Durant les premiers mois qui suivirent ma sortie du régiment, je ne
m’occupai pas du tout de politique. Absorbé par mon labeur littéraire,
je ne lisais, dans les journaux, que les articles traitant de
littérature. J’ignorais jusqu’au nom des ministres qui se succédaient au
pouvoir comme des ombres chinoises sur une lame d’étoffe, mal tendue,
mal éclairée et secouée de trépidations chroniques.
D’instinct, et comme tout Français capable d’observer et de construire
un raisonnement, je sentais la malfaisance et l’absurdité du régime; je
n’éprouvais aucune espèce de vénération pour la République. Ainsi que la
plupart de mes contemporains, je haïssais l’Allemagne et je nourrissais
l’espoir que l’heure où nous prendrions notre revanche de la défaite de
70 ne tarderait pas à sonner. Et il est certain que j’aurais endossé de
nouveau et très volontiers la cuirasse pour foncer sur l’ennemi
héréditaire.
Mais ces sentiments me demeuraient à l’état latent. Ravi par le culte de
la Muse, je ne prêtai, tout d’abord, guère d’attention aux intrigues et
aux papotages stériles de nos maîtres.
Cependant, Paris s’enfiévrait si fort autour de mon rêve qu’il me fallut
bientôt, bon gré mal gré, m’enquérir des causes de ce tumulte énorme.
En effet, c’était le temps où Boulanger syndiqua tous les mécontents
pour balayer la clique de fantoches malhonnêtes qui détenaient le
pouvoir. Aux cris: _Dissolution! Révision!_ la grand’ville, en haine des
parlementaires, tombait amoureuse du soldat qui surexcitait son
patriotisme et, à la fois, ses penchants frondeurs.
On ne parlait plus que de Boulanger. On ne chantait plus que des
refrains boulangistes. Je m’en aperçus au détriment de mon repos. Dans
la maison où j’habitais, il y avait une petite cour, une sorte de puits
étroit entre les quatre corps du bâtiment. Là, un garçon charcutier,
tout en confectionnant ses hachis, n’arrêtait pas de hurler les couplets
en vogue. Il répétait surtout _En revenant de la Revue_, chanson
cocardière qui enthousiasmait alors les révisionnistes--c’est-à-dire le
plus grand nombre des Français. J’avais beau faire le possible pour ne
pas entendre, à chaque instant une voix aussi fausse que perçante
lançait jusqu’à ma mansarde ces deux vers:
Et moi, je n’cessais d’acclamer
Notr’ brav’ général Boulanger!...
Dehors, pareille ferveur: Paris employait ses jours et même ses nuits à
«revenir de la Revue» Et la province--les campagnes comme les
villes--faisait chorus. Si bien que je finis par m’échauffer et par
entrer dans la danse.
* * * * *
Il y a quelques années, villégiaturant dans une auberge de campagne,
j’avisai au mur de la chambre qui m’avait été désignée, un portrait du
général Boulanger.
--Hé, dis-je à mon hôte, vous aussi, vous avez été boulangiste?
--Mon Dieu, oui, comme tout le monde, me répondit-il.