé. Ils m’ont déclaré
que la reprise individuelle constituait un droit strict pour les
Anarchistes et que c’était un préjugé bêta qui m’aveuglait
l’intelligence... J’ai envie de répondre que, voulant établir le règne
de la justice, nous devons éviter l’injustice, qui consiste à léser
autrui, même si autrui est notre adversaire.--J’ajouterai ceci: les
exploiteurs de notre état social ignorent, pour la plupart, que leur
domination résulte d’une iniquité; par conséquent, ils n’en sont pas
responsables. Je terminerai en disant: instruisons-les; apprenons-leur
que les hommes sont naturellement bons et que seules les institutions
sont mauvaises, et que quand l’humanité se sera délivrée de ces
instruments d’oppression: la religion, la famille, la propriété, le
militarisme, les lois, elle pourra développer, sans effort, ses
instincts originairement pacifiques dans le communisme intégral.
Dites-moi si vous m’approuvez.
Ce résidu sommaire des paradoxes délirants de Rousseau, quelque peu
accommodés à la sauce-Proudhon, constituait bien en substance le
programme des doctrinaires de l’Anarchie. Aussi ne fus-je pas étonné que
Reclus répondît:--A mon sens, vous avez raison... Non, continua-t-il, en
fixant Milo, qui protestait à la sourdine, l’anarchiste ne doit ni
voler, ni tuer. Précurseurs d’une ère où les hommes comprendront que,
pour être heureux, il leur faut s’abstenir de violence et de contrainte,
nous ne remplirons notre destinée que si nous donnons l’exemple des
vertus qui régiront--sans foi ni lois--la société future. Que
recherchons-nous? L’équilibre entre les instincts égoïstes et les
instincts altruistes. Cet équilibre, nous devons, dès à présent, tendre
à l’établir en nous et par conséquent éviter ce qui le romprait--à
savoir tout dommage causé à autrui.
Grave marqua de la satisfaction. Moi aussi, car les vols et les
assassinats auxquels certains libertaires donnaient un sens de
revendications équitables m’étaient des cauchemars qui me
refroidissaient à l’égard de l’Anarchie.
Pour Milo, admirateur forcené de Ravachol et de Vaillant, il aurait
volontiers protesté. Mais la déférence que Reclus lui inspirait, malgré
tout, le retint.
On se sépara. Depuis, je ne revis Élysée Reclus qu’une seule fois,
pendant quelques minutes, à Bourg-la-Reine, où il habitait. Il m’avait
prié de venir pour me remettre une aumône que je porterais à la famille
d’un anarchiste alors en prison.
Sa bienfaisance le différenciait de maints anarchistes qui ne voulaient
pas qu’on vînt en aide aux indigents. Ils donnaient pour raison que les
secourir, c’était affaiblir en eux l’esprit de révolte. Pourtant, je
soupçonne que si l’on offre, en même temps, à un meurt-de-faim un bon
pot-au-feu et une brochure libertaire en lui laissant le choix, sa
réponse ne sera pas douteuse. Manger d’abord, dira-t-il, ensuite on
pourra philosopher si l’on en a le loisir. Il n’aura pas tort.
Si, maintenant, on se reporte aux sophismes candides où Reclus et Grave
établirent généreusement leurs illusions, avec une ignorance totale de
ce que vaut la nature humaine, on voudra bien ne pas oublier que ce sont
ces théories, ou d’autres analogues, qui ont produit le bolchevisme.
Cela démontre quels poisons se dissimulent en ces sucreries
humanitaires.
* * * * *
L’idée anarchiste n’est pas un produit de la génération spontanée,
_prolem sine matre creatam_; elle a une mère: la démocratie, une aïeule:
la Révolution, des bisaïeux: Rousseau et les Encyclopédistes.
Les anarchistes ne font donc que pousser à leurs conséquences extrêmes
les faux principes qui régissent notre état social depuis 1789.
Examinons brièvement ce que furent deux des principaux rhéteurs qui
promulguèrent la soi-disant bonté originelle de l’homme et la foi au
progrès par la science, dogmes de la démocratie athée: Rousseau et
Condorcet.
Quand on réfléchit à l’énorme influence que les théories de Rousseau
exercèrent sur la fin du XVIIIe siècle et sur le XIXe siècle tout
entier, on s’étonne que des calembredaines de cet acabit soient
considérées par beaucoup de personnes sincères et qu’on supposerait
douées de jugement, comme des vérités incontestables. L’étonnement
devient de la stupeur lorsque, lisant, par exemple, _les Confessions_,
on découvre que ces divagations eurent pour auteur un fou acariâtre et
bucolique, un névropathe, à classer parmi les saligauds. En effet, il
s’exhibait honteusement devant les femmes et, de son propre aveu, il
cultiva pendant toute sa vie un vice solitaire par où il acheva de se
détraquer. Ajoutez la manie de la persécution qui le mena au suicide.
Voilà, n’est-ce pas, un «penseur» tout désigné pour réformer la société?
C’est du moins ce qu’estimèrent les hommes de la Révolution qui eurent
pour Évangile le _Contrat social_ où il est enseigné que la volonté du
nombre--autrement dit le suffrage universel,--réalise le dernier mot de
la justice, de la clairvoyance et du désintéressement. La démocratie
contemporaine emboîte le pas et les anarchistes, ses fils méconnus,
suivent à la file, avec cette restriction qu’ils suppriment le vote et
le remplacent par les coups de bâton sur l’échine de la minorité.
Quant au progrès de l’humanité par la science, vous trouverez sa formule
développée avec méthode dans l’_Esquisse des progrès de l’esprit humain_
de Condorcet, encyclopédiste de marque qui poussa le rationalisme
jusqu’à ses dernières limites.
Sainte-Beuve a fort bien jugé cet opuscule au tome III de ses _Lundis_.
Je ne saurais mieux faire que de le citer:
«Condorcet supprime, en idée, tout ce qui est du caractère et du génie
particulier aux diverses races, aux diverses nations; il tend à niveler
dans une médiocrité universelle les facultés supérieures et ce qu’on
appelle les dons de nature; il se réjouit du jour futur où il n’y aura
plus lieu aux grandes vertus, aux actes d’héroïsme, où tout cela sera
devenu inutile par suite de l’élévation graduelle du niveau commun. On
n’a jamais vu d’idéal plus tristement placé. C’est là le dernier rêve,
et le plus fastidieux, de la pure raison entêtée d’elle-même. Condorcet
nous en offre la dernière expression. Il pousse l’espérance du progrès
jusqu’à conjecturer qu’il pourra arriver un temps où il n’y aura plus de
maladies et où la mort ne sera plus que l’effet ou d’accidents
extraordinaires ou de la destruction de plus en plus lente des forces
vitales. Et tout cela par suite des progrès de la médecine. O Molière,
où es-tu?...
«Condorcet, dans son rêve d’Élysée terrestre, oublie un genre de mort
qui pourrait devenir fréquent si la chose se réalisait jamais, c’est
qu’on y mourrait d’ennui... Son erreur propre, c’est de croire qu’on n’a
qu’à _vouloir_ que tout soit désormais pour le mieux et qu’en changeant
les institutions, on va changer les mobiles du cœur humain. Refaire le
cœur humain à neuf, telle est la prétention exorbitante de cette école
finale du XVIIIe siècle et dont Condorcet est le produit suprême et
comme le cerveau monstrueux. Jamais il ne s’est vu de délire plus
déclaré, de délire plus raisonneur...
«Mais ces gens-là ont beau faire, disait quelqu’un assez gaiement, ils
oublient toujours que les sept péchés capitaux subsistent et que c’est
eux qui, sous un nom ou sous un autre, agitent le monde.»
Citant ce mot d’un homme d’esprit, Sainte-Beuve se rencontre avec
Baudelaire qui avait coutume de dire: «La civilisation n’est pas dans le
gaz (il dirait aujourd’hui dans l’électricité), ni dans la vapeur, ni
dans les tables tournantes; elle est dans la diminution des traces du
péché originel.»
Or, comme le péché originel subsiste, comme, depuis la chute, l’homme
est toujours en proie aux mêmes passions, cette civilisation n’existe
pas. Et elle a d’autant moins de chance d’exister que la démocratie,
fidèlement suivie par les anarchistes, nie le péché, nie le Dieu vengeur
et rémunérateur, et refuse à son Église le droit d’enseigner ses
commandements à tous.
Pour la science, nul ne conteste ses découvertes dans l’ordre matériel.
Mais étant donné qu’elle promettait, en outre, de fournir à l’humanité
une morale et même une sorte de religion: _le monisme_, on ne peut que
constater qu’en ce dernier sens--elle a fait faillite. Brunetière--qui a
si souvent porté des jugements inanes--eut, cette fois, raison de le
dire. _Car il n’a pas dit autre chose..._
Le patriotisme? La démocratie l’accepte à la rigueur, mais elle se méfie
de l’armée, sauvegarde de la patrie. De même, les anarchistes qui
entrent en fureur lorsqu’on prononce devant eux le mot _caporal_ ou le
mot _frontières_.
Et puis la patrie, les plus avancés des démocrates en envisagent avec
complaisance la suppression. Voyez Victor Hugo, bourgeois lyrique, qui a
condensé dans son œuvre toutes les sottises en vogue au XIXe siècle.
Parlant de la France et de son avenir, voici en quels termes il prédit
sa disparition, qu’il espère imminente: «Phénomène magnifique que cette
volatisation d’un peuple qui s’évapore en fraternité! O France, adieu!
Tu es trop grande pour n’être qu’une patrie. On se sépare de sa mère qui
devient déesse. Encore un peu de temps et tu t’évanouiras dans la
transfiguration. Tu es si grande que voilà que tu vas ne plus être. Tu
ne seras plus France, tu seras Humanité. Tu ne seras plus nation, tu
seras ubiquité. Résigne-toi à ton immensité. Subis ton élargissement
fatal et sublime, ô ma patrie!...»[12]
[12] Préface pour un livre intitulé Paris et publié en 1867.--En
effet, la France a failli disparaître, non pas selon la révélation
hugotesque, mais selon la barbarie germanique.
Ah! que les anarchistes ont dû frissonner d’enthousiasme en lisant ces
vaticinations si foncièrement démocratiques!
Et eux encore, eux qui ne veulent pas de la famille et qui préconisent
l’union libre, qu’ils ont dû se frotter les mains quand la démocratie
institua le divorce.
Donc quand la démocratie se plaint d’avoir engendré l’anarchie, on a le
droit de lui répondre:--_Patere legem quam ipse fecisti._ Traduction
libre: Si tes enfants sont des révolutionnaires, tu ne peux t’en prendre
qu’à toi-même.
* * * * *
Au commencement de 1894, je récoltai un mois de prison pour outrage à la
magistrature. Cela me contraria d’abord un peu parce que mon exode à la
campagne s’en trouvait d’autant retardé. Mais, en somme, je pris la
chose avec plus de philosophie qu’on n’aurait pu en attendre d’un homme
aussi réfractaire à la claustration.
Il faut même admettre que l’Anarchie n’avait point filtré jusqu’aux
parties les plus profondes de mon âme, car, à peine fus-je sous les
verrous, au lieu de me considérer comme «un martyr de la cause» et de
ruminer des représailles contre l’Autorité persécutrice, je ne pensai
plus qu’à la littérature.
Il y avait pourtant des jours où je m’ennuyais fort et où la nostalgie
de l’air libre me portait aux idées sombres. Alors je m’accoudais à la
fenêtre étroite de la chambre poussiéreuse, hantée par les rats, que
l’on m’avait désignée et considérais la cime d’un haut platane qui
ondulait à la brise dans le jardin du directeur. Je me remémorais les
vers délicieux de Verlaine:
Le ciel est par-dessus le toit
Si bleu, si calme!
Un arbre, par-dessus le toit,
Berce sa palme...
Mais je ne m’appliquais pas le dernier distique du poème:
Dis, qu’as-tu fait, toi que voilà,
De ta jeunesse?
parce que je ne me repentais nullement de mon incartade et que je ne
tenais pas ma jeunesse pour gâtée du fait d’avoir manqué de respect aux
jupons noirs et rouges qui défendaient le régime panamiste contre les
attaques verbales ou écrites de ses adversaires. Plusieurs avaient
commis des «délits» analogues au mien et personne ne leur imputait à
déshonneur les condamnations qu’ils avaient encourues.
D’autres fois, contemplant un de ses crépuscules pensifs qui teignent de
nuances pareilles à celles des roses fanées le ciel occidental de Paris,
je me sentais pris d’une vague mélancolie. Pour m’inciter à la patience,
je me récitais alors la pièce de Baudelaire dont la strophe initiale
semble un chant de violoncelle dans un lointain vaporeux:
Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille,
Tu demandais le soir, il descend, le voici;
Une atmosphère obscure enveloppe la ville,
Aux uns portant la joie, aux autres le souci...
Et quand les premières étoiles commençaient à scintiller dans le ciel
assombri, j’articulais à voix toute basse le vers chuchoteur et velouté
qui termine le poème:
Entends, ma chère, entends la douce Nuit qui marche...
Ou encore, ayant formé avec ma femme le projet d’une visite à notre
bien-aimée forêt de Fontainebleau, dès ma sortie de prison, je me
récitais en pensant à elle les vers d’une si caressante musique de
_l’Invitation au voyage_:
Mon enfant, ma sœur,
Songe à la douceur
D’aller là-bas vivre ensemble...
La cadence berceuse de cette incantation m’ennuait d’une brume bleuâtre
et dorée où il me semblait déjà percevoir le murmure des frondaisons et
le roucoulement des ramiers sauvages.
Entre temps, je relus tout Shakespeare et je m’attachai particulièrement
aux comédies: _le Songe d’une nuit d’été_, _Comme il vous plaira_, _la
Tempête_, _le Marchand de Venise_.
L’œuvre de Shakespeare, c’est aussi une forêt féerique, et très réelle à
la fois, où l’on goûte la joie incomparable de rencontrer des
personnages qui pleurent, rient, aiment ou haïssent comme le font les
hommes que nous coudoyons dans l’existence; et cependant, ils paraissent
appartenir à une humanité supérieure. Le génie shakespearien crée un
monde où la fiction nous représente la vérité même.
Pendant mes promenades quotidiennes, au préau, je déclamais maints
fragments évocatoires que je savais par cœur et, par là, j’ébahissais
les gardiens qui, n’y comprenant rien, se demandaient avec inquiétude si
cette poésie récitée avec tant de feu ne contenait pas des allusions
subversives. Fallait-il m’imposer silence ou faire un rapport au geôlier
en chef?... Je ris encore à me rappeler leurs mines ahuries.
Un jour, l’un d’entre eux--fort brave homme qui, je ne sais pourquoi,
m’avait pris en gré,--s’enhardit jusqu’à me prier de lui répéter un
morceau dont je venais de transfigurer l’atmosphère morose du préau.
C’était l’adorable dialogue de Lorenzo et de Jessica, au dernier acte du
_Marchand de Venise_. Vous le connaissez, mais, tant pis, j’en mets
ci-dessous le passage le plus exquis afin de vous faire plaisir et à moi
également:
«_Lorenzo_: Ma chère âme, allons attendre l’arrivée des messagers...
Mais non, ce n’est pas la peine; pourquoi rentrer? Ami Stéphano, va, je
te prie, annoncer à la maison que votre maîtresse va revenir et fais
sortir les musiciens en plein air.
(_Sort Stéphano._)
_Lorenzo_. Comme le clair de lune dort doucement sur ce banc de
gazon!... Viens nous y asseoir, Jessica, et que les accents de la
musique glissent à nos oreilles. Le silence et la nuit conviennent aux
caresses d’une harmonie suave. Assieds-toi, Jessica. Regarde comme le
parquet des cieux est incrusté de brillants disques d’or. Il n’est pas
jusqu’au plus petit de ces globes que tu contemples qui, par ses
mouvements, ne chante comme un ange, en accord éternel avec la voix des
chérubins aux jeunes yeux. Une harmonie vibre en l’âme immortelle, mais
tant que ce vêtement de boue, destiné à périr, notre corps l’étouffe de
son étoffe grossière, nous ne pouvons l’entendre.
(_Entrent les musiciens._)
_Lorenzo_: Allons, venez éveiller Diane par un hymne! Que vos
modulations les plus souples aillent frapper l’oreille de votre
maîtresse. Attirez-la chez elle par la musique!...
_Jessica_: Je ne suis jamais gaie lorsque j’entends une musique douce.
_Lorenzo_: Cela vient de ce que vos sens sont absorbés. Remarquez
seulement un troupeau sauvage et folâtre, une bande de jeunes étalons
indomptés, faisant d’espiègles cabrioles, soufflant et hennissant à
grand bruit, emportés par l’ardeur de leur sang. S’il leur arrive
d’entendre un bruit de trompettes ou si quelqu’autre musique les rend
attentifs, vous les verrez soudain s’arrêter tous et leurs regards
farouches prendront une expression timide par le pouvoir pacifiant de la
musique. C’est pourquoi les poètes ont figuré Orphée attirant les
pierres et les arbres et les flots, car il n’est rien de si stupide, de
si dur et de si grossier dont la musique ne puisse, pour un moment,
changer la nature... Qui ne porte pas de musique en soi, qui n’est pas
ému par un concert de sons harmonieux, celui-là est propre aux
trahisons, aux ruses et aux rapines; les mouvements de son âme sont
mornes comme la nuit et ses penchants noirs comme l’Érèbe. Méfiez-vous
d’un tel homme!--Mais nous, écoutons la musique...»
Quand j’eus fini de réciter le texte admirable, le bon gardien, les
larmes aux yeux, s’écria:--Que c’est gentil! Que c’est gentil!...
C’était bien plus que _gentil_, c’était sublime. Mais j’admirais la
puissance du génie qui venait de bouleverser de la sorte ce simple et
cet illettré. Certes, l’humble fonctionnaire avait, lui aussi, «une
musique dans l’âme...»
Ah! comme durant ces quatre semaines les utopies et les colères
anarchistes étaient loin de moi! Peut-être que si ma détention s’était
prolongée, je serais complètement revenu à une doctrine moins absurde.
Ma captivité me fut quand même bienfaisante: elle élimina, pour un
temps, de mon être, le virus libertaire.
Cependant, après ma levée d’écrou, au contact de ceux qui professaient
la folle illusion, je retombai peu à peu dans mes errements de la
veille. Ce n’est que plus tard que je m’en délivrai d’une façon
définitive. Je vais dire comment.
* * * * *
Je tendais de plus en plus à considérer l’Anarchie comme un idéal qui ne
pourrait peut-être se réaliser qu’à une époque très lointaine et en
passant d’abord par le socialisme, lorsque--en 1898--la malheureuse
impératrice Elisabeth d’Autriche fut poignardée, à Genève, par une brute
libertaire du nom de Lucheni.
Comme je l’ai dit, sauf par quelques boutades fortuites, émises avec
beaucoup trop de légèreté, je n’avais jamais approuvé les
_propagandistes par le fait_. Ce dernier crime me les fit prendre en
horreur et me causa une si violente répulsion pour le parti qui les
accueillait que je dis ma façon de penser devant quelques compagnons,
dont mon ancien camarade de collège, Milo. Au contraire de moi, celui-ci
se montrait de plus en plus enragé; ses discours devenaient tellement
furibonds qu’à l’observer, je le comparais à Marat poussant aux
massacres de septembre dans _l’Ami du Peuple_.
M’entendant réprouver l’assassinat de l’impératrice, il se mit à écumer
comme un loup en colère et déclara que je méritais d’être expulsé du
groupe avec ignominie.
Je haussai les épaules.--Il ne sera pas besoin de me chasser,
répondis-je, je m’en vais de moi-même et je vous notifie que je romps
avec vous et avec vos doctrines, d’une façon définitive.
Un autre sentiment encore que le dégoût et la désillusion contribuait à
m’ancrer dans la résolution que je venais de prendre. J’avais appris
qu’un article de moi où je plaisantais le mariage indissoluble avait eu
la plus déplorable influence sur un pauvre déséquilibré, qui s’en était
imbu au point de quitter sa femme et ses enfants pour s’enfuir avec une
gueuse. L’abandonnée était morte de chagrin. J’avais éprouvé du remords
de ma responsabilité partielle dans ce drame de famille et je m’étais
juré de me tenir désormais en garde contre les écarts de ma plume.
Sous l’impression de ces incidents, je me repris à étudier sans parti
pris les conceptions anarchistes; je relus les livres où elles étaient
présentées avec le plus de précision.
Ma conclusion fut celle que j’ai donnée dans _Du diable à Dieu_. Comme
elle est très nette, je crois bon de la reproduire:
«Qui ne possède point la foi peut se laisser attirer un certain temps
par les parties généreuses et les illusions de la doctrine anarchiste.
Mais bientôt, on réfléchit. Et l’on ne tarde pas à s’apercevoir que la
société, telle que la souhaitent ces sectaires, ne pourrait subsister
que si toutes les facultés humaines gardaient un constant équilibre
entre elles. L’âme, au sens anarchiste, devrait être pareille à une
balance dont les plateaux resteraient toujours de niveau, même si l’on
mettait un poids dans l’un d’eux.
«Des hommes dépourvus de moelle épinière, d’estomac et d’organes
reproducteurs seraient tout à fait qualifiés pour pratiquer l’Anarchie;
mais les hommes, tels qu’ils furent créés, ne peuvent se vouer à la
réalisation de ce rêve sans choir sous le joug du Prince des Ténèbres,
puisque, ignorant ou refusant la Grâce de Dieu, ils ne recherchent que
la satisfaction éperdue de leur cinq sens.»
Au moment de ma rupture avec l’Anarchie, je n’avais pas encore la foi,
comme au temps où j’écrivis les lignes précédentes. Mais ma raison,
ayant réprimé les romantismes de mon imagination, fut assez forte pour
me faire comprendre l’inanité de l’idéal libertaire. Ses prestiges se
détachèrent de moi comme les feuilles mortes d’un arbre, à l’automne. Je
les laissai se disperser dans l’oubli.